‹ Mesmer et le magnétisme animalChapitre 9 sur 10 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Quelque intérêt que m'inspirent les recherches sur le merveilleux, les livres de M. Maury, celui-ci sur le Sommeil et les rêves, et celui dont je parlais plus haut, le livre sur la Magie et V Astrologie dans V antiquité et au moyen dge> ont pour moi un autre intérêt, plus fort peut-être que le premier : ils montrent à l'œuvre l'esprit nouveau, qui sera décidément l'esprit du dix-neuvième siècle, et qui est destiné à renouveler toute la science.

Le dix -huitième siècle a connu l'homme, l'homme abstrait, l'homme universel, celui de la philosophie ; quant à l'être varié, qui est façonné sous une multitude de formes par la race, le climat, les accidents de la vie, quant à l'homme de l'histoire, il ne Ta pas connu. Dans l'homme abstrait, il n'a pas saisi tout également; ce qu'il a le mieux vu,

c'est la raison, dont l'allure est plus uniforme que celle des autres facultés, et encore, dans la raison, ce qu'il a aperçu presque uniquement, c'est la raison réfléchie, guidée par la méthode, menée par la volonté. Il y a en nous un fond inconnu de nousmêmes, quelque chose de naïf, de spontané, qui a créé des merveilles aux premiers âges et en crée encore, quoique avec moins de force ; il y a dans l'homme deux hommes : l'un, réfléchi et libre, qui se sait et se gouverne ; l'autre, qui s'ignore et va d'instinct, et il arrive d'ordinaire que le premier, en considérant les opérations du second, les regarde comme étrangères, et les attribue à toutes les puissances de l'univers, plutôt que de s'y reconnaître. C'est le mérite de notre siècle de nous avoir révélé cet inconnu que nous portons en nous, d'avoir restitué à son action mystérieuse cette multitude d'effets dans lesquels on voyait auparavant des merveilles ou des supercheries; de nous avoir découvert que nous agissons souvent sans vouloir, que nous pouvons plus que nous ne croyons, et que personne ne nous trompe autant que nous nous trompons nous-mêmes. Non, le merveilleux n'est pas au-dessus de nos têtes; il est dans les profondeurs de la nature humaine, qui recèle, comme les profondeurs de l'océan, les trésors et les monstres. C'est de là que sortent les fantômes qui égarent

l'esprit des malheureux abandonnés à leurs vaines pensées; c'est de là aussi que sortent les sublimes visions. Lorsqu'une grande idée, lorsqu'un grand sentiment s'empare d'une créature, lorsque, possédant tout l'intérieur, cette idée se projette au dehors et éclate à ses yeux, elle en fait une Jeanne d'Arc, un Pascal, ces admirables visionnaires, ces âmes de feu. La science qui comprend ainsi le merveilleux est bien de la science, et si le merveilleux ainsi compris n'est pas de la poésie, qu'appelezvous de ce nom?

Ce n'est pas du moins ce que vous nous donnez pour tel. Si vous pouvez établir scientifiquement les évocations du spiritisme et les phénomènes transcendants du magnétisme, faites-le, vous ajouterez un chapitre à la physique, mais laissez les prétentions à la poésie : elle n'a rien à voir ici. Parlez-nous des devins, des oracles, des sorcières, des sybilles, de ces créatures d'exception, qui possèdent une vertu refusée aux autres, sont ravies par un esprit supérieur, et pour qui ni le temps ni l'espace, ni les ténèbres, ni la mort n'ont de secrets ; mais si cette puissance est à la portée de tout le inonde et s'acquiert par un procédé mécanique, que reste-t-il de son prestige? A vertu égale, il y a, quoi qu'on fasse, de la différence entre Tirésias révélant à OEdipe qu'il a tué son père et épousé sa

mère, et la somnambule du quartier qui révèle un voleur d'argenterie; entre l'oracle d'Apollon déclarant à un mortel ce qu'il cache dans sa main et M. Alexis lisant un papier dans une boîte, entre la pythonisse d'Endor évoquant l'ombre de Samuel et un honnête spirite. Le procédé tue le mystère. Il y avait quelque mérite à être ce devin de l'antiquité qui comprenait la langue des oiseauy, mais quel mérite y aurait-il si le P. Bougeant en avait fait une fois le dictionnaire et que l'on pût le consulter, comme les Anglais qui viennent en France consultent leur dictionnaire français? Le magnétisme et le spiritisme, avec leurs méthodes commodes et régulières, accomplissent des miracles juste comme la vapeur et le télégraphe électrique; et on dit : « Il est merveilleux que notre esprit voyage dans ce monde ou que les esprits viennent de l'autre, » comme on dit : « Il est merveilleux d'aller de Paris à Marseille en dix-sept heures ou d'avoir en une seconde des nouvelles de cinq cents lieues. » Les magnétiseurs l'ont si bien senti, qu'ils ont soin de ne pas deviner toujours et de se tromper quelquefois, afin de conserver leur crédit ; on avertit les spiriles qu'ils réussissent trop ; et en définitive, ce que je reproche à tout ce merveilleux, c'est qu'il n'est pas merveilleux.

Donc, que l'on fasse de cela de la science, si l'on

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peut, on n'en fera jamais de la poésie. Quant à cet autre merveilleux flottant, indéfini, qui consiste dans les pressentiments, les talismans, les rêves, etc. , nous ne disputons pas contre lui; même il nous plaît, comme la passion qui l'inspire. Toutes les grandes passions sont superstitieuses; comment ne le seraient-elles pas? Qui donc, lorsque son cœur est plein d'un sentiment et du bonheur que ce sentiment lui donne, n'a pas en ce moment même l'idée que ce bonheur est instable, qu'il tient à peu de chose, à un rien; et ce rien que vous ignorez, pourquoi ne serait-il pas cet objet qui est devant vous ou que vous portez sur vous, un vase, un anneau, une boucle de cheveux, le mouvement de ce balancier ou de cette aiguille, le retour d'une hirondelle, la floraison d'une plante? Et qui n'est troublé si la plante meurt, si l'hirondelle ne revient pas, si le balancier et l'aiguille s'arrêtent, si la boucle de cheveux se perd, si le vase ou l'anneau se brisent? La passion a d'incroyables timidités. Auparavant on allait courageusement à travers la vie, maintenant on craint tout et on avance en retenant ses pas, comme on marche sur un lac glacé, quand on ignore si une couche mince ou profonde vous sépare de l'abîme, et comme on marche dans les sables mouvants. Philosophes, faisons bien les fiers, tant que nous sommes à philosopher; mais si nous

aimons, nous craindrons; il ne nous servira de rien de nous raisonner, et les femmes diront : « Vous voyez ce philosophe, qui bravait les superstitions; le voilà devenu semblable à nous. »

Eh bien! oui, je l'avoue, je suis tendre pour ces faiblesses, je n'ai point d'humeur contre les songes et n'en veux point aux fées. Sans doute, si on était parfaitement raisonnable, on serait plus correct : l'avidité de l'imagination, les caprices du sentiment risquent de compromettre un peu notre tenue irréprochable; mais la vie ne perdrait- elle pas aussi un peu si on allait réduire le sentiment à la méthode et affamer l'imagination? Il y en nous un monde léger, insaisissible, où la raison n'a pas de prise ; si on veut le voir, il faut fermer les yeux, comme on les ferme pour voir ces brillantes couleurs que l'on sait et leurs métamorphoses. Soyons doux à ces aimables génies; laissons-les se jouer dans le demijour et le demi-sommeil de l'âme, et gardons-nous de les tirer violemment à la lumière, où ils s'évanouiraient.

Ce n'est pas notre faute si d'autres prodiges affrontent cette lumière qu'ils ne peuvent soutenir. En dépit des apparences, ce temps-ci est dur au merveilleux. Comme il est curieux d'émotions, il en cherche partout, jusque dans le surnaturel ; mais il a beau se travailler pour se monter à ce ton, il

retombe vite : son esprit n'y est plus. Par l'entraînement qu'il a laissé paraître, il a trompé plusieurs personnes, dont les unes ont vu avec joie, les autres avec terreur ce retour à la crédulité primitive; mais il ne trompera pas ceux qui regardent de près. Voulez-vous que je vous le dise? c'est un vieux siècle qui fait l'enfant.

Quelque parti qu'on prenne, on ne peut que s'étonner de cette curieuse contradiction d'une société qui découvre qu'elle a des puissances merveilleuses, et qui agit comme si elle ne les avait pas. Évidemment, nous avons reculé au delà de toute idée les limites de la science, et les pères ont été bien dépassés par leurs fils. Au moment où je parle, il est naturel de voir à travers les corps et à travers l'espace, de voir par la nuque ou par le creux de l'estomac; il est naturel de lire dans le passé, de lire dans l'avenir; il est naturel de communiquer directement d'esprit à esprit, de transmetlre et de recevoir ainsi les idées et les volontés; il est naturel que l'apposition de mains immobiles fasse tourner une table ou l'élève en l'air; il est naturel que les esprits viennent en permission sur la terre, esprits des morts, esprits des anges ou des démons, qu'ils soient à nos ordres, qu'ils répondent à nos questions sur ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, qu'ils parlent par des coups dans les cloisons ou par les chocs d'un pied

de table, qu'ils parlent par nos mains ou sans nos mains, tout seuls. Eh bien! par une inconséquence singulière, on ne fait nul usage de tant de science. Les hommes de cet âge ont été pourvus d'un sens extraordinaire, par lequel ils connaissent le visible et l'invisible, le passé, le présent et l'avenir, ce monde-ci et l'autre monde; ils agissent comme s'ils n'avaient pas reçu ce présent. Grâce aux procédés puissants du spiritisme, le monde des esprits est ouvert, tous les morts de quelque valeur nous ont donné un supplément à leurs œuvres complètes : bonne fortune pour une génération qui a un si grand amour de l'inédit! Le croirait-on? Elle laisse passer sans les regarder une sonate de Mozart, des vers de la Fontaine, et, quand elle les regarde, elle bâille ou elle rit. Il faut bien aussi avouer, entre nous, sauf le respect qui est dû à ces grands hommes, que ce qu'ils nous donnent là est un peu faible, et que Voltaire avait raison lorsqu'il disait que rien ne change le style d'un homme comme d'être mort. Quant aux révélations de la vérité, on devait mieux attendre de personnes qui sont sur les lieux, d'un Leibnitz, d'un Descartes, d'un saint Louis, car il a la vogue; ce n'était vraiment pas la peine de se déranger et de venir de si loin pour nous réciter le Manuel du baccalauréat. Le reste du merveilleux ne sert pas plus que le spiritisme. On construit des

télégraphes, on accélère les postes, les armées envoient devant elles des éclaireurs et emmènent des aéronautes pour savoir les mouvements de l'ennemi , les généraux présument les plans de campagne des généraux opposés, les gouvernements exigent des rapports officiels sur le dedans et sur le dehors et entretiennent une police secrète, les partis se fatiguent dans leurs combinaisons, la justice procède par enquêtes contradictoires, l'histoire par investigations, l'érudition prend la peine de fouiller le sol pour voir les monuments qu'il couvre et lire les inscriptions qu'il contient, la médecine étudie les symptômes, la philosophie raisonne, les financiers spéculent, nous tous enfin, dans notre vie, nous nous conduisons sur des conjectures, réservant la part de l'erreur et du sort ; aussi tout va Dieu sait comment : on ne voit que des philosophes qui guerroient, des politiques qui se fourvoient et des spéculateurs qui se noient.

Cette contradiction, je le répèle, n'est-elle pas singulière? Conçoit-on que des hommes vivant en plein magnétisme et spiritisme ne s'en servent pas, demeurent attachés à la routine, se donnent de la peine à plaisir, se trompent de gaieté de cœur, et ne ressemblent-ils pas à des gens qui, munis de deux excellents yeux, les fermeraient pour marcher à tâtons? Je livre ce problème aux esprits sérieux,

car il mérite certainement leur attention. J'imagine quelquefois qu'il en est ici comme dans les contes, où les fées, invitées au baptême d'un enfant, Font doué chacune de quelque qualité admirable; rien ne lui manque ; par malheur, une fée a été oubliée; elle arrive après les autres et trouble la joie : « Puisque cet enfant, dit-elle, a tous les dons, il les gardera, mais ils ne lui serviront point. » Ne s'est-il pas passé quelque chose de pareil à la naissance de l'enfant merveilleux qui nous occupe? Il a été doué par les fées, mais il y aura eu une fée qu'on aura oublié d'inviter, la Raison peut-être, et elle se sera vengée méchamment.

Voilà ce que je pense et que je pensais il y a du temps déjà. Je n'ignore pas qu'en parlant raison aux imaginations, on est mal reçu; la Fontaine a bien dit :

L'homme est de glace aux vérités Il est de feu pour le mensonge.

A l'appui de la Fontaine, Arago 1 raconte, il le tenait de Lagrange, ce qui arriva autrefois à l'Académie de Berlin. Elle avait pour principal revenu la vente de son almanach. Un jour, la honte la prit de voir

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