S MESONCELI.ES-EN-BRIE
homme religieux et le plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes de lettres de presque toute la latinité (1) ».
Abeilard alors noua des relations directes avec le pape et obtint sa bénédiction pour le Paraclet, et un parchemin assurant à cet établissement de nombreux biens autour.
Il eut alors l'occasion de revoir Héloïse. Mais i! repartit bientôt pour ce Saint-Gildas, où les moines, qui ne ressemblaient en rien à ceux de son ancienne abbaye de Saint- Denis, surtout par l'intelligence, tramaient sans cesse contre lui les plus noirs complots. Un jour qu'il était allé (chez le comte de Nantes, il s'arrêta chez un de ses frères, Procaire; pendant le repas on tenta de l'empoisonner. Ce fut le clerc qui l'accompagnait qui mourut. Une autre fois, en se sauvant des assassins, il fit une chute de cheval qui faillit lui briser la tète.
Dégoûté de son abbaye qui, cependant, lui donne une position élevée et la fortune, mais dont il ne peut arriver à vaincre les désordres et la perfidie, où ses moines menaçaient de l'égorger, il s'enfuit par un souterrain, et se retire au loin, sur les bords de la mer. Une maison amie le recueillit.
C'est de celte nouvelle retraite cachée qu'il écrivit la fameuse histoire de ses infortunes, Hlstoria calamilatum.
Le cœur se serre à sa lecture : A chaque page le vrai chrétien paraît.
Il est beau de le voir montrer avec courage à ceux qui pleurent et se désespèrent le tableau de ses propres malheurs.
« L'homme doit se soutenir et ne pas s'abandonner à lui-
(1) Pierre le Vénérable.
ABEILARD ET HÉLOÏSK 49
même. Connaissez tous mes malheurs, les vôtres vous paraîtront moins sensibles, lorsque vous les comparerez avec ceux qu'a souffert le plus tendre et le plus malheureux des hommes. Puisse le long enchaînement de mes maux, calmer les soucis de vos âmes et rendre à la mienne cette paix qu'elle ne peut trouver qu'après la destruction de ce misérable individu qui l'enserre . . .
Allons, faisons des efforts sur nous-mêmes. Protitons de nos malheurs; résignons-nous à la volonté d'un Dieu qui n'afflige que ceux qu'il aime. »
Il était encore en Bretagne quand Héloïse reçoit l'histoire de ses infortunes ; Héloïse qui depuis si longtemps déploie, dans l'administration du Paraclet devenu prospère, la plus haute intelligence, la plus sévère austérité, la plus grande piétés l'exemple de toutes les vertus, imposanU'admiration à tous les monastères de France (I).
A partir de ce moment, Héloïse rompt le silence de tant d'années et répond à son époux sa première lettre, si pleine de grandeur et d'amour.
Qui l'a lue ne l'oubliera jamais.
« Je pleure au récit de tes peines, aux souvenirs du passé.
« Mais puisque lu écris avec ton cœur, pourquoi ne t'adressestu pas à moi ? Pourquoi priver de tes exhortations et de tes conseils le Paraclet, qui t'aime et qui prie pour toi.
« Ne t'intéresses-tu plus à cette académie que tu as fondée? Ne lui donneras-tu plus ces directions qui lui sont si nécessaires?
« As-tu oublié les commencements si fragiles de la conversion des femmes qui se consacrent à Dieu ?
(1) Saint-Bernard. 4.
50 MESONGELLES-EN-BHIE
« Ne te souviens-tu plus des doctes traités que les saints Pères ont composé pour elles ?
« Ton appui est pourtant une dette envers moi. Car, enlin, lu m'appartiens par un lien sacré, et le monde sait de quel amour je t'ai aimé.
« Je t'ai épousé pour t'obér, pour t' obéir, je me suis donnée à Dieu.
« Il fallait qu'en tout on vit que tu étais le maître unique de mon cœur, comme de ma personne, car c'est toi seul, en toi, que j'ai aimé. Être aimée de toi^ c'était mon orgueil, et le nom de ta maîtresse^ c'était ta gloire.
« Qui ne t'aurait pas aimé? Quelle femme ou quelle reine ne brûlait pas à ta vue? Mais aussi, comme tu avais ce qui eût séduit une femme ! Quel charme avait ta parole, et la douceur de tes chansons !
« Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui, par tous les pays, allaient célébrer notre amour, et dont la douce mélodie devait laisser un souvenir de nos noms dans la mémoire de la foule ignorante : c'était là ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. De tous les dons du corps et de IVime, aucun ne te manquait.
Quelle est celle des rivales d'Héloise qui, en la voyant aujourd'hui, ne compatirait pas à son malheur? Quel ennemi si cruel, homme ou femme, n'aurait pas pitié d'elle.
« J'ai été bien coupable... Non, tu le sais, toi, je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'acte, mais dans le sentiment; la justice ne pèse pas ce qui a été fait, mais le cœur de celui qui Ta fait.
« Pourquoi ce silence et cet oubli? Serait-ce vrai ce que le monde soup(;onne? Ne m'aurais-tu aimé que pour ton plaisir ?
« DoDue-moi, par tes lettres, au moins ta chère et fugitive image.
« Souviens-toi que toute jeune encore, tu m'as enchaînée à la vie du cloître. Et je t'y ai précédée et non suivie, parce que tu Tas voulu, parce que tu te souvenais que la femme de Loth, en fuyant, avait détourné la tête.
(' Si ce dévouement n'a rien mérité de toi, à quoi est-il bon? Tu eusses couru aux enfers, que, sur un ordre de toi, je t'y aurais suivi.
« Mon âme n'était pas avec moi, elle était avec toi, et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part au monde.
« De grâce, écris-moi. Ces lettres me rendront la force dans mes devoirs au service divin.
« Autrefois, pour m'entraîner aux voluptés de la chair, tu me poursuivais de tes lettres et de tes vers, mettant dans la bouche de tous le nom d'Héloïse.
a Tu ferais mieux de m'appeler à Dieu, comme alors à la passion ! »
Seconde lettre.
A Saint-Gildas, tu jettes en vain les perles de l'Ev/ingile, et, au Paraclet, tu négliges des brebis innocentes qui te suivraient sur le haut des montagnes
Si je suis ici par raison, persuade-moi d'y demeurer par vertu.
Les chaînes du mariage portent un attachement nécessaire qui ôte la gloire d'aimer et que je voulais me conserver...
Combien de fois t'ai-je dit qu'il m'était plus doux de vivre avec Abeilard, comme sa maîtresse, que d'être impératrice
avec Auguste, et que je trouvais plus de douceur à t'obéir qu'à voir sous mes lois le maître du monde !
La véritable tendresse sépare de l'amant tout ce qui n'est pas lui ; elle ne cherche ni rang, ni fortune, et je suis persuadée que s'il y a une félicité à espérer ici-bas, ce n'est que par l'union de deux cœurs que la sympathie a joint et que le mérite et l'amour réciproque rendent heureux
Si j'avais été auprès de toi quand on t'a mis dans le triste état où tu es, je t'aurais défendu jusqu'à la mort. Mais ne parlons plus de ce crime ; il y a de l'éloquence à se taire quand le malheur ne peut s'exprimer
J'ai trop mal défendu mon cœur : tu l'as pris sans peine, ingrat! Tu le rends de même! Mais je n'y consens pas, et quoique je ne doive point avoir de volonté devant la tienne, j'ai pourtant conservé malgré moi celle d'être aimée de toi et de mourir en t'aimant.
Le jour où j'ai prononcé mes vœux, j'avais sur mon sein un billet de toi, dans lequel tu me jurais que tu serais toujours à moi. Ainsi j'ai offert ton cœur à Dieu avec le mien....
Mais, épouse de Dieu, je ne dois penser qu'à Dieu, et je ne parle que d'un homme. C'est que tout ce qui vient de lui a des charmes pour moi.
Dans mes prières, mon imagination se remplit de ce que la tendresse a de plus doux et je m'y abandonne.
Par pitié, aide-moi à me guérir de toi, si tu l'es de moi
Gomme mon amant, comme mon époux ou comme mon père, console-moi. Ces noms ne sauraient-ils plus t'émouvoir? T'es-lu cru un meilleur maître pour le vice que pour la vertu?... .
Si j'avais aimé la volupté, lorsqu'on attenta sur toi, je
iravais que vingt ans; je pouvais donner du plaisir et en prendre, si j'en avais pu goûter un autre que celui de t'aimer.
Je renonçai avec joie au monde, aux ricliesses, aux honneurs, à tout, excepté à toi, laisse-moi quelque espérance de n'être pas oubliée.
Je te conjure, par les liens que je traîne ici, d'en venir relever le poids ; je le trouverai léger quand tu le soutiendras, et, puisque tu m'a mis dans le port de la grâce, n'est-il pas juste d'y venir t'y asseoir à mes côtés?
Elevons nos esprits à Dieu, n'ayons de transports communs que pour sa gloire. J'attends tout de sa miséricorde : il a des droits particuliers sur le cœur des grands hommes quand il les. touche, il les ravit
Troisième lettre.
C'est moi, malheureux, c'est moi qui t'ai perdu. Je suis l'origine de tes malheurs. Qu'il est dangereux à un grand homme de se laisser charmer par nous autres femmes
« Ecoute, mon fils, disait un sage, écoute : Si quelque beauté, par ses regards, cherche à te séduire, ne te laisse point entraîner à un penchant trop flatteur; rejette le poison qu'elle te présente et ne suis pas les sentiers qu'elle te montre. La mort est un mal moins dangereux que la beauté d'une femme. »
Samson, que ta gloire serait éclatante si ton cœur avait eu autant de force contre les charmes de Dalila qu'il en avait contre les armes des Philistins ! C'est pour plaire à une femme que Salomon perd le soin de plaire à Dieu î Job n'eut pas de plus cruel ennemi que sa femme ! C'est Héloïse qui perd Abeilard !
Je voulais être aimée de toi, je ne cherchai qu'à te convaincre de ma tendresse. Je ne fis point un rempart d'une sévère fierté et d'une raison importune. Ces tyrans de nos plaisirs qui captivent notre sexe ne firent qu'une faible et inutile résistance. Je les fis céder au désir de rendre heureux le plus aimable et le plus savant de tous les hommes. Je sacrifiai tout à mon amour.
Quel est mon malheur ! Je m'arrache à tout ce qui pouvait me plaire, je m'ensevehs toute vivante , j'exerce sur moi des jeûnes et des cruautés que les lois sévères m'imposent, je ne me nourris que de pleurs et d'inquiétudes, et cependant je ne mérite aucune récompense des maux que je souffre. Je ne cherche point la coiironne que donne la victoire, je ne veux qu'éviter le péril...
Viens donc, Abeilard; qu'aurais- tu à craindre? Le danger d'aimer n'existe plus pour toi. La nature garde le silence, la religion seule l'anime. La flamme d'iléloïse n'a pas de prise sur toi, flamme toujours durable et toujours désespérée, semblable aux lampes sépulcrales qui communiquent à des urnes une chaleur inutile et qui ne brûlent que pour éclairer les morts ! Ton image est toujours dans mon cœur entre le ciel et moi 1 Viens avant que la mort ne me prenne.
Une nuit que je gardais les lampes qui éclairent, dans notre temple, les tombeaux, une voix creuse sembla sortir du fond de l'un d'eux : « Approche, triste sœur, me dit-elle, approche, ta place est ici -, approche pour y demeurer toujours. Je fus comme toi, autrefois, victime de l'amour ; je tremblais, je versais des larmes, je priais comme toi. Je n'ai trouvé de calme que dans ce long sommeil. Ici les malheureux cessent de se plaindre, et les amants n'y répandent plus de pleurs. Dieu,
ABEILARD ET HELOlSE 5o
plus indulgent que les hommes, nous y pardonne nos faiblesses. » « Me voici, ai-je répondu à cette voix. Que les anges me préparent leurs berceaux d'encens, leurs palmes d'or et leurs fleurs toujours nouvelles. »
Abeilard, adoucis-moi le passage de ce monde aux demeures célestes. Vois mes lèvres tremblantes, ferme mes yeux déjà immobiles, et reçois mon dernier soupir avec mon âme qui s'envole. Enseigne-moi et apprends en même temps de moi à mourir.
Considère alors cette Héloïse que lu as tant aimée ! Ce ne sera plus un crime de la regarder. Vois les roses de mon teint se flétrir et la dernière étincelle de la vie disparaître dans mes yeux, prends ma main et presse-la jusqu'à ce que, perdant tout sentiment, je cesse de respire)- et de faimer.
0 mort, il n'appartient qu'à toi de prouver que c'est une folle passion que celle qui a un peu de poussière pour objet.
Le temps viendra où ces traits qui ont eu tant de pouvoir sur toi, Abeilard, seront détruits.
Alors, jette dans mon tombeau tout ce qui a appartenu, tout ce qui a touché à ton Héloïse, et que ce même tombeau nous réunisse un jour, rendant notre amour immortel comme ta gloire !
Et toutes les fois que dans les siècles à venir, deux êtres qui ont aimé viendront, par hasard, visiter les murs et les sources du Paraclet, ils inclineront leurs lêtes en les approchant l'une de l'autre pour lire l'inscription de notre sépulcre, et buvant mutuellement les larmes qui couleront de leurs yeux, ils sauront^ une fois de plus, que l'amour c'est la souffrance.
Et Abeilard lui répond : « Que nous sommes faibles, Héloïse, quand nous ne nous appuyons pas sur la croix !
« Je suis bien plus coupable de brûler pour toi sous le sac et sous la cendre, consacré aux autels que je ne l'étais par les fautes qui m'ont attiré mes malheurs.
« Tu me dis, Héloïse, que tu ne vis que pour moi, en paraissant ne vivre que pour Dieu, et que tu n'as fait d'autres vœux que d'être à moi et de mourir en m'adorant.
« A quoi songes-tu d'irriter le maître terrible, le Dieu fort et jaloux qui appesantit sa main sur nous depuis si longtemps !
« Je fis deux cents lieues pour m'éloigner de toi, mais l'absence, les privations, l'étude, la prière, le silence, tout n'a servi qu'à me donner le plaisir d'être ton martyr....
« Je souffre toute la peine du vice et de la vertu, sans espoir d'être récompensé ni par l'un, ni par l'autre. Ne me traite donc plus de grand homme : je ne mérite pas cet éloge, ma faiblesse m'anéantit...
« Je te trouve toujours entre Dieu et moi. Quel obstacle pour aller à lui ! Cache-moi ta tendresse, laisse-moi oublier tout ce que tu souffres de mon absence, sois toi-même tout à Dieu : le calice des saints se boit d'abord avec amertume, mais la persévérance l'adoucit
« Tu me demandes pourquoi je te pressai de faire des vœux avant que de m'engager. Eh bien, quand Fulbert eut fait de moi un exemple aux téméraires amants, ma faiblesse me rendit jaloux.
« Je crus que ne trouvant en moi que des désirs, tu chercherais ailleurs à apaiser les tiens. L'amour croit ce qu'il craint : j'aimais mieux te perdre que de te partager.
« J'éprouve depuis longtemps qu'on peut aimer sans jouissance, mais il n'est pas au pouvoir du cœur d'aimer longtemps sans être aimé, et je sens à la honte de ma passion que mes chaînes se fortifient des tiennes
ADEILARO ET HÉLOÏSK 37
« Je l'aurais disputé à un homme, mais il faut te céder à Dieu, à qui tu appartiens. Tu as été la victime de mon amour, deviens celle de la piété.
« Oui, en quelque lieu que je meure, j'ordonnerai que mon corps soit porté au Paraclet, et ce sont des prières et non des larmes dont j'aurai besoin alors.
« Pleure aujourd'hui pour éteindre nos feux, et si les tiens ne l'étaient pas encore quand je mourrai, ma mort, peut-être plus éloquente que moi, t'apprendra qu'une seule chose est digne d'être aimée, que l'on peut aimer éternellement (1). »
Entre Héloïse et Abeilard vont s'engager désormais une longue .série de lettres mystiques et passionnées, savantes et religieuses, que deux pareils êtres, seuls, aussi érudits et lettrés, pouvaient écrire.
Elles sont un monument immortel dans la littérature. Des mains profanes et impures les ont souvent dénaturées, mais elles restent intactes pour les poètes, pour ceux qui ont disséqué le cœur humain.
Pour l'abbesse du Paraclet et ses filles, l'abbé de Saint- Gildas écrit des sermons. Il leur adresse des oifvrages entiers pour leur instruction et leur perfection.
Il leur envoie un volume d'hymnes. Pour elles, il écrit son Hexameron, ouvrage remarquable de théologie. Abeilard et Héloïse ne cessent d'échanger entre eux de nombreux problèmes de théologie.
Abeilard semble désormais être en paix. Dévoué à l'étude, à la prédication , à la direction du Paraclet, qui est flo-
(1) Extraits des Chefs-d'œuvre Français et Etrangers.
rissant, il retrouve ramitié et l'appui des Garlande, du comte de Champagne, du duc de Bretagne, du roi de France. Les plus hauts dignitaires de TEglise sont ses disciples. Sa réputation, son autorité, son influence ont pénétré jusqu'à Rome.
Puis le Paraclet s'est élevé très haut, un peu grâce à lui, beaucoup grâce à lléloïse, qui garde l'admiration de tout son siècle.
Une fois religieuse, puis prieure, puis abbesse, elle édifia et et elle enorgueillit l'Eglise; elle fut la lumière et l'ornement de son ordre.
C'est dans ce calme relatif qu'Abeilard paraît avoir composé le plus énorme de ses ouvrages, la Dialectique^ traité sur les genres et les espèces, un autre sur les Idées, de intellectibus, un autre encore sur le pour et le contre des points de la science sacrée, intitulé le Oui et le Non (Sic et Non).
Mais le plus important de ses écrits théologiques est celui qui fut brûlé à Soissons, celai qu'il écrivit à Mesoncelles-en- Brie : L Iniroduction à la théuloyie, enfermée dans ces mots : « Connais-toi toi-même », Scito le ipsum.
Nous sommes en 1136, Abeilard, malgré ses 57 ans, est dévoré d'activité. Il rouvre, sur la montagne Sainte-Geneviève, son école de dialectique.
Même retentissement, même renommée, même gloire, mêmes haines sourdes qui ne tarderont pas à éclater.
Abeilard croyait qu'après vingt ans le mouvement intellectuel s'était étendu, que la liberté de penser, dont il était le novateur, avait pris de la force. Il expose ses mêmes doctrines.
t Ce qu'Abeilard a enseigné, dit M™^ Guizot, de plus nou-
veau pour son temps, c'est la liberté, le droit de coDSiilter et de n'écouter que la raison, et ce droit il l'a établi par ses exemples encore plus que par ses leçons... Il a mis dans les esprits cette impulsion qui se perpétue de générations en générations. C'est tout ce que demandait, tout ce que comportait son siècle. »
Non seulement sou triomphe gênait ceux qui ne voulaient pas du progrès pour mieux dominer, mais il lui avait donné l'autorité et l'assurance. Le philosophe s'était érigé en censeur. Non seulement il s'était vengé des Norbert, des Raoul et autres, mais il s'était plaint de Tévèque de Paris, de ses chanoines, les amis de Fulbert, de l'abbé de Saint-Denis, du clergé en général. Souvent il s'était élevé contre l'ignorance, la brutalité des moines, contre les vices des couvents.
Intransigeant avec les lois de la morale, il avait dénoncé les évoques qui y avaient manqué. Il avait étalé au grand jour la ruse, la cupidité des uns et des autres.
Dans ses discours, comme partout ailleurs, il s'était attaqué même à saint Bernard. Malheur à lui donc le jour où ceux qu'il a blessés ou dévoilés pourront trouver un prétexte pour le faire passer en jugement.
Des agents provocateurs circulent d'abord et disent qu'Abeilard et ses fiers et insolents disciples jettent le trouble dans les consciences.
C'est ensuite Hugues Metel, chanoine de Saint-Léon de Toul, qui écrit au pape et lui dit, avec un jeu de mot, qu'«Abeilard aboie » contre le ciel et que c'est à lui à empêcher que les fidèles tombent dans ses filets.
Il traite d'hydre nouvelle le prieur du Paraclet.
C'est le moine Guillaume, de l'abbaye de Signi, qui s'in-
digne, et, dans l'intérêt de la foi, écrit à l'abbé de Clairvaux et à Geolïroi pour leur signaler les livres d'Abeiiard qui emplissent le royaume et les provinces et qui même passent les mers. « Ils sont à Rome, et le pape ne dit rien. » C'est le plus terrible adversaire de la foi ; il lève et envahit tous les esprits. Il cite treize articles condamnables. Il parle du Traité du Oui et du Non, du connais-toi toi-même.
Geoffroy et Bernard répondirent froidement, mais demeurèrent inquiets.
Saint Bernard redoutait le coml)at avec Pierre Abeilard.
Cependant, saint Bernard fit demander Abeilard. Ces deux grands hommes semblèrent se comprendre, mais, le dos tourné, reprirent leurs positions.
Bientôt les mots de science et d'indépendance retentirent de tous côtés. Abeilard, fort de la vérité, se redresse hautain et jette le défi à ses ennemis.
Ses disciples, les Gilbert de Porrée, chancelier de Téglise de Chartres, Pierre Bérenger, Arnauld de Besce, tous les esprits hardis revendiquent les droits de Tintelligence, serrent les rangs autour du maître. C'est la guerre, et saint Bernard commande l'armée ennemie. Il soulève le pape et ses cardinaux, le roi, ses obligés et ses alliés contre l'hérétique.
Abeilard, voulant eu finir au plus vite, demande qu'on profite de la grande visite que doivent faire, le jour de l'octave de la Pentecôte, le roi, les plus grands dignitaires de l'Eglise, les seigneurs, aux reliques de Sens, ville religieuse par excellence, métropole de Paris et des Gaules septentrionales. Tout fut préparé pour ce jour-là.
Saint Bernard disait bien qu'il ne pouvait rien présumer ; mais s'il ne s'était pas préparé pour le débat, il avait tout disposé pour le jugement.
Il avait vu oa fait voir tous ceux qui allaient être appelés à former le concile improvisé, et il s'était assuré de la décision de tous.
Voici sur la place Saint-Etienne, devant la cathédrale de la ■ ville de Sens, à l'intérieur pleine de couvents et decongrégations, et au dehors entourée de monastères, Thibault, comte de Champagne, bienfaiteur de l'Eglise; Guillaume, comte de Nevers, plus tard Chartreux; Louis VII, roi violent et dévot; Henry, dit le Sanglier, archevêque de Sens, suspendu, il est vrai, par le pape, dans une question de mariage, mais sous la tutelle de saint Bernard ; Sauton des Prés, archevêque de Reims, successeur du fameux Raoul ; Geoffroy de Chartres, qui avait le pas sur tous comme légat du pape, le plus honnête; Hugues, évêque d'Auxerre, parent de Saint-Bernard; Hélias, évêqiie d'Orléans, et Atton, évêqne de Troyes, déposés plus tard par le comte de Reims , Manassès II, évêque de Meaux, peu connu; Elvire, évêque d'Arras, un des plus prévenus, frère de Siiger; Geoffroy, Cou-de-Cerf, évêque de Chàlons, ancien geôlier d'Abeilard à la prison de Saint-Médard; et Joslen, évêque de Soissons, un rival personnel d'Abeilard; puis des ecclésiastiques, des abbés, des prieurs, des doyens, des archidiacres.
Voici saint Bernard. Il est seul, triste, souffrant, les yeux baissés, couvert de la robe grossière de Clair vaux, mais avec l'auréole de sainteté.
Voici Abeilard qui, « malgré son grand âge et ses maux, porte encore avec fierté une tête belle, mais détruite. »
Partout où passait le saint abbé, on voyait les genoux fléchir, les fronts s'incliner « sous la bénédiction de la main qui faisait des miracles. »
Sur les pas d'Abeilard, c'était « la curiosité et l'effroi. »
62 MESONGELLES-EN-BRIE
Volontiers, ce peuple de sacristie l'aurait appelé Satan.
Le 2 juin 1140, la visite des Reliques eut lieu, et le Concile se réunit. « Cérémonie solennelle entre toute. Pompe royale, épiscopale et militaire. » Une cathédrale magnifique, une châsse d'or, la mître et la couronne, le trône et le sceptre, la croix et Pépée. les vêtements de soie et d'or, les pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques blasonnées, les chants, les religieux, les armures étincelantes des chevaliers qui s agenouillent, et devant cet aréopage de grands de la terre, deux hommes : Un moine austère, charitable, populaire et saint, et un autre, regardant haut, savant orateur, dont le nom a retenti partout avec les amours et les malheurs et qu'on traite en impie.
Tout déjà est contre lui.
Abeilard s'arrête au milieu de l'assemblée et attend.
Saint Bernard gravit les marches de la chaire pour soutenir l'accusation .
Il tient à la main les dix-sept propositions extraites des livres incriminés et renfermant les erreurs contre la foi. Il ordonne de les lire.
Cette lecture était à peine commencée, qu'Abeilard, étendant le bras, s'écrie : « Arrêtez, je ne veux rien entendre, je ne reconnais pour juge que le souverain Pontife », et il sort.
Les prélats et les bonnes femmes répandirent le bruit qu'Abeilard était puni du ciel, avait été privé tout à coup de l'usage de la parole, qui avait fuit tant de mal... Que sais-je?
Non, mais Abeilard avait vu que si on lisait les articles attaqués de ses livres, on ne les lui laisserait pas discuter, on ne le laisserait pas se défendre, ou qu'alors on dénaturerait ses réponses.
Il avait VU qu'il était jugé et condamné d'avance par des juges que de puissants intéressés avaient trompés ou mis avec eux, juges en butte à toutes les impressions, à toutes les influences, libres de nom, mais, de fait, prisonniers de supérieurs dont les conseils ou les avis étaient' des ordres, juges que guidaient la peur d'en haut ou la recherche malsaine de la popularité d'en bas, juges qui ne rendaient pas « des arrêts » mais des « services » . Là seulement il s'était rappelé Soissons, là seulement il avait compris que ceux qu'il surpassait par son nom et son intelligence, qu'il avait écrasés par ses triomphes, ne lui pardonneraient pas.
Et depuis six siècles cette humaine justice est-elle plus juste !
Pour répondre, ne regardons pas autour de nous.
Et cependant, il y a des juges justes, comme il y a des prêtres saints. Et qu'y a-t-il au-dessus d'un juge juste, d'un prêtre saint ! Pour être bien jugé, il faut être inconnu de ses juges, et il faut que notre adversaire le soit également.
Quand on juge des inconnus, on n'a pas d'intérêt à vouloir satisfaire l'un ou l'autre.
Pour être bien jugé, il faudrait que votre nom fut remplacé par un simple numéro, et sans que ce nom pût être prononcé ou pressenti eu aucune façon, comme dans les examens de Saint-Cyr, de Polytechnique et autres, où la composition de l'élève ne porte qu'un numéro correspondant à un nom que l'examinateur n'a pas à connaître. Et ce n'est pas facile, je m'empresse de l'avouer.
Mon grand-père, le vieux chevalier Billebault de Villeprevoire, président au bailliage de Sens, succédant à son père et à son grand-père, disait, la première fois qu'on lui passa sa
perruque à marteau et son manteau : « Ce qui me tourmente, c'est que je connais tous mes justiciables et leurs trois générations. ))
Un conseiller à la Cour, digne de tous les respects, avouait dernièrement devant moi, que quand il avait à juger une affaire qui passionnait le public, qui faisait du bruit, il ne lisait jamais les journaux, de peur de se laisser influencer.
Le Concile de Sens délibéra.
Certains voulaient attendre le résultat de l'appel d'Abeilard à la cour de Rome. Mais presque tous craignaient que le pape ne fut pas de leur avis.
Ils rédigèrent un projet de condamnation qu'ils envoyèrent au pape avec une lettre particulière de saint Bernard, lettre d'une habileté merveilleuse, dans laquelle il paraît être navré d'être obligé de demander de sévir.
Saint Bernard écrit encore à différents cardinaux.
« J'ai l'espérance, dit-il au cardinal Gui de Castello, qu'il sait ami d'Abeilard, — j"ai l'espérance de ne pas vous voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce n'est pas moi qui accuse Abeilard auprès du Saint-Père, c'est son livre. Un homme qui ne voit rien en énigme, rien dans le miroir, mais qui regarde tout face à face.
« J'estimerais moins votre équité, Seigneur et Père chéri, si je vous priais longtemps dans la cause du Christ. Sachezle seulement, parce qu'il vous est utile de le savoir, vous à qui Dieu a donné la puissance, il importe à l'Eglise, il importe à cet homme même qu'il lui soit imposé silence. »
L'abbé de Clairvaux écrit ensuite un ouvrage des plus brillants, réfutant la théorie d'Abeilard.
Abeilard, de son cuté, attendait la réponse de ses lettres au
pape et à ses ministres. Il comptait sur Topinion de la France et sur l'amitié de Rome. '
Il s'était aussi adressé à Ilèloïse, qui exerçait dans l'Eglise la plus grande autorité morale.
Il lui fait sa profession de foi de chrétien et de calholique correcte qui va être reproduite partout, et finit sa lettre par celte fière péroraison :
« C'est dans cette foi que je me repose, c'est d'elle que je tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne crains pas les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Charybde. Je n'ai pas peur des chants mortels des sirènes.
« Si la tempête vient, elle ne me renverse pas, si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; je suis fondé sur la pierre inébranlable. »
La décision de Rome ne venait toujours pas. Abeilard profite de ces retards pour réfuter ses adversaires dans un ouvrage dignedeson talent. Et un de ses plus fervents disciples, Pierre Rérenger, fait son apologie, qu'il adresse au pape, longue et dure diatribe contre saint Bernard.
t Nous voilà donc au Concile de Sens, dit Pierre Bérenger, Abeilard marchait dans la voie du Christ, quand toi, Bernard, comme unsicaire aposté dans l'ombre, tu l'as dépouillé de la tunique sans couture. Tu disais au peuple de prier pour lui, et tu te disposais h. le proscrire du monde chrétien.
« Est-ce ce plus pur encens de la prière que loi, l'homme de Dieu, tu fis alors brûler pour ton accusé? C'est après dîner qu'on apporte le livre de Pierre. Il est lu au milieu des senteurs du vin fumant qui emplit les gosiers et excite encore les haines.
t Tout à coup, quand quelque passage subtil et divin frappe
66 MESONCELLES-EN-bRlE
les oreilles étonnées, l'auditoire se dégrise, et ces juges, aux veux de taupes, pour voir clair en philosophie, demandent la mort du monstre qui renverse le temple de Dieu. A force de vider les coupes, vos yeux se ferment, ô premiers philosophes du monde ! Et quand vous entendez le mol : condamnons, appuyés sur vos coudes, étendus sur des coussins moelleux, ou les têtes penchées sur vos genoux, vous répétez, à moitié
endormis : Nous condamnons amnons. Prêtres de Bacchus,
vous frappez celui qui avait vieilli le jour et la nuit dans la loi du seigneur.
« C'est le malade qui traite le médecin.
« Les renards ont leurs teniers, les oiseaux du ciel ont leurs nids, mais Pierre n'a pas oii reposer sa tête. Gomme les pontifes et les pharisiens, vous vous êtes écriés : Cet homme parle merveilleusement, si nous le laissons aller, tout le monde croira en lui.
1" Et vous avez dardé contre Abeilard vos langues de vipère. Ivres et ne vous tenant plus debout, vous voulez, en tombant, le renverser.
« Abeilard dit : Je suis un enfant de l'Eglise romaine, que le pape méjuge, mais avant que le pape l'ait entendu, vous, vous lui avez fermé la bouche, vous avez condamné le temple do la raison et de la foi, l'asile de la Trinité,
« Bernard, ce n'est pas le désir de ramener Pierre à la pureté d'une foi intacte qui t'a fait agir, c'est celui de la vengeance personnelle.
« Souffre qu'Abeilard soit chrétien avec toi, et, si tu veux, il sera catholique avec toi, et si tu ne le veux pas, il sera catho-
ABEILARD ET IlÉLOÏSE 67
lique encore^ car Dieu est à tous et n'appartient à personne » yi).
Enfin, la sentence, datée de Latran, 18"'« jour des calendes d'août, arrive de Rome.
Pierre Abeilard et Arnauld de Bresce seront réduits au silence, enfermés dans des cellules de couvent, loin des fidèles, et leurs livres seront brûlés.
On voit que les termes de cette sentence sont modérés.
Aux siècles suivants, ces penseurs eussent été jetés aux fers, à la torture et aux flammes.
Abeilard n'attendant pins rien de France, se mit en route pour l'Italie, s'arrètant de couvents en couvents. Il espérait encore la justice de Rome, quand elle l'aurait entendu.
Il était près de Màcon quand, brisé par la fatigue, il s'arrêta la nuit, à Tabbaye de Cluny, riche monastère, un des plus renommés pour son amour pour les lettres et pour sa dignité. Il y fut retenu par Pierre^le- Vénérable, appelé ainsi à cause de ses vertus et de son grand âge. Pendant ce temps, saint Bernard envoyait à Cluny Raynard, abbé de Giteaux, pour empêcher Abeilard de poursuivre son voyage à Rome, voyage qu'il redoutait.
Abeilard n'ayant plus guère la force de lutter, et voulant bien montrer qu'il ne voulait pas faire un schisme, écoula les conseils amis qui lui étaient donnés et resta.
On dit que Raynard réconcilia Abeilard et saint Bernard. Peut-être. Mais après leurs si terribles démêlés, il est impossible de croire que,cette réconciliation fut sincère.
L'ancien moine de Saint-Denis, occupa ses dernières années
[1) Traduction d'après Réinnsal.
68 MESONCELLES-EN-BKIE
à corriger ses œuvres, mais saDs y rien chaoger quant au fond.
Son rang d'abbé de Saint-Gildas et sa renommée le faisait marcher de pair avec Pierre-le- Vénérable, avec les plus hauts dignitaires de l'Eglise; par humilité, il ne voulut être qu'un simple moine.
Il travailla, oublia, plongé dans la théologie, l'érudition. c( Ce n'était plus qu'une pure intelligence. »
On montre encore à Cluny la place d'un gros tilleul, au pied duquel il venait chaque jour travailler, le visage tourné du côté du Paraclet, objet de ses plus douces et mélancoliques rêveries.
Il travailla surtout pour la postérité, sachant bien qu'un jour la science opprimée serait vengée dans sa personne.
Vers 1142, faible et malade^ Pierre-le- Vénérable lui conseilla de changer d'air. Il l'envoya dans le prieuré de Saint- Marcel, en Bourgogne, près de Ghâlon.
Là il continua, jusqu'à la fin, sa vie de travail, priant, lisant^ écrivant ou dictant sans cesse.
Il mourut le 21 avril 1142, à 63 ans; inhumé d'abord à Saint-Marcel, il fut ensuite transporté au Paraclet. Vingt ans après, Héloïse, « mère et première abbesse de céans, de doc- « trine et religion très resplendissante », mourait, et ordonnait de déposer sa dépouille mortelle à côté de celle de son maître et de son époux.
La Révolution, qui détruisit tant de choses, respecta les tombeaux d'iléloïse et d'Abeilard. *
En 1792, le Paraclet fut vendu comme bien national; mais la municipalité de Nogent-sur-Seine, qui se faisait honneur d'avoir donné asile à Abeilard et à Héloïse^ transporta leurs
ABEILARD ET HKLOÏSE 69
restes dans leur ville, à l'église Saint-Léger. Aujourd'hui, ils soDt enfermés dans un tombeau, toujours orné de fleurs, à Paris, au Père-Lachaise.
Devant ce tombeau ont passé et rêvé les générations disparues, et passent et rêvent les générations présentes.
Abeilard a été comparé à Platon, à Aristote, à Cicéron, à Homère, j'oserai dire qu'il est l'ancêtre austère et religieux des Diderot, Voltaire et Jean- Jacques Rousseau.
Son siècle, si riche en hommes, le considère comme un de ses plus illustres, les autres siècles n'ont cessé de le grandir encore. S'il n'a pas l'auréole de la sainteté, il a celle de la science, de la souffrance et de la foi.
Plusieurs papes, quatre-vingts cardinaux, évêques ou archevêques, de France, d'Angleterre et d'Allemagne, et parmi eux, Pierre Lombard, le grand évêque de Paris, sont sortis de son école.
Guy du Ghâtel, Pierre Bérenger, Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont, Pierre Hélie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Mernirvius, Raoul de Chalons, Geoffroy d'Auxerre, Jean-le-Petit, Arnault de Bresce, Gilbert de la Porrée, furent ses principaux disciples.
Son œuvre, qui a traversé huit siècles, ira jusqu'à la fin du monde : Il est le fondateur, en France, de la liberté de parler et d'écrire, de la liberté de la presse.
Pour elle, il fut persécuté, il a souffert. Penseurs, écrivains, savants ou amants, saluez-le, mais ne le plaignez pas : « Il eut la gloire et il fut aimé » (1).
(1) De Rémusat.
De la mère revenons à Tenfaut, de Saint-Denis, revenons à Mesoncelles.
D'après le rapport de Dom Doublet sur les villes et villages possédés par l'abbaye de Saint-Denis entre le xi^ et le xii« siècle, nous trouvons dans le diocèsff de Meaur: Mareuil, Mesoncelles, Villeneuve, La Chappelaude. Mais bien avant cette époque Tabbaye de Saint-Denis possédait Mesoncelles : La Chartre constatant la donation de cette villa, appelée « Monticellœ », date de Tan 675.
Une charte d'Adèle, veuve d'Etienne VI, comte de Blois et de Brie, concernant Sainte-Foy de Goulommiers datées du 3 juillet 1107 cite:
Francheville, Ghantemerle, M de Mesoncelles, Lagny, Bussy. Confirmée en 1132 par Thibault, on y trouve le nom de Guerricus de Saint-Augustin, près Faremoutiers.
De nouveau confirmée par Henry, en 1152, elle donne les noms de Girard de Ghantemerle et de Gaucher d'AmiUis (1).
En 1220, quand la comtesse Blanche de Champagne fit faire une enquête par Hugues de Mareuil et Garnier de Lagny au sujet des droits d'usage dans la forêt du Mans, les
(l) Th. Lhuillier, d'après le cart. de Cliampagne.
plus hauts et puissants seigneurs furent interrogés et parmi eux parut Robert de Mesoncelles (1).
En 1221, Vincent, chanoine de Meaux, donne au chapitre de la cathédrale 20 1. pour acheter un muid de grain sur les dîmes de Mesoncelles, dont il s'était réservé la jouissance pendant sa vie (2).
En mars 1222, Thibault IV donne en fief à Geofroi de Marquenbie, son sergent, qu'il veut récompenser de ses services, une rente de 4 muids d'avoine, 100 poules, 100 pains, 100 deniers à prendre à Mesoncelles, près Coulommiers, et 150 arpents de bois, à défricher (3).
Lettres de P., évêque de Meaux, en 1249, portant par les curés ratification de la concession de diverses dîmes, par cet évêque à son chapitre, sur les paroisses de Mesoncelles, Luhont, Sancy^ Giroudi-Monasterio (Giremoutiers), Coulommiers et Aulnoy (4).
En mai 1294, Guillaume de Mesoncelles, écuyer, vend au chapitre de Meaux des biens situés à Monthyon, et, le même mois de cette même année, Philippe-le-Bel, à la requête de la Reine Jeanne, opère Tamortissement des bons possédés par le chapitre de Meaux comprenant des biens et rentes à Monthyon acquis par le chapitre de M*^ Guillaume de Mesoncelles, écuyer (5).
En 1226 (6), sous l'abbé Pierre b"" d'Auteuil, un acte de
(1) Relhoré, d'après le cart. de Champagne.
(2) Arch. de S.-et-M., o40, P. 458.
(3) D'Arbois de Jubainville, T. 3. P. 190.
(4) Arch. de l'Egl. de Meaux. Dom Duplessis, T. 2.
(5) Th. Lhuillier. Inv. des litres du châp. de .Meaux. |6) Arch. nat.
72 ■ MESONGELLES-EN-BRÎE
partage donnait une plus grande partie de la forêt du Mahans ou du Mans, à l'abbaye Saint-Denis qui en continua le défrichement.
Je dis que l'abbaye en continua le défrichement parce que les Gallo-Romains l'avaient commencé et qu'aux vu^ et viiF siècles, sous les règnes de tranquillité de Dagobert et de ses successeurs, des moines de différents monastères, aux bords des voies Romaines, de leurs mains et aidés des serfs, avaient abattu déjà de grandes étendues de bois et les avaient mises en culture.
Les premiers monastères de la contrée avaient été fondés sur des emplacements cultivés.
Saint-Faron, Faremouliers, Jouarre, la Fontaine Saint- Aile, étaient entourés de champs en plein rapport, et ce ne sont pas les moines de St-Denis qui défrichèrent les cellœ de Mesoncelles, puisque ces terrains étaient déjà cultivés quand Saint-Denis les reçut du Roi.
L'abbaye de Saint-Denis continua donc le défrichement de la forêt, agrandissant, faisant des chemins de communication, assainissant sans cesse les plaines immenses et fertiles.
A la fin du siècle dernier, elle défrichait toujours et il y a 40 ans, à peine, le propriétaire des bois de Moriilas, défrichait encore.
Les habitations des moines, d'abord des plus primitives, prirent de plus en plus d'extension et devinrent de grands centres agricoles.
En somme, depuis Dagobert jusqu'à nos jours, les travaux de défrichement et de mise en culture, n'ont pas cessé, excepté toutefois pendant la seconde moitié du x« siècle.
On disait que la fin du monde devait arriver l'an 1000, et
MKS0NCF.LLK>-EN-BU1E /AUTREFOIS "/S
le découragement avait tout envahi. Les populations terrifiées et résignées abandonnaient les channps et attendaient la mort.
Ce n'est que quand l'an 1000 fut passé que tout repris.
La forêt du Mans commençait au nord au-delà de Jouarre et finissait au sud, longeant le Morin quelque peu, à Faremoutiers, englobant Saint-Jean-les-deux-Jumeaux à l'ouest, Rebais à l'est, et au centre Pierre-Levée, la Haute-Maison, Giremoutiers et Mesoncelles.
Mesoncelies était, comme on le voit, en plein pays de Brie, du mot celte Briga^ éminence, hauteur.
Doue, Faremoutiers, Mesoncelles, Lumière, Lumigny (1), ne sont-ils pas, en effet, les points les plus élevés de Seineet-Marne ?
Il est vrai aussi que d'autres auteurs font dériver le mot Brie de Braum^ terrain gras, argileux. On peut choisir.
Goulomraiers, la ville la plus forte de l'ancienne Brie se trouve, elle, dans un bas-fond, comme couronné par ces points élevés (2).
Aujourd'hui beaucoup de cités éloignées se réclament de la Brie, mais n'en sont pas.
Archidiaconé de Brie, doyenné de Goulommiers, du diocèse de Meaux, Mesoncelles et son église du xir siècle, ont pour patron Saint-Sulpice, mais les Bénédictins qui possèdent le pays leur en donnent un second, le leur, Saint-Denis.
Ge fut Suger, qui communiqua la première grande impulsion agricole aux Gelles du Meson. Il fit reconstruire les établissements monastiques où étaient groupés des oratoires, des
(1) Château du comte de Mun.
(2) Rabelais appelait Coulommiers le pot de chambre de la Brie.
cloîtres, des métairies, des basses-cours et des granges, retraites de silence et de travail, abritées derrière des murailles fortifiées.
Le Doyen ou Prieur.
C'est de là que le Doyen ou le Prieur dirigeait les travaux. Il marquait la futaie séculaire pour la construction des fermes, dont les charpentes sont restées si remarquables, désignait le bois qui devait servir au chauffage, celui qui devait être vendu et celui qui devait être envoyé à Saint- Denis, surveillait l'élevage du bétail, veillait aux vendanges, aux récoltes de toutes sortes et faisait rentrer les prestations et les redevances.
Quand il avait à se transporter assez loin il montait à cheval, sans jamais galoper à moins que ce ne fut pour aller à un incendie, au secours d'une personne en danger ou au chevet d'un mourant.
11 ne devait pas séjourner sur le point à inspecter par plaisir ou par repos.
Il devait rentrer tous les samedis à son centre monastique, Mesoncelles : ou seulement 'il pouvait changer de linge.
Avant de partir il mettait son capuchon et serrait sa ceinture sur son froc.
Ses aides étaient des frères portant leur barbe, « les fratres harbaii », parce qu'il ne devait avoir autour de lui que des visages sévères.
Ou avait crié après les mœurs de certains couvents, et il était défendu à an frère rasé de le servir.
Le Doyen n'avait à s'occuper que de son administration, mais il pouvait cultiver son jardin, dans sa demeure, et généralement il en prenait très soin.
MESONCELLES-EN-BRJE AUTREFOIS 75
Les plus beaux vergers ont toujours été ceux des Doyens ou des Prieurs.
La poire le « Doyenné » ne tire-t-elle pas son nom de ce Doyen qui la découvrit et la propagea.
Malheureusement, elle devient chaque jour plus rare, et on craint sa disparition complète. La poire de « Curé » n'a-t-elle pas aussi l'origine ecclésiastique ?
Après les récoltes, le Doyen faisait les partages ; mettait de côté ce dont il avait besoin pour lui, pour les moines^ pour les fermes, pour les travailleurs, pour ceux dont il avait la charge, pour les pauvres, puis il expédiait le reste à l'abbaye soit en nature, soit en espèce.
Il avait droit de haute justice. Il réunissait alors des jurés pour décider avec eux du sort de l'accusé.
Dans chaque colonie il faisait réserver une chambre pour le voyageur indigent qui ne frappait jamais en vain à sa porte.
Le soir venu, un falot élait suspendu au mur de sa demeure pour bien indiquer où était la maison du Bon Dieu qui recevait toujours avec pitié, douceur et générosité, le malheureux.
Aujourd'hui, cette maison-là est remplacée par le corps de garde, aux barreaux de fer.
Dans les monastères, il y avait « l'Hùteilerie « consacrée au voyageur ou visiteur qui y était reçu selon son rang. L'hospitalité monastique durait trois jours.
Après avoir donné le baiser de paix à Tétranger, le Religieux qui le recevait lui lavait les pieds en signe d'humilité.
Mesoncelles au combat.
A partir du milieu du xvif siècle, le Doyen qui se tenait
76 MESOiNGELLES-EN-BRlE
aux Loges-Saint-Denis, vint au château de Mesoncelles, administrant des domaines considérables dont nous verrons la liste plus loin, et qui étaient reliés par des souterrains creusés jadis pour se mettre à l'abri des pillards et des seigneurs.
Un châtelain (4) enlr'autres, Anseau de Gornel, fut au temps de Suger la terreur du pays.
Il habitait prés de Mareuil, entre Sancy et Meaux.
Du haut des tours de son manoir, vrai repaire de brigands, il guettait dans la campagne les passants, les chevaux, les voitures et leurs charges, les bestiaux ou les troupeaux. •
Aussitôt que sa proie était à portée, il sortait avec ses hommes d'armes, saisissait, emmenait tout et ne rendait jamais rien, ni bêtes, ni gens.
Quand il n'opérait pas par surprise autour de chez lui, il battait la campagne, en embuscade derrière les haies, le long des bois, dans les hameaux et tout ce qui était bon à prendre, il le prenait.
Ce bandit châtelain et sanguinaire vint parfois autour de Mesoncelles mais sans grand succès. Suger pour s'en débarrasser acheta d'abord le chemin qui conduisait à sa forteresse pour mille sous, et le fit garder, puis il acquit la forteresse même et décida son ancien seigneur à partir pour la terre sainte.
Un souterrain allait du château au « Chemin », et à côté, au couvent de Gerqueux, un autre allait de la Loge-au-Bailly, ou Grande-Loge, à la Loge-au-Moine, ou petite Loge.
Un souterrain aussi, joignait le château à l'église de Meson-
(1) Lib. de administratione Sugerie, Cap. XXI.
celles et permettait aux Religieux d'aller aux offices sans sortir de chez eux. Il existe encore.
MesoDcelles était défendu par ses seigneurs et leurs hommes d'armes qui se tenaient à « Roëze », à « Montgodefroy », au a Chemin », et aussi par ses protecteurs naturels, ses étangs qui l'entouraient presqu'entièrement.
Pendant les xiy^ et xv^ siècles, les grandes Abbayes, pour protéger leurs domaines éloignés contre les évêques métropolitains, des ennemis, les usurpateurs dont les plus redoutables étaient le châtelain et les seigneurs, maîtres des contrées voisines, taisaient bien élever des murs, des remparts crénelés, creuser de larges et profonds fossés autour des monastères et des moindres cdlw, celles, mais ces forteresses de toutes sortes ne suffisaient pas.
Elles durent compter avec les seigneurs qui les environnaient et se mettre sous la protection des plus puissants.
Ces seigneurs étaient appelés « Avoués ».
Ils prêtaient serment de fidélité à l'Abbaye et lui devaient l'appui de leurs armes en toutes occasions avec tous leurs vassaux.
Ces avoués, comtes, barons, vidâmes, avaient en échange de leur protection de grands droits.
Aux « avoueries » étaient attachés de fort revenus.
Les monastères comptaient des souverains parmi leurs a avoués », et ces souverains regardaient eux-mêmes comme un grand honneur d'avoir à défendre ces monastères.
Ce devait être vraiment un beau spectacle de voir tous les habitants d'un même village se lever au son du tocsin, courir aux armes quand l'ennemi venait l'attaquer.
Il ne suffisait pas alors d'avoir, il fallait défendre ce qu'on avait.
78 MESONGELLES'EN-BRIE
Certes, l'oriflamme de Saint-Denis réservée pour les grandes batailles nationales, n'était pas agitée dans ces petits combats de seigneurs à seigneurs qui devaient protection à ses administrés, mais la bannière de la paroisse, entourée des Penoms des chevaliers sous lesquels venaient se ranger bourgs et villages, y flottait fièrement.
Quand elle avançait tous la suivaient avec des cris de joie, si elle s'inclinait, c'est que l'ennemi commençait à être enfoncé, si elle était élevée et haussée simultanément c'était que la lutte devenait dure et le danger grand et qu'alors les cœurs devaient s'élever à la hauteur de tous les sacrifices.
De loin ou de près, c'était l'emblème du pays où nous étions nés, où nous vivions, où les vieux étaient morts, c'était l'honneur^ c'était le drapeau.
Ceux qui n'ont pas quitté leur village, de père en fils, peuvent bien le considérer comme à eux, ce village.
C'est bien la commune, la terre commune arrosée de leur sang.
Plus particulièrement à l'ombre de l'oriflamme de Saint- Denis qui se montrajusqu'à Azincourt (1415), ce petit coin de la Brie a combattu longtemps et vaillamment et a eu ses pages glorieuses.
De Charlemagne k Napoléon, douze siècles durant, il finit toujours par repousser Normands, Bourguignons, protestants, pillards, usurpateurs. Allemands, alliés.
Jusqu'en 1870, il n'avait jamais vu l'ennemi que fuyant ou vaincu.
La Révolution ne fut pas douce aux Archives de Mesoncelles.
Les recherches sont difficiles et pénibles, et je comprends que le découragement s'empare parfois du plus tenace.
Il faut aller prendre ses documents un peu partout et ils sont rares.
Je tiens à dire que je dois un certain nombre de ceux qui suivent à l'amabilité de M. Th. Lhuillier, chef de division à la préfecture de Melun, le savant, l'infatigable chercheur de Seine-et-Marne.
Voici un monceau de grimoires venant des études des notaires de Mesoncelles, Planchon, Camus, Roze, Berthaut, la Comptée et Geoffroy et qui n'offrent que peu de faits intéressants.
Voici le registre des causes d'audience du Baillage de la Chastellenie, pairie des Loges Saint-Denis et Mesoncelles, résumé d'une multiplicité d'affaires peu importantes d'un petit tribunal de campagne qui n'avait pas même droit de moyenne justice.
Prestations de serments, démission ou nominations de petits fonctionnaires, tels que amendiers (c'est-à-dire garde champêtre), procureurs syndics, gruyers, greffiers ; réceptions de lieutenants civils et criminels, procès-verbaux de visites de hauts fonctionnaires, inventaires après décès, audi-
80 MESONGELLES-EN-BRIE
lions et redditions de comptes de tutelles, procurations, nominations de tuteurs et curateurs, etc., etc.
On me pardonnera de ne prendre dans toutes ces paperasses que certains exemples dignes d'attention.
La seigneurie de Mesoncelles était divisée entre les Religieux de Saint-Denis et plusieurs petits seigneurs laïcs et possesseurs de fiefs, seigneurs sans importance, il est vrai, à côté de l'abbaye, mais qui avaient des droits.
C'est Philippe de Loan, bailiy de Meaux, seigneur de Mesoncelles en partie.
De son mariage, en 1564, avec Jacqueline de Rivière, il a Christophe et Jean de Loan, seigneurs de Mesoncelles en partie, et Hélène de Loan, dame de Mesoncelles, qui épouse Jean de Montmort, écuyer.
C'est Louis Scipion d'Alhis, écuyer, seigneur de MesoncelIes-les-Montceaux-en-Brie, 1 609.
C'est Abel d'Athis, chevalier, seigneur de Mesoncelles eupartie, qui épouse Suzanne de Davanne, dont il a :
Antoine d'Athis, chevalier seigneur de Mesoncelles-enpartie, en 1671 (1).
En 1624, foi et hommage, aveu et nombrement sont fournis à Mgr le cardinal de Lorraine, abbé de Saint-Denis-en-France, à cause de la seigneurie de la Grande-Loge-au-Bailly, par Christ. Hidroquan;, écuyer, seigneur de Mesoncelles-en-parlie et de Meroger.
C'est ce même « Ilidrecan », écuyer, seigneur de Mesoncelles, qui figure comme parrain, à Jouarre, le 26 décembre
(I) Manuscrits Haniez. Bibl. de Provins.
Deux ans plus tard, Christophe « Gidroquan », écuyer, seigneur de Mesoncelles-en-Parlie, et de Meroger, demeurant à Mesoncelles, héritier de feu Chr. Hédroquan, son père, rend hommage à l'Abbé de Saint-Denis-en-France, de sa terre et seigneurie à l'hôtel seigneurial de la Grande-Loge, 1626. il signe
Nous trouvons, dans les Archives de l'Hôlel-Dieu de Goulommiers, comme tenu aussi en fief des religieux de Saint- Denis, en 16:27, un lot de terre et pré (5 arpents 17 perches), à la Borde, commune de Mesoncelles^ appartenant à THôtel- Dieu de Coulommiers et provenant des héritiers Le Père^ eusaisinés par Claude deBuz. le 30 juillet 1G30: dans les Archives départementales, en 1638, François Yezon, chevalier, seigneur de Maison-Blanche, Âunoux. Marçais et Mesoncelles (pays de Brie), demeurant à Bombon; en 1053, dans un contrat passé à Meroger, en présence de Vollinir de Haicq, écuyer, seigneur de Saint-Gobert, Marthe deBonneval, veuve de Bonneval, écuyer, seigneurde Mesoncelles-en-Partie, Chantemerle et Meroger;
Le 29 août 1667, une convention entre Tabbesse de Fare-
8i2 MKSONCtLLES-EN-BRlE
mouliers et les religieux de Saint-Denis, seigneurs de MesoncelleSj au sujet des dixmes de Clieru et Mesoncelles ;
En 1673, les mesurages des limites pour les dixmes du Charnoy, près Guerard ;
Le 7 mars 1G73, un procès-verbal de visite du château seigneurial de Mesoncelles, acquis de MM. de Bonneval, par Sauvage, agent des affaires des religieux de Saint-Denis, sous l'abbé J. -F. -Paul de Gondy, cardinal de Retz, seigneur des Loges et de Mesoncelles, à cause de son abbaye ;
Le 25 mai suivant, des assises tenues au bailliage de Mesoncelles, par M" Claude Henry, licencié ès-lois, avocat en Parlement, bailli civil des chàtellenies des Loges-Saint-Denis et Mesoncelles, pour l'abbé et les religieux de Saint -Denis en- France; défense est faite aux cabaretiers de vendre vin autrement qu'à la pinte de Saint Denis et à tous habitants^ privilégiés ou non, de chasser dans l'étendue de cette terre, à peine de confiscation des amies, de prison et 30 1. d'amende ;
D'autres assises tenues le 28 mai 1676 : Défense est faite de blasphémer le nom de Dieu, à peine d'amende et de punition a corporelle », aux cabaretiers, taverniers de vendre vin pendant le service divin, et aux habitants d'aller aux cabarets pendant le même temps, à peine, po'jr les premiers, de 60 sols d'amende, et pour les seconds, de 10 livres.
Aux assises du bailliage de la châtellenie des Loges-Saint- Denis et Mesoncelles, comparaissaient :
Les officiers du siège, ceux du bailliage de Coupvray, des prévôtés de Ville-Saint-Denis, de Mareuil (au fief Saiut-^ Denis), de Magny, Saint-Loup et de Poincy.
Elles étaient tenues, le 10 juin 1721, par Louis Cretois, sei* gneur de Sabarois, conseiller du roi au bailliage de Meaux,
bailli de la cliàtelleuie des Lo<Tes-Saiiit-Denis et iVIesoncelles ; et, le 15 juin 1756, par F. Cordellier, bailli, \u.ge civil et criminel de police du bailliage de MesoncellesetdesLoges-Saiot- Denis.
Avec les officiers du bailliage et ceux des fiefs qui en relèvent et y ressortissent par appel, les habitants domiciliés dans la juridiction doivent y être présents, à peine de 3 s. d'amende, sans préjudice d'autres peines en cas de manifeste désobéissance (1).
A cette époque, nous trouvons :
Claude de Mézières, écuyer, seigneur de MesonceUes-eo- Partie, en 1714.
Charles-Hyacinlhe-Marc de Challeniaisou, cheyatier, seigneur de Mesoncelles-en-Partie.
Marie-Marthe de Chaliemaison, dame de Mesoncelles, morte en 1806 (2).
Demande en réparations d'injures par Simon Dupuis contre Pierre Pelletier, laboureur aux Houïs, qui avait dit de la femme du demandeur qu'elle était une... femme de mauvaise vie... Il fut condamné à dire publiquement le contraire. N'estce pas mieux que de l'avoir condamné à une indemnité, qu^ aurait pu faire dire que finconduite ou la vertu de la femme rapporte au mari?
Confrontation de Marie Thevenot avec Nicolas Coluche, laboureur, procureur fiscal de Vaudoy, « qu'elle cognait comme honeste home, sinon qu'il l'a desbauchée et a eu charnellement affaire avec elle, dont elle s'est peu défendue, l'aïant par trop
(1) Bailliage de Mesoncelles.
(2) Man. Bibl. de Protins.
84 MESÛNCELLES-EN-BRIE
mporlunée, de sorte qu'elle est devenue grosse de son faict et de ses œuvres » .
Procédure suivie à la requête des religieux de Saint-Denis contre Jean Sauvage, leur fermier amodiateur du château, terre et seigneurie de Mesoncelles, redevable envers ses bailleurs d'une somme de 2,000 livres.
Sauvage meurt au cours de l'instance, et dans l'analyse de ses papiers, la note des remèdes, pansements et médicaments faits et fournis pendant sa maladie par Claude Duchemin, maistre chirurgien à Grécy :
Le 5 juillet 1673, pour lui, un voyage exprès à Mesoncelles, distant dudit Grécy d'une grande heure, pour leseigner du bras, XX sols (20 sous).
Du 6 juillet item^ un voyage comme ci-dessus, XX sols (20 sous).
Du 7 juillet iiem^ un voyage exprès et chez lequel j'ai passé la nuii et pendant laquelle nuit je l'ai seigné deux fois des bras, XXX sols (30 sous).
Du 8 juillet, huit onces de miel violât, pour luy mettre en ses clyslères, XV sols. •
Du 9, six onces de loocq, composé avec le diatrachantum frigid, les peindes et poudre d'iris flor, les sirops de pavots ronges et de capillaire, XXV sols (23 sous) etc.
Ces visites de médecin étaient beaucoup plus chères autrefois qu'aujourd'hui.
En 1677, requête des amodiateurs de la seigneurie de Mesoncelles, tendant à faire constater la perte qu'ils ont éprouvée par suite de la gelée, qui a été « si aspre et si extraordinaire, que la plus grande partie des étangs de la Brie sont gelés et tous les poissons qui sont dedans, »
DOCUMENTS 8o
Puis des batteries de paysans, des saoùieries, des vols et rapines, qui sont de tous les temps.
En exécution d'un arrêt du Parlement, du 19 avril 1707, le 13 mai, P. Hannier, prévôt de Meaux, bailli de Mesoncelles, assisté de Louis Colleau, curé, d'Antoine Fourault, substitut du procureur fiscal, font le rôle des pauvres mendiants de la paroisse de Mesoncelles et établissent la taxation des personnes aisées, et l'état du revenu des biens seigneuriaux et des fermes à imposer à 2 sols pour livre.
En 1741, le greffe du bailliage des Loges-Saint-Denis et Mesoncelles établit un nouveau rôle des pauvres de Mesoncelles, auxquels il convient d'accorder la subsistance, conformément à Tarrêt du Parlement, du 30 décembre 1740, avec l'état des propriétaires chargés d'y pourvoir, à raison de 15 deniers par livre du revenu de leurs biens.
Les religieux de Sainl-Denis, dont le revenu est de 7,3o0 livres» paient ibO 1. 7 s. 6 d.
Le duc de Béthune, seigneur de Roëzo, dont le revenu est de 800 livres, paie 50 1.
M'e Boula, seigneur de Quincy, pour Montgodefroy, le Pré-aux-Rats, paie 62 1. 10 s.
M""* Dienert, seigneur de Troyes, pour leur ferme du Chemin 81 I. 5 s.
Etc., etc.
Les religieux de Saint-Denis, seigneurs de Mesoncelles, qui avaient la haute et basse justice sur tout Mesoncelles et au^si sur les hameaux des Fermiers, de la Malmaison, sur Gorbeville (de Giremoutiers) semblent avoir été portés généralement à la clémence.
Le lieutenant du bailliage des Loges-Saint-Denis et Mesoncelles dresse, au commencement de 1721, plusieurs procès-
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verbaux contre Lamy, cribleur, qui attaque et frappe Claude Soudé, manouvrier à iMesoncelles ;
Le 25, contre André Soudé, manouvrier, qui est arrêté et emprisonné à Mesoncelles,, pour avoir menacé de mort J.-B. Guichard, fermier, et le 12 août, contre P. Soudé, dit le Malfaisant, qui brise les barreaux de la prison pour faire évader son frère André.
En 17S2, un procès criminel est suivi par la justice des Loges-Saint-Denis et Mesoncelles, contre Paul Butel, Legros, Léger, Leduc, auteurs de la mort de Claude Soudé.
L'entérinement des lettres de pardon qui leur fut accordées^ par Louis XV eut lieu au bailliage royal de Grécy (1).
L'exemple d'austérité et de désintéressement des moines Bénédictins ne paraît pas toujours avoir été suivi par leurs voisins les curés de Mesoncelles.
Le curé Berson avait-il beaucoup de pauvres à soulager, beaucoup de bien à faire? — Ce fut sans doute son excuse.
Toujours est-il que, sous prétexte de dixmage, il enlève, en 1768, aidé de Georges Braver, les récoltes de Claude-Nicolas Cinot, laboureur à Mesoncelles, dont le champ n'était séparé du jardin de la cure que par une haie viv^^. Il envole toutes les gerbes par dessus cette haie, chez lui (2).
Le bailli de Mesoncelles est remplacé, à cette époque, par Joseph Berlin (de Crécy), avocat au Parlement, et les Loges- Saint-Denis et Mesoncelles ont bailliage et gruerîë et sont qualifiés de châtellenie-pairie.
Beaucoup de déclarations de grossesses faites pour satisfaire à l'édit d'Henri II (1536).
(1) Bailliage des Loges Saint-Denis et Mesoncelles,
(2) Bailliage de Mesoncelle*,
Puis, des accusations de sorcellerie et des condamnations à verser des pensions alimentaires par des gars trop entreprenants à des donzelles qu'ils avaient engrossées en leur faisant promesse de les épouser.
Il me semble que sur ce dernier point, nous avons fait un rude pas en arrière.
La recherche de la paternité n'est plus permise. N'esl-il pas honteux de voir aujourd'hui tant déjeunes et gros messieurs, ou même d'ouvriers, mais surtout de jeunes et gros messieurs, disparaître en donnant simplement leur coup de chapeau aux jeunes filles qu'ils ont séduites et qui n'ont pas le droit de leur demander une aide quelconque, un peu de pain pour Tenfani?
Et encore, celles qui ont des enfants, ne sont-elles pas les plus honnêtes ?
Sans donner une prime à la faute de l'amour qui est la vie, le devoir de la société est de leur tendre la main, de les secourir, d'avoir le plus grand mépris pour l'homme qui se sauve, et la plus haute considération pour celui qui souvent s'impose, se prive, brise sou existence, si ce n'est toujours pour la femme, au moins pour Tenfant innocent et chéri.
Et cet enfant ne devrait-il pas avoir les mêmes droits que les autres, puisqu'il a les mêmes devoirs?
La loi qui n'est pas faite du sentiment humain est injuste et lâche.
La morale vraie vient du cœur et non de la tète.