CONSEILLERS MUNICIPAUX
Messieurs,
‘INTEMPÉRANCE fait au milieu de notre peuple des progrès alarmants, et l’alcoo-
lisme menace de devenir une plaie de la race canadienne-française,
Voilà ce que vous entendez, comme nous, tuus les jours. Voilà ce qui se dit non seulement dans la Chaire, mais sur le banc des magistrats, dans les réunions patriotiques, dans les congrès où se traitent les intérêts généraux de la nation. Voilà ce que
prouvent les faits de chaque jour et ce dont les journaux nous offrent les stupéfiants détails, Voilà
ce que reconnaissent les hommes les plus sérieux dans toutes les classes de la société, et c'est bien ce que vous admettez vous-mêmes.
Il est établi que la consommation des liqueurs enivrantes, même dans nos Campagnes, atteint chaque année un chiffre exorbitant, hors de proportion avec le nombre des familles,
Les auberges, au lieu de diminuer, tendent à augmenter annuellement, et avec elles s’augmente aussi, dans la dépense exagérée de la boisson, la déperdition des forces vitales, physiques et morales des individus et des familles.
Faisons un simple calcul, mettons à la base le nombre approximatif de douze mille foyers ; à côté de ce chiffre, insérez celui de cent cinquante auberges et voyez ce qu’il en coûte au diocèse, à ses diverses paroisses, à nos familles pour alimenter, soutenir, faire prospérer, enrichir quatre fois plus d’auberges qu'il n’en faut.
Songez en conséqnence au montant énorme d'ar-
gent, qui s'écoule par cette voie néfaste du commerce exagéré des boissons enivrantes et voyez ce qui pourrait, sans effort, au moyen de tant d'argent gaspillé, se faire pour l'avantage matériel de la municipalité, pour la fabrique, Pour tenir vos écoles sur un pied convenable, pour garder toutes vos familles dans vos paroisses respectives et y maintenir l’aisance, le confort, la paix et le bonheur.
La boisson à elle seule, simplement en prenant le surplus de ce qui pourrait raisonnablement s’admettre, coûte plus cher que l'instruction de tous vos enfants, que le soutien de toutes vos maisons de charité, et que l'entretien même de vos églises,
Mais ceci n’est qu'un côté et j: moins noble de la question. Vous êtes, chacun de vous, messieurs, au milieu d’une famille dont vous soutenez l'honorabilité, et que vous espérez garder longtemps dans la possession des biens que vous lui avez procurés et conservés ; c'est votre joie, c'est votre bonheur.
Mais regardez autour de Vous, parcourez les rues de votre village ct les rangs de votre paroisse, refaites par la pensée l’histoire de tant de familles
que vous avez connues, heureuses comme la vôtre, en possession jadis du même bonheur et d'un héritage semblable.
Comptez le nombre de maisons désertées, de familles dispersées, jetées aux quatre vents de la misère et plongées à tout jamais dans la tristesse et le déshonneur.
Cherchez, pour tous ces malheureux, les causes de tant de ruines.
Est-ce à la suite de la construction d'une église et d’une répartition trop coûteuse ? est-ce pour avoir voulu procurer à leurs enfants une éducation soignée ? est-ce pour avoir voulu maintenir dans leur maison un confort raisonnable ? est-ce pour avoir fourni honnêtement leur quote-part aux améliorations de la municipalité et au progrès matériel de leur paroisse ?
Oh non ! et vous le savez bien.
C'est la boisson, c’est l'intempérance, c’est l'ivrognerie et le cortège de désordres qu'elle traîne après elle, qui ont désolé la plupart de ces familles et précipité leur déchéance.
Et ces jeunes gens, pour qui l'avenir semblait ple:n de promesses, qui avaient de la santé, du talent, et paraissaient appelés à occuper une place enviable parmi leurs concitoyens, combien de teraps leur a-t-il fallu pour se perdre ?
Ils ont commencé par fréquenter les auberges, ils se sont mis à boire, ils sont devenus ivrognes, ils ont gaspillé le bien paternel, ils sont tombés bien bas, entraînés par l'intempérance et la paresse, ils ne Comptent plus, ce sont des alcoolisés de vingtcinq ans. |
Et nous ne parlons pas de ces faits terrifiants, de ces accidents lamentables, qui de temps à autre se produisent même dans nos paroisses et dont les
journaux publient le récit sous la rubrique devenue
banale : drame de l'ivrognerie.
Ceci est de l’histoire de tous les jours, et de chaque localité, Qui faut-il tenir responsable de tant de désastres ? Nous ne voulons rien exagérer. Nous savons que la question est complexe et qu’il est bien difficile, si
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non impossible, de délimiter la part qui peut revenir à chacun dans un état de choses qui affecte la société dans son ensemble, et qui tient même à quelque vice fondamental de son organisation.
Il est vrai de même que chacun doit porter le
poids de son propre péché, que la victime du vice
dégradant de l’intempérance, en dépit de son malheur, reste personnellement coupable de n'avoir pas su résister aux tentations et fuir les pièges tendus sous ses pas.
Et parce que l'intempérance est avant tout une offense contre Dieu, et l'ivrognerie un crime, il est évident qu'il faut compter principalement sur la religion, qui seule peut agir sur les âmes.
C'est ce que nous avons tâché de démontrer naguère dans une lettre pastorale ; c'est pour cela
que vos pasteurs prêchent la vertu de tempérance et s'efforcent de la faire pratiquer, s'inspirant dans
leurs paroles des motifs surnaturels qui, seuls, peuvent produire tout l'effet désiré.
Il n’en est pas moins vrai, que les tentations extérieures amènent la chute de la plupart des
victimes de l'intempérance, lesquelles auraient peut-être vécu dans la sobriété, seraient restées vertueuses, si les occasions de tomber avaient été moins nombreuses et moins pressantes,
Et alors, s’il y a vraiment moyen de rendre ces tentations moins fréquentes, de diminuer le nombre de ces pièges, est-ce que ceux-là qui peuvent le faire n'y sont Pas tenus absolument, et s'ils persistent à laisser les embûches ouvertes, quand c'est leur devoir de protéger les faibles et les imprudents, ne sont-ils pas alors de connivence avec l'esprit du mal qui pousse les âmes à la perdition, et ouvre
devant les familles le chemin presqu'inévitable de la honte et du désespoir.
Or, messieurs, par notre législation actuelle, c'est le conseil municipal qui a d’une façon presque exclusive l'autorité et les Pouvoirs voulus pour règlementer, dans les Jimites de sa juridiction, le
Commerce des boissons enivrantes ; c'e‘ lui qui accorde les licences, en fixe le nombre, et qui ensuite garde le droit et a le devoir de maintenir les auberges dans l'observance parfaite fes lois et des règlements qui les concernent.
D'un autre côté, il est absolument certain que la Consommation des liqueurs enivrantes augmente dans une paroisse avec la multiplication des auberges, et que celles-ci sont elles-mêmes d'autant plus 12al tenues, causent d'autant plus de désordres que la concurrence les force, pour ainsi dire, pour gagner leur argent à enfreindre tous les règlements et à mépriser toutes les lois.
Ceci est un fait d'expérience qui ne souffre point de réplique, et il se formule ainsi : les auberges trop nombreuses sont la cause immédiate des progrès alarmants de l'intempérance dans nos campa- &nes, et ce sont les conseils municipaux qui donnent les licences ou les refusent à leur gré.
Messieurs, la confiance de vos concitoyens, exprimée par leurs suffrages, a remis entre vos mains la gestion des intérêts communs des familles qui for-
MESSAGES 4a
ment votre paroisse ou votre municipalité ; vous
avez été élus parce que l'on voyait en vous des hommes d'une probité indiscutable, et que déjà, par
votre conduite et vos bons exemples, vous étiez à la tête de ceux qui veulent le bonheur de tous dans le bon ordre mora! et la prospérité matérielle.
On comptait sur votre dévouement, sur votre patriotisme éclairé, sur votre esprit religieux, sur votre énergie de citoyens et de chrétiens et l'on Vous estimait capables de comprendre et de remplir votre devoir en dépit de tou: les obstacles.
Si l'on espérait vous voir soutenir en tout, et faire prospérer les intérêts matériels de votre corporation, il est bien certain que l'on comptait surtout que vous protègeriez la morale publique et que vous feriez tous vos efforts pour écarter des familles tout ce qui peut être une menace contre le bonheur domestique.
On estimait donc que otre intelligence et votre Courage étant à la hauteur des circonstances, vous comprendriez que l'intempérance est en elle-même un mal très grand et la source trop féconde de tant
de désordres, et qu'il vous incombe d'unir vos efforts pour enrayer ses progrès et diminuer ses ravages,
En outre, vous savez qu'en cela vous avez l'appui certain, bien que souvent trop discret, de la population à peu près tout entière ; Vous savez que les familles le’ désirent ardemment, que l’Église vous supplie au nom de Dieu et pour le salut des âmes de lui prêter votre concours franc et efficace pour la lutte qu'elle doit elle-même soutenir contre un vice ruineux, dégradant, et qui est la cause de tant de péchés,
Nous vous mettons aujourd'hui, une fois de plus, en présence de votre devoir et des intérêts généraux dont vous avez la garde.
Au nom de Dieu, au nom de la sainte Église, au nom des familles, sur la responsabilité que vous portez, sur le serment que vous avez prêté, efforcez.vous de réagir avec fermeté et constance, sans fauxfuyant, sans respect humain, sans faiblesse, contre la multiplicité exagérée des débits de boissons
enivrantes.
Nous savons les raisonnements que l'on fait d'ordinaire pour amener votre conseil à donner des licences d'auberge.
On dit : les licences se paient cher, et leur produit constitue un revenu appréciable pour le trésor municipal. Est-ce à vous qu'il faut démontrer que cc raisonnement pèche par la base. Vous avez trop l'expérience des affaires pour ignorer qu'une paroisse ou une municipalité quelconque ne saurait
Compter comme bénéfice ce qui cause l'appauvrissement des contribuables.
En effet, tout l'argent qui sert à payer la boisson sort de la paroisse, et la petite portion que représente le paiement de la Licence est bien des fois
multipliée, par les sommes qui s’en vont au loin.
Tout homme sensé doit l'admettre, une population dans laquelle le commerce des liqueurs est réduit à ses plus raisonnables limites, sera toujours plus riche et plus prospère, de toute façon, que celle ou les auberges inutiles drainent l'argent des familles.