‹ Messéniennes, et Chants populairesChapitre 35 sur 65 · K)-2 LE VAISSEAU · texte numérisé non relu

K)-2 LE VAISSEAU

Qui fatiguait le golfe et sa vaine colère

D'un inébranlable fardeau.

Ses longs mâts dans les eieux montaient en pyramides ; Comme un serpent ailé , leur flamme au sein des airs

Déroulait ses anneaux rapides, Et j'admirais ce noir géant des mers , Armé d'un triple rang de bronzes homicides, Qui sortaient à demi de ses flancs entr'ouverts.

Ces mots : demain ! demain ! ce doux nom de la Grèce , Volent de bouche en bouche : on s'agite, on s'empresse, L'un , penché sous les ponts, aux cables des sabords

Enchaîne les foudres roulantes ; L'autre court, suspendu sur les vergues tremblantes . Oii la voile, en criant , cède à ses longs efforts. Leur chef le commandait, et son regard tranquille De la poupe à la proue errait de tous côtés , Avant d'abandonner cette masse immobile

Au souffle des vents irrités,

M- VAISSK vr. If.?,

Ainsi , prêt h (juitter les splières immortelles, Pour ravir mie proie au vautour furieux , fi'aifile, trancpiille et fier, se mesure des yeux, Kssaie, en les ouvrant , si ses ongles fidèles

A sa colère obéiront encor , Rt, pour battre les airs, étend deux fois ses ailes Avant de prendre son essor.

Témoin de ces apprêts, debout sous la misaine, Il part, disais-je, il part; mais doit-il affranchir Les généreux enfans de Sparte et de iVIessène? Doit-il sous un pacha les contraindre à fléchir?

Poui' f(ui grondera son tonnerre?

A ce peuple [)ersécuté Porte-t-il dans ses flancs ou la paix ou la guerre,

L'esclava^fe ou la liberté ?

IG4 Lt: VAISSEAU.

La liberté , sans doute ! . . . et la Grèce est mourante ; Son sang coule et s'épuise. Ah ! qu'il parte ! il est temps De sauver, d'arracher au sabre des sultans

La victime encor palpitante.

Quand je la vois toucher à ses derniers instans , Il fatigue mon cœur d'une tiop longue attente.

Comme toi menaçant , et comme toi muet , Vésuve, que fait-il sous ton double sommet, Qui , trompant mon espoir par la vapeur légère Que ta bouche béante exhale vers les cieux , Fume éternellement sans éblouir mes yeux spe(

Du snectacle de ta colère !

Dors, volcan imposteur, par les ans refroidi,

Li: VAISSKAI. If;j

Dors, et sols |)Oiir rcnfaiicc un ohjcl de ri sec ,

Vieillard , sons la ceiHlrc eiii^onrdi , Je suis las d'insnltei' à ta lavr ('•|)nisée: Mais ([u'il tonne du moins, ce vésuve flottant , Moins avare que toi des flammes qu'il recèle ! Que son courroux tardif soit juste en éclatant Sur les mers du l^ospliore où Canaris l'appelle !

Quand il fendra leurs flots, si souvent éclairés Par des esquifs brùlans qui vengeaient la patrie, S'il faut une étincelle à sa flamme assoupie , Qu'elle s'allume aux feux de ces brandons sacres Que la Grèce avait préparés Pour les flottes d'Alexandrie !

Mais non ; son seul aspect sous les murs ottomans

IHG LK VAISSTAU.

Fera trioniplier la croix sainte ; Il verra du sérail trembler les fondemens, Les flots de Jlarmara se troubleront de erainte, F]t, sans contraindre Atliène à payer un succès Qui l'arrache expirante au joug de l'infidèle Si l'Anglais la délivre, au moins quelques Français

Auront versé leur sang pour elle.

Toi , qu'ils ont devancé dans ton noble dessein , Vaisseau libérateur, reçois-moi sur ton sein ; Pars, va me déposer sous ces blanches colonnes Ou Socrate inspirait les discours de Platon. Mes yeux verront flotter les premières couronnes Que les Grecs vont suspendre aux murs du Parthénon Laisse-moi , sous des fleurs et sous de verts feuilhiges, Consacrés par mes mains à ses dieux exilés,

Laisse-moi cacher les outracres De ses marbres vainqueurs de la guerre et des âges

Que votre Rlgin a mutilés.

LK vaissi:al'. r67

Je les verrai , ces morts (jui vivent dans l'Iiistoire,

Pour salnci' des jonis si l)(.*aii\ , Renaître et soulever les trois mille ans de aloire

Dont le temps cliar{^ea leurs tombeaux ; El moi , ehanlant comme eux ces jours de déli\ laucc. J'irai mêler la voix , l'iiynuie à peine écouté

D'un obscur enfant de la France,

A leurs cris de reconnaissance ,

A leurs hvnnies de liberté.

Va donc, n'hésite plus, n'attends pas les étoiles : Des Hambeaux de la nuit les feux seront pour toi. jN 'entends-tu pas le vent qui frémit dans tes voiles? Il t'invite à partir : pars, vole, emporte-moi ! Notus, je me confie à ton humide haleine , A toi , brûlant Siroc , à toi , noir Aquilon ; Mugis, qui que tu sois qui soufHes veis Athène : Tout me sera Zéphir, quelque vent cpii m'entiaine

IGS Li: VAISSEAU.

Du toinhcaii de Virgile au tombeau de B} ron 1

Vain songe!... Il dédaigna ma prière iiuitile. Hélas ! pour un Français il n'avait point d'asile. Au lever du soleil , mes veux l'ont découvert Entre le doux Sorrente, où la grappe dorée

Se marie au citronnier vert, Kt les rochers aigus de la pâle Caprée.

Sans doute il entendit, sur ce pic menaçant, l^inf'àme successeur des demi-dieux du Tibre, Tibère , s'éveillant au nom d'un peuple libre, Des Grecs ressuscites lui demander le sani».

Sur la rive opposée, il ne put méconnaître

Ce (*hantre harmonieux que Sorrente a vu naître

m: va ISS k au.

KiO

Le Tasse errait eiu^or dans l'asile eiieliant<'' Où raiiiour d'une sœur recueillit sa niiseie.

Du sein de l'iinniortalité, Poète, il fit des vœux poui* les enfans d'Honièi-e ! Le vaisseau cependant voguait sur l'onde anière.

Qui des deux a-t-il écouté?...

AiiCHONs, le ciel s'ahaiss.-. .-t le jour pâlissant N'est plus à son midi qu'un faible crépus.-,.!,

le;

Le flot qui vient blanchir les restes du port Jule Grossit , et sur la cendre expire en gémissant. Cet orage éloigné que l'Eurus nous ramène Couvre de ses flancs noirs les pointes de Misène ; Avançons, et, foulant d'un pied religieux Ces rivages sacrés que célébra Virgile , Et d'où Néron chassa la majesté des dieux , Allons sur l'avenir consulter la Sibylle.

ce Ces débris ont pour moi d'invincibles appas, » Me répond un ami , qu'aux doux travaux d'Apelle , A Rome , au Vatican son art en vain rappelle ; ce Ils parlent à mes yeux, ils enchaînent mes pas. ce Ces lentisques flétris dont la feuille frissonne ; ce Ces pampres voltigeans et rougis par l'automne ; ce Tristes comme les fleurs qui couronnaient les morts, « Ces frêles cyclamen , fanés à leur naissance , « Plaisent à ma tristesse, en mêlant sur ces bords « Le deuil de la nature au deuil de la puissance.

LA STBYLLK 17:}

« Où sont ces dais de pourpre élevés pour les jeux ,

(( Ces troupeaux d'affranchis , ces courtisans avides?

« Où sont les chars d'airain , les trirèmes rapides ,

a Qui du soleil levant réfléchissaient les feux?

« C'est là que des clairons la bruyante harmonie

c( A d'Auguste expirant ranimé l'agonie;

(( Vain remède ! et le sang se glaçait dans son cœur,

« Tandis que sur ces mers les jeux de Rome esclave,

« Retraçant Actium à ce pâle vainqueur,

« Faisaient sourire Auguste au triomphe d'Octave [

« Ces monumens pompeux j tous ces palais romains, (( Où triomphaient l'orgueil , l'inceste et l'adultère, c( De la vaine grandeur dont ils lassaient la terre, (c N'ont gardé que des noms en horreur aux humains « Les voilà ces arceaux désunis et sans gloiie, (( Qui de Caligula rappellent la inémoire! ic Vingt siècles les ont vus briser le fol orgueil

ce Des mers qui les couvraient d'écume et d'étincelles ce Leur chaîne s'est rompue et n'est plus qu'un écueil « Où viennent des pêcheurs se heurter les nacelles.

(( Ces temples du plaisir par la moi t habités ,

ce Ces portiques , ces bains prolongés sous les ondes,

ce Ont vu Néron , caché dans leurs grottes profondes ,

(c Condamner Agrippine au sein des voluptés.

ce Au bruit des flots , roulant sur cette voûte humide ,

ce II veillait , agité d'un espoir parricide !

ce II lançait à Narcisse un res^ard satisfait ,

ce Quand , muet d'épouvante et tremblant de colère , ic II apprit que ces flots, instrumens du forfait , ce Se soulevant d'horreur, lui rejetaient sa mère.

ce Tout est mort : c'est la mort qu'ici vous respirez ce Quand Rome s'endormit de débauche abattue , ce Elle laissa dans l'air ce poison qui vous tue ; ce II infecte les lieux qu'elle a déshonorés.

LA sihylm:. i::,

a Telle, après les banquets de ces maîtres du monde, " S'élevait autour d eux une \apeur immonde* (( Qui pesait sur leurs sens, ternissait les couleurs u Des fastueux tissus où retombaient leurs tètes, a Et fanait à leurs pieds, sur les marbres en pleurs, « Les roses dont Pestum avait jonché ces fêtes.

« Virgile pressentait que dans ces champs déserts

(( La mort viendrait s'asseoir au milieu des décond)res,

'c Alors qu'il les choisit pour y placer les ombres ,

(c Le Styx aux noirs replis , l'Averne et les Enfers.

« Contemplez ce pécheur ; voyez, voyez nos guides ;

K Interrogez les traits de ces pâtres livides :

"^ Ne croyez-vous pas voir des spectres sans tombeaux .

f( Qui , laissés par Caron sur le fatal rivage,

(c Tendant vers vous la main , entr'ouvrent leurs lambeaux

« Pour mendier le prix de leur dernier passage?. . . »

Il disait, et déjà j'écartais les rameaux

176 LA SIBYLLK.

Qui cachaient à nos yeux Tantre de la Sibylle , Au fond de ce cratère, où l'Averne immobile Couvre un volcan éteint de ses dormantes eaux. L'Enfer, devant nos pas, ouvrait la bouche antique D'où sortit pour Enée une voix prophétique ; Un flambeau nous guidait , et ses feux incertains Dessinaient sur les murs des larves, des fantômes. Qui sans forme et sans vie , et fuyant sous nos mains , Semblaient le peuple vain de ces sombres royaumes.

« Prêtresse des dieux , lève-toi !

« Viens, m'écriai-je alors, furieuse, écumante, « Le front pâle, et les yeux troublés d'un saint effroi (( Pleine du dieu qui te tourmente, (( Viens , viens, Sibylle, et réponds-moi !

« Vers les demeures infernales, « Dis-moi pourquoi la mort pousse comme un troupeau (( Cette foule d'ombres royales ,

LA SIIJVLLi:.

« One nous Noyoïis passeï' de l;i poiupic ;iii toinhcaii <i Kst-(*(' pour insulter à riilliaiirc \,iiiir

« Ouc W aterluo scella de notre sang?

<( Veut-elle, à ehacjue roi (|u'<'lle heurte en pa^^.iiil , H Briser uji des ajineaux de cette vaste chaîne!'

(( Le dei'Jiier de ces rois, (|ue le souille du ^.ord f( A du trône des Czars apporté sur ce bord ,

(( Pliait sons le nom d'iVlexandre ; (c Allons-nous voir les chefs de son armée en deuil (( Donner des jeux sanglans autour de son cercueil , « Pour un sceptre flottant qu'il ne peut plus défend l'e?

(c Verrons-nous couronner l'héritier de son choix ,

« Et ce maître nouveau d'un empire sans lois

(( Doit-il , usant ses jours dans de saintes pratiques,

« Assister de loin connue lui

(c Aux funérailles héroïques ,

« D'Athènes c[ui Timplore et qui meurt sans appui ?

178 i.A SIBYLLi:

« N'offiiia-t-elle un jour que des débris célèbres? « La verrons-nous tomber après ses longs efforts , te Vide comme Pompéi , qui du sein des ténèbres , (( En secouant sa cendre, étale sur vos bords (c Ses murs oii manque un peuple, et ses palais funèbres ((. Où manc[uent les restes des morts?

(( Réponds-moi, réponds-moi ! furieuse, écumante, a fjC front pâle, et les yeux troublés d'un saint effroi , (c Pleine du dieu cpii te tourmente, (c Viens, viens, Sibylle, et réponds-moi !

(c La verrons-nous , cette belle Ausonie , (( Jeter quelques rayons de son premier éclat? <( Ou ce flambeau mourant des arts et du génie (C Doit- il toujours passer avec ignominie

La siiiVLu:. 170

« De la France aux riciinains , du [)Oiitife an soldat , «( Seinhlahle aux (eux inouvaiis, aux clartés infidèles <( Qui, (changeant de vainc[ueurs, volent de niainsen mains, « Vain jouet des eond)ats f[ue livrent les llomains •( Dans leurs snturnales nouvelles!^

n l/Kspagne, ([ui préfère au plus beau de ses droits <( La sainte obscurité dont la nuit l'environne, *<; Marâtre de ses fds, infidèle à ses lois,

« A l'esclavage s'abandonne, " Kt s'endort sous sa chaîne en priant pour ses lois. (( Reprend l'a-t-el le nn jour son énergie antique.' <i Libre, doit-elle enfin , d'un bras victorienx , « Combattre et déchirer le bandeau fanatique ce Qu'une longue ignorance épaissit sur ses yeux ?

« Un ai'bre sur la France étendait son ombrage : (^ Nous l'entourons encor de nos bras impuissans ; « Le fer du despotisme a touché son feuillage

a Dont les rameaux s'ouvraient charges de fruits naissans.

« Si par sa eluite un jour le tronc qui les supporte (( Doit (le l'Europe entière ébranler les échos,

(( Le fer, sous son écorce morte ^ (c De sa sève de feu tarira-t-il les flots?

c( Ou de sa dépouille flétrie

« Quelque rameau ressuscité (( Reprendra-t-il racine au sein de la patrie,

(c Au souffle de la liberté ?

(( Réponds-moi, réponds-moi î furieuse, écumante, c( TiC front pâle, et les yeux troublés d'un saint effroi , « Pleine du dieu qui te tourmente, (C Viens , viens , Sibylle , et réponds-moi ! . . . »

J'écoutais : folle attente! espérance inutile !

LA SIHYfJ-K

l/oniclc (T Apollon ne i<''|)oihI (\ui\ Virgile ; Kt CCS noms nicconinis (|ircn \n\\\ je rc|)(''t;M , Os noms jadis si beaux : patrie et lihertt*, N'ont pas même aujourd'hui d'i'eho elie/ la Sil)\ Ile

ij:s ! im;i{aii.i.i;;

Page 1