LE CHIEN DU LOUVRE
Le plomb tous deux vint les atteindre ; Est-ce le maître qu'il faut plaindre?
Le chien survit
Morne, vers le brave il se penche, I/appelle, et, de sa tête blanche
Le caressant , Sur le corps de son frère d'armes Laisse couler ses grosses larmes
Avec son sang.
Des morts voici le char qui roule ; Le chien , respecté par la foule,
A pris son rang, L'œil abattu, l'oreille basse, En tête du convoi qui passe,
Comme un parent.
Li: (;iiii:.\ or f.oiivnfc. 207
Au hord de la fosse avec peine, Blessé de juillet , il se traîne
Tout en boitant ; Et la gloire y jette son maître; Sans le noniMHîr, sans le connaître;
Ils étaient tant !
Gardien du tertre limerai re; Nul plaisir ne le peut distraire
De son ennui; Et fuyant la main qui l'attire, Avec tristesse il semble dire :
ce Ce n'est pas lui. »
Quand sur ces touffes d'immortelles Brillent d'humides étincelles Au point du jour,
208 U: CHIEN DU LOUVIIE.
Son œjl se ranime, il se dresse, Pour que son maître le caresse A son retour.
Au vent des nuits , quand la couronne Sur la croix du tombeau frissonne,
Perdant l'espoir, Jl ^eut nue son maître l'entende ; 1! gronde, il pleure, et lui demande
T/adieu du soir.
Si la neige, avec violence,
De ses flocons couvre en silence
]^e lit de mort, il pousse un cri lugubre et tendre, ht s'y couche pour le défendre
Des vents du nord.
LL (:illK> DU LOLVUL. M)
Avant (Je leriner la paupière, Il lait, pour relever la [>ierre,
Un vain effort.
Puis il se dit eoninie la veille:
« Jl m'appellera s'il s'éveille. :»
Puis il s'endort.
l/d nuit, il rêve barricade:
Son maître est sous la fusillade
Couvert de sang; Il l'entend qui siffle dans l'ombre, Se lève et saute après son ombre
Kn gémissant.
C'est là qu'il l'attend d'heure en heure ; Qu'il aime, qu'il souffre, (ju'il pleuie, Et (|u'il mourra.
270 r.i: CHIEN DU LOUYRL.
Quel fut son nom? C'est un mystère Jamais la voix qui lui fut chère Ne le dira.
Passant, que ton front se découvre :
Là, plus d'un brave est endormi.
Des fleurs pour le martyr du Louvre Un peu de pain pour son ami.
LA NAPOLEONNE
15 décembre 1840
France, le vaisseau part ! A Sainte-Hélène, ô France,
Dieu conduise son pavillon !
li'aigle est sorti des fers : ce vaisseau qui s'élance,
Il va chercher Napoléon.
Son bras pendant quinze ans fit signe à la victoire.
Viens, disait-il ; elle accourait.
Si jamais le vieillard oubliait son histoire,
•272 LA i\AP()Li:ON]Ni:.
L'eufaiit la lui raconterait.
Sa gloire emplit le monde et n'a pins oii s'étendre :
C'est le soleil cpii Init ponr tons ; An monde elle appartient : allons clierclier sa cendre ;
Sa cendre n'appartient qu'à nous !
France, le vaisseau marche, il avance, il avance,
Et le ciel sur son pavillon Fait rayonner d'espoir les trois couleurs de France
Qui vont chercher Napoléon.
Va donc, royal enfant d'une libre patrie,
Cette palme, va l'arracher Aux vents qui l'ont battue et ne l'ont pas flétrie,
En la jetant contre un rocher.
Ses rameaux murmuraient sous les feux du tropique :
« Captive , il faut me délivrer ! »
Et le parfum lointain de la palme héroïque
Venait encor nous enivrer.
LA > A pou: ON m:. ' T.\
France, ils ont abordé ; réf[ni|)age s'élance
En criant sous son pavillon :
Nous sommes les heureux , envoyés par la France,
Pour rapporter Napoléon !
Écoutez : dans l'enceinte où ces saules gémissent
J'entends le roulement du deuil :
Sous leur fardeau sacré nos marins qui frémissent
Se sont courbés avec orgueil.
Le tambonr roule, on marche, et, cpiand le cercueil passe,
L'Anglais se découvre en pleurant ; Il le montre à son fils, et lui dit à voix basse :
« C'est ce Français qui fut si grand ! )>
France, leurs yeux l'ont vu : qu'il fut sublime, o France, L'instant où sa froide prison ,
274 LA NAPOLEONNE.
T.e rendant aux témoins de sa longue souffrance, Leur découvrit Napoléon !
Ils étaient là, muets ; le linceul se relève :
O prodige ! on dirait qu'il dort ; C'est hier que sa main a déposé le glaive ;
Ses restes ojit vaincu la mort :
De la destruction l'œuvre s'est arrêtée
Pour qu'en écartant ces lambeaux T^a France reconnût sa face respectée
Même par le ver des tombeaux.
Voiles de deuil, tombez ; brillez, couleurs de France ;
Remonte aux cieux , fier pavillon !
A travers l'Océan la grande ombre s'avance :
Voici venir Napoléon !
Il sourit quand les deux se couvrout de nuages,
Et semble dire aux matelots ; (c César est avec vous, qui dompta des orages
LA naim)ij:()nni:. -275
<c Plus teiTihles ([uo roux des Ilots. » Il levc à ce cliaos d Où sa \()i\ lit ('(^loie
L'ordre, l'Industrie et les lois, Et se redresse au Ijiiiil du drapeau tricoloie
Qui lui raconte ses exploits.
France, l'heureux vaisseau sous lui par i)ouds s élance , Comme on vit , au bruit du clairon.
Bondir le coursier blanc sous ta fortune, o France , Quand il portait Napoléon !
Roi , tu vois donc enfin s'accomplir ta pensée ;
Et toi , Juillet, mois bienfaiteur, Tu réchaufferas donc sa dépouille glacée
De ton soleil libérateur.
S'ils étaient beaux ces jours dont la splendeur première
Se rougit d'un sang généreux , Que beau sera leur deuil et belle leur lumière
Sur ces restes conquis par eux !
27() LA NAPOLEOJNNE.
France , tu l'as revu ! ton cri de joie , ô France ,
Couvre le bruit de ton canon ; Ton peuple, nn peuple entier qui sur tes bords s'élance,
Tend les bras à Napoléon !
La Seine, qui reçoit le don qu'à son rivage
Il a laissé par testament , Le porte avec amour au temple oii le courage
Veillera sur son monument.
Parole du héros , tu n'as pas été vaine :
ce Que mes restes inanimés ce Reposent parmi vous sur les bords de la Seine,
ce Vous , Français , que j'ai tant aimés ! »
France, il est sur ton sein. Accoujs, et pour la France, Paris, reçois son dernier don ;
i.A \ai>()Li:()>\m:. 277
Sous ton arc tri()inj)lial Napoléon s'avaiice ; Paris, voicîi iNapolcoii !
La Liberté, debout devant ta p^rande image,
Soldat que la gloire a fait roi, 'ïe reçoit sous cet arc, impérissable hommage
A ton armée offert par toi.
I^'ii y mêlant la sieiuie elle épure ta gloire ;
Elle en accroît la majesté ; Car s'il nous est permis d'adorer la victoire,
C'est aux pieds de la Liberté !
France, il est dans Paris ; il recomiaît, ô France,
Ce Louvre où domina son nom, Oii les rois étaient peuple aux jours de sa puissance,
Quand il était JNapoléon !
Flottez, drapeaux ; tonnez, canons des Lnalides !
Rendez-nous nos morts , froids déserts ! Marengo , rends les tiens ; plaine des P) ranûdes,
278 LA NAPOLÉOINNE.
Rends ceux que ton sable a couverts !
Secouez la poussière, et la cendre, et la neige ;
Venez , morts sans tombeaux ; à vous Votre part du triomphe en lui faisant cortège !
Son tombeau, c'est le vôtre à tous.
France, il est arrivé; vers le seuil il s'avance...
Du brave , ô toi , vieux Panthéon , Qui voudrais t'agrandir pour contenir la France,
Ouvre-toi : c'est Napoléon !