‹ Messidor, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux:Chapitre 14 sur 29 · GUILLAUME, HÉLÈNE, VÉRONIQUE · texte numérisé non relu

GUILLAUME, HÉLÈNE, VÉRONIQUE

VÉRONIQUE, s’avançant.

Mon fils, tu m’as désobéi. Tu as oublié la mort affreuse de ton père, et c’est la punition... Vas-tu la vouloir encore, lorsqu’elle ne veut plus de toi?

HÉLÈNE, à demi-voix, défaillant*.

Ne pas vouloir de lui, ô Seigneur!

GUILLAUME

Vous entendez, Hélène... C’est notre malheur à tous deux, que vous faites.

HÉLÈNE, désespérée.

Vous me torturez. J’ai l’âme pleine de combats et d’amertume... Laissez-moi. Je vais chez une pauvre femme mourante. L’or n’a que cette divine consolation, il fait de la bonté, il soulage. (Elle s’éloigne.)

GUILLAUME, la retenant.

Hélène, par pitié, donnez-moi un espoir.

HÉLÈNE

Priez Dieu que je sois pauvre! (Elle s’en va.)

GUILLAUME

Oh!. mère, j en mourrai! (Il se laisse tomber aux pieds de sa mère, qui s’est assise sur un tronc d’arbre abattu.)

Mon pauvre enfant!... C’est le sang de ton père qui vous sépare.

GUILLAUME, sanglotant.

Non, non! je l’aime trop, je souffre trop, je ne puis renoncera elle. Ah! si vous saviez comme mon triste cœur se déchire!... Elle est à moi, je la veux, et pour l’avoir je bouleverserais le monde! (n reste près de sa mère,

sur le tronc d’arbre. Mathias entre, suivi d’un flot d'ouvriers et d’ouvrières. La nuit se fait peu à peu.)

OUVRIERS et OUVRIÈRES

MATHIAS

Camarades! camarades!... C’est dans cette clairière que le rendez-vous est donné. Arrivez, arrivez tous, tous! les hommes, les femmes, les enfants! Et, quand tous les travailleurs du pays seront là, on pourra

Causer! (Par groupes, les ouvriers arrivent toujours. La scène finit, par s'emplir d’une grande foule, dans les denii-tcnèbres.)

VÉRONIQUE, à Mathias, qui s*est approché.

A quoi bon déranger ces pauvres gens? Est-ce que Dieu ne suffit pas?

MATIIIAS, ricanant.

Dieu ou le Diable, j’aime mieux l’aider... (A Guillaume.) Vas-tu donc rester à l’écart? Il faut que tu parles.

GUILLAUME

Non, laisse-moi. Mon malheur passe celui des pauvres qui ont faim. Et que m’importe la misère des autres!

MATHIAS, debout sur un tronc d’arbre abattu, retenant sa voix.

Camarades !... Ici, nous sommes chez nous, parmi

ces vieux arbres que nos pères ont vu grandir. Et j’ai voulu que la nuit fut tombée. La forêt sommeille, l’ombre nous cache à tous les yeux. Baissons la voix, pour que les oiseaux de nuit eux-mêmes ne puissent nous entendre.

LA FOULE, voix diverses, étouffées.

Oui, oui, parle, nous t’écoutons... Il faut en finir, la misère est trop grande

MATHIAS, continuant de meme.

La misère, elle est partout. Je l’ai vue dans les villes et je la retrouve ici... Tenez ! elle vient encore de faire une victime. Depuis hier, la Dorothée agonisait. Et elle est morte... Ecoutez! (On entend le glas de la

cloche, qui, dès lors, continue.)

LA FOULE, les voix toujours étouffées.

Ah! une encore, une des nôtres qui s’en va... Non, non ! c’est trop, il faut en finir!

MATHIAS, continuant de même.

Eh bien! vous savez où est le coupable. Gaspard, en créant son usine, a ruiné tout le pays. Et c’est l’usine

qui est le monstre dévorant.

LA FOULE, les voix s’élèvent peu à peu.

Il parle bien, il dit vrai... L’usine a tari le torrent^ ne nous a laissé que les cailloux... Justice ! justice !

MATHIAS

Silence, silence!... A quoi bon donner l’éveil au maître qui dort?... Doucement, parlez doucement.

(Peu à peu, le cri de la foule s’éteint en un grondement désespéré.)

LE BERGER, sur le tronc d’arbre.

Mes amis, mes amis... (il obtient le silence.) Je suis le gardien et le solitaire. Je redescends de très loin, de très haut, avec mes bêles. Et je ne comprends pas, et je redoute la colère brusque qui vous emporte... La souffrance, ah! grand Dieu! elle est éternelle comme le monde, et il faut la combattre d’un cœur vaillant d’homme juste... (Montrant Mathias.) Mais pourquoi donc écoutez-vous celui-ci, qui n’est plus des nôtres, qui nous rapporte des villes lointaines d’abominables rancunes?

LA FOULE, grondements épars.

C’est vrai, c'est vrai... Il a disparu pendant cinq ans, il nous trompe peut-être... Assez, assez! Qu’il se taise!

MATHIAS, à Guillaume, amèrement.

Tu les entends, ils me renient... Laisseras-tu triompher ton ennemi?

GUILLAUME, se levant.

Ah ! tu as raison ! c’est l’or qui exaspère tous les

maux!... (Il monte sur une roche. La lune, qui s’est levée, l’éclaire

d’une grande clarté pâle.) Mes amis, vous me connaissez, moi!

LA FOULE

Oui, oui! Nous t’aimons tous. Parle, nous t’obéirons.

GUILLAUME, exalté

C’est la passion de l’or qui nous a tous changés en loups, les (1 évoranls, les affamés, les misérables gens que nous sommes... Rappelez-vous, le pays vivait dans le travail, dans la tendresse et dans la joie; et, depuis que Gaspard a voulu être le plus riche, le seul riche, il n’y a que haine, que souffrance et que larmes... Prenez donc des bâtons, et que l’usine soit détruite, et que la poussière en soit semée aux quatre vents du ciel !

VÉRONIQUE, au milieu.

Non, non, patientez ! Vous ne pouvez rien, le destin seul est le maître.

Vous le savez, pourtant, la source de l’or est là-bas, au fond de la montagne, tombant des petites mains de l’Enfant Jésus, en élernelle pluie. Et vos pères vous l’ont conté, tout croulera, l’or disparaîtra, le jour où un être humain pénétrera dans la cathédrale d’or.

Patientez donc. Toute cette nuit, je vais gravir les rocs, descendre dans les gouffres. Et je la chercherai, je la trouverai, et tout croulera, l’or disparaîtra, et

il n’y aura plus d’or! (Elle traverse la foule, se perd au loin, parmi les rochers, sous la lune.)

GUILLAUME, à la foule.

Nous autres, mes amis, nous agirons. Toujours

patienter, toujours supplier, ce serait lâche... Nous ferons justice.

LA FOULE, violemment, A toute Yoix,

Oui, oui ! avec toi, quand lu voudras, où tu voudras ! Justice! justice!

MATHIAS, les apaisant.

Plus bas, plus bas, doucement ! Ne réveillez pas le maître... On marchera, quand l’occasion sera propice... Allez, maintenant, dispersons-nous... Allez. (La fouie s’est

peu à peu calmée, et elle s’écoule avec lenteur, dans un dernier murmure. Guillaume reste seul.)

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