LE CRIME ET LA LOI
La puissance du nombre subjugue l'esprit de mon temps. J'essaie de me redresser sous cette férule qui rudoie ma tête, mais l'esclave admire par une accoutumance infâme la force qui l'accable.
Dans les magazines de mon enfance, je m'ébaubissais devant une série, de silhouettes inégales où l'on réduisait le rapport des forces des peuples. A côté de chacun de ces soldats minuscules ou gigantesques (le Suisse n'était pas plus haut que la semelle du Russe) un nombre énorme ou infime dressait ses chiffres et son effet était magique. Mon intelligence
is MESURE DE LA FRANCE s'étonnait et ne se disposait pas à se ri,
prestige. Sous mes yeux envieux, un
titan à casquette se prélassait : le métallurgiste anglais d'un revers de main pouvait abattre la rangée déclinante de ses concurrents. Voilà quelle grandeur on me proposait. D'autre je n'en imaginais pas volontiers.
Néanmoins : quelque chose d'ancien, de digne, de raide, se rebelle et d'une voix pure, blanche, je prononce : « Le nombre n'est rien ». Voire.
Le nombre lui-même est informe, inerte, inachevé comme la matière dont il énonce successivement les possibilités indéfinies.
Mais d'un nombre l'esprit rapproche un autre nombre ; il établit une relation, une proportion. Alors ce nombre prend forme, il n'est plus seulement expression de quantité mais de qualité.
C'est ainsi que j'en viens à méditer sur un rapport numérique qui est, concis, contracté un oracle rendu sur l'histoire de France.
En 18 14 la France comptait vingt millions d'âmes : 20. En 1914, trente-huit millions d'âmes : 38.
Voici ce que signifie la rencontre de ces deux nombres. Il y a cent ans, cent ans seulement, 20 millions de nos ancêtres formaient la nation la plus nombreuse d'Europe. Acharnez- vous à vous représenter ce fait avec vos sens, puisqu'il s'agit ici des nécessités de la chair, et des nécessités de l'esprit qui font corps avec celles de la chair. En viendrezvous, Français, à tâter avec vos yeux et vos doigts, cette présence formidable qui est abolie. Nous, alors, faisions masse au milieu de l'Europe comme aujourd'hui l'Allemagne avec ses 60 ou 70 millions de corps. C'était chez nous qu'il y avait le plus de chair, le plus de muscles.
Nous, aujourd'hui, 38 millions de vivants, notre groupe vient quatrième, après l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie. Et au delà de l'Europe, comme nous nous rapetissons entre les 150 millions de Russes et les 120 millions d'Américains.
2o M i- s r R i; DE LA ] E
Pourquoi votre p< e porte-t-elle
pafl p us souvent sin ('vicier
vous étiez plus attentifs a ees signes VC comprendriez d'une façon plus modeste et plus sûre que la France de Louis XIV et de Napoléon Ier ait tenu tête à d'incessantes et universelles coalitions, et qu'au contraire la France d'après 1870 ait commencé la quête anxieuse des auxiliaires et des alliés. A cette date l'Allemagne, jusque-là son inférieure ou son égale en nombre, Ta dépassée. Cet événement fut aussi grave que la formation du Reich, quel abondant multiplicande s'offrait à ce multiplicateur.
Ce grand nombre, ce nombre prédominant de nos pères, n'était pas une simple résultante, c'était un acte générateur, un fait moral. Ces millions signifiaient force, confiance, générosité. Ce n'est pas seulement à l'énergie de leurs idées, à la vivacité de leur élan que les Français ont dû le noble assouvissement de leurs passions, hautes et basses, sur l'Europe, mais à l'abondance, à la magnificence de leur
vie sexuelle, à la bonhomie qui régnait dans les alcôves et qui les jetait au monde fils nombreux de mères nombreuses.
Il y a une loi, une loi antique, éternelle, qui du moins semble attacher ensemble toutes les conditions humaines de la durée que nous connaissons. Cette loi est simple, mais sa simplicité peut décevoir l'esprit. Les lois se concentrent en quelques maximes, elles demandent pour être interprétées une honnête subtilité.
Je viens d'apercevoir cette loi. Elle enchaîne le nombre régulier et lent à exprimer soudain la spontanéité de la vie. Elle traduit en une nette, rude, inévitable équation de règles sociales, le profond, le juste équilibre entre la valeur de la chair et la valeur de l'esprit.
En Occident nous ne pouvons concevoir l'humain que dans cette dualité du temporel et du spirituel. Tout l'édifice de notre prospérité mentale repose sur cette convention. Notre esprit est enraciné dans