LE CRIME NOUS ALIENE LES DI] ET LES HOMMES
AujourcThui les Français ne peuvent plus en douter : la France est incriminée. L'Europe et l'Amérique s'étonnent que la guerre ne les quitte point. Ses conséquences qui se compliquent et qui se nouent, harassent leur patience. Prêtes aux gestes de la lassitude qui lâchent tout, elles s'impatientent contre la France qui se crispe et s'entête à achever l'œuvre dont la conception fut entachée dans notre esprit par les vices de notre faiblesse et dans celui de nos compagnons par des arrièrepensées défavorables, la mise au jour imposée par une force éphémère, l'exécution jamais fortement prise en main.
Ne sommes-nous victimes que de l'ignorance, de l'égoïsme et de la malveillance ? Non.
A l'origine de ce malaise, de ce mécontentement, qui ne sont que des signes avant-coureurs, il faut voir ce crime de la France.
Personne en France n'a entrepris cette dénonciation. Cette carence prouve que volonté et intelligence ne sont qu'une, quand l'une fait défaut, l'autre donne bientôt des signes de détresse. On ne peut pas dire que nos porte-parole gardent le silence par prudence sur les raisons capitales, éminemment tragiques, de la désaffection du monde pour la France. Mais l'absence de virilité empêche l'esprit de se porter au for de ce mystère humain. Si la bouche reste close, c'est que les yeux ne sont pas ouverts. Aussi la coulpe, la parole loyale et forte qui sort de la faiblesse, ne se fait pas entendre.
Du reste, à l'étranger il en est de même. En tous cas, n'est pas venue à notre connaissance l'accusation complète, per-
tinente qu'aussi bien nous n'accepterons que de nous-mêmes.
Tandis que ses amis murmurent et que ses ennemis ricanent, la France gémit.
La France se plaint d'avoir perdu son sang et son argent. La France s'indigne de voir ses amis entre elle et son ennemi. La France est ressaisie par sa vieille jalousie contre les Anglo-Saxons. A mal écouter les bruits qui viennent du monde, elle s'étourdit de ses propres gémissements.
Sa conduite est à la merci de ses sentiments qui s'exaspèrent, qui se contredisent, qui ne sont pas mis en ordre.
Sur la plage de l'occident il y a un mendiant qui dissimule un poignard.
N'y aura-t-il personne chez nous pour interdire cette misérable mascarade ?
Parlons net et ensuite gare à ceux qui abuseront de notre franchise.
Je ne crois pas à la vertu de l'erreur ; depuis quelque temps l'esprit de la France est falsifié, corrompu par une pauvre tricherie.
Nous parlons, nous raisonnons entre
nous comme si nous étions les mêmes Français que ceux de 1800. Et sachant que nous nous trompons nous-mêmes nous prétendons tromper les autres.
La réalité nous démentit brutalement, mais nous le taisons. Nous avons perdu le sens de notre grandeur et de certaines valeurs humaines. Il faut donc que nous apprenions la honte pour retrouver la noblesse. Voyons ce qui nous est arrivé. Appelons les choses par leur nom. Il ne sera pas dit que nous sommes devenus une nation hypocrite. Et puis je veux vivre. Dans mon pays, je respire mal, je prétends qu'on veut m'entraver dans un malentendu qui peu à peu me déforme et m'estropie.
Pour briser cette entrave que mes aînés me passent aux membres, je me retourne brusquement. Regardez ma posture. Je ne crains pas les gestes extrêmes et dangereux de la pénitence publique. Je voudrais que la France parle de nouveau au monde, après s'être tournée vers son passé immédiat, bref et plus lourd que tous les siècles
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de son histoire. Qu'elle le presse, qu'elle
en tire une leçon rigoureuse.
Reportons nos regards sur eette eatégorie de faits qui forment secrètement la ligne de résistance des événements contemporains.
Dans le dernier demi-siècle, alors que nous nous resserrions sur nous-méme, les Germains et les Anglo-Saxons augmentaient les effectifs humains de millions et de millions.
Depuis 1870, vingt millions d'hommes de l'autre côté du Rhin ont été appelés à la vie. Par le concours de leurs mains, dans l'air magnétisé par la multiplication de leurs volontés, un vaste édifice a pu s'élever, qui seul sur le continent européen peut se comparer aux prodiges anglosaxons. Et quittant leurs soixante millions de frères, quinze millions d'autres Allemands sont partis pour l'Amérique. Là ils ont débarqué en même temps que vingt millions d'Anglais. Et voilà le corps principal qui a collaboré à la construction des Etats-Unis.
Quelques millions d'Anglais encore donnaient un nom à plusieurs parties de la planète, pavoisaient aux couleurs humaines d'immenses terres en Afrique, en Océanie, au Canada.
Pendant que tant d'hommes suaient .et saignaient, que faisions-nous ? Nous ne faisions pas vingt millions de Français de plus, ces vingt millions qui nous ont manqué à Fashoda, en 1905, en 191 1, en 1914, qui n'étaient pas là pour rendre les gifles ou se colleter avec les envahisseurs. La présence de ces vingt millions n'aurait fait de mal à personne. Au contraire leur absence a creusé au milieu de l'Europe laborieuse un vide qui a été la cause du malaise d'où la guerre est sortie. L'Allemagne a été tentée. L'Allemagne surpeuplée ne pouvait apprendre sans indignation que certains de nos départements se vidaient et que pourtant nous réclamions de nouvelles colonies et exigions contre elle l'aide de toute l'Europe, sans compter les barbares noirs que nous armions. Voilà notre crime : nous avons
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tenté l'Allemagne, nous avons étalé cyniquement, sous le couvert des plus saint valeurs humaines (respect de la personnalité des peuples, droit de propriété d territoires défrichés et animés par les ancêtres), une faiblesse dont le spectack ne pouvait qu'exciter des hommes sains à la suffisance et à l'orgueil pour euxmêmes, à la colère, au mépris, à la haine contre nous.
Et cette absence de vingt, de quarante millions de Français est une carence, une rupture de la solidarité planétaire, une trahison. Depuis cinquante ans nous n'avons pas pris toute notre part de l'effort humain. Ne discutons pas, ne chipotons pas, notre pouvoir de création n'est pas tari et si nos corps se sont dérobés, notre esprit n'a pas chômé. Mais le fait est que nous n'avons pas suivi dans leur grande aventure les deux groupes les plus vivants : Anglo-Saxons et Allemands.
Notre empire colonial est une réplique médiocre. Si l'Afrique du Nord est une œuvre véritable, digne d'une grande na-
tion, digne de nous, c'est qu'entre 1830 et 1870 nous avions encore un excédent et que faute de millions nous n'avions pu faire autrement que de nous arracher péniblement... 500.000 âmes \
Or ce n'est pas en vain que l'effort des autres a été accompli, ce n'est pas en vain que les mères anglaises ont plus souffert que les mères françaises et que tant d'Allemands se sont exilés.
Des empires ont été bâtis, et c'est grâce à la puissance de ces empires que nous Français, imprévoyants et paresseux, nous avons été sauvés.
Nous n'avions pas mérité d'abord notre victoire, et c'est trop tard à force de sacrifices que nous en avons payé le prix. Et ce fut d'autant plus cher, ce fut ruineux...
Le quart de notre sol a été souillé et ruiné, cinq cent mille maisons ont été
1. Il est vrai qu'il y a le Maroc encore et l'Indo- Chine, qui avec notre peinture, notre musique, notre littérature éternellement renaissantes, nos victoires athlétiques sont les glorieux démentis à ma thèse dont l'inquiétude est palpitation de la vie.
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abattues par les en et
amis, on a emporté nos meubles et n macbines, nos animaux ; nos femmes et nos enfants ont erré sur les routes. Tout cela nous fait crier au scandale. Plus qi jamais nous voulons méconnaître les sources de cette histoire, nous annonçons quenos yeux vont se fermer et qu'ils ne se rouvriront que sur toute chose mise en place. Que tout soit réparé.
Assez ! nous sommes trop vieux pour jouer les enfants, tout cela est de notre faute. Voici enfin le châtiment de notre crime. L'implacable loi s'impose à nous. La démonstration est simple comme un récit biblique. L'homme qui a mal cultivé son domaine et qui a laissé sa femme stérile les voit convoités par certains de ses voisins qui veulent les lui voler. Mais d'autres saturés de richesses, préfèrent qu'on laisse tout le monde tranquille, craignant l'enchaînement des violences.
Ils lui apportent leur secours rude et froissant. Maintenant tout le monde s'est retiré, nous laissant parmi les ruines. A
nous de les relever. La vieille justice, qui repose sur le talion et l'exact troc, sur le poids et le prix de la livre de chair, nous laisse les pots cassés.
S'il y a encore parmi nous des hommes qui ont le sens des antiques lois, ils s'inclineront.
Nous avons péché. Nous sommes punis.
Mais que notre pénitence soit virile et que le monde qui a été mêlé à cette tragédie en médite la maxime eschyléienne.
L ESPRIT ÏKOL'BLL
Après avoir enfoncé la main dans les origines de notre faiblesse, je veux en voir les premières conséquences, si graves : cettecontagion de la faiblesse qui gagne toute l'âme, tout l'esprit d'un homme, corrompt ses idées, dévie et finit par invertir ses gestes, ses actes.
C'est ainsi que pendant cette guerre (dans son horreur, la première et la moins terrible des sanctions qui s'enchaîneront à notre crime) il est apparu que nous avions perdu la science de former des idées justes sur nous-mêmes, sur nos amis et sur nos ennemis, sur la portée de nos actes.
D'abord nous avons prouvé que nous n'avions plus le sens exact de nos ressources ; nous n'avons point su entendre l'économie de nos forces.
La conduite de nos chefs militaires a dévoilé que l'élite ne possédait plus en France cet art indispensable des profonds et naturels compromis entre le temporel et le spirituel, le physique et le moral. On leur en a fait un grief particulier, une partie des gens qui à tort ou à raison s'arrogent le droit à la parole ont cru se couper de la vaste et complexe responsabilité qui enveloppe tous les Français en rejetant sur les seuls militaires les erreurs de 19 14 ou de 1917. Mais on ne peut pas accabler les uns, et exonérer les autres. Il faut avoir la force de répartir le poids des fautes. Les généraux français ont simplement donné un exemple, entre plusieurs que nous donnons chacun à notre façon, de ce fléchissement de tout l'être qui se manifeste tôt ou tard par une moindre énergie de l'intelligence à discerner et à maîtriser les faits. Le désavantage des
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généraux était de déceler immédiatement
leurs défaillances, bientôt marquées delà couleur voyante du sang de leurs soldats.
Nous alignions deux soldats où nous devions en ranger quatre. Mais ceci c'était la faute du passé. Nous la multipliâmes par une autre plus actuelle. Là où les Allemands ont sacrifié deux hommes, nous en avons sacrifié quatre.
Avec un ascétisme forcené, qui ne prouva pas la santé dont ils se vantaient au milieu de la décomposition de la société civile, nos maîtres militaires montrèrent leur ignorance de cette complexité des conditions qui favorisent la force dont ils auraient dû faire pourtant leur science principale. Mystiquement ils lancèrent des âmes contre les canons. Ils saccagèrent notre jeunesse, jetant au feu le germe même de la race. Et pendant deux ans ils nourrirent un Moloch qu'ils niaient : la machine. Trop tard ils découvrirent que ces machines (que ce soient des mitrailleuses ou des métiers mécaniques) sont la pro-
géniture rebelle et dévoratrice des hommes.
Ils firent la guerre en chrétiens ne redoutant pas pour leurs ouailles l'excès des supplices, mais le salut de l'Etat reposera toujours sur les valeurs pré-chrétiennes de l'économie de la force et du respect de la chair.
Pourtant de cette défaillance de notre entendement, de cette erreur d'évaluation qui a eu son contre-coup dans notre substance même, nous avons encore fait un prétexte à nous vanter ou à nous plaindre. Dans les assemblées des humains nous traînons nos cadavres sans penser qu'il est lâche de se lamenter parce qu'on a été frappé par son ennemi, et que ce sang retombe sur nous.
Il y a trente ans que nous avons perdu le sens viril de l'amitié. Avec quels transports excessifs, impudiques et ridicules nous nous sommes jetés dans les bras des Russes. Puis est venu l'engouement non moins lascif pour l'Angleterre dont nous
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venions à peine d\ssnyer l'insulte de Fashoda. CYst maintenant chez nous un
art national que de déguiMf nos wétitàbl
mobiles sous des pre' \ sentiment;!!
et langoureux. Pourtant la vérité sève ne prétait qu'à la modestie et à la sobrié' Cet ennemi, l'Allemagne, que nous avions connu pendant des siècles divisé par notre intelligence et dominé par notre masse, nous commencions de le craindre et nous appelions à l'aide. Et ce qui fut encore d'un effet corrupteur, c'est que la double alliance que nous contractâmes formait un rassemblement de faibles qui se hantaient les uns les autres à cause de leur faiblesse.
Nous nous reposions sur la force russe, non sans la mettre en doute, mais ce doute nous Tétouffions sous les plus molles espérances. Et il n'échappait pas à notre jugement, dans la mesure où il gardait quelque robustesse, que l'Angleterre venait à nous parce qu'elle se sentait menacée par sa propre décrépitude autant que par la vigueur de cet ennemi commun
qui suffisait maintenant à inquiéter deux empires et une république qui avait tenu toute l'Europe en haleine. Certes les Anglais n'avaient pas lieu d'être plus rassurés que nous, et la lenteur avec laquelle ils ont reconnu une inévitable solidarité n'honore pas leur perspicacité et ne prouve pas que leur goût pour le « fair play » soit si exclusif. Cette lenteur fut un crime, contre eux-mêmes, contre nous, contre notre sort désormais commun.
Chesterton a dû le dénoncer en 19 14 dans un livre qui n'empruntait pas qu'aux circonstances son admirable rigueur.
Mais cette amende honorable si un Anglais l'a faite, si le peuple l'a renouvelée par ses sacrifices, l'Angleterre dirigeante ne l'a acceptée que du bout des lèvres. L'arrière-pensée de pouvoir encore, en dépit du plus tragique avertissement, éluder le destin, éviter de faire la part du feu, tout ramener à soi au moment des traités, rafler les résultats ; de pouvoir se dérober enfin à cette nécessité inéluctable pour elle comme pour la France d'aban-
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donner une partie de sa souveraineté en faveur d'un pouvoir eorninun qui assurera le salut de nos deux empires contre les formidables périls qui ft'accumulent en Orient.
Certes c'est une habitude fort insidieuse pour une grande nation, et que nous avons prise trop facilement, que de ne se plus suffire et de n'être que partie d'un tout, alors qu'autrefois par son génie national on a enfanté un monde qui enfermait tout l'humain.
J'indique ce péril, mais je n'ignore pas d'autre part les nécessités de la vie et je ne songe pas à sacrifier ici à une doctrine inhumaine. Je sais qu'on ne peut pas rester seul en Europe, ou si l'on se croit assez fort pour y être seul on n'y fait que des folies. Les aventures de Louis XIV, de Bonaparte, de Guillaume II marquent chaque siècle d'une preuve qui devrait être décisive, et amener enfin toutes les nations d'Europe à concevoir en esprit cette égalité que jusqu'ici elles n'ont su s'imposer entre elles que par la violence.
L'Angleterre qui par sa situation exceptionnelle s'est trouvée toujours au point d'équilibre, n'a jamais pu triompher d'un ennemi européen qu'en s'amalgamant à une nombreuse coalition. Il y a là une loi qui régit l'organisme européen. Il y a donc quelque chose de fort normal dans cette mise en commun que nous avons faite de notre responsabilité. Mais il se glisse, dans toute institution collective, un esprit pernicieux qui n'a pas manqué de faire ses ravages et qu'il faut dénoncer en grande crainte et en grande hâte. Aucun des membres d'une coalition, ou d'une majorité de peuples ne doit se vanter des résultats obtenus par la force. D'abord parce qu'il risque de faire un calcul intéressé qui peut l'induire en erreur sur sa propre valeur, ensuite parce qu'il y a quelque chose de monstrueux et d'inhumain dans la victoire du plus grand nombre. Le plus gros suffrage des nations ne vaut pas plus en son principe que celui des citoyens jetés pêle-mêle dans une urne. Nous sentions cela en 1814 et en 1815.
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N'oublions pas t inc fois que si
nous avions fait tout notre devoir de grande nation nous n'aurions dû qu'a nous-mern
le résultat de novembre 1918 et que dans
ce cas seulement la victoire eût été la pleine mesure de notre valeur. En no mêlant aux autres nous avons été les initiateurs d'une grande confusion. Là encore fait foi la plus vieille expérience humaine et nous pourrions relire l'Iliade.
Enfin, dans le tumulte universel où nous étions engagés, par infatuation bien moins que par manque d'attention, nous n'avons pas su évaluer l'importance du rôle qui nous était mesuré ni en percevoir le sens exact. Nous avons cru que notre vieille querelle avec la Germanie était le pivot de ce conflit planétaire. Nous avons été confirmés dans cette illusion par le fait trompeur, ironiquement trompeur, que notre pays a été le principal champ de bataille.
Mais nous aurions dû, de bonne heure, pour éviter d'autres bévues, nous rendre
compte qu'il n'en était rien et que si la partie que nous eûmes à jouer restait jusqu'à la fin de premier plan, cela était dû, en dehors de la survivance de nos aptitudes militaires et de nos vertus civiques, à quelque chose d'accidentel, à notre situation géographique, beaucoup plus qu'à la nécessité de notre personnage dans l'agencement de ce drame.
Si par la pensée je supprime la France, je vois que la Grande Guerre éclate non moins violente, non moins inexpiable, parce que demeure le principal antagonisme, celui de l'Allemagne et de l'Angleterre.
La guerre de 1870 était bien une affaire privée entre la France et l'Allemagne.
Mais depuis 1900, il s'agissait d'autre chose. L'Allemagne, à cause du développement de sa puissance, regardait pardessus la France. Elle tendait à la domination mondiale, non point tant par excès d'ambition que pour céder aux nécessités modernes qui font qu'aujourd'hui une politique est mondiale ou n'est pas. L'ère des grands empires (ou des grandes al-
44 M ESU K E I) 1. LA l R A I
liancvs, et nous vcrror parti que QO
pouvons tirer cl ttc alternative) i
ouverte.
Donc L'Allemagne pour en venir à ce stade ultérieur songeait d'abord à er
les obstacles européens. En premier lieu la France, à cause du voisinage, puis l'Angleterre, qui détenait encore une va> autorité. Ensuite seulement on entrerait dans le véritable champ d'action et ce serait alors les conflits grandioses avec l'Amérique, avec la Russie, avec l'Asie. Nous étions placés sur la liste des rivaux et des victimes comme les premiers en date, mais non point comme les plus grands.
L'Allemagne aspirant à un élargissement mondial ne portait en elle d'hostilité véritable que contre les puissances qui occupaient la largeur du monde, mais désirant détruire des flottes, conquérir des colonies, envahir de lointaines latitudes, elle rencontrait sur sa route, au départ, avant même d'arriver à la mer, l'armée française, un des chefs-d'œuvre de
notre civilisation, instrument anachronique, à demi détraqué, à demi parfait, formidable. Armée qui ne devait servir à rien, semblait-il, puisque la nation qui la formait de sa moelle ne la nourrissait plus d'assez de sang ni d'assez d'ambition.
Cette armée n'était là qu'à cause d'une tradition étroite et bornée par un seul poteau-frontière, pour reprendre une querelle de mur mitoyen. N'ayant pas une raison d'être suffisante (qu'est-ce que l'Alsace-Lorraine et la maigre légende de Déroulède que le génie de Barrés s'est exténué à enrichir, à côté des puissants mobiles de Louis XIV, de la Convention ?), cette armée qui n'était pas commandée par une idée générale s'est enrôlée tout naturellement sous les bannières étrangères. Elle a sauvé un empire branlant, elle s'est dévouée à la police d'un continent et depuis 1914 jusqu'à 192... s'est offerte aux plus mauvais coups.
Non, sur la Marne il ne s'agissait pas de la reprise de l'Alsace-Lorraine ou de la perte de la Champagne, mais du sort
M RE Dl : I 1 i< a \ (
de Vbégémomt tnginitf L'Angleterre, ncn
nacée de toutes parts par les puissances nouvelles : Ktats-l.'nis, Japon, Russie, cèdcrait-elle à la première attaque, a la moins terrible peut-être, a eelle de l'Ai : magne, la seule nation européenne qui songeât à disperser cette Cartilage éparse et mal jointe ?
Alors que dans cette lutte préliminaire, l'Angleterre n'engageait ses forces qu'avec prudence, nous d'un coup y jetions tout notre poids, parce que nous nous sentions voués aux gestes extrêmes et à la merci du premier accrochage.
Pour compléter le système de ces considérations qui ont diminué dans l'esprit des hommes la portée de notre intervention, on en vient à cette dernière qui est principale. Quelque faibles que dussent être les conséquences lointaines de nos coups, nous aurions pu compter au moins sur leur effet immédiat. Mais il n'en a rien été. Nos coups, avec quelle audace et quelle ardeur qu'ils soient portés, le sont d'une main énervée où
arrive l'influx d'une volonté qui n'est plus, comme aux temps de belle jeunesse, en harmonie avec celle des Dieux. Au premier heurt, emportés par un mouvement mal calculé, nous allons à terre. Charleroi. Nous nous reprenons, parade, riposte. Mais notre courte force s'échappe dans ce second effort et comme il n'est pas suffisant et n'assomme point l'ennemi, nous roulons pêle-mêle avec lui, dans la boue de nos campagnes défoncées, dans une confusion durable.
Pour renouveler et prolonger notre effort, il nous fallut le renforcer de celui de beaucoup de compagnons, en sorte que ceux qui nous devaient le plus à cause de ce premier effort qui les avait sauvés, ne virent plus que le secours qu'ils nous apportaient à leur tour et s'autorisèrent à l'ingratitude.
C'est ainsi que, malgré la part capitale que nous avons prise dans cette guerre par la tête et par le poing, nous ne pouvons dire que c'est nous qui avons vaincu l'Allemagne. Dès lors ne pouvant jeter
cette affirmation qui seule aurait compté dans la balance du jugement du monde, nous retombons à une mesure fort médiocre. Nous nous perdons dans la foule des vainqueurs de l'Allemagne et la victoire saisie par vingt bras échappe facilement à une emprise aussi maladroite.
Déçus par cet événement où nous avions mis tout nous-même et d'où nous espérions, en le menant à bien, tirer des compensations, des récompenses infinies, en ouvrant les yeux maintenant sur l'état du monde, nous devons nous attendre à une déception plus large encore.