LA FRANCE AU MILIEU DU MONDE
La planète n'est plus qu'un seul champ politique où la même partie engage tous les intérêts humains. Mais si je puis par un pressentiment embrasser cet ensemble, il m'est impossible, à cause des faibles moyens dont dispose mon investigation, de le faire par la raison en rapprochant les morceaux qui flottent devant mes yeux. Aurais-je une vue du monde plus complète et mieux jointe si je passais ma vie à cette étude, si j'étais diplomate, politicien ? Peut-être alors je me leurrerais trop facilement de certitudes qui d'aventure s'emboîteraient les unes dans les autres.
50 \i ES i R I. D E L A 1 K A N
Pendant la guerre, moi qui d
qu'un homme de 1< , un ho:
tudes, et qui aie pour connaître la vie d'autres voies que celles de l'action, on m'a jeté dans l'année. On a tait de moi un fantassin, un terrassier. Je n'ai pas rechigné à la besogne : ma jeunesse emportait tout, et là où il y a des homm un poète peut toujours vivre. J'en veux tout de même à la démocratie d'avoir pendant quatre ans flagellé ma fantaisie. Et encore j'avais le goût de la politique, ce qui devait me consoler d'éplucher les pommes de terre, mais j'ai connu des poètes plus purs que moi qui ont manqué mourir d'ennui.
On m'a jeté dans la confusion. Il faut que je m'y débrouille, il faut à tout prix que je mette un peu d'ordre autour de moi.
J'essaie de situer la France au milieu de notre petit monde planétaire, voici que de nouveau les nombres apparaissent, se multiplient, composent un texte où il faut que je déchiffre le sort des miens,
l'avenir de ce qui m'est cher : un certain idéal européen où il entre selon le vœu de la nature beaucoup de la pensée de ma patrie, et tout ce qui est vivant, j'espère, dans les autres patries.
Je mets la main d'abord sur des nombres bruts, des touffes arrachées au tuf humain. Il va falloir démêler les délicates réalités qui se dissimulent dans ces arabesques imposantes comme les symboles sur les étendards.
Enormes, écrasants, les groupes de neuf chiffres :
Chine 430 millions
Empire Britannique 450 millions
Russies 150 millions
Etats-Unis 1 10 millions
On remarquera plus tard que c'est aux alentours de la première (j'ai tout de même envie de rayer ce mot, où il y a une audace macabre et désespérée) guerre mondiale que ces gros corps se sont détachés sur la planète et qu'autour d'eux tout s'est rapetissé ou effacé.
52 ME8TJ R E D E LA l R A \ C R
Qlielle8 modestes proportions prend ma patrie, accrochée à l'extrémité d'un continent, entre ces monstres qui semblent attendre quelque déluge. lié ! elle garde des proportions classiques. Je pense à l'Attique qu'un homme parcourait à pied en un jour. Je puis monter dans le train à Calais le soir et me réveiller le lendemain matin à Marseille.
Il est vrai que nous nous augmentons de tous ceux-là, noirs et jaunes, qui se groupent autour de nous. Ce second empire colonial du monde, mes garçons, où on ne voit pas souvent le bout de notre nez.
Nous arrivons donc loin derrière les gros, à la tête du second groupe avec quelques . ? 80 millions Japon .... 73 millions Allemagne. 63 millions (4 Autriche ?) Italie 40 millions
Certes on se ferait l'idée la plus fausse de la hiérarchie secrète qui, aux yeux des dieux, ordonne les soixante états qui se
partagent nos 1.500 millions de contemporains, si on acceptait les présomptions qui se forment de ce premier coup d'œil.
Selon la conception européenne qui l'emporte partout sur la planète humaine, en appliquant le critère de la force, de la puissance effective, on doit éliminer de ce premier rang des masses entières qui ne sont que des fictions. La plupart de ces zéros représentent l'Asie et l'Afrique. Or ces continents étaient déjà en décadence avant leur contact avec l'Europe ; ils avaient épuisé le principe de leur propre civilisation. Cette première faiblesse s'est doublée d'une seconde faiblesse. Ce n'est pas sans de terribles pertes physiques et morales, sans d'affreux troubles intellectuels, qu'ils s'adaptent par des moyens précaires et artificiels aux méthodes qui leur paraissent être le propre du génie européen.
Du point de vue moderne de la force industrielle et militaire, on doit admettre que pour le moment ne comptent guère les deux tiers des habitants du globe,