MESURE DE I
Les passionnes de méfiance nie condamnent ; ils me montrent l'Allemagne butée, raidie, fermée à toute autre idée que celle de revanche et de suprématie. L'Allemagne sort de cette guerre amère et incrédule, indignée et malintentionnée comme nous, comme toutes les nations. Ce qui est Allemand est diminué comme tout ce qui est Européen. Son fort et son faible ont été violemment découverts. Son histoire pleine de grandes choses inachevées, de trous, de malheurs, de maladresses, semble encore une fois tourner court. La fortune d'aucun état continental ne peut présenter cette continuité indifférente qu'offre une Angleterre insulaire. Mais cette dernière déception allemande est par trop forte : perdre en même temps une dynastie et un idéal nouveaux auquels on avait sacrifié tant de certitudes éprouvées. L'Allemagne pourra-t-elle se dominer ? saura-t-elle patienter jusqu'au jour d'apaisement où un examen de conscience sera possible et efficace ? Elle est encore toute chaude de la lutte, et de la
grande passion qui s'est emparée d'elle il y a cinquante ans.
Grâce à des circonstances matérielles, parce que nous ne possédions pas les grossiers talismans, charbon, fer, pétrole, les maximes antiques ont prolongé chez nous plus que chez d'autres leur influence modératrice. Nous sommes restés à l'abri de la fureur moderne. Mais il faut que nous comprenions cette fureur. Du reste la voici qui nous saisit. C'est elle qui dévore l'Allemagne. Après l'Amérique et l'Angleterre, l'Allemagne est le peuple le plus engagé dans l'aventure industrielle qui affole peu à peu toute l'humanité : produire, produire n'importe quoi, (et jouir n'importe comment, aux moments perdus). L'Amérique et l'Angleterre sont en pleine mer. Elles ont pu déverser leur frénésie sur des terres vierges, ou des peuples faibles. Mais l'Allemagne est en pleine terre, en pleine Europe. Elle a ses voisins. A nous de lui faire comprendre (comme on nous l'a fait comprendre par deux fois en la personne de
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Louis XIV et t1 poléon, me a l'avons fait comprendre à la maison d'Autriche), par la violence d'abord, par la douceur et l'habilité ensuite, que l'Europe
est un continent où la vie n'est possible qu'à condition d'admettre et de pratiquer l'égalité. Ce devoir incombe à la France depuis les plus obscurs débuts de l'histoire européenne, depuis Bouvines, depuis Tolbiac, depuis le long débat entre le Saint Empire Romain Germanique et le « Royaume » insoumis au spirituel comme au temporel. Pour se faciliter ce devoir que lui recommandent la prudence, l'intérêt, la charité, la France doit beaucoup imputer des écarts de l'Allemagne, à la force de perversion et de dérèglement qui prend sa source dans les douleurs de l'enfantement économique. Nous avons eu Bonaparte, les Allemands ont Stinnes.
Hier au soir elle avait encore Ludendorf, ce matin on peut s'apercevoir que nous nous hallucinons sur notre armée.
Nous nous laissons prendre au militarisme qui est la plus sournoise des perversions modernes. Sous une apparence de vieille passion surannée, elle s'attaque aux esprits qui, séduits par le prestige de la fidélité, pensent être le plus solidement attachés à une antique discipline \ Et peu à peu elle les aiguillonne dans une voie où, le plus inconsciemment du monde, mais avec une rage incroyable, ils renient tout ce qui était leur foi et accomplissent tout ce qui peut en dissoudre l'essence.
Quel spectacle peut mieux confondre l'esprit, par la malignité de la métamorphose, que celui que donne un aristocrate comme M. de Castelnau lorsque dans un parlement il réclame toute la jeunesse de son pays pour la rejeter six mois de plus dans ces casernes démocratiques où il ne
1. Sous une autre apparence, qui lui est plus naturelle, par ses allures égalitaires, rigoureuses, parce qu'il est la seule mesure radicale qui soit à leur portée, le militarisme séduit les enfants ingrats de la démocratie, les dictateurs démagogues, (cf. Commune de 1871, Bolchévisme).
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peut ignorer que le culte de la guerre, mi-païen mi-chrétien dont il a garde la noble tradition, est faussé par l'automatisme.
Mais les Français sortent de cette guerre malades, fiévreux et pleins des travers et
des fatales manies des malades. Sentant obscurément qu'ils sont incapables d'ouvrir les yeux sur leur mal et de le débrider par une opération qui serait une preuve de lucidité et d'héroïsme inconnue de l'Histoire, résignés aux demi-mesures, ils préfèrent ne pas regarder plus loin que le bout de leur nez. Renonçant à renouveler la source de la force, ils s'attachent à cette figure de la force éphémère et déjà périmée : une armée, un échiquier de chair dont on pousse les pions selon un plan sans avenir, dans ce temps de transformations incessantes et catastrophiques, où une faune de canons-géants grouille dans le cerveau des ingénieurs, une ornithologie fantastique dégringole de l'Olympe avec les foudres de Jupin, tandis que des marmites des sorciers enchaînés à
la démence des nations s'échappent des gaz pires que toutes les misères humaines. Voilà comment nous, Français, nous cédons aux erreurs de l'époque. Et maintenant, c'est vers les Allemands qu'il faut nous tourner pour leur demander de nous rendre l'indulgence dont nous aurons fait preuve à l'égard de leur arrivisme à la moderne et de comprendre quelle inquiétude guérissable nous attache à cette armée, à ce bouclier qui, dans le désordre universel, à cause de notre fragilité même, nous paraît le seul gage de paix.
C'est ainsi qu'on voit ébaucher et se correspondre les devoirs complexes et difficiles dans l'exercice desquels il faudra bien que se forment les quatre ou cinq personnes morales où se ramasseront peu à peu les reflets d'une Europe unique.
Aux uns, à ceux qui ne croient plus à l'existence de quelque chose de commun entre les hommes et qui se résignent à n'avoir plus de communication avec la voix de l'espèce, avec la Raison que par
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le seul organe national, par le seul génie de leur patrie, cette esquisse paraîtra Ul utopie dangereuse et vaine. Tout 'le
justifier leur attitude désespérée-, inilcxibl une grande panique s'est abattue sur les peuples et ils se craignent les uns I autres, chacun sentant dans son cœur qu'il n'y a rien de sûr que Tégoïsme dans le cœur de l'autre.
Il y a la même tragédie hâve et hallucinée dans la politique que dans 1 mœurs.
Aux autres, ces démarches tâtonnantes, coupées de soubresauts et de frémissements, vers les voies abandonnées de la prudence, paraîtront trop timides.
Peu importe. J'ai voulu me décharger de mon souci et tracer de mon pays une figure plus récente et plus véridique. Je tâche d'ajuster cette figure aux nouveaux aspects du monde qui se dressent et grossissent autour de nous.
Je jette alternativement mon regard perplexe sur cette France qui m'est naturellement chère et sur tous ces êtres qui par-
tagent la passionnante aventure humaine.
Les nations ont une âme. Quand je pense à la France, je me représente une volupté saine qui se détache à peine de l'instinct de reproduction, qui en est le prolongement. Cette volupté est une force en exercice, elle n'est pas encore dévorée par la stérilité vers quoi pourtant elle égare l'homme. Elle émacie le corps et l'épure comme une ascèse.
C'est ainsi que la France est toute âme entre les Anglo-Saxons et les Germains encore lourds de céder tard à des appétits élémentaires. Ses raisons de vivre sont encore spirituelles, c'est d'hier seulement qu'elle songe à compter les avantages matériels.
Telles sont les deux faces de cette petite médaille d'or : la valeur française. D'un côté les chiffres où nous nous trompons et trompons volontiers les autres.
(Depuis Trafalgar, Fashoda, Washington, nous ne sommes plus une puissance mondiale de tout premier plan. D'abord parce que le monde est occupé par les Anglo-
Saxons, ensuite parce que nous sommes
Européens et que l'Europe d phii le
seul continent vivant.)
De l'autre coté un visage humain, ou gardent le mieux les traits d'une beauté éternelle, d'une force véritable.
A ceux qui font le procès de la France, on ne peut laisser croire qu'ils font seulement le procès de la faiblesse. Dans sa négligence à suivre ses rivaux, il y a eu autre chose que de la paresse, il y a eu de la méfiance, un recul instinctif.
Ce long attentat que nous perpétrons contre l'instinct de l'espèce, ce choix que nous avons fait d'une demi-stérilité dans l'ordre de la chair, cela ne se prête pas à un jugement sommaire. La raison s'offre à nous justifier, elle qui tour à tour redresse la nature ou menace la vie. Peut-on sans réserves reprocher à la France, qui n'a pas fourni il y a si longtemps le formidable effort de la Révolution et de la Construction Impériale, de n'avoir pas fait autant d'enfants que l'Allemagne, qui a eu tant de peine à se remettre de la guerre de
Trente Ans. Je dois admettre que les peuples sont conscients puisque je les tiens pour responsables. Je pourrais donc dire que nous nous sommes arrêtés par sagesse sur la voie d'une folle concurrence : on ne peut pas multiplier l'Européen comme l'Oriental. Nous ne sommes pas des coolies. On ne peut pas produire indéfiniment des ouvriers et des soldats.
Il fallait que quelqu'un s'arrêtât le premier, or nous sommes un peuple logique.
Nous sommes souvent arrivés les premiers à des endroits où nous n'avons fait que passer et où les autres, venus après nous, sont restés. L'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne sont atteintes. Elles doivent traiter avec ménagement une nécessité physique qu'elles connaissent déjà. Ne pourrait-on soutenir avec des arguments, que les malthusiens qui ne sont pas tous des téméraires ont eu le mérite de mettre au jour, qu'il fallait marquer une solution de continuité dès la fin du XIXe siècle, empêcher le pullulement de l'Europe ?
Ce n'est pas sur ce terrain seulement
que la France doit donner l'exemple audacieux et dangereux de la mesure.
Il faut en venir à la question qui demain
va assaillir l'esprit de toutes les patn