‹ Mesures de quelques modifications physiologiques provoquées chez les Aliénés par l'Aliment ThérapeutiqueChapitre 8 sur 41 · AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS DE LA MÉTHODE D'ALITEMENT · texte numérisé non relu

AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS DE LA MÉTHODE D'ALITEMENT

C’est une loi de thérapeutique générale que de condamner au repos tout organe malade. Ce repos peut-être obtenu d’une façon plus ou moins stricte, selon que l'organe est plus ou moins indispensable à la vie animale. On immobilise une arthrite pour hâter ou faciliter la guérison.

On met au régime lacté les malades porteurs d'estomac ou de reins qui dévient plus ou moins de leurs fonctions normales.

On évite tout travail musculaire au cardiaque.

Il n’en va pas autrement pour le cerveau, organe de la pensée, lorsqu'il se livre à des écarts pathologiques. L’internement dans les asiles spéciaux n’est pas seulement une mesure d'ordre social tendant à débarrasser les gens réputés non aliénés de ceux qui sont reconnus pour tels : le seul internement est déjà une mesure thérapeutique en ce qu'ilassure le repos du cerveau en tant qu’organe des relations sociales. À l'asile, l’aliéné n’a plus à s'inquiéter de pourvoir à son existence, il n'est plus talonné par la nécessité immédiate.

Mais toute relation avec ses semblables, toute possibilité de conflit avec lui, n’est pas abolie.

Le séjour au lit est un progrès de plus dans ce repos de

TT Se

l'organe malade, les fonctions de relation sont réduites, ori peut dire, au minimum. Il n'y a plus nécessité d’aucun acte de volition ou de pensée, les mouvements des membres sont devenus superflus, tout se passe sans que les hémisphères aient besoin d’entrer en jeu.

En premier lieu, les partisans du lit font ressortir cet immense avantage de substituer au chaos d’un quartier d’aliénés, la netteté d’une salle d'hôpital.

Ensuite, on favorise la surveillance du malade ; on pourrait répondre à ceci que le malade n'a pas à être disposé pour la plus grande commodité de l’infirmier, tandis que le contraire serait plus normal. Il ne faut pas poser la question ainsi, mais dire: un asile disposant d’un certain nombre de gardiens, nombre qui a dû être augmenté par le no-restraintsous quelrégime le malade bénéficiera-t-1l le plus largement de leur surveillance ?

Or, à ce point de vue, il n’y a aucun doute : l’alitement est plus avantageux.

Puis lalitement calme l’agitation.

Si l’alitement calme le symptôme agitation et dans quelles mesures il le fait, c'est ce que nous chercherons à préciser par des moyens d’investigation plus précis que le flair clinique constituant l'opinion personnelle, laquelle est une résultante de sensations plus ou moins précises où peut-être des éléments de conviction extrascientifiques ont un rôle plus considérable qu’on pourrait le croire.

Il y a un snobisme thérapeutique qui détermine le succès de maints médicaments nouveaux. Ceux-ci font des cures merveilleuses pendant quelque temps ; passé ce délai, si un observateur impartial s’avise de faire appel à leur vertu curative, il n’y a plus rien : toute action a disparu.

Actuellement, tout aliéniste qui se respecte a sa salle d’alités, on porte ses aliénés au lit, comme on porte ses chapeaux de telle ou telle forme.

Cet engouement est du reste une bonne chose au point de vue scientifique ; les cas se multiplient ; la méthode se juge sur un nombre d'observations suffisant, et s’il s’est trouvé que les premiers succès n’ont été dus qu’à d'heureuses coïncidences, les revers qui apparaissent bientôt multiples, ne tardent pas à calmer l'enthousiasme irréfléchi.

Du reste, quel que soit le résultat de nos investigations, relativement au symptôme agitation, nous nous garderons de conclure malgré l’apparence, que calmer l’agitation soit synonyme de rendre un service au malade, de hâter sa guérison, quelque apparence qu’il y ait en faveur de cette opinion.

Les avantages de l’alitement sont incontestables. Certains aliénés ont la manie de manger ou de s’enfoncer dans diverses cavités naturelles tout ce qui leur tombe sous la main. Tels autres bouchent les serrures ou frappent à l’improviste ceux qui passent à leur portée : autant d’occupations auxquelles ils ne peuvent plus se livrer quand ils sont au régime du lit. Il est vrai que certains se mettent à dépecer leur lit d’une façon continuelle ; mais il n’y a guère que les paralytiques pour s'intéresser longtemps à une occupation aussi monotone. En général, leur agitation devient de la gesticulation à vide, de la déclamation ou des imprécations.

Pendant les premiers temps de l’alitement, les malades font d’incessantes tentatives pour se lever ; mais recouchés immédiatement par leurs gardiens, ils finissent par en prendre leur parti, et la plupart du temps, se lèvent, gesti-

LE fre

culent et cabriolent sur leur lit, mais sans chercher à s’en échapper. Cela est surtout vrai pour les excitations maniaques.

Autre avantage : les malades, même les plus violents, du moment où ils sont maintenus au lit peuvent être placés dans un dortoir commun et échapper ainsi à la cellule qui augmente leur allure farouche, et qui les raffermit dans l'idée qu’ils se font de la crainte qu'ils inspirent.

Il n’y à qu’à donner aux plus violents un lit placé de telle sorte qu’on passe le moins souvent auprès d’eux, afin de ne pas leur fournir des occasions.

En face de ces avantages incontestables, quels inconvénients sont invoqués par les adversaires de l’alitement ? Tout d’abord, il convient d'éliminer l’alitement dit absolu parce que le malade ne quitte absolument jamais le decubitus horizontal ; les inconvénients de ce système sont reconnus par tout le monde, à savoir l’anémie aiguë, et la tendance syncopale qui se manifeste au plus haut point dès qu’on veut lever à nouveau le malade. Il survient alors, sinon une syncope, du moins un essoufflement et un épuisement rapides qui ont fait renoncer à la méthode.

L’alitement tel qu’on le pratique actuellement, l’alitement subi par les malades de nos observations est celui de la méthode dite écossaise, qui comporte régulièrement deux heures de lever par jour. Ainsi ces inconvénients trop flagrants sont éliminés,

En reste-t-il d’autres ?I] y a d’abord la difficulté de maintenir les sujets au lit ou tout au moins de ne les y maintenir que par une contrainte manuelle permanente. Cet inconvénient disparaît vite chez la plus grande partie des malades.

Seuls, les cas de quelques mélancoliques anxieux et de quelques maniaques dont l'agitation est entretenue par des

hallucinations, accordent une valeur indiscutable à cet argument. Il y a donc lieu de conclure que chez ces quelques malades — exceptionnels — l'alitement n’est pas une méthode de choix.

Cet argument vaut encore pour les malades qui présentent une agitation monotone, d'un rythme automatique, et qui passent leur temps à déchirer leur lit dès qu’un moyen de contrainte quelconque n'intervient pas pour les empêcher. Telle est l’agitation de certains paralytiques.

Un inconvénient facile à faire disparaître est celui qui résulte des chocs de la tête sur les barreaux du lit que pratiquent certains anxieux. Il suffit d'adopter des lits qui ne se prêtent pas à cet exercice.

Et cependant si l’on considère que les maladies mentales sont la plupart du temps de fort longue durée, quelle singulière hygiène que l'alitement continu, même tempéré par deux heures de lever !

Au point de vue-somatique, la tendance à la constipation n’est pas un inconvénient capable de contrebalancer des avantages sérieux.

La diminution de l’appétit est un fait connu de tous ceux qui pour une raison où pour une autre — en dehors d’une affection aiguë — ont dù garder le lit pendant quelque temps. Les recherches que nous donnons plus loin sur la variation du poids pendant l’alitement, permettent d’affirmer que cette diminution de l'appétit, qui se traduit par une diminution du poids, acquiert son maximum d’emblée. Elle ne se produit d’une façon absolument constante que pendant les quatre premiers jours ; et au-delà avec une rapidité plus ou moins grande, l’appétit de l'individu couché tend à devenir égal à celui du levé.

D’autres effets physiologiques que nous avons étudiés

Le fr 2

ici — l'influence sur la circulation — la pression sanguine et la température ne sauraient avoir la valeur d’objections à la méthode.

Enfin, on a dit que le malade alité se livrait plus volontiers à la masturbation, la seule distraction qu’il ait pour ainsi dire sous la main.En réalité, l'ennui qui résulte de la monotonie de l’existence, est un phénomène mental qui - n'apparaît qu'avec le début de la guérison. Je ne tiens pas compte des mélancoliques qui s’ennuient où qu'ils soient; le maniaque ne s’ennuie pas plus au lit que le typhique. Il a autre chose à faire.

De même que dans la médecine générale, il convient de lever le malade convalescent.

Au point de vue mental le lit empêche la variabilité des images et des sensations du monde extérieur qui constituent la vie. L’aliéné trouvant toujours moyen de rapporter tout ce qu’il perçoit au cycle de ses idées favorites, se trouvera donc réduit à ressasser les mêmes matières, on ne favorisera du moins pas l’augmentation de son délire, que celui-ci du reste, soit systématisé ou non. Si donc on se place au point de vue purement psychologique, il semble qu'il yaitde grands avantages à retirer de cette méthode, sous la condition de n’en pas faire abus.

Paul Meunier 9

Page 1