‹ Métamorphoses moeurs et instincts des insectes (insectes, myriapodes, arachnides, crustacés)Chapitre 42 sur 102 · I.KS LKlMDiil'TKllKS · texte numérisé non relu

I.KS LKlMDiil'TKllKS

geure; inais. d ii|iivs dtvs pai'tifulîiritt'S ou di's dclails de l'aiblc importance, elles oui été répai-ties en plusieurs genres. Iaîs espèces étrangères à l'Europe ont une taille moyenne. Ce sont les Eudanies, surtout abondants dans l'yVniéricpie du Sud. Qucltpies-uns d'entre eux se trouvent dans les régions méridionales de r.\niéri(iue du Nord. Leurs premiers états ont été représentés dans le grand ouvrage de Smith et Abbot, et M. Agassiz a étudié les métamorphoses de l'Eudame tityre (Eudamus tityrus), dont la

MliTAMORPBOSES DE L nESPEUIF. MIROUt

{Pamiilnla aracyntlnis}.

chenille vit sur le Robinier faux-Acacia. Les Hespéries de notre pays sont toutes fort petites. On a donné le nom de Pamphiles à celles cpi se plaisent dans les bois couverts. Leur corps est plus mince que celui des autres Hespéries, et leurs antennes, ayant une massue ovalaire, ne se terminent point par un crochet.

208 l'I-^S MHTAMOKPHUSES DES I.NSECTKS.

Tous les iimatours connaissent et recherclu'iit rilcs[M'i'ic iniroir (Pamphila aracynlhus). Le papillon est en dessus d'un J)run noiràii'e, le mâle presque sans taches, la femelle un peu tachetée de jaunâtre. Dans les deux sexes, les ailes postérieures sont ornées en dessous de taches blanchâtres cerclées de brun, (pic l'on prendrait volontiers pour autant de miroirs. C'est ce cpii a valu à l'Insecte son nom vulgaire, partout en usage. Le Miroir vole parfois très-communément dans les grandes forets, pendant les mois de juin et de juillet. Sa chenille se trouve au pi'intemps sur les Graminées. D'une couleur verte, bien pareille à celle de l'herbe qui la nourrit, se tenant au pied de la plante, elle est difficile à découvrir. Elle se transforme comme nous l'avons dit des Hespériides en général.

Une autre espèce de même genre, plus répandue que la précédente, est appelée Y Echiquier par les vieux entomologistes du dernier siècle [Pamphila panisciis). Elle a des ailes fauves, avec un treillis noir, figurant assez bien un damier ou un échiquier.

Les Hespéries proprement dites ont un corps robuste et des antennes terminées par un petit crochet. Toutes les espèces ont des ailes d'une teinte fauve uniforme, présentant parfois ([uelques lignes noires. On les voit voler pendant tout l'été dans les broussailles et à la lisière des bois, comme l'ifespérie hande-noirc de Geoffroy (Hesperia linea). comme l'ilespérie sylvnin (Hespcria sylvanus).

Les espèces qui ont des ailes festonnées de couleur grise et mar(iuetées de brun ou de noir composent un gem'e particulier {Syrichhis). La plus répandue dans les endroits où croissent des Mauves, des Altha^as, est la Grisefte {S. malvarum). On la voit souvent dans les jardins. Sa chenille, poiu" se mettre à l'abri, roule une partie d'une feuille de la plante dont elle se nourrit.

Le Point-de-Hongrie d'Engramelle [Hesperia tages — Cj^'^Erijnnis), une de nos plus petites Hespéries, dont les antennes sont peu renflées, se montre partout au printemps et à la fin de l'été.

LES LÉPIDIU'TKHES.

LES LliPIDOPTÈltES AUX AILES RETENUES PAU UN FREIN

[l'Iiaiiiiopli'res).

Los Lépidoptères dont les îiiles sont ordinairement pourvues duu frein forment une division iutiniment plus considérable que lu précédente. C'est un ensemble de types plus nombreux, en {Jiénéral mieux caractérisés, parfois l'eprésentés par des multitudes d'espèces à peine distinctes les unes des autres par (juelques détails de coloration ou quelques autres particularités de fort peu d'importance. Dans cette vaste division, ou observe aussi des habitudes plus diversifiées, des uiœurs souvent plus curieuses que chez les Diurnes [Àchalinoplères).

Tous ces Lépidoptères étaient appelés autrefois les Crépusculaires et les Nocturnes. Encore employés dans le langage vulgaire, ces noms méritent d'être conservés comme des expressions agréables à toutes les oreilles, à raison de leur simplicité et de 1 idée générale qu'ils laissent dans l'esprit. Ces noms, cependant, ont du être abandonnés des naturalistes : aucun caractère précis ne séparait les Crépusculaires des Nocturnes, aucune distinction n'était possible entre les espèces qui volent au crépuscule et les espèces cpii volent dans la nuit. Tout dort quand la nuit est complète.

Mais en confondant dans une même grande division les Crépusculaires et les Nocturnes, le nom de Nocturnes ne pouvait-il être conservé pour désigner l'ensemble? Les entomologistes de 1 époque actuelle ne l'ont pas pensé. Parmi les Nocturnes, il est beaucoup d'espèces qui volent au grand jour, qui ne volent même que dans le temps où le soleil est dans son éclat. Le nom était capable d'induire en erreur; c'était assez pour le condamner.

Les Lé])icloptères crépusculaires et uocturues ue possèdent en commun aucun caractère aussi général que la présence du frein servant à maintenir les ailes postérieures fixées aux ailes anté-

ANTENNËS DE QUELQUES LÉPIDOPTÈRES CHALINOPTÈRES, ). S|ihinx du Trociie. — 2. Bombyx cccropia. — 3. Fidonie à pliun

rieures; néanmoins le caractère disparaît dans quelques genres. Les antennes, conservant chez tous les Diurnes une configuration peu différente, varient ici, au contraire, dans les plus larges limites. Ces appendices affectent très-ordinairement la forme de

LKS LKPIDOPTKIIES. 211

fils OU (le soies, mais souvent aussi ils sout garnis de crénelui'es, <lc barbes, tle longs rameaux, et dans plusieurs groupes ils sont renflés vers le bout, offrant les formes de massues les plus diverses.

Dans la division des l^épidoptères aux ailes pourvues d'un frein, Crépuscidaires et Nocturnes, dominent les teintes grises et brunâtres, teintes de nuirailles et de troncs d'arbres, teintes Iristes de la nuit. IMais il est de ces Nocturnes dont les ailes ont de délicates nuauccs claires d'une certaine vivacité, seulement elles sont dépourvues du brillant, du chatoyant des ailes des Diurnes. Les Nocturnes qni recherchent le grand jour, qui se plaisent au soleil, (pii vIa eut, en un mot, de la vie des Diurnes, ont aussi pai'fois les coideurs éclatantes de ces derniers, mais le ton est plus mat : c'est le mat des plus belles couleurs (jue présentent parfois les animaux de la nuit, ou des animaux qui, pendant le jour, préfèrent les endroits les plus sombres des forets, Cinnme certains oiseaux des mieux parés. Un œil profondément exercé saisit la différence entre les écailles de l'aile d'un l'apillon de jour et celle du Papillon de nuit le plus richement coloré ; la différence est impossible à définir, elle échappe prescjne à toute description.

Chez les Crépusculaires et les Noctnrnes, les ailes ne se redressent jamais. Pendant le repos, elles se rabattent sur le corps.

Des Lépidoptères, singuliers par leur aspect sous la forme de papillons, remarquables par leurs habitudes sous la forme de chenilles, constituent le genre des Sésies {Sesia), genre qui, à lui seul, est presque une petite famille entière (famille des Sésiides).

Les personnes dont l'oeil est peu habitué aux distinctions entre des objets ayant entre eux une vague analogie, prennent aisément les Sésies pour des espèces d'Hyménoptères assez voisines des Guêpes. Un corps élancé, et surtout une coloration particu-

lière, fond noir avec des bandes jaunes, contribuent beaucoup à leur donner l'apparence de ces derniers Insectes. Leui's ailes semblent n'être plus des ailes de Papillons ; étroites, en grande partie nues et transparentes, elles n'ont d'écaillés que sur les nervures, sur les bords, sur quelques espaces très-limités. Conservant le caractère essentiel des ailes de Lépidoptères, elles offrent presque la physionomie d'ailes d'Hyménoptères.

11 est assez étrange de voir ici des Insectes d'un ordre, revêtant la livrée des Insectes d'un autre ordre, avec lesquels ils semblent n'avoir aucune relation. On s'explique des analogies de cette nature entre certaines espèces vivant aux dépens d'autrui et les espèces destinées à être les victimes de ces dernières. C'est l'uniforme emprunté pour tromper sur sa qualité. Mais entre les Sésies et les Guêpes, les Crabrons, etc., il n'y a rien de pareil.

Les Sésies, aux antennes en fuseau, crénelées surtout chez les mâles, aux jambes de derrière fortement éperounées, volent en plein jour, d'un vol horizontal et rapide. Souvent elles se posent sur des arbres ou des arbustes; elles viennent y déposer leurs œufs, œufs très-petits et de forme arrondie. Leurs chenilles, au corps allongé, presque cylindrique, vivent dans l'intéiieur des troncs d'arbres, des branches, des racines, même de certains finiits. Pâles, décolorées, comme des êtres qui ne s'exposent jamais à la lumière, on les reconnaît aisément pour des larves lignivores. La plupart des Sésies sont de petite taille, mais la plus commune dans notre pays est aussi la plus grosse.

C'est la Sésie apiforme (Sesia apiformis) que l'on voit souvent au mois de juin et au commencement de juillet, volant près des Peupliers qui bordent les rivières et les canaux, ou courant avec agilité sur les troncs. Peut-être vient-elle d'écloreou cherche-t-elle à opérer sa ponte. Ses œufs sont déposés sur l'écorce, à peu de distance du pied; les petites chenilles éclosent, et, rongeant le bois, elles pénètrent à l'intérieur, chacune creusant sa galerie. La vie

MÉTAMORPHOSES DE LA SÉSIE APIFORME

de ces chenilles parait être assez longue, deux années; elles deviennent assez fortes et finissent par établir dans un tronc des loges très-spacieuses, aii grand doniniaf^e de larbre. Cependant ces lai'ves semblent s'attaquer exelusivenu'nt à des l'eupliers qui ont déjà souffert; l'abondîuice de la si-vc d'un arbre sain leur serait sans doute nuisible.

11 est curieux d'observer la chenille de la Sésie apiforme dans ses caractères, de remarquer condiien tout en elle est achnirablement adapté à son genre de vie, de constater coni])i('ii il lui serait impossible d'être soumise à d'autres conditions d'existence. Ses pattes écailleuses sont plus petites que chez la plupart des autres chenilles; un peu grandes, elles eussent été fort gênantes pour circuler dans une étroite galerie. Ses pattes membraneuses sont également très-courtes et ne sont nullement conformées pour saisir, mais bien pour prendre la pkis forte adhérence [>ossible sur une large surface ; leurs épines très-acérées forment une couronne complète. La tête de cette Chenille est revêtue d'un tégument rougeâtre fort dur, car elle doit faire un effort considérable lorsque ses mandibules puissantes entaillent le bois. Le labre, n'ayant rien à maintenir, ne présente aucune échancrure. Le corps tout entier de l'Insecte a ime peau molle avec de petits tubercules et des poils rares propres à rendre l'animal très-sensible à tous les contacts.

La chenille de la Sésie apiforme sécrète un peu de soie, mais pas en quantité suffisante pour constituer à la chrysalide un abri capable de la bien protéger. Pour que sa coque ait toute la résistance désirable, elle agglutine de la poudre de bois. La coque, rugueuse à l'extérieur, est parfaitement lisse à l'intérieur.

La chrysalide a la forme générale des chrysalides des Noctui-nes, mais elle est tout autrement armée que la plupart d'entre elles, et cette armature n'est pas un vain ornement; elle lui permet d'exécuter un mouvement de progression. Le Papillon, à sa naissance, ne saurait traverser à nu une galerie, sans lacérer son

corps et ses ailes aux rudes parois. A peine a-t-il dégagé ses pattes, qu'il entraîne avec lui sa dépouille de chrysalide, comme l'escargot emporte sa coquille. Cette enveloppe, garnie d'une rangée d'épines sur chaque anneau de l'abdomen, et de fortes pointes à l'extrémité, ne glisse pas aisément sur le bois ; l'Insecte arrive ainsi protégé jusqu'à l'issue de la galerie. Parvenu au dehors, il se dégage complètement, le voilà libre : la dépouille de la chrysalide, fendue par le dos, reste d'ordinaire accrochée à l'endroit même où elle est devenue inutile. Notre dessin raconte bien mieux, au reste, l'histoire de la Sésie apiforrao qu'un long discours.

Les Zygénides, les Lépidoptères qui ressemblent le plus aux Sésies, n'ont pas cependant une parenté fort étroite avec ces dernières. 11 y a un certain rapport dans la forme du corps, mais les Zygénides ont des antennes épaissies vers l'extrémité, des jambes postérieures sans ergots, portant tout au plus de trèspetites pointes à l'extrémité. Le genre principal de cette famille, qui a beaucoup de représentants étrangers à l'Europe, est le genre Zygène [Zxjgœna). Quels chai"mants Lépidoptères que les Zygènes. Une taille assez petite ; un abdomen cylindinque ; des ailes étroites, d'un vert ou d'un bleu très-foncé, métallique comme le corps lui-même , ayant de plus des taches ou des bandes d'un rouge carmin; des antennes grandes, contournées en dehors et renflées en mie longue massue, signalent ces Insectes à l'attention. Ils volent en plein jour, en plein soleil, butinant sur les fleurs des plantes basses les plus communes. Le mois de juillet les voit éclore en grand nombre dans toutes les parties centrales et méridionales de l'Europe. On s'étonne de la dimension de leurs antennes sur leur petite tête. C'est ce qui avait le plus frappé les anciens naturalistes, qui appelèj-ent nos Zygènes les Sphinx-Béliers.

Toutes les Zygènes connues ont entre elles les plus grands rapports par l'aspect général, par les proportions et même par

MÉTAMOr.PllOSES DE LA ZÏGÈNE DE LA FlLlI'ENDULb

[/.:l.,,n,„ Fili,.,;„l„l,r,.

LES LEPii)OPTi;m<:s. 215

les couleurs, les reflets el l'apparence soyeuse du corps et des ailes, conime par les habitudes. A leur état de larves, elles se ressemblent davantage encore par leurs caractères extérieurs comme par leur genre de vie.

L'espèce la plus répandue dans une grande partie de l'Euro|»e est la Zygène de la Filipendule {Zi/gœna FUipendulœ). Le Papillon, d'une couleur bleu d'acier, orné de taches du plus beau carmin sur les ailes de la première paire, ayant les ailes postérieures rouges, avec une simple bordui'e prescpie noire, se montre souvent en abondance vers le milieu de l'été. Rien de plus charmant que de voir de ces jolis Papillons réunis en assez grand nombre, accrochés aux fleurs des Pissenlits, dos Chardons, des Scabieuses et autres Heurs des champs.

La Chenille de la Zygène de la Filipendule, un peu boursouflée, gaiMiie de petits faisceaux de poils fins, d'un jaune pâle avec des rangées de taches noires, a une tète fort petite et des mandibules faibles comme la plupart des espèces qui se nourrissent de feuilles tendrjBB. Elle vit non-seulement sur la Filipendule, mais sur beaucoup de Légumineuses. Près de se métamorphoser, elle construit sur les tiges une coque allongée, couleur jaune-paille, d'un tissu mince et ferme comme du parchemin, la soie étant enduite d'une grande quantité de vernis. Les jeunes chenilles éclosent à la fin de l'été, et demeurent engourdies pendant l'automne et l'hiver ; elles se réveillent au printemps, et grimpent après les plantes dont elles doivent se nourrir.

Les Procris, Lépidoptères très-apparentés aux Zygènes, ont des antennes grêles, doublement pectinées chez les mâles, un peu denticulées chez les femelles, et des ailes d'une teinte uniforme. Pour se transformer en chrysalides, les chenilles des Procris, peu différentes de celles des Zygènes, filent entre des feuilles une coque à parois peu résistantes. Le type du '■:'f^ genre est la Turquoise {Procris Slalices), bien reconnaissable à

ses ailes de la première paire, entièrement d'un beau vert soyeux. Dans quelques parties de l'Europe méridionale, en Italie, aux îles Baléares, etc., les vignobles sont fréquemment dévastés par le Procris de la Vigne {Procris ampelophaga). Un naturaliste de Florence, Carlo Passerini, a publié, il y a près de quarante ans, de curieux détails sur cet Insecte.

Nulle famille de l'ordre des Lépidoptères n'est mieux caractérisée que celle des Sphingides. Un corps très-volumineux; des antennes épaisses, prismatiques, crénelées en dessous, particulièrement dans les mâles et terminées dans les deux sexes par une petite pointe ; des ailes longues, étroites, très-fortes, donnent aux Sphingides un aspect tout particulier qu'on ne retrouve dans aucun autre groupe du même ordre. Ces Lépidoptères, pour la plupart de grande taille, étonnent par la vivacité de leurs allures. Dans les chaudes soirées de l'été, on peut les apercevoir fendant l'air avec une incroyable rapidité. Leurs ailes robustes, solidement maintenues, leur permettent de planer, de se maintenir sur place par une sorte de frémissement. C'est ainsi que les Sphinx, qui presque tous ont une trompe fort longue, puisent le miel dans le nectaire des fleurs sans jamais se poser. Ils rappellent les mouvements des oiseaux-mouches tant de fois décrits par les voyageurs en Amérique, et c'est aux oiseaux-mouches que plusieurs auteurs ont comparé quelques-uns de nos Sphingides. Ces beaux Lépidoptères aux ailes mates, souvent teintées de fraîches et suaves nuances, sont répandus dans une grande partie du monde ; ils disparaissent seulement dans les contrées très- froides. Les Sphingides ont été fort recherchés, et il en existe dans les diverses collections plusieui's centaines d'espèces. Le docteur Boisduval en énumère 341 dans une étude spéciale qui n'a pas encore été mise au jour. En Europe, nous n'en comptons pas moins de trente et quelques espèces.

Les Sphinx, si remarquables à l'état de papillons, sont peutêtre plus curieux encoi-e à l'état de lai'ves ou de çhepilles, Ce sont

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de grosses chenilles qui, au repos, prennent fréquemment une attitude des plus singulières. Solidement fixées sur la tige d'une plante au moyen de leurs pattes membraneuses, elles redressent toute la partie antérieure de leur corps, inclinant un peu leur tête enfoncée dans le premier anneau, et conservant, des heures entières, une immobilité absolue. Dès longtemps les observateurs ont été frappés de cette attitude. En imagination, ils ont pu se trouver transportés à Thèbes, ety voir le Sphinx jetant au passant sa terrible énigme. Le nom du monstre fabuleux est devenu le nom des Insectes qui rappelaient une pose étrange. Mais l'homme est en réalité si peu inventif, qu'il est bien à croire aussi que les anciens avaient puisé l'idée dans la nature, ayant remai'qué sans doute l'attitude des chenilles de Sphingides, pour la domier au monstre au([uel ils aitrihiiaienl la tète d'une femme et le corps d'un lion.

Les chenilles des Sphingides ont la peau lisse, presque toujours luisante, le plus souvent ornée de couleurs vives et de charmants dessins. En général, elles sont un peu amincies en avant, et elles portent au-dessus du dernier anneau de leur corps un appendice courbé à la manière d'une corne, mais qui figure parfaitement une sorte de queue. INous n'avons aucune idée de l'usage d'un semblable appendice qui existe chez des chenilles faciles à observer, fuyant peu la lumière, comme l'indiquent leurs vives et fraîches nuances. Sur le point de se transformer en chrysalides, les chenilles des Sphingides s'enfoncent plus. ou moins dans la terre, s'y forment une loge, qu'elles tapissent soigneusement avec la petite quantité de soie dont elles disposent. C'est mem^eille ici, comme pour toutes les espèces de Lépidoptères qui se métamorphosent en terre, où très-ordinairement elles doivent passer la mauvaise saison entière, de voir de quelle façon l'Insecte, qui produit très-peu de matière soyeuse, réussit à se former un abri. Une chrysalide est dans la terre, enfermée dans une loge dont les parois sont cimentées simplement par un peu de soie ou

même par une matière qui, n'étant pas véritablement étirée en fils, ressemble à de la bave. Pour vivre, pour se développer, cette chi'ysalide a besoin de n'être point pressée par la terre, de n'être point continuellement mouillée. Ou se demande par quel miracle les parois de sa loge ne vont pas s'affaisser lorsque surviennent les interminables pluies de l'automne, de l'hiver et du commencement du printemps. L'observation et l'expérience apprennent que c'est un miracle bien simple. La matière soyeuse qui retient les molécules terreuses est inattaquable par l'eau. Si mince que soit la couche, elle résiste admirablement à toute pénétration du liquide.

Certaines chenilles de Sphingides se transforment au ras du sol; produisant un peu plus de soie que les autres et agglutinant des corps étrangers, fragments de feuilles, débris d'herbes, elles s'emprisonnent ainsi dans une sorte de coque. Les chrysalides n'offrent aucune particularité notable. De la forme générale des chrysalides de Nocturnes, elles se terminent par une petite pointe, et leur couleur uniforme est d'un brun ou sombre ou un peu rougeâtre.

Pour les Sphingides, si nombreux en espèces, on a admis quelques distinctions génériques. Le nom de Sphinx a été réservé spécialement pour des espèces dont la trompe est plus longue que le corps entier de l'Insecte, et l'abdomen de forme cylindro-conique. Deux espèces du genre sont assez communes dans notre pays : le Sphinx du Troëne (Sphinx Liguslri) et le Sphinx du Liseron, ou Sphinx à cornes de bœuf (Sphinx Convolvuli) .

Sur les Troènes aux petites fleurs blanches qui forment les haies des parcs, sui' les Lilas de nos jardins, on aperçoit assez communément une magnifique chenille longue de 8 à 10 centimètres, d'un vert tendre, avec des bandes latérales obliques d'une teinte violet clair.

A la fin de juillet ou vers le commencement du mois d'août, la

belle chenille descend au pied de rarbrisseau dont elle a rongé le i'euillage, et tout aussitôt s'enConce dans la terre, y établit sa loge, se transforme en chrysalide, et demeure eu cet état jusqu'au mois de juin de l'année suivante. C est à eeili! époque que se montre le Papillon.

Le Sphinx à cornes de bœuf, comme l'appelle l'entomologiste Geoffroy (S. Convolvuli), vit sur les Liserons. Moins commun en France ([ue le précédent, il est d'une taille un peu supérievur, et sa trompe est d'une extrême longueur.

Sous le nom de Deiléphiles {Deilephila), on a distingué des Sphinx dont la trompe n'excède i)as la moitié de la longueur du corps et dont l'abdomen a une forme très-conique : ce sont les plus nombreux et les plus beaux entre tous les Sphingides de l'Europe. Les chenilles, pour la plupart, ne le cèdent guère aux Papillons par la variété de leurs couleurs, par la fraîcheur de leux's nuances. L'une des espèces les plus répandues dans notre pays est le Sphinx du Tithymale ou de l'Euphorbe (Deilephila Euphorhiœ), qui se montre deux fois chaque année, en juin et en septembre. Sur les Euphorbes, ces plantes élégantes au suc laiteux, que l'on appelle de leur nom vulgaire Réveil-matin, plantes des terrains rocailleux, vivent les chenilles de l'un de nos plus jolis Sphinx. Sur une seule tige de l'Euphorbe il n'est pas rare de voir plusieurs chenilles, surtout quand elles sont encore jeunes. Grosses, elles ont besoin de s'éparpiller davantage, car alors elles consomment beaucoup de nourriture. Ces chenilles sont singulièrement parées. Sur leur corps, ordinairement d'un noir profond, courent dans toute la longueur trois lignes rouges comme le carmin, l'une sur le dos, les autres au-dessus des pattes; des points jaunes très-serrés sont disposés sur les anneaux comme des rangées de perles; puis des taches rondes, tantôt jaunes, tantôt rouges, tantôt blanches et rouges, se répètent sur deux fdes le long des flancs.

Par exception, quelques-unes de ces chenilles, avec les mêmes

lignes, les mêmes taches, les mêmes points, ont un fond vert

brillant.

C'est à la fin de juillet qu'elles ont i)ris tout leur accroissement. S'enfonçant en terre, elles se transforment on chrysalides après s'être constitué une loge. Mais c'est pour un temps bien court. Quelques semaines plus tard, éclôt le Sphinx du Tithymale ; nous le verrons voler au crépuscule du matin et du soir, butinant parfois sur les fleurs de l'Euphorbe. C'est un charmant Insecte aux ailes antérieures d'un gris rose avec trois taches et une bande ondulée d'un vert foncé, aux ailes postérieures d'un rouge rose avec deux bandes noires.

Les chenilles du Sphinx du Tithymale reparaissent une seconde fois sur les Euphorbes ; celles-ci descendent en terre vers la fin de septembre ; les chrysalides passent l'hiver.

Presque toujours le voyageur qui, au printemps, parcourt la Calabre, la Sicile, le nord de l'Afrique, s'arrête ravi à l'approche d'un torrent. En certains lieux, le spectacle est magnifique sous un ciel splendide, les montagnes apparaissent éblouissantes; dans un lit rocailleux, raviné, l'eau se précipite avec fracas, et de chaque côté de la rive s'élèvent en masses touffues les Lauriers-i'oses tout chargés de fleurs. Le naturaliste promène-t-il ses yeux sur les tiges flexibles du charmant arbrisseau ([ui remplace dans l'Europe méridionale les Saules et les Osiers de l'Europe centrale, il aperçoit, solidement cramponnées aux tiges qui se courbent sous r effort du vent et se redressent avec force, de grandes chenilles vertes, ornées de chaque côté d'une belle tache bleue. Ce sont les clienilles du Sphinx du Lauriei'-rose (Sphinx Nerii). 11 suffit de connaître la nature du végétal sur lequel vivent ces superbes Insectes pour être persuadé qu'on doit leur trouver certaines particularités de conformation. La chenille, destinée à vivre sur des tiges dures souvent secouées avec violence par les vents des côtes de la Méditerranée, a nécessairement des pattes membraneuses pourvues de griffes puissantes. 11 est peu de chenilles, en

LES LKPIDOPTftRKS. 221

oHol, dont les [Kittos possèdent une plus belle armature. Lu dureté et l'épaisseur du feuillage que ronge la chenille du Sphinx du Laurier-rose nous disent que cette chenille a une tète forte, une lèvre supérieure très-dure et très-largement échancrée pour être en état de maintenir la feuille épaisse, des mandibules extrêmement foi'tes et dentictdées de façon à pouvoir couper cette feuille sans difficulté.

Au milieu de l'été, la chenille du S|>lunx du Laurier-rose a pris toute sa croissance ; elle se construit sur la terre ujie coque composée d'un peu de soie et de débris de végétaux en la protégeant avec des feuilles mortes ; le papillon éclot eu septembre et môme en octobre. Le pa[)illon est un des plus beaux Lé[)ido])tères. Une envergure de 10 à 1 2 centimètres ; des ailes antérieures admirablement nuancées de rose et de vert tendre, avec une tache blanche et un point noir près de leur origine ; des ailes postérieures d'un beau noir dans leur première moitié, d'un vert clair nuancé dans leur seconde moitié, donnent à ce Lépidoptère un aspect ravissant.

Parfois il ari'ive que le Sphinx du Laurier-rose se montre dans le centre et même dans le nord de la France. En 1839, ou en trouva un assez grand nombre de chenilles sur les arbustes en caisse qui décorent les jardins de Paris. Ce fut une joie immense parmi les amateurs qui avaient été assez heureux pour les découvrir. Des Papillons égarés sous notre climat avaient sans doute effectué leur ponte sur les pauvres Lauriers-roses végétant loin de leur beau ciel de la Méditerranée. Cette introduction fortuite, dont on a déjà eu plusieurs exemples, ne s'est pas perpétuée.

Dans les contrées où vit le Sphinx du Laurier-rose, se trouve une espèce voisine plus petite, mais également fort belle : c'est de son nom vulgaire, le Phénix, et de son nom scientifique, le Sphinx celerio. Sa chenille se nourrit des feuilles de la Vigne; elle se transforme au ras du sol, en réunissant pour s'abriter plusieurs feuilles au moyen de ({uelques fils de soie.

D'autres Sphingides de notre pays, appartenant au genre Deiléphile, sont fort remarquables et fort connus, comme le Sphinx de la Vigne, ou le Grand-Pourceau {Deilephila elpenor), et le Petit-Sphinx delà Vigne, ou le Petit-Pourceau (Deilephila porcellus).Le Sphinx de la Vigne a un corps rosé rayé de vert tendre ; des ailes de cette dernière nuance, avec des bandes du rose le plus frais elle pluâ velouté; des ailes postérieures de la même teinte, rose, avec leur base noire et leur frange blanche. Cette ravissante espèce se montre deux fois chaque année. Sa chenille épaisse, avec ses trois premiers anneaux amincis et rétractiles, ordinairement brune, quelquefois verte, striée de noir, oiniée de deux taches orbiculaires noii'es, encadrant chacune un cercle d'un blanc violacé, a une apparence boursouflée qui lui a fait donner le nom de Grand-Pourceau. Elle a été trouvée sur la Vigne, mais il est plus ordinaire de la rencontrer dans les endroits humides, sur des Epilobes. Ayant la faculté de produire un peu de soie, elle ne s'enfonce jamais dans la terre, mais elle se construit, à la surface du sol, une coque légère en réunissant de la mousse ou des feuilles sèches.

Le Sphinx Petit-Pourceau semble être une réduction du Sphinx de la Vigne, mais ses couleurs sont moins vives et ses ailes ont leurs bords sinueux. Sa chenille, véritable pourceau, à en juger par l'aspect, a la forme et à peu près la coloration de l'espèce précédente ; privée d'appendice caudal, elle porte à la place une sorte de verrue. Elle vit ordinairement sur cette })lantc basse à fleurs jaunes cjue l'on nomme le Caille-lait (Ga/ù/w verum) .

On distingue sous le nom de Macroglosses quelques-uns des plus petits Sphingides, ayant une trompe extrêmement longue, des antennes en massue, l'abdomen large terminé par une brosse de poils. Ces Lépidoptères se montrent habituellement en plein jour en produisant un fort bourdonnement. Us ont un vol d'une rapidité étonnante ; ils pompent le miel des fleurs en planant.

LES LKPIDOI'TKUF.S. 253

Le plus roiniiuiii des Macroglossos , le Sphinx du C;iillc-lail [Macroglossa Slellalarum), est l>run, avec des raies noires sur les ailes antérieures et les ailes postérieures d'un jaune fauve. C'est le Sj^hinx qui a été le plus souvent comparé pour son vol aux oiseaux -mouches. D'autres Macroi'losses ont les ailes transparentes connue les Sésies {Macroglossa bombjjli/brniis et M. fitciformis).

Tout le monde a vu ou au nioins entendu parler du Sphinx (Téle-de-mort) , un très-gros Lépidoptère dont la trompe est courte et épaisse, les antennes sans renflement et terminées par un petit crochet. C'est pour les naturalistes modernes le tyiMi du genre Acherontia [Âcherontia alropos). Son corps est noirâtre avec une grande tache pâle sur le prothoi'ax, où se dessinent deux gros points noirs et deux petites lignes figurant il peu près, si l'on y met un peu de honne volonté, un crâne humain. Ses ailes antérieures, d'un hrun noir, sont nuancées de gris et de roux; ses ailes postérieures, duii jaune fauve, sont traversées par deux bandes noires.

Le Sphinx Tète-de-mort a la facilité d'émettre un son aigu que ion a comparé à un cri. Ce fait presque unique chez les Lépidoptères a prodigieusement intrigué les observateurs longtenqis inhabiles à découvrir l'organe mis en jeu pour la production du bruit. <Jn s'est livré à toutes les suppositions imaginables, et ainsi le sujet a fourni matière à une foule d'écrits. Aujourd'hui, on croit être assuré que cette stridulation est déterminée au moyen d'une petite capsule membraneuse située de chaque côté du corps à la base de l'abdomen, et recouvei'te par un faisceau de poils susceptibles d'entrer en vibration.

Dans quelques parties de la Fi'ance, on a vu parfois le Sphinx Tète-de-mort se montrer en assez grande abondance. Le volume considérable de l'Insecte, ses couleurs sombres, le dessin de son thorax, où l'on voulait reconnaître l'image d'une tête de mort, son cri aigu, son apparition nocturne, ont pu frapper l'imagination

22k LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

de personnes ignorantes. L'inolfensif Lépidoptère a été, en cei*tains lieux, considéré comme ini présage du plus mauvais augure. On assure qu'en Bretagne, il n'en a pas fallu davantage en plusieurs circonstances pour semer la terreur pai^mi des populations superstitieuses. Le Sphinx Tète-de-mort n'a qu'un défaut; il aime trop le miel, et son avidité se porte souvent à s'introduire dans les ruches où il cause les plus graves désordres.

La chenille de ce Lépidoptère, la plus grande de toutes les chenilles que l'on rencontre en Europe, est aussi l'une des plus belles, étant d'une teinte verte très-fraîche, avec tous les anneaux, à partir du quatrième, oi-nés d'une sorte de chevron d'un bleu vif ou d'un violet plus ou moins foncé. Elle vit sur des plantes de la famille des Solanées; on la trouve quelquefois dans les champs de Pommes de terre , ou dans les haies, sur la Douceamère, sur le Lyciet, etc. Elle s'enfonce dans la terre pour se transformer.

Le Sphinx Tête-de-mort est plus commun en Asie et eu Afrique qu'en Europe. M. Boisduval pense que les individus que l'on prend dans notre pays nous viennent des côtes d'Afrique, car, sous notre climat, dit -il, toutes les chrysalides de cette espèce périssent en hiver. Nous avons peine à croire, cependant, que le fait soit général; le Sphinx Tête-de-mort étant surtout fréquent dans nos départements de l'Est et de l'Ouest les plus éloignés des côtes méditerranéennes.

Les plus grands Sphingides connus (genre Brachyglossa) habitent l'Australie. Leurs chenilles vivent sur ces jolis arbrisseaux du genre Banksia, au feuillage plein d'élégance, dont on trouve des échantillons dans nos serres.

Quelques Sphingides de l'Europe et de l'Amérique septentrionale ont une trompe rudimentaire, des antennes flexueuses crénelées en dessous dans les mâles, des ailes dentelées. Ce sont les Smérinthes, que leurs caractères rapprochent manifestement des Bombyx. Leurs chenilles sont remarquables par leur tête

Liis i,i;iMUui'jKui-:s. -j-if)

«le l'oriiiL' c(tiii([iie ot p;ii' leur peau cliagriiu'e. i.e S|iliiii.\ Uenii- Paou (Smerinthus occllata), le Sphinx du Tilleul (S. Tiiiœ), le Spliiux «lu i'eupliei' (S. Populi), uc sont pas rares dans notre pays. On trouve leurs elienilles parti(uli«~'reineut sur les l*eupliers, mais fré«iuemment encore sur les Saules, les Bouleaux ou d'autres arbres. Dans le midi de la France, on rencontre le plus grand de nos Sniérintlies, le Sphinx du C-hène {S. Quercûs).

De toutes les familles de Lépidoptères, il n'en est pas de plus iuttircssantes «jue celle des BoMincmEs. Dans cette l'amille, le nombre consid(!'rable des représentants, les grandes dimensions d'une foule d'espèces, la beauté de beaucoup d'entre elles, les formes étranges de quelques-unes, les curieux instincts de la plupart de ces Insectes, et par-dessus tout les services exceptionnels que le produit de diverses espèces, de l'une en particulier, rend chez tous les peuples civilisés, sont autant de motifs d'attrait ou d'intérêt.

A l'état de papillons, les liombycides ont généralement un corps épais, massif, sans être i-obuste comme celui des Sphingides; des ailes d'ordinaire fort amples; des antennes pectinées, souvent semblables à des panaches dans les mâles ; une trom[)e rudimentaire ne pouvant servir à aucun usage ; des palpes fort courts.

Chez le plus grand nombre des Bombyx, on constate toujom-s avec surprise une étrange faculté dont on a peu d'exemples. Les mâles sont attirés par des femelles de leur espèce à dénormes distances. Une femelle est-elle emportée dans une maison, à l'intérieur d'une ville, loin de toute végétation et placée sur une fenêtre, même à un étage élevé, il est ordinaire que dans la soirée, des màlos arrivent en grand nombre autour de cette femelle, souvent après s'être heurtés aux murailles, aux fenêtres, à tous les obstacles, car la vue ne les dirige en aucune façon. ^L Jules Verreaux, dont les voyages ont été extrêmement profitables aux sciences naturelles, nous a rapporté qu'étant en

Australie, il lui arriva un jour de saisir une femelle d'une petite espèce de Bombyx, et de rempinsonner dans une boîte. La boite mise dans la poche, il continua son excursion ; des niàles de la même espèce ne cessèrent de voltiger autour de lui, et quand il rentra dans sa demeure, deux cents Papillons l'y suivirent. On a cherché à expliquer cette faculté des Bombycides par la subtilité de l'odorat, mais il nous est difficile de comprendre qu'une odeur insaisissable pour nos sens puisse être reconnue à la distance de plusieurs kilomètres. Nous remarquons seulement ce qui semble n'avoir jamais été remarqué, que les Lépidoptères mâles attirés de loin par leurs femelles, Bombycides et Phalénides, ont tous des antennes rameuses. 11 y a au moins un indice dans cette coïncidence ; peut-être une étude approfondie de la structure des antennes de ces Insectes fournira-t-elle une révélation.

Cette grande famille se partage d'une manière naturelle en plusieurs tribus et en une longue suite de groupes secondaires.

La tribu des Bombycines comprend les espèces les plus remarquables ; toutes ayant une trompe presque imperceptible et des palpes très-petits. Ce sont d'abord les Endromites, aux ailes étendues, marquées d'une tache sur leur disque. C'est à ce petit groupe qu'appartient le Bombyx du îMûrier, ou, en d'autres termes, le Ver à soie. Le genre Bombyx ayant été infiniment divisé, le Bombyx du Mûrier est devenu le type du genre Séricaire {Sericaria). Là l'histoire du genre est l'histoire d'une seule espèce, histoire si souvent faite, si souvent reproduite avec plus ou moins d'agrément, que nous avons peule désir de la recommencer. A qui il plairait de lire ce que nous savons de l'origine du Bombyx du Mûrier et de son introduction en Europe, nous pourrions renvoyer à une conférence sur la production de la soie que nous avons publiée il n'y a guère plus de deux années ' .

' Voyez Revue des cotirs scienlifiqnes, 2° année, page 27/1.

Nous nous bornons ici à la simple monlion des l'ails qui intéressent notre histoire générale (les Lépidoptères. Toute description de l'Insecte adulte, delà lai've, du cocon, de la chrysalide, serait superflue; il n'est personne qui ne possède une notion exacte du Bonil)yx (lu Mûrier sous ses divers états. Mais comment ne pas rapi>eler l'éionnaiit contraste (pii nous est olFcrt par cet Insecte? Le Ver à soie, le Bombyx du Mûrier, dont le produit est sans pareil, n'arien de séduisant, ni par les formes, ni par les couleurs, et il appartient à cet ordre des Lépidoptères où chacun admire les formes les plus gracieuses et toutes les magnificences du coloris. Il y a des chenilles de Bombyx (]ui ont sur les anneaux de leur corps des perles rouges comme du corail ou des rubis, d'autres (pii portent des globules verts comme des émeraudes ou bleus comme des sa])hirs. Celles-ci fournissent une soie qui n'a ni la finesse ni l'éclat de la soie en usage en Europe. Notre humble Ver à soie, le Bombyx du Mûrier, qui donne au monde tant de belles parures, n'eu a aucune bii-même. Par cet exemple, nous l'avons dit ailleurs, la nature montre que le plus beau trésor peut se trouver là où l'apparence est la plus modeste.

La comparaison du Ver à soie avec les autres chenilles nous permet d'apprécier les rapports naturels des Bombycides avec les Sphingides. Par sa forme, par la présence d'un tubercule à lavant-dernier anneau du corps , la chenille du Bombyx du Mûrier ressemble manifestement à certaines chenilles de Sphinx; elle en diffère beaucoup, il est vrai, par l'énorme développement de ses glandes séricigènes. (Juand on vient à ouvrir un Ver à soie parvenu au terme de sa croissance, le canal intestinal remplit la plus grande partie de la cavité du corps, et sur les C(jtés débordent deux gros tubes fort contournés sur eux-mêmes, tant leur longueur est considérable'. Ce sont les glandes qui sécrètent la soie, ou du moins la matière visqueuse, qui sera

' Voyez page 123.

étirée de façon à coustiluer des fils soyeux. Ces gluiides passent sous le canal alimentaire, et chacune se continue en un tuyau IrèsgrèlCjUne filière. Les deux filières se réunissent ù peu de distance de la tète ; il n'y a plus alors qu'un seul canal traversé par deux iils d'une extrême finesse, canal où aboutissent les conduits de deux petites glandes dont le produit est une sorte de vernis qui réunit les deux fils en un seul, donne à ce fil le brillant de la soie et la propriété de résister à l'action de l'eau, c'est-à-dire ses propriétés physiques et chimiques. Le canal dans lequel se constitue le fil soyeux s'engage dans la lèvre inférieure, et se termine à son extrémité dans une petite papille percée d'un trou. Le Ver à soie, comme toute autre chenille, cond\iit ainsi son fil avec sa tète en contournant son corps de manière à décrire des tours réguliers. Ce qui donne une qualité précieuse à la soie du Bombyx du IMùrier, c'est la facilité avec laquelle son vernis peut être ramolli par l'eau bouillante sans être altéré, et la facilité avec laquelle peuvent être intimement réunis les fils de plusieurs cocons dévidés simultanément pour constituer la soie grége.

Les Papillons du Bombyx du Mûrier éclosent environ trois semaines après la transformation en chrysalide. La ponte a lieu, et les œufs n'éclosent qu'au printemps suivant. 11 est cependant des races qui donnent deux ou trois générations par an.

Tout le monde sait aujourd'hui comment le Bombyx du Mûrier, originaire de la Chine, a été introduit et s'est répandu en Europe ; comment il a été propagé en Fi'ance par Henri IV, sous l'inspiration du célèbre agronome Olivier de Serres; comment il est devenu la source de l'une des plus immenses industries et du luxe des vêtements et des ameublements (pie l'on admire chez les nations civilisées.

A diverses époques, l'industrie de la soie a été plus ou moins compromise par des maladies ([ui ont attehit le Bombyx du Mûrier. 11 y a vingt-cin(( à trente ans, c'était la muscardine, maladie singulière causée par inie Mucédinée cpii se développait

LKS IJ'.PinOPTflHES. 229

dans le coi-ps des W'i's à soie. U('|iiiis loiif-temps orttt- allcctioii t>st devenue rare, mais voilà une suite d'années (|ue les i>récieux Bomliyx sont attaqués par une nialadi»> terril)le (|ui a re(;u l(>s noms de pébrine et de gniline. Vu naturaliste de l'Italie, M. iMuilio Cornalia. a constaté le itreiiiier (jne rorii,aiiisme de tous les individus atteints était remjili de coiituscules d'une forme déterminée. Du reste, la manière» dont s'engendrent ces ('or[tusc.ules n 'il pas encore été reconnue, (i les alli'-rations successives qu'éprouvent les organes des Insectes malades n'ont été étudiées en aucune façon. En l'absence de minutieuses investigations anatomi([ues, on est resté dans l'ignorance au sujet d<i la marche de la maladie, chez les individus affectés. Pour échapper au mal, on reconmiande les soins hygiéniques dans les éducations, et le choix d'individus sains pour la reproduction. Peut-être ces moyens, à la portée de tous les éducateurs, suffiront-ils à faii'c «lisparaître une calamité dont l'industrie a déjà tant souffert.

Le genre Endromis, ([ui donne son nom au groupe dans lequel nous plaçons le Bombyx du Mûrier, a pour type luie espèce d'Europe, le Versicolor {Endromis versicolora) . A l'état de chenille, cet Ijisectc, qui rappelle beaucoup l'aspect des Spliingides, vit sur les arbres de nos forêts.

Les Bombyx plus particulici'ement doués des beautés et des formes curieuses que nous avons signalées, sont du genre des AUacus de Linné (groupe des Attacites, genre Satiirm'a de beaucoup d'auteurs). Presque tous de grande taille, avecdesailes d'une ampleur magnifique, ces Insectes ont des antennes effilées vers le bout, portant sur les côtés des rameaux régulièrement disposés qui atteignent une longueur considérable chez les mâles '. La tète de ces Papillons se trouve ainsi merveilleusement empanachée, ('.liez la plupart des Attacus, les ailes sont arrondies sur les bords, mais chez diverses espèces du genre elles ont des bords fes-

' Voyez page 210, l'anlcnne de VAtlanis cnrapia.

tonnés, et parfois les ailes postéi^ieures ont un protongement en forme de queue ou de traîne qui autoriserait à dire, si l'on employait le langage de Linné, que ces Lépidoptères sont les Chevaliers parmi les Nocturnes, comme les Papillons proprement dits sont les Chevaliers parmi les Diurnes. Dans plusieurs Attacus de l'Afrique australe et de l'île de Madagascar, la queue des ailes postérieures est d'inie longueur sans pareille et vraiment surprenante. Chez ces Insectes, les ailes aux formes tant diversifiées, avec des teintes douces, comme il convient à des êtres de la nuit ou au moins du crépuscule, ont souvent de fraîches nuances, et presque toujours, sur leur disque, une tache figurant avec plus ou moins d'exactitude les caractères d'un œil, ou un espace transparent, entièrement privé d'écaillés et semblable à un miroir.

Les chenilles des Attacus, massives et de foiie dimension, sont des plus belles que l'on puisse imaginer. Les unes poi'tent des tubercules vivement colorés sui'montés de poils; les autres portent des épines rameuses ou verticillées d'une extrême élégance. Ces chenilles produisent une soie abondante, et pour subir leur métamorphose, elles se construisent entre les feuilles des arbres de volumineux cocons. La soie de plusieurs Attacus est utilisée à la Chine, et dans l'Inde de temps immémorial, et depuis un certain nombre d'années on fait de grands efforts pour introduire et acclimater en Europe plusieurs de ces beaux Insectes.

Les Attacus sont disséminés à peu près par le monde entier.

Le pins commun dans notre pays est le Grand-Paon de nuit [AUacus Pavonia-major). Le Papillon a des ailes d'un gris nébuleux, parées vers le centre d'une tache ocellée noire, où la prunelle consiste en un espace presque diaphane de la forme d'un croissant, où l'iris est fauve et cerclé de blanc.

La chenille, d'un vert-pomme de la plus grande fraîcheur, a des tubercules d'ini bleu d'azur surmontés chacun de sept poils roides, quelques-uns élargis à l'extrémité, comme de

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petites massues. Elle a «les pâlies ineinhraneuses, larges, conformées pour saisir les tiges avec force, (>l garnies d'un cercle d'épines propres à accrocher solidement.

PATTES DE QUELQUES CHENILLES DE NOCTURNES. 1 . Stsie apiforme. — 2. GranJ-Paon de nuil. — 3. CucuUio du Bouillon-blanc. — 4. Noctuelle des moissons.

La chenille du Grand-Paon de nuit vit sur la plupart des arbres fruitiers ; mais elle se trouve en abondance particulièrement sur les Ormes de nos routes. Vers le mois d'août, elle se prépare à subir sa transformation, et quitte l'arbre dont le feuillage l'a nourrie. Sa belle couleur verte a jauni alors; on la voit fréquemment traverser les chemins, et gagner une corniche de muraille ou un endroit quelconque, bien abrité, pour y tisser son cocon. Ce cocon, très-volumineux, dur, fortement imprégné de matière agglutinante, affecte la forme d'une poire. Ouvert par le petit bout, qui est disposé à peu près comme l'entonnoir d'une nasse, le Papillon peut sortir sans grand effort, tandis que l'accès du cocon, de dehors en dedans, demeure impossible i>our les Insectes qui voudraient y pénétrer. Cette disposition est expliquée par ce fait, <[ue la chenille du Grand-Paon de nuit, après avoir conduit son fil jusqu'à l'extrémité de sa coque, le

replie sur lui-même, au lieu de le tendre sur le cùté opposé en décrivant des cercles continus, comme le fait notre \'er à soie et tant d'autres chenilles.

Les autres représentants européens de ce beau genre des Attacus sont le Petit-Paon de nuit (A. Pavonia-minor), dont la chenille vit indifféremment sur la plupart de nos arbres; le Moyen-Paon (A. Pavonia-media), qui est propre à la Hongrie; le Cécigène (A. cœcigena), une remarquable espèce de la Dalmatie, et l' Attacus d'Isabelle (.4. Isabellœ), magnifique Bombyx aux ailes d'un vert tendre, avec des rayures pâles, découvert en Espagne par le professeur Graëlls, de iMadrid.

Les tentatives faites pouriutroduire en France de nouveaux Bombyx producteurs de soie sont de date assez récente. Ce fut seulement en 1831 qu'un naturaliste français, au retour d'une exploration dans l'Inde, M. Lamare-Picquot, rapporta des chrysalides d'un magnifique Attacus dont la soie est employée par les Indons pour la confection d'étoffes fort estimées pour leur solidité [Allacus mylilta). On eut à Paris l'éclosion des Papillons;, on en obtint des œufs, et !)ientùt des chenilles, qu'on ne réussit pas à élever.

Du reste, à cette époque, personne ne voulut voir autre chose qu'un objet de cui'iosité dans l'essai que M. Lamare-Picquot se proposait de tenter. Se procurer un nouveau Ver à soie quand déjà on en possédait un, semblait une singularité, une rêverie.

Cependant, en 1 840, une caisse remplie de cocons provenant de la Louisiane arrive au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Les cocons, formés d'une soie brune d'apparence assez grossière, sont examinés; tous contenaient une chrysalide vivante. U s'agissait d'attendre l'éclosion des Papillons ; elle ne se fit pas attendre. Dans le cours du mois de mai, on vit naître plus d'une centaine d'individus de V Allacus cecropia, magnifique Papillon d'une dimension supérieure à celle de notre (irand-Paon de

LES LKIMDOPTKRKS. 233

nuit. Beaucoup de femelles cfrectuèrenl leur jMinte, et quelniKs jours après on était en possession d'une nuiltitude de petites chenilles. Rien <le idus curieux ([ue les changenients que ces chenilles éprouvent à eliaque mue. A leur naissance, elles sont pi'csque noires, garnies d'épines verticillées qui les font ressembler à de petits Hérissons; au bout de ([uebjues jours, leur teiide générale est un peu éelaireie, les tubercules portant les épines sont devenus plus saillants. Un premier changement de peau ('•tant survenu, le corps est d'un gris verdàtre ou roussjîti'e, avec tous les tubercules et leurs épines d'un noir brillant. Après une iu)uvelle mue, l'animal est d'un vei't tendre avec cinq rangées de taches noires, deux magnifiques tubercules d'un rouge carmin sur le second et le troisième anneau, et deux tubercules d"mi jaune clair sur la partie dorsale de tous les autres anneaux; cha([ue tubercule porte plusieurs épines verticillées entièrement noires. Une troisième mue a lieu : le corps entier de la chenille, ainsi que la tète, est d'un vert plus vif, passant au bleu azuré sur le dos, avec quelques points noirs sur les parties latérales et sur la tète; les tubercules formant deux rangées dorsales, sont plus gros proportionnellement, surtout les tubercules rouges; tous les autres tubercules se terminent par une seule épine. Enfin, la dernière mue s'est effectuée : l'Insecte est d'un vert pâle, avec tous les tubercules latéraux d'un bleu clair ; les tubercules rouges sont devenus orangés, et, comme les autres, ils ne portent plus qu'une seule épine. Chez nulle autre larve, à ses divers âges, on n'a observé de changements de coloration aussi notables.

Plusieurs centaines des chenilles de YAUacus cecropia, élevées au Muséum d'histoire naturelle en 1 840, filèrent leur cocon vers la fin de l'été. Le cocon de cette espèce est double, en quelque sorte; il a une enveloppe dure, sèche, parcheminée, facile à isoler du véiùtable cocon intéineur. Celui-ci est composé d'une soie que l'on parvint à dévider, non pas comme les cocons

du BomJ^yx du Mûrier, au moyen d'une simple immersion dans l'eau bouillante, mais à l'aide d'une eau un peu alcaline. Les résultats de cette expérience et de l'éducation de l'espèce américaine furent signalés la même année à l'Académie des sciences par M. Victor Audouin. Tout semblait annoncer que l'Insecte américain ne périrait pas en France. En 1841 , on eut en effet l'éclosion des Papillons dont les chenilles avaient été élevées l'année précédente, puis des œufs et de nouvelles chenilles. Depuis cette époque on a fait, à plusieurs reprises , soit au Muséum , soit ailleurs, des éducations de VÀltacus cecropia, mais la soie fournie par cette espèce étant d'une qualité inférieure à celle de plusieurs autres Attacus, on n'a pas persisté.

Quelques années après la tentative faite dans notre Muséum d'histoire naturelle, M. Guérin-Méneville s'efforça d'appeler l'attention sur « quelques Insectes fileurs ou Bombyx dont les pro- » duits, pour être inférieurs en qualité à la soie (du Bombyx » du Mûriex'), n'en seraient pas moins susceptibles d'un emploi utile» (1847).

En 1 849, nous signalions, dans un mémoire lu à l'Académie des sciences, la possibilité d'introduire et d'acclimater en France divers Bombyx, ou plutôt divers Attacus producteurs de soies pouvant donner lieu à de nouvelles branches d'industrie. Nous pensions devoir recommander plusieurs espèces de l'Inde et de l'Australie, et surtout les espèces de l'Amérique du Nord, dont les chenilles se nourrissent volontiers de nos végétaux indigènes. Deux d'entre elles avaient déjà vécu et s'étaient reproduites en France , les Attacus cecropia et polyphèmé. Le Polyphème [Attacus polyphemus) donne une soie brillante, à peine colorée. Une autre espèce, VAttacus luna, paraissait encore devoir être préférée à raison de la finesse de la soie de son cocon. Cette espèce avait vécu et s'était transformée autrefois chez lui naturaliste d'Altona. Depuis, on en a fait à plusieurs reprises des éducations au Muséum . Le Luna, que nous présentons ici comme un exemple

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