‹ Métamorphoses moeurs et instincts des insectes (insectes, myriapodes, arachnides, crustacés)Chapitre 53 sur 102 · I.l'Ii llV.MKXOl'TKilES · texte numérisé non relu

I.l'Ii llV.MKXOl'TKilES

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LES CURYSIDIL'Ei des genres ChrysiJc, Slilbc et Parnopc.

[Clirysis iijuila, SlUbum caleus, l'anioj es carnea et son cocon enfermé dans le cocon de la lar

Cemlipx.)

3/i8 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

doutable aiguillon. Une pareille rencontre n'est pas de nature à beaucoup effrayer la petite Chrysidide. N'avons-nous pas vu que ses téguments lui constituent une épaisse cuirasse, qu'elle a la faculté de se rouler en boule de façon à ne présenter aucune partie vulnérable ? Vous apercevez le Crabrou ou l'Abeille solitaire trouvant une Chrysidide dans son nid ; le propriétaire légitime s'élance sur l'intrus, faisant des efforts inouïs pour le piquer d'un coup d'aiguillon, mais Faiguillon est impuissant à percer la cuirasse de la Chrysidide.

Les larves des Chrysidides s'attachent aux flancs des larves de l'espèce nidifiante et la dévorent; au terme de leur croissance, elles filent une coque pour y subir leur transformation en nymphe. La vie des larves de nos petits Hyménoptères dorés n'a pas encore été étudiée cependant avec toute la rigueur désirable.

Les Chrysides proprement dites, surtout caractérisées par la forme ovalaire de l'abdomen et par les palpes de la lèvi'e presque aussi longs que ceux des mâchoires, forment le principal genre de la famille. La Chryside enflammée (Chrysis ignita), l'espèce la plus commune, qui est d'un vert bleu, avec l'abdomen d'un rouge de feu étincelant, dépose ses œufs dans les nids de divers Fouisseurs : Crabrons, Cercéris, Odynères.

Les espèces du genre Hédychre, qui diffèrent des Chrysides par l'abdomen presque hémisphérique et par les palpes des mâchoires beaucoup plus longs que ceux de la lèvre, sont aussi de charmants Insectes. Lepeletier de Saint-Fargeau rapporte avoir vu un Hédychre royal [Hedychriim regtum) entrant dans le nid d'une Osmie et surpris par la légitime propriétaire. La scène fut curieuse. L'Osmie, s'élançaut sur l'Hédychre, le saisit avec ses mandibules, mais celui-ci, s'étant contracté en boule, était invulnérable. Après l'avoir vigonreusement secoué, l'Osmie ne pouvant faire mieux, lui coupa les ailes et s'en retourna aux champs. Malgré son accident, la Chrysidide revint pondre son œuf dans le nid d'où elle avait été violemment expulsée.

LKS llïMb;.NUPTÎ:i{ES. 369

Ll's Stilhi's, lacilos à rocouiiaitre à leur alxlomcii trùs-voùlô, à leui- thorax prolongé on épine et à leurs palpes égaux, se rencontrent seulement dans les régions chaudes. Le Stilbe brillant (Sdlbum calens) n'est pas rare dans le midi de la France.

Les Parnopes, <pii se distingnent de tontes les antres Chrysidides à leurs palpes très-petits, n'ayant que deux articles, sont représentées en France })ar une jolie espèce verte, avecrabdomen couleur de chair, la Farnope rosée (Parnopes carnea). Celle-ci dépose ses œufs dans les nids des Bcndjcx.

LES HYMÉNOPTÈRES IIÉTÉROGYNES

(Formicides).

J^es Hyménoptères ainsi (jualiliés, ce sont les Fourmis ; la qualification, empruntée à Lutreille, n'a en réalité aucune importance, et si nous la mentionnons, c'est à défaut d'un autre terme général plus heureux, pouvant être opposé à ceux de Parasites, de Fouisseurs, etc. Le mot hélérogynes signifie des femelles de plusieurs soi'tes; il s'applique justement aux Fourmis, mais il s'appliquerait aussi bien aux Guêpes, aux Bourdons, aux Abeilles.

Les Fourmis, on n'a qu'à les nommer pour être certain de n'avoir à redouter de méprise de personne. Connues dans l'univers entier sont les Fourmis, mais non pas connues partout bien avantageusement. On les cite comme des Insectes d'un contact désagréable, comme des Insectes destructeurs, envahisseurs au suprême degré. En un mot, c'est une mauvaise réputation que les Fourmis portent avec elles en tout pays; seuls, les observateurs et les philosophes leur accordent un véritable tribut d'admiration.

C'est qu'aussi c'est un monde des plus merveilleux de tout le

;i,-,0 LES IMKT.VMOHl'lIOSKS DES INSECTES.

K('fi,ii(' auiiiKil. Los l''(ninnis, f|ui coustitiiciit une graiiiU' l'aniilli' (le Idrdri' des llyiiiéj)(t|it('i'es, ont été l'cmarquéos daus tous les temps. Les anciens en ont |)nrlé en se montrant très-énierveillés de leurs travaux, sans comprendre ce qu'il y a d'admirable dans les sociétés que chacun appelle des fourmilières. En l'absence d'observations sérieuses, l'imagination se donu«it carrière, mais sur de tels sujets l'imagination est pâle à côté de la réalité. Ce (pii, dans l'antiquité, excitait surtout l'intérêt à l'égai'd des l'ouiniis, c'était l'idée fausse, encore peut-êti'e entretenue aujoiirdhui, que ces Insectes amassaient des provisions cl se distinguaient })ar le goxit des richesses et d'une sage économie. On verra comment s'était formée cette croyance.

il a fidlu les investigations modernes pour apprendre à connaître un peulcs sociétés des Fourrais. Swammerdam, le premier, s'assura de la véritable nature des habitants d'une foiu'milière; ses études anatomiques le conduisirent à voir que les ouvrières sont des femelles chez lesquelles demeurent atrophiés les organes de la repx'oduction, en un mot, des individus neutres. Plus tard, de Geer, Limié, Latreille, consignèrent quelques .observations particulières sur les mœurs de ces Insectes. Mais le véritable historien des Fourmis est du commencement de ce siècle ; c'est IMerre lluber (de Genève), le fds de François Iluber, le célèbre historien des Abeilles. Son ouvrage, publié en 1810, a été une révélation. Il restera toujours un modèle de patience soutenue, de sagacité profonde ; l'exposition des faits porte dans tous les détails un cachet de vérité du plus grand chainiie, et la simplicité de l'expression n'empêche pas l'ejithousiasme de l'auteur de se manifester pour le petit monde qu'il a si bien étudié.

Les I*\)urmis, comme tous les Insectes qui exécutent eu commun des travaux considérables, les Guêpes, les Abeilles, etc., ont semblé constituer des sociétés ayant beaucoup d'analogie avec les sociétés humaines. L'analogie est moins grande sans doute (pi'on ne l'a supiK)sé. Un concert de tous les instants, le l'ait est

I,i:s llYMKNdl'TKUKS. SJl

tcrtiiiii. s'('l;il>li( eiidc les individus do l;i iiopulatioii, et Innivro coinimiiu" SL" poursiiil, s'aclirvo avec lo concours de tons ou au moins du plus gi'and nombre. Ccstmervcillcux, mais on ne trouve là riiii de send)lalile à ce «[ui est inévitable dans tonte sociélé luimainc: une liiérarcliie , des individus qui conmiandent et desindividns (jui obéissent. Dans les sociétés des Insectes, suivant t(uiteai»[iarence. la plus [jarfaite égalité règne entre tous les individus; aucun n(î commande eu laissant ou en Caisaid travailler les autres, tout le monde travaille, tout le monde s'i'nlend et s'aide ninlnellcnieiil. chacun dominé par Vmsiincl. du devoir. N'oilà au moins ce ([ni paraît être la vérité. rJeauconp d'auteurs se sont imaginé (pie les Insectes industrieux (jui vivent en commun obéissaient à des chefs, en un mot, avaient un gouvernement. Une semblable opinion est fondée uniquement sur ce (\m se passe parmi les hommes; tous les faits bien constatés parmi les animante tendent à prouver (jue dans les sociétés des Fourmis conmic dans celles des Guêpes et des Abeilles, tous les individus [n'ciMient une part égale au gouvernement, les prétendus rois et les prétendues reines, objets de soins particuliers, n'ont aucune autorité; s'ils ne travaillent pas, ils n'ont à s'occuper en aucune façon des travaux du peuple.

Les Fourmis, comme prescpie tous les Hyménoptères, naissent il un degré de développement très-peu avancé, et dans une condition plus imparfaite (pie beaucoup d'autres encore. Les larves, ayant des pièces buccales très-petites et très-faibles, sont même incapables de prendre les aliments qui se trouveraient à leur portée. Elles ont besoin <[u'ou leur mette leur nourriture à la bouche ; en un mot, elles réclament des soins de tous les instants. Ces soins leur sont donnés avec une étonnante sollicitude par les ouvrières, véritables nourrices, et en même temps architectes pleins d'habileté pour édifier des logements spacieux et commodes.

Entre les différents Hyménoptères, les Fourmis, dont toiitiis

les espèces réunies constituent la famille des Formigides, se fout aisément reconnaître. Une tête de forme triangulaire; des antennes coudées, dont le premier article, toujours très-long, figure une sorte de tige; une lèvre supérieure large, des mandibules fortes, des mâchoires et une lèvre inférieure courtes ; des pattes grêles et longues ; un abdomen ovale attaché au thorax par un pédicule court et assez mince, sont autant de parlicularités caractéristiques des Fourmis.

Ces Insectes, au reste, ont un aspect propre tellement spécial, que personne n'hésite à les reconnaître sans examen. 11 est vrai de dire cependant que les Fourmis les mieux connues de tout le monde sont les ouvrières, les individus neutres, les individus au thorax étroit, toujours privés d'ailes, qui courent par les chemins, par les sentiers, sur les plantes, que l'on renconti-e partout. Les mâles et les femelles ne se montrent qu'à certaines époques de l'année, et se distinguent des ouvrières par leur thorax beaucoup plus large, portant des ailes.

Les espèces aujourd'hui connues de cette grande famille des Fourmis sont nombreuses, et comme, entre elles, il existe dans les formes extérieures et dans quelques particularités organiques, des différences assez impoi'tantes, tous les auteurs ont admis des genres et de petits groupes très-reconnaissables à des caractères faciles à constater. Les groupes sont les Formicites, les Ponérites et les Myrmicites. Chez les premiers et les seconds, l'anneau basilaire de l'abdomen forme un seul nœud, mais les femelles et les ouvrières des Ponérites ont un aiguillon et celles des Formicites n'en ont pas. Les Myrmicites ont un aiguillon de même que les Ponérites, mais le pi'emier anneau de leur abdomen forme deux nœuds.

Parmi les Formicites, nous reconnaîtrons les espèces pour lesquelles a été réservé plus spécialement le nom générique de Fourmis [Formica) à leurs mandibules triangulaires, trèsdentées. Ces mandibules sont des instruments de travail.

LliS HYMÉNOPTKIŒS. 353

Toutes les espèces de Fourmis ayant leui's habitudes propres, il est bon, pour la pi'écision, de comiueucer pai* examiner l'une d'elles en particulier. La Fourmi à laquelle nous voulons donner notre principale attention n'est pas rare. Pour peu que l'on fréquente les bois, les taillis, on est certain de la rencontrer par-

A louBMi noussu ( formica rufa ).

tout sui' sua iliemiu. Il u est assurément personne, dans l'Europe centrale, qui ne l'ait vue et remarquée en maintes circonstances, qui n'ait remarqué tout au moins les ouvrières, sans cesse en excursion. Notre Fourmi est la Fourmi rousse (Formica rufa) ; le nom ne convient qu'à l'ouvrière, mais l'ouvrière surtout mérite notre intérêt. Son corps est d'un roux ferrugineux, avec une tache noire sur la tête et quelquefois sur le thorax, l'abdomen noirâtre en dessus, à l'exception du pédicule. La femelle, ayant la même teinte générale que l'ouvrière, est luisante et comme polie, avec les parties supérieures de la tête, du thorax et de l'abdomen d'un beau noir et les ailes un peu enfumées à la base. Le mâle, presque de la taille de la femelle, est tout noir et couvert d'une très-fine pubescence.

Examinons les demeures de notre Fourmi rousse. Nous sommes dans un bois, là, où le fourré n'est pas très-épais ; au pied des Chênes apparaissent des monticules peu élevés, mais d'une

étendue parfois très-considérable. A la surface, c'est un amas de petits morceaux de bois, de brins de chaume, de cailloux, de grains de blé ou d'avoine, et de teiTe. Au premiei' abord, on ne se doute pas de la manière intelligente dont ces matériaux, entassés confusément en apparence, ont été disposés. Nous donnons un coup de pioche dans ce nid, voilà une partie de la toiture brisée ; les pauvres Fourmis, fort inquiètes, arrivent en foule du côté où la bi'èche a été pratiquée : on les voit aussitôt s'occuper de l'éparer le dégât; l'activité qu'elles apportent à ce travail est inouïe. Mais avant que la toiture ait été reconstruite, nous avons le temps de reconnaître les dispositions intérieures de l'édifice. Quelquefois l'habitation descend à une assez grande profondeur; les Fourmis ont exécuté successivement des travaux de déblai, de façon à agrandir le domicile quand la population s'est accrue. Paiiout c'est un enchevêtrement de morceaux de bois, tous à peu près de la même dimension, que l'on pourrait croire empilés au hasard. En y regardant avec attention, on voit que ces bûchettes sont disposées de façon à circonscrire des chambres, des couloirs, des avenues un peu irrégulières, il est vrai, mais réunissant tous les avantages pour une circulation facile dans toutes les parties de l'édifice. Une inspection attentive fait bientôt reconnaître que les petits morceaux de bois sont placés avec une singuUère habileté ; étayés les uns par les autres, ceux de la partie profonde de la fourmilière enfoncés dans la terre, soutenus enfin de manière à ne jamais s'affaisser les uns sur les autres, à moins d'un choc très-violent. En différents endroits, les intervalles que laissent entre elles les bûchettes sont i-emplis par certains matériaux, des brins d'herbes desséchés, de la terre, des graines. C'est la présence des graines employées par les Fourmis comme matériaux de construction qui a donné à croire que ces Insectes amassaient des provisions. Les Fourmis ne mangent pas de blé ; leur nourriture consiste en matières fluides ou au moins assez molles; elles vivent au jour le jour, la prévoyance dont on les a trop

géin'i'eusemeiit gratifiées ne leur est pas nécessaire. Comme la plupart des insectes, quand vient la saison l'igoureuse, elles s'engourdissent et n'ont i)lus besoin d'aliments.

Si l'on observe un nid de Fourmis rousses à différentes heures de la journée, on est frappé des changements qui s'opèrent continuellement. Est-il de grand matin, tout semble dormir encore dans l'habitation, ilu'y a pas d'ouvertures visibles ; tout au plusquelques interstices permettent de soupçonner que les Fourmis ont la possibilitéde sortir par ces espaces resserrés. Quelques individuscommencentàse montrer et à courir sur le dôme de la fourmilière. 11 semble que ce sont les premiers individus éveillés. Peu à peu ils deviennent plus nombreux, et l'on voit des Fourmis emportant des bûchettes, déblayant des passages. Si le temps est beau, plusieurs ouvertures spacieuses communiquant avec les principaux passages de l'habitation sont bientôt établies; alors toute la population est en activité, chaque individu au travail. Quand arrive le soir, les laborieux Insectes ferment les issues ; ils tiennent à passer la nuit tranquilles, eu se garantissant contre les envahisseurs. Dans le cas où survient une pluie, les Fourmis, ci'aignant de voir l'eau pénétrer dans leur demeure, se hâtent de clore les ouvertures; toutes s'empressent vers le même but et apportent des matériaux, de sorte qu'en peu d'instants elles se sont mises à l'abri du danger. Ces opérations si curieuses sont faciles à observer, pour peu que l'on y mette de la patience, et cependant Pierre Huber a été le premier à signaler ces actes qui sembleraient ne pouvoir être que du domaine de la raison. Aussi, avec le bonheur de celui qui a vu ce que les autres n'ont pas su voir, l'excellent naturaliste raconte en détail comment les Fourmis apportaient de petites poutres auprès des galeries dont elles voulaient diminuer l'entrée, et les plaçaient au-dessus de l'ouverture, comment elles allaient en chercher de moins gi'osses à mesure que l'ouvrage avançait. Enfin, après avoir l'apporté toutes les manœuvres dont il a été témoin en cette circonstance.

Hubei^ s'écine : « N'est-ce pas là, en petit, lart de nos charpeii- » tiers, lorsqu'ils établissent le faite du bâtiment? La nature >; semble avoir partout devancé les inventions dont nous nous » glorifions. » Huber a raison , si d'habiles observateurs avaient existé dans les sociétés primitives, les connaissances (pie des peuples civilisés ont mis des siècles à acquérir eussent été bien vite obtenues.

Nous avons décrit les nids de la Fourmi rousse, tels que nous les trouvons quand ils ont une nombreuse population, comme celui dont nous donnons ici l'image, exécutée au bois d'Aunay, près Paris, par un artiste de talent; mais ces nids ont eu leur commencement, et ce commencement mérite d'être signalé.

Le jour où des émigrants abandonnent une habitation surchargée d'habitants, ils choisissent un emplacement pour fonder une colonie, presque toujours le pied d'un arbre. Les Fourmis ont avant tout à exécuter un travail de mineurs ; elles creusent le sol avec leurs mandibules, et après rm labeur longtemps soutenu, elles ont une cavité. C'est alors que les bûchettes et les autres matériaux de construction sont apportés, enfoncés dans le sol, maintenus avec de la terre, enchevêtrés avec une habileté digne de l'art de l'ingénieur. Les chambres, les salles plus ou moins vastes, les galeries, se construisent dans la partie basse, les étages se superposent ensuite.

Aux premiers jours du printemps, si nous ouvrons sans pitié une des vastes demeures de la Fourmi l'ousse, nous n'y trouverons point d'indiA'idus ailés, mais la foule des ouvrières et quelques femelles privées d'ailes ; malgré l'absence d'organes de vol, ces dernières se font reconnaître à leur thorax épais, à leur coloration. Toutes les femelles des Fourmis naissent avec des ailes; peu de temps après leur naissance, elles quittent le domicile en compagnie de nombreux mâles. Aussitôt fécondées, soit qu'elles se trouvent ramenées à la fourmilière où elles sont nées, soit qu'elles se fixent ailleurs, elles arrachent leurs ailes; si des ou-

LKS IIYMÉNOPTKRES. 357

vriôros los entourent. ('i'll(>s-fi loni' pirtont Icui- oonfoiu-s d.ins cette opération, (los iemelles auront désormais une vie toute sédentaire ; les ox'ganes du vol sont devenus inutiles, autant s'en débarrasser. Au moins est-ce ici la loi de la nature. Les ailes des I-'ourrais femelles ont les nervures divisées à la base, de façon à se couper exactement par un effort peu considérable, sans que l'Insecte puisse en ressentir aucune sotifTrance.

Les femelles fécondes commencent à pondre dès les premiers beaux jours de l'année. Leurs œufs, blancs, extrêmement petits, grossissent sensiblement dans le temps qui s'écoule depuis la ponte jusqu'il l'éclosion des larves. Les ouvrières en prennent les plus grands soins : elles les placent dans des chambres spéciales, elles sendîlent par moments les lécher ; elles les transportent alternativement aux étages supérieurs et aux étages inférieurs de r]ia])il;i-

LARVES ET NYMPHES DP. LA FOrRMI ROUSSE ( Formica ru fa ) .

sie el lie granJeur nalurefle. — La nymphe vue en dessous, grossie el de grandeur La coque de la nymplie grossie el de grandeur nalurclle.

tion. Ceci dans le but de les exposer à une certaine chaleur ou de les garantir d'une chaleur trop forte. Les larves éclosent, surcroît de besogne pour les laborieux Insectes. Les Fourmis que nous avons vues architectes habiles, sont appelées à exercer la profession de nourrices; nulle part on ne trouverait de nourrices plus attentives, plus vigilantes, plus dévouées. Les petites larves,

vermifoi'mes, incapables de se déplacer, ont juste l'instinct de redresser un peu la tête, et d'écaiier leux^s petites pièces buccales pour recevoir leur subsistance de la bouche des nourrices.

Ces nourrices agissent comme les oiseaux donnant la becquée à leurs petits. Ce n'est pas pour elles seules que les Fourmis sont avides de liqueurs sucrées, de miel, de jus de fruits, c'est plus encore pour les larves, auxquelles il faut apporter la subsistance.

Les goûts des Fourmis sont connus de tout le monde. A la campagne, chacun se plaint des visites continuelles des Fourmis ; elles se montrent partout où il y a des fruits, des sirops, des substances sucrées. On les voit aussi sur les fleurs où elles vont lécher le miel; on les voit encore presque incessamment sur les tiges des plantes chargées de Pucerons. Loin de faire aucun mal à ces Pucerons, elles les frottent doucement, au contraire, avec leurs antennes, et ceux-ci, après cette excitation, font perler à l'extrémité des deux petits tubes situés à l'extrémité de leur abdomen une gouttelette de liqueur sucrée. C'est tout ce que veulent les Fourmis; elles s'empressent de humer cette liqueur. On croirait volontiers que les Pucerons ont été créés pour leur fournir un aliment, car jusqu'à présent on n'en a pas reconnu l'usage pour les Pucerons eux-mêmes.

Dès qu'un endroit favorable à la picoi'ée a été reconnu par une Fourmi, ou peut être assuré que des bandes de Fourmis viendront continuellement visiter la place. L'observation mille fois renouvelée a fourni la preuve que ces industrieux Insectes savent se comprendre et se communiquer des idées. On les voit fréquemment s'aborder et se toucher de leurs antennes, ce qui a conduit la plupart des naturalistes à la conviction, que ces appendices étaient pour eux les instruments d'un langage. On les voit se mettre à plusieurs pour secourir uii individu blessé et le ramener à la fourmilière. On les voit combattre avec un ordre et un ensemble inimaginables, lorsque les habitants de deux fourmi-

lièros trop voisines se l'cncoutroiit souvent et se p;ènentdans leurs opérations.

Nos Foiu-niis en cainpagnt% revenant à l"lial)itation gorgées d'aliments, cèdent une partie de la nourriture tenue en réserve dans leur jabot aux individus demeurés au logis, et surtout aux larves.

11 est admirable de suivre les Fourmis dans les soins qu'elles donnent aux larves d'une manière à peu près incessante. Elles les nettoient en les frottant avec leurs palpes ; elles les portent aux étages supérieurs du nid, dans la matinée, pour leur faire sentir une douce chaleur; elles les remportent aux étages inférieurs quand le soleil trop ardent pourrait griller ces frêles créatures. Ces transports se répètent plus ou moins souvent, suivant les circonstances atmosphériques. On pourrait s'étonner en voyant l'adresse déployée par les Fourmis saisissant entre leurs dures mandibules ces larves si molles; jamais un accident n'arrive à ces larves, jamais une blessure produite par une pression exagérée ou par un choc contre les parois des chambres ou des longs con'idors de la fourmilière. Les larves de la Fourmi rousse, ayant pris tout leur acci'oissement, s'enferment dans une coque soyeuse pour y subir leur transformation en nymphes. Les coques sont parfaitement ovalaires, si bien ovalaires. que le monde, en général, les appelle des œufs de Fourmis. Ainsi, dans notre siècle de lumières, une foule de personnes éclairées croient imperturbablement cpie les Fourmis pondent des œufs plus gros qu'ellesmêmes, et ceci ne leur cause aucune surprise. Ne parle-t-on pas sans cesse des œufs de Fourmis que l'on recueille pour nourrir les jeunes Faisans? et ces œufs sont les coques renfermant les nymphes; ce sont aussi des larves, car on n'y regarde pas de bien près. Les nids de la Fourmi rousse, si nombreux dans les bois et les forêts, sont particulièrement exploités pour les besoins des faisanderies. Dans les cantons où l'on a eu la maladi'esse de les détruire, on commence à s'apercevoir que les Fourmis peuvent être des Insectes utiles.

Les nymphes, si parfaitement logées dans lenr tissu de soie, ne réclament aticune description; elles sont blanches, présentant les formes de l'adulte, comme emmaillottées. Elles, de même que les larves, sont portées successivement par les ouvrières dans les chambres hautes et dans les chambres basses, pour être soumises à une chaleur convenable. Quand les Fourmis éclosent, elles se trouvent trop faibles pour déchirer le tissu soyeux de leur coque. Privées de secours, elles périraient dans leur prison; mais les vigilantes ouvrières ne les perdent pas de vue : s'apercevant qu'il leur est né ime compagne, elles s'empressent d'ouvrir sa coque avec leurs mandibides et de la délivrer.

Les Fourmis nouvellement écloses ne sont pas tout de suite en état de se suffire à elles-mêmes et de prendre pai^t aux travaux de la communauté; les anciennes ne doivent pas encore les abandoimer: elles commencent par leur présenter de la nourriture ; ensuite ellesles accompagnent dans les différentes parties de l'habitation, paraissant avoir aies initier à leur vie nouvelle. C'est une éducation qui marche vite; au bout de peu de temps, les jeunes individus sont en situation de partager les travaux des anciens. En même temps que naissent des ouvrières en grand nombre, naissent aussi des mâles et des femelles. Mâles et femelles ne manifestent qu'un désir, celui de s'envoler. C'est au grand air que les unions doivent se consommer. Le moment arrive où s'échappent les Fourmis ailées. Quelques-unes ne vont pas loin, et les femelles capables de devenir mères sont recueillies par les ouvrières : la plupart, au contraire, se transportent à d'énormes distances; divers auteurs parlent d'essaims de Fourmis ailées qu'ils ont pu suivre franchissant d'immenses espaces. La destinée des mâles est de mourir bientôt après avoir satisfait à leur unique mission; pour les femelles, c'est autre chose, leur rôle de mères va commencer.

Volontiers on avait cru que les femelles fécondées revenaient à l'habitation où avait été leur berceau. P. Huber, dont le

sens ('tait si droit, n'adiuottait rioii sans constatatidii prûciso. 11 voulut savoir ce ijuc devenaient ces femelles emportées au loin, doutant fort de leur habileté à retrouver leur point de départ. L'ingénieux investigateur ne tarda pas à reconnaître la vérité. Sous ses yeux, des femelles isolées étaient tombées sur le sol après leur fécondation. Qu'allaient-elles donc devenir, hors de la vue, et ainsi de tout secours possiide de la part des ouvrières? Ces pauvres Insectes étaient-ils condamnés à mourir obscurément? L'observation apprit ce que l'on n'aurait jamais supposé. Une femelle parfaitement seule s'enfonce dans une petite cavité, se débarrasse de ses ailes, et se faisant ouvrière, elle construit un petit nid, pond une petite quantité d'ccufs, et devenant mère et nourrice à la fois, elle élève ses larves. C'est une généi'ation d'ouvrières; adultes, celles-ci agrandiront l'humble demeure, elles exécuteront tous les travaux, et, à partir de ce moment la mère se reposera. Iluber ne s'est pas contenté de voir ce qui se passait dans les bois ou~ dans la campagne ; pour plus de certitude, il a fait l'expérience eu emprisonnant une seule femelle dans une cage.

En nulle circonstance, on ne peut mieux apprécier l'activité et l'intelligence des Fourmis que lorsqu'un accident survient à leur demeure. Dans le moment où nous faisions exécuter le dessin du nid de la Fourmi rousse, une brèche ayant été ouverte dans une de ces habitations, dans le but d'examiner certains points, les larves et les nymphes qui étaient placées dans les chambres supérieures vinrent à rouler les unes sur les autres en grand nombre. Quelques ouvrières se trouvant sur le terrain même du désastre se précipitent au secours des victimes. Chaque ouvrière emporte une larve ou une nymphe entre ses mandibules. En un clin d'oeil l'alarme est donné dans la fourmilière, des centaines d'individus arriventvà la fois sur le théâtre de l'accident, et tout aussitôt larves et nymphes sont emportées dans les profondeurs de l'habitation. Ce premier devoir rempli, on pro-

cède sans retard à la réparation du nid ; les Fourmis reprennent les bûchettes amoncelées et les emploient à reconstruire. Tout marche si bien et si vite, qu'une heure après il était difficile d'apercevoir les traces du dégât.

Si la plupart des espèces de Fourmis se ressemblent par leurs habitudes, par leurs instincts, par l'intelligence, chaque espèce affectionne une situation particulière, établit ses constructions d'après un plan spécial, et présente toujours quelques détails de mœurs qui lui sont propres.

Huber a qualifié de Fourmis maçonnes les espèces qui n'emploient pas d'autres matériaux que la terre. Il y en a deux, fort communes en France et dans une grande partie de l'Europe: la Fourmi noir-cendrée {Formica fusca) et la Fourmi mineuse [Formica cunicularia). Chez la première, les individus neutres sont d'un brun noirâtre, avec une fine pubescence cendi'ée, les antennes et les pattes roussâtres : les femelles d'un noir brillant, les mâles un peu cendrés avec les pattes fauves. Chez la seconde, les ouvrières sont d'un roux ferrugineux, avec le dos plus brun ainsi que les pattes, la femelle à peu près de la même nuance, et les mâles noirs avec les pattes testacées. La Fourmi noir-cendrée creuse le sol et dispose, à l'intérieur d'une grande cavité, des loges, des couloirs, des avenues plus ou moins spacieuses ; des étages sont superposés quelquefois en nombre considérable, et le nid forme à l'extérieur une sorte de voûte. La Fourmi mineuse construit à peu près de la même façon, mais jamais sa demeure ne s'élève au-dessus du sol. Ces Insectes pétrissent la terre avec leurs mandibules, en forment des piliers, des colonnes, des cloisons, ne négligeant pas de remplir les fentes, de faire disparaître les inégalités, agissant enfin comme le feraient d'habiles constructeurs.

Huber décrit minutieusement les opérations qu'il a observées, et puis eu quelques Ugnes il trace le tableau de l'ensemble : « Cette foule de maçonnes, dit le patient naturaliste, arrivant do

» toutes parts avec lii parcelle de mortier qu'elles vouloieiit ajou- » ter au bâtiment, l'ordre ({u'elles observoicut dans leur opéra- » tion, l'accord qui régnoit entre elles, l'activité avec laquelle » elles profitoient de la pluie pour augmenter l'élévation de leur » demeure, olFroicnt l'aspect le plus intéressant pour un admi- 'i rateur de la nature. »

Ces Fourrais maçonnes ne peuvent travailler pendant la sécheresse ; elles n'auraient aucun moyen de pétrir la terre. Huber rapporte qu'un jour les Fourmis en observation n'eurent pas le temps de finir un étage commencé, la pluie cessa avant l'achèvement du plafond, et le vent ayant desséché trop promptement les premiers travaux, les matériaux déjà employés s'égrenaient. Les laborieux Insectes, reconnaissant avoir fait de mauvaise besogne, détruisirent tout ce qui avait été édifié dans de fâcheuses conditions. On ne saui^ait vraiment se montrer plus intelligent. Dans un temps de sécheresse, Huber voulut savoir s'il parviendrait à faire travailler les Maçonnes en ari'osant leur fourmilière par une pluie artificielle. Les Fourmis, sans s'inquiéter le moins du monde d'où leur arrivait la bonne fortune, se mirent au travail; «elles allèrent, dit notre auteur, se pourvoir de bi'ins » de terre au fond du nid, revinrent les placer sur le faîte, et » bâtirent des murs, des caves, eu un mot, un étage complet en » quelques heures. »

D'autres Fourmis s'étabhssent dans les vieux troncs et sculptent le bois avec un arl merveilleux. L'espèce la plus répandue de cette catégorie, est la Fourmi fuligineuse (Formica fuliginosa), très-facile à reconnaître à sa couleur d'un noir brillant, à sa grosse tète échancrée en arrièi'e et à ses tarses d'un roux pâle. Ses logements défient presque toute description. Quel'on se figure des étages en quantité incroyable, presque toujours horizontaux, des plafonds et des planchers de l'épaisseur d'un papier fort, des cloisons verticales aussi minces, circonscrivant/les chambres, des loges, des salles en nombre immense; sur certains endroits, au lieu

de cloisons, de petites colonnettes qui ménagent des perspectives, et l'on aura à peine une idée de semblables palais où les habitants trouvent toutes les commodités, toutes les aisances de la vie.

Plusieurs sortes de Fourmis ont des habitudes analogues à celles de la Fuligineuse, et quelques-unes, comme la Fourmi échancrée {Formica emar^maia), ne dédaignant pas de s'installer dans les poutres des maisons, altèrent singvdièrement ainsi la solidité des édifices.

Les différentes Fourmis que nous venons de signaler, et l>caucoup d'autres encore, se distinguant chacune par son genre de construction, paraissent se comporter toutes à peu pi'ès de la même manière dans l'éducation de leurs larves. Mais il en est. comme la Fourmi sanguine {Formica sanguinea), une petite espèce d'un roux ferrugineux, avec le dessus de l'abdomen et les pattes rembrunies, qui s'établit dans les nids d'autres espèces, notamment de la Fourmi brune (F. fusca) et quelquefois de la Fourmi mineuse; elle va aussi attaquer ces espèces pour s'emparer de leurs nymphes et se procurer des esclaves. C'est là un fait vraiment prodigieux auquel nous ne nous arrêtons pas ici, devant le retrouver dans l'histoire mieux connue d'un autre type.

Pour achever ce qui concerne en propre les espèces du genre Fourmi, il nous faut considérer les relations de ces Hyménoptères avec d'autres Insectes. Les Fourmis, sans exception, recherchent les Pucei'ons afin de humer la liqueur sucrée qu'ils produisent, et pour la plupart au moins elles vont, comme la Fourmi rousse, leur faire de fréquentes visites sur les végétaux auxquels ils sont fixés ; dans \\w but semblable, elles se rendent également auprès des Kermès, des Cochenilles, de tous ces Hémiptères enfin, souvent appelés les Gallinsecles, et que l'on voit attachés aux feuilles d'une foule de végétaux. Dans les régions du monde où il n'existe ni Pucerons, ni Kermès, les Fourmis trouvent des Cicadelles qui leur rendent le même service. Cette

rechoi'clie est déjà Tort cuneuse sans doute, mais encore pourraiton la trouver d'un peuple assez primitif. Il est des circonstances où les Fourmis font mieu.x que daller au loin recueillir les petites gouttelettes de la liqueur toujours désirée ; elles apportent des Pucerons dans le voisinage de leur fourmilière ou dans leur fourmilière même. Les relations des Fourmis avec les Pucerons sont connues depuis longtemps. Avec sa concision ordinaire, Linné a peint le rapport de ces deux sortes d'êtres : le Puceron, a-t-il dit, est la vache des Fourmis [Âphis Formicarumvacca), et le grand naturaliste ne croyait pas encore dire si vrai; comme tout le monde, il pensait que les Fourmis se bornaient à aller plus ou moins loin visiter les Pucerons. 11 n'en est pas autrement, en effet, pour beaucoup d'espèces ; mais plusieurs Fourmis, d'habitudes fort sédentaires, transportent les Pucerons chez elles, choisissent ceux qui vivent sur des Graminées, sur des racines, sur des plantes basses. Ces Fourmis, toujours fort attentives à bien traiter leurs Pucerons, ont donc de véritables troupeaux: « Une fourmi- » Hère, dit Huber, est plus ou moins riche selon qu'elle a plus » ou moins de Pucerons; c'est leur bétail, ce sont leurs vacbeset » leurs chèvres : on n'eût pas deviné que les Fourmis fussent des » peuples pasteurs ! »

Ce n'est pas tout : depuis longtemps les entomologistes se sont aperçus que divers petits Insectes vivaient d'une manière constante avec les Fourmis dont ils ne recevaient que de bons traitements. Les amateurs de Coléoptères, qui n'ont d'autre ambition que de se procurer les Insectes pour les piquer dans leurs collections, vont tamiser les matériaux composant les fourmilières, aQn d'y trouver plusieurs petites espèces: des Psélaphides, des Staphylinides. Les Psélaphides, dont on trouvera les caractères énoncés dans le chapitre suivant, et notamment les Clavigères, portent des poils tubuleux que les Fourmis lèchent fréquemment; il paraît y avoir là une sécrétion particuUère. Ces Clavigères, observés en premier lieu par le célèbre physiologiste

J. MùUer, out été récemmeut plus étudiés clans leurs rappoi'ts avec les Foui^mis par M. Lespès, de la Faculté des sciences de Marseille. Les Clavigères, remarque ce naturaliste, ne savent pas prendre leur nourriture, ils la reçoivent de la bouche des Fourmis, qui ont l'instinct d'entretenir obligeamment les petits êtres dont elles tirent un excellent parti pour elles-mêmes.

Une Fourmi assez répandue dans l'Europe centrale est devenue le type du genre Polyergue {Polyergus) : c'est une Fourmi bien caractérisée, ayant des mandibules arquées, étroites, aiguës à l'extrémité. Ces mandibules méritent d'être considérées; ne pouvant se toucher dans leur milieu, privées de dentelures au bord interne , il est évident que ce ne sont pas des instruments de travail, mais des armes pour le combat. Les Polyergues, en effet, ne savent rien édifier, et cependant leurs larves réclament les mêmes soins que celles des autres Foui'mis.

Le Polyei-gue roussâtre [Polyergus rufescens) est une petite Fourmi d'un roux assez clair, n'ayant pas plus de 6 à 7 millimètres de long ; la femelle , qui est à peu près de la même teinte, a des marques noires sur le thorax ; le mâle est d'un brun noir, avec les pattes jaunâtres.

Le Polyergue roussâtre habite des nids en terre où se trouvent ordinairement des Fourmis brunes [F. fusca) ou des F'ourmis mineuses [F. cunicularia). Le Polyergue ne construisant pas son nid, ne possédant pas d'instruments de travail, le fait construire par des esclaves. La traite existe parmi les Fourmis depuis l'origine du monde. C'est Huber encore qui a reconnu ce fait jusque-là inouï de l'histoire des animaux. Empruntonslui la page où il raconte la première phase de sa découverte ; la simplicité de la narration n'empêche pas de voir que l'auteur sent combien a été bonne la journée du 17 juin 1804. L'histoire de la vie des êtres s'est enrichie, eu effet, dans cette journée, de l'une de ses pages les plus intéressantes.

« Le 17 juin 1804, dit P. Huber, en me promenant aux envi-

» TOUS do Genève, entre quatre et cin([ heures de laprès-midi, » je vis à mes pieds une légion d'assez grosses Fourmis rousses )j ou roussâtres qui traversoicnt le chemin. Elles marclioieut » en corps avec rapidité; leur troupe occupoit un espace de » 8 à 10 pieds de longueur sur 3 ou 4 pouces de large; en peu » de minutes elles eurent entièrement évacué le chemin: elles

V pénéh'èrent au travers d'une haie fort épaisse, et se rendirent » dans une prairie où je les suivis; elles serpeutoient sur le » gazon sans s'égarer, et leur colonne restoit toujours continue, » malgré les ohstacles qu'elles avoient à surmonter.

» Bientôt elles arrivèrent près d'un nid de Fourmis noir- » cendrées; dont le dôme s'élevoit dans l'herbe, à vingt pas de » la haie. Quelques Fourmis de cette espèce se trouvoient à la » porte de leur habitation. Dès qu'elles découvrirent l'armée » qui s'approchoit, elles s'élancèrent sur celles qui se trou- » voient à la tète de la cohorte ; l'alarme se répandit au même » instant dans l'intérieur du nid, et leurs compagnes sortirent » en foule de tous les souteri-ains. Les Fourmis roussâtres, dont » le gros de l'armée n'étoit qu'à deux pas, se hâtoient d'arriver » au pied de la fourmilière ; toute la troupe s'y précipita à la » fois et culbuta les noir-ceudrées qui, après un combat très- » court, mais Irès-vif, se retirèrent au fond de leur habitation ; » les Fourmis roussâtres gravirent les flancs du monticule , » s'attroupèrent sur le sommet, et s'introduisirent en grand » nombre dans les premières avenues ; d'autres groupes de ces n Insectes travaillèrent avec leurs dents à se pratiquer une » ouverture dans la partie latérale de la fourmilière : cette n entreprise leur réussit, et le reste de l'armée pénétra par la

V brèche dans la cité assiégée. Elle n'y fit pas un long séjour : » trois ou quatre minutes après, les Fourmis roussâtres res- » soiiirent à la hâte par les mêmes issues, tenant chacune à » leur bouche une larve ou ime nymphe de la fourmilière » envahie. Elles reprirent exactement la route par laquelle

» elles étoieut venues, et se mirent sans ordre ù la suite les » unes des auti'es »

11 y avait lieu d'être surpris de voir une semblable expédition, et il était difficile an premier abord d'en comprendre le but. Témoin, à diverses i-eprises, de pareilles scènes sonycnt observées depuis par divers naturalistes, Huber eut bientôt l'occasion de rencontrer ces Fourmis aux habitudes guerrières, qu'il appelle les Amazones ou les Légionnaires. Elles vivaient en paix, mêlées, confondues avec les Noir-cendrées. La bonne intelligence, les plus excellents rapports régnaient dans ce camp occupé par deux espèces que l'on avait pu croire ennemies acharnées. Que l'on se figure combien une semblable réunion devait paraître étrange dans un temps où l'on ne possédait aucune notion sur les faits si curieux dont chacun aujourd'hui a, tout au moins, un peu entendu parler, si son esprit n'est pas demeuré absolument confiné dans les ténèbres.

En portant sur ce sujetune attention soutenue, le naturaliste de Genève, dont la patience était incapable de se lasser, eut bientôt l'explication des actes de bi'igandage des Polyergues roussâtres, les hardies Amazones, les audacieuses Légionnaires; son âme dut en ressentir la plus grande joie, car jusque-là rien de pareil dans le monde des animaux n'était même soupçonné.

Les Polyergues roussâtres étant incapables de pétrir la terre, de construire des loges, des chambres, puisque leurs mandibules ne sont pas conformées pour un semblable usage ; étant incapables de nourrir leurs larves, ont reçu de la nature l'instinct d'obliger les ouvrières d'une autre espèce à exécuter tous les travaux qu'elles ne peuvent exécuter elles-mêmes. Elles se gardent bien de chercher à s'emparer d'ouvrières adultes ; jamais celles-ci ne se soumettraient à l'esclavage; jamais elles ne consentiraient à rester dans une demeure étrangère. Aussi, que font les Amazones? elles s'en prennent uniquement aux nymphes. Les ouvrières qui viennent à éclore, ne connaissant pas d'autre logis

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([lie l'eiulroit où (.'lies sont ut'cs, n'ont ancinie envie de fuir ; obéissant à leurs instincts, elles se mettent à eonsti'nire, elles soignent les larves des Amazones, coiuiut; elles eussent soigné les larves de leur propre espèce, sans s'apercevoir de la différence. Esclaves soumises, elles n'ont probablement i)as conscience de leur sei'vitudo, et voilà comment les Noir-cendrées et les Amazones vivent en parfaite intelligence.

Une Fourmi bien étrange a été signalée, il y a jnès de trente ans, par un naturaliste delà Belgique, M. Wesmaël : c'est une espèce du Mexique, devenue le type d'un genre particulier (Myrmecocysltts mexîcanus), chez laquelle l'abdomen, susoe[>tiblc de se distendre d'une manière prodigieuse, renferme une sorte

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