LA SCIENCE AUX PUISES AVEC LE MONDE DES INSECTES
Le naturaliste de la Suède avait à peine achevé son œuvre, (|ue notre illustre botaniste Laurent de Jussieu, élevant sa jionséc à une hauteur plus grande, s'attachait à apprécier lini- [lortauce relative des cai'actères fournis par toutes les parties des végétaux, et groupait les espèces d'après la somme de leurs ressemblances. 11 fut conduit ainsi à reconnaître les divisions (|ui réunissent le mieux les représentants des formes typiques ; divisions qui ont été appelées les familles naturelles.
La méthode qui, au \\m' siècle, donna à la botanique un si beau lustre, ne tarda pas à être appliquée en zoologie.
Latreille, qui naquit à Brives le 29 novembre 1762 et mourut le 6 février 1833, membre de l'Institut et professeur au Muséum d'histoire naturelle, disposa les Insectes d'après les principes de la méthode de de Jussieu, dans un écrit i>ubUé à lîrives en 1796, portant pour titre : Précis des caractères génériques des Insectes disposés dans un ordre naturel, par le citoyen Latreille.
C'était un premier essai. Ouelques années plus tard, un nouvel ouvrage du même auteur oflrit une exposition si exacte des caractères des Insectes, des Arachnides et des Crustacés, et presque toujours une si juste appréciation des affinités naturelles de ces animaux, que les recherches toutes modernes n'ont amené de ce côté qu'à des rectifications d'ordre secondaire ^ Pour une branche de la zoologie, Latreille est à jamais le véritable auteur de la partie méthodique. Etranger aux études anatomiques et physiologiques, bornant ses recherches aux parties extérieures, il a montré dans la plupart des circonstances une habileté consommée, un tact merveilleux.
Dans la période où les travaux relatifs à la classification et à la méthode avaient, en l'état de la science, une importance du premier ordre, Georges Cuvier est venu apporter une vue qui n'était pas encore entrée dans l'esprit des classificateurs. L'illustre
' Gênera Crustaceorum et Inseclorum, k vol., 1806-1809.
naturaliste s'est peu occupé des êtres dont nous avons ici à tracer riiistoire, mais ses travaux, ses idées, ont exercé une influence générale sur la zoologie. Cuvier a reconnu que tous les animaux se rattachaient à quatre types principaux'; toutes les investigations ultérieures ont fourni des preuves que c'était une vérité. Cuvier a établi ce grand fait, que la classification devait être la représentation fidèle des ressemblances et des dissemblances dans l'organisation entière des animaux : c'était laisser bien en arrière le temps où la classification avait simplement pour olijet de conduire à la détermination des espèces.
Au commencement de notre siècle, l'idée d'une unité de plan d'organisation chez les animaux s'était manifestée. Par quelques-uns l'idée fut adoptée avec enthousiasme, comme une nouvelle lumière conduisant à voir la création dans toute sa grandeur. Etienne Geoffi^oy Saint-Hilaire, occupé particulièrement des Vertébrés, en fut le promoteur principal et l'énergique défenseur, s'appliquant sans relâche à fournir des preuves à rap})ui de cette doctrine, les produisant avec plus ou moins de bonheur, mais toujours au profit très-réel de la marche de la science.
Un autre savant, de Savigny, s'empara de l'idée comme bonne, et en fit une admirable application aux Animaux articulés.
De Savigny, né à Provins le 17 avril 1777, se trouva, à l'âge de vingt et un ans, un des membres de cette commission scientifique attachée à l'expédition conduite par le général Bonaparte, qui aborda le l^"' juillet 1798 sur la plage d'Alexandrie. Deux zoologistes étaient chargés d'étudier les animaux de cette antique Egypte restée si grande dans le souvenir des peuples, Geoffroy Saint-Hilaire et de Savigny. Le partage des attributions fut bientôt réglé entre les deux jeunes savants : c'était le partage de la nature elle-même. Le premier eut à s'occuper des Vertébrés, le second des Invertébrés.
' Tableau élémentaire cht Règne animal, \19S, et Refjnc animal, l"'édi(., 1817 ; 2" édit., 1828-1830.
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Ij)1'S([iic rciinterour Na|)oléoii, qui rochorchait pour son i»ays tniis li's m'iu'cs (k' gloiro. couçutla ]^('iisée do faire de la relation des travaux cxécutrs sur la terre d'h^gypte un ouvrage d'une uiaguilieenee jusqu'alors iucoinnie, de Savigny observa toutes les parties extérieures des Animaux articulés avec \ni soin minutieux (jue nul eneore n'avait appointé dans de semblables études. Les rei»résentatious cpi'il a données des plus petits détails sont de véritables ehefs-d" œuvre. Il est impossible, en contemplant ces images si fidèles, de ne pas Se trouver pénétré d'admiration pour le talent de l'observateur, de ne pas être saisi d'un sentiment de respect pour l'auteur, dont la conscience ne s'abandonne jamais à la moindre défaillance dans des recherches difficiles, dont personne de son temps peut-être ne comprendra tout le prix.
Si nous avions ici à démontrer que le naturaliste n'arrive à des généralisations vraies, ne s'élève à des vues d'ensemble d'une portée réelle qu'après l'étude et la comparaison de tous les détails, de Savigny devrait être cité en exemple. Le savant, eu etfet, ({ue nous avons vu animé de la volonté inébranlable de tout l'cproduire avec une scrupuleuse exactitude, se trouva bientôt frappé d'un grand fait général. Les Insectes, les Crustacés se montrèrent à son esprit comme des animaux toujours construits sur le même plan et pourvus absolument des mêmes aiipendices.
Tel Insecte, disait-on, a des mandibules et des mâchoires, tel autre a une trompe, tel autre a un suçoir, etc. De Savigny, comparant les pièces dans leurs rapports entre elles, dans leurs connexions, suivant le langage de la science, reconnut dans la bouche de tous les Insectes des appendices en pareil nombre, conservant les mêmes rapports, quelle que soit la diversité de leurs formes et de leurs usages. Les changements qui s'opèrent dans la constitution d'un Lépidoptère passant de l'état de chenille à l'état de Papillon fournirent à l'auteur une nouvelle preuve de l'adaptation d'organes semblables aux conditions biologiques des
animaux. La bouche des Crustacés présentant d'ordinaire dans sa composition un nombre de pièces plus considérable que celle des Insectes, cette circonstance le conduisit à recomiaitre que des pattes peuvent être converties eu mâchoires, et que les appendices de tous les Animaux articulés sont absolument de la même nature.
Les deux mémoires de Savigny, présentés à la première classe de l'Institut en 1814 et 1815, etpubUés en 1816, sous le titre de : Théorie des organes de la bouche des Animaux invertébrés et articulés compris par Linné sous le nom d'Insectes, marquent véritablement une époque.
En exposant avec une clarté admirable la réalité entière sur les homologies et les transformations des appendices des Articulés, de Savigny a servi puissamment le progrès de la science ; il a mis en pleine lumière une grande vérité ; il a rendu simple et évident ce qui était rempli d'obscurité et d'embarras pour tous les esprits ; il a révélé une belle page de l'histoire de la création.
De Savigny, l'observateur exact et patient, le théoricien brillant, le penseur profond, a été de bonne heure bien tristement arrêté dans la carrière qu'il suivait avec tant d'éclat. Atteint d'une affection des yeux, les vingt-sept dernières années de sa vie se sont écoulées dans une nuit perpétuelle, avec d'horribles souffrances physiques et morales. Marie-Jides-César Le Lorgni' de Savigny, membre de l'Institut depuis le 30 juillet 1821, est mort le 5 octobre 1851.
Les idées qui régnaient au xvn° et au xviif siècle sur les métamorphoses des animaux s'étaient bien modifiées dans l'esprit des naturalistes déjà éclairés par les recherches anatomiques. On n'en était plus à croire que toutes les parties d'un être existaient déjà sous une forme très- réduite, dès les premiers moments de sa formation. On savait positivement que des organes existant à une époque de la vie disparaissaient parfois
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en totalitt'', et que so ooiistiliiaiciil «le nouveaux orgaucs à des ]>ériodes plus ou nioius avaueées du dév(>l()ppemcnt de rauimal.- Les faits vi'aiuieut ac([uis h la scicuce étaient rares encore, mais tout tendait à pousser les zoologistes vers une voie de recherches (pii senihlait promettre d'importantes déeoiivertes : l'étude des embryons, l'étude du développement des animaux.
Un professeur de l'université d(^ Marhourg, Moriz llerold. donna en 1815 l'histoire du développement d'un Lépidoptère: la Piéride du Chou. Les changements qui se produiscMit <lans l'organisation de l'Insecte depuis l'état de chenille ius([u"à l'état de Papillon avaient été suivis jour par jour. Dès ce moment il l'ut possible de concevoir une idée nette de la nature des métamorphoses des Insectes.
On doit au même auteur des recherches plus récentes sur la formation dans l'œuf de l'embryon des Araignées et des Insecti^s : beaucoup de faits constatés; beaucoup d'erreui's d'interprétation. Le moment était venu où les investigations sur les ])remières phases du développement des animaux allaient prendre une extrême importance : les zoologistes avaient appris que chez tous les êtres, les organes apparaissent successivement ; que ces organes subissent bien des changements avant d'être constitués comme on les trouve chez les adultes. Le titre seul d'un mémoire publié en 1817 par un professeur de Mvmich, C. Pander, suffit à indiquer le mouvement scientifique qui se manifestait. Histoire de la métamorphose que subit l'œuf de la Poule pendant les cinq premiers jours de l'incubation, tel était le titre de l'ouvrage.
Deux naturalistes de l'Allemagne, Rathke, professeur à Ivœnigsberg, mort en 1860, et M. de Baer, depuis longtemps professeur à Saint-Pétersbourg, ont pris une part immense au mouvement qui, en moins d'un demi-siècle, adomiéd'admu-ables résultats. M. de Baer, guidé par les vues de l'ordre le plus élevé, porta ses investigations sur les principaux types du Règne animal, et reconnut que la marche du développement n'était pas la même
dans ces divers types. Au début de la formation embryonnaire, tout semble pareil chez le Vertébré, l'Insecte, le Mollusque, mais des différences essentielles ne tardent pas à se prononcer entre ces animaux. M. de Baer a été conduit, par ses l'echerches d'embryogénie, à recomiaitre dans le Règne animal quatre formes principales. C'était une confirmation éclatante des idées de Cuvier. Les voies avaient été complètement différentes; le résultat était identique.
Les observations de M. de Baer, publiées de 1827 à 1828, n'eurent pas d'abord le retentissement qu'elles méritaient. Mais il y a dans les sciences des instants où une question occupe les esprits, où les chercheurs agissent sous l'empire d'une idée, chacun croyant être seul à la posséder. Ainsi M. 3Iilne Edwards, poursuivant des recherches sur les Crustacés, dans l'ignorance des travaux de M. de Baer, arrivait à des résultats concordants avec ceux de ce savant. M. Rlilne Edwards s'était assuré que pendant la première période du développement, la ressemblance était à peu près complète entre toutes les espèces appartenant à un même type ; qu'entre des espèces fort dissemblables à l'état adulte, les distinctions se manifestent progressivement jusqu'au moment où les individus ont pris d'une manière définitive leur cachet spécifique. C'est en 1829 que M. Milne Edwards a énoncé ce fait d'une haute importance pour la zoologie.
Des connaissances précises sur les premières phases du développement des êtres devaient achever de faire disparaître des idées absolument fausses relativement aux relations des différentes formes du Règne animal. Pendant longtemps on s'était complu dans la croyance à TUie série de dégradations insensibles et régulières de l'Homme à l'Eponge, l'échelle des êtres de Leibnitz et de Bonnet. De là à imaginer, d'après quelques apparences, que les formes des animaux inférieurs représentaient exactement les formes embryonnaires des animaux supérieurs, il n'y avait ([uun ])as. L'étude pi'ofonde et comparative