LA PSYCHÉ DU GBAHEN
[Psyché gramintUa).
La femelle et la chrysalide.
la condition la plus misérable (pie l'on puisse trouver parmi les Lépidoptères. Nous avons vu chez les Orgyies des femelles se traînant péniblement en secouant leurs moignons d'ailes, les femelles des Psychés ne savent pas môme se traîner; elles quittent leur enveloppe de chrysalide, elles éclosent et demeurent immobiles. A considérer leur corps absolument dépourvu d'ailes
et semblable à celui des larves, leurs pattes rudimentaires, leur abdomen mou, leurs anneaux thoraciques égaux et écailleux, il serait impossible de croire que l'on a sous les yeux des Lépidoptères adultes, si l'observation n'avait conduit à connaître l'histoire entière des Psychés. 11 y en a beaucoup d'espèces en Europe, et comme elles sont toutes fort petites, il est souvent nécessaire, pour se les procurer, d'élever leurs chenilles. On observe assez facilement ces chenilles, car elles vivent constamment dans des fourreaux qu'elles confectionnent avec une certaine quantité de soie et des débris de végétaux disposés avec infiniment d'art. Certaines espèces emploient des fragments de feuilles, d'autres des fétus coupés tous à peu près de la même dimension ou des bûchettes. Quelques-unes fabriquent leur habitation portative avec des brins de Mousse fort bien arrangés. M. Millière en a fait connaître un charmant exemple (Psyché Gondebaulella). Les fourreaux, si bizarrement construits à l'extérieur, sont tapissés à l'intérieur de la soie la plus fine et la plus douce. Les Psychés portent leur fourreau comme le Colimaçon porte sa coquille; pour se déplacer, elles sortent tout juste la tête et les anneaux thoraciques, afin que leurs pattes écailleuses puissent s'accrocher sur les feuilles ou les tiges des herbes. Veulent-elles se reposer, au moyen d'un peu de soie elles fixent leur habitation et rentrent tout à fait à l'intérieur. Rien de plus singulier que de voir un de ces petits tuyaux remuer et progresser sur les plantes, tandis qu'on n'aperçoit pas l'Insecte qui le fait mouvoir.
Les pattes écailleuses des larves de Psychés sont parfaitement constituées, ces appendices seuls servant à la marche. Les pattes membraneuses, très-petites et pourvues d'une couronne complète de crochets, n'ont d'autre usage que de permettre à l'animal de maintenir fortement sa demeure portative.
Les chenilles, arrivées au temps de leur métamorphose, n'ont besoin, ni de filer une coque, ni de chercher un refuge ; leur fourreau est un abri qui a tous les avantages possibles.
•jj,s LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.
L'Insecte attache son fourreau contre une branche, un tronc, une muraille, et le terme soigneusement. Cette opération achevée, il se retourne de façon à présenter la tête vers l'extrémité du fourreau demeurée libre. A lieu la transformation en chrysalide; le papillon éclôt. Si c'est un mâle, il s'échappe aussitôt de sa prison; si c'est une femelle, elle demeure dans le réduit où elle est née, l'ouvrant assez cependant à l'aide des aspérités de son enveloppe de chrysalide, pour sortir la partie postérieure de son corps. Les mâles, attirés de loin par sa présence, voltigent bientôt en nombre autour d'elle. Là voilà fécondée; sans changer de place, sa ponte est effectuée et reste protégée par son corps. Elle meuj't. Ses petites chenilles éclosent à l'abri du danger, et commencent à dévorer le cadavre tic leur mère, dont elles épargnent seulement les parties les plus dures. C'est après s'être soumises dans leur premier âge à ce régime bien singulier pour des larves de Lépidoptères, qu'elles se dispersent sur le feuillage et que chacune construit son fourreau.
Un auteur, Bruand d'Uzelle, a passé une longue suite d'années à recueillir les Psychés dans une grande partie de la France, et il en a publié la monographie.
Mais après les traits généraux de l'histoire de ces Lépidoptères que nous venons d'indiquer, il est bon d'arrêter un instant notre attention sur une espèce du genre en particulier. Ce sera la plus grande, la plus facile à rencontrer, la plus commune dans notre pays, c'est-à-dire la Psyché du Crânien (Psyché graminella). Le vieil entomologiste Geoffroy, entraîné à une confusion par une sorte d'analogie de mœurs, l'a nommée la Teigne à fourreau de paille composé.
Au printemps et au commencement de l'été, il est ordinaire de voir se promener la chenille de la Psyché du Crânien. Assez vagabonde, elle est souvent errante sur les herbes, lesCraminees. sur les Bruyères, sur les Genêts, quelquefois sur les murailles. Il est facile de l'apercevoir; lorsqu'elle est grande, son fourreau
MÉTAMORPHOSES DE LA PSYCHÉ DU GRAMEN [Ptychc graminetta).
LES LEPIDOPTERES. 251)
n a pas moins de 2 à 3 centimètres de longueur. Composé de petits morceaux de feuilles, tous taillés à peu près dans les mêmes proportions et artistement imbriqués de façon à figurer comme des falbalas, ce fourreau est ordinairement garni dans sa portion antérieure d'une ou deux rangées de brins de bois ou d'herbes disposés dans le sens longitudinal. Ces brins sont fournis par les plantes que la chenille affectionne, le Genêt, la Bruyère, les Graminées. Nous venons d'examiner ce fourreau lorsqu'il a acquis sa plus grande dimension ; mais quand la chenille était jeune, le fourreau était petit, et cependant c'est toujours le même fourreau.
L'Jnsecte n'abandonne pas sa demeure devenue trop étroite, pour en confectionner une nouvelle. Quand, par suite de son accroissement, il se trouve resserré, il fait avec ses mandibules une fente à son habitation portative; les bords de la fente s'écartent; une pièce formée d'un peu de soie et de débris de végétaux comblera l'intervalle. Tant de fois l'animal aura besoin de s'agrandir, tant de fois il recommencera la même mauœuvre, afin d'augmenter la capacité de son fourreau. Cette chenille, d'un gris pâle, avec sa tête et ses trois anneaux thoraciques d'un brun roux marqués de points et de lignes noires, est sans beauté. Toute parure est inutile à qui doit vivre constamment dans l'obscurité.
11 y a quarante ans, un naturaliste anglais, Lansdowne Guilding, observait les mœurs et les transformations de Lépidoptères d'Amérique très-voisins de nos Psychés, mais d'une taille bien supérieure. Ces Insectes, ayant des ailes plus longues que les vraies Psychés et des antennes terminées en manière de soie. reçurent le nom générique à'OEcelicus, faisant allusion à la maison que les larves portent avec elles. Depuis cette époque, des espèces du même genre ont été rencontrées en diverses parties du monde. L'une des plus remarquables est l'OEcétique de Saunders (OEcelicus Saundersii), fort commune en Australie.
Le mâle, qui a une envergure de 4 à 5 centimètres, a les ailes enfumées avec des veines transparentes ; la femelle, très-massive, longue d'environ 4 centimètres et demi, ressemble par son aspect à celles des Psychés européennes. La chenille construit un fourreau qui atteint la longueur de 15 à 16 centimètres, d'une soie grise, fine et serrée, et dont les parois épaisses sont garnies à l'extérieur de bûchettes espacées. Elle accroche ordinairement son fourreau aux branches d'arbres par de longs fils assez forts pour résister à l'action des vents impétueux qui régnent souvent en Australie. L'espèce décrite par un savant entomologiste de l'Angleterre, M. Westwood, a été observée dans toutes ses habitudes par notre voyageur M. Jules Verreaux.
Divers Bombycides, chez lesquels s'affaiblissent notablement les caractères de la famille, sont rangés dans une tribu particulière, les Hépialines. Ces Lépidoptères ont des antennes courtes, faiblement pectinées ou simplement dentelées, même dans les mâles; un abdomen allongé, avec l'oviducte presque toujours saillant chez les femelles.
Cette division comprend les Hépiales, dont les antennes, fort petites, sont à peine dentelées ou même moniliform.es. Ce sont des Insectes peu nombreux en Europe, et au contraire très-répandus dans certaines régions du inonde, l'Amérique, l'Afrique, l'Australie en particulier.
Les chenilles des Hépiales, s'attaquant aux racines de divers végétaux, ne se montrent jamais à la lumière; aussi sont-elles minces, allongées, décolorées. La plus grande espèce européenne est l'Hépiale du Houblon (Hepialus Humuli), le mâle ayant des ailes blanches, argentées, avec une bordure rougeàtre, la femelle des ailes d'un jaune vif, traversées par deux bandes d'un rouge fauve. Cet Insecte est fort commun dans le nord de l'Europe et dans les montagnes; il abonde dans quelques parties de la Suisse.
L'Australie est la terre des grandes Hépiales. L'une d'elles
(Hepialus grandis), aux ailes grises, a une chenille énorme, entièrement blanche, qui vit dans les troncs des Casûarinas, les curieux arbres sans feuillage de la Nouvelle-Hollande. Les pauvres naturels de cette terre déshéritée pour les substances alimentaires recherchent les larves de la grande Hépiale, et la mangent toute vivante, avec une avidité digne de véritables sauvages. Ils se plaisent, nous a rapporté M. J. Verreaux, à hunier l'intérieur de ces larves comme s'il s'agissait d'un fruit très-mûr.
Un autre genre de la même tribu est celui des Zeuzères, trèsreconnaissables à leur corps épais, à leurs antennes pectinées à la base et terminées en manière de soie, surtout chez les mâles. Le type est bien connu : c'est la Zeuzère du Marronnier d'Inde (Zeuzera JËscxili), ou la Coquette des vieux entomologistes, un Papillon blanc très-velu, dont les ailes sont couvertes de points ou de petites taches d'un bleu d'acier. Sa chenille vit dans l'intérieur du tronc des Marronniers d'Inde. D'une couleur jaune, avec des points noirs, elle l'appelle par son aspect, par sa démarche, les chenilles des Sésies. Il y a des conditions d'existence semblables, les analogies de conformation doivent se manifester. La Zeuzère du Marronnier n'est certainement pas un Insecte indigène ; elle nous est venue du pays qui nous a fourni l'arbre aujourd'hui cultivé dans nos parcs et nos grands jardins.
Les Cossus sont voisins des Zeuzères, mais leur corps est plus épais, leurs ailes plus larges, leurs antennes pectinées jusqu'au sommet. L'espèce commune est le Cossus Perce-bois (Cossus ligniperda); le Papillon bien reconnaissable à ses ailes grises, nébuleuses, avec des taches et de fines rayures cendrées et blanchâtres; la Chenille d'un rouge vineux, portant quelques poils rares. C'est la Chenille du Saule, rendue célèbre par la belle monographie de Lyonet. Dans plusieurs localités , en effet , les Cossus rongent les vieux troncs de Saules; dans notre pays, ils vivent particulièrement dans les troncs d'Ormes. Creusant d'énormes galeries, ils amènent fréquemment la mort de très-
grands arbres. La chenille du Cossus fournit un admirable
exemple des adaptations à un genre de vie spéciale ; ce sont les particularités essentielles des chenilles de Sésies et des Zeuzères, plus prononcées que chez ces dernières. L'Insecte, destiné à ronger un bois dur, est pourvu d'une lèvre supérieure large, épaisse, sans échancrure, et de mandibules dentées d'une extrême puissance. Pour marcher avec facilité, dans les galeries qu'elle a creusées, cette chenille a des pattes membraneuses courtes et garnies d'une véritable couronne de crochets.
Lyonet ayant donné des figures exactes de ces pattes, on s'est imaginé que les crochets formaient à peu près dans toutes les chenilles un cercle complet ; de là le nom de pattes en couronne. employé d'une manière générale pour désigner les pattes membraneuses. Dans la plupart des cas, cependant, les crochets n'occupent qu'un demi-cercle ; la couronne entière existe seulement chez les espèces qui cheminent, soit dans l'intérieur des tiges ou des troncs, soit dans l'épaisseur des feuilles.
D'autres Bombycides (ceux de la tribu des Notodontides) se rapprochent manifestement des Noctuelles par les proportions de leur corps et de leurs ailes, ayant cependant des antennes pectinées chez les mâles et une trompe rudimentaire, mais bien distincte, moins atrophiée que chez les autres représentants de la famille. A l'état adulte, ces Insectes n'offrent aucune particularité bien frappante; à l'état de larves, au contraire, ils présentent plusieurs singularités, notamment ceux du petit groupe des Notodontides, composé de quelques genres faciles à distinguer.
Le nom de Dicranures a été attribué aux Notodontides caractérisés sous leur forme de Papillons par des antennes un peu contournées et assez fortement pectinées dans les deux sexes, et sous leur forme de chenilles par une curieuse modification des pattes membraneuses de la dernière paire. Entre les diverses espèces du genre, arrêtons un instant notre attention sur la plus
commune. C'est de son nom vulgaire : la Queue-fourchue (Dicranura vinula).
LA QUEUE-FOUHCHBE
(Dicrimura vinula).
> Papillon femelle- et la chenille
Dès les derniers jours d'avril et pendant tout le mois de mai. se montre fréquemment dans les endroits humides un beau Papillon de nuit très-reconnaissable à sa teinte générale d'un gris presque blanc, avec des points et des raies sinueuses d'un noir assez vif ou d'un gris cendré. Le soir, l'Insecte vole près des Peupliers et des Saules; pendant le jour, il se cache sous le feuillage ou sur le tronc de ces arbres. La femelle a bientôt effectué sa ponte, et dans le mois de juin on trouve les chenilles isolées sur les feuilles des Peupliers. Toutes petites encore, leur
•26i LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
cotfleur est presque noire. Quelques semaines plus tard, elles ont subi plusieurs mues, et leur taille est devenue très-forte. Ces chenilles lisses, avec leur grosse tète susceptible de rentrer dans le premier anneau du corps, avec le troisième anneau élevé et comme bossu, avec leur extrémité postérieure munie de deux prolongements souArent redressés, semblables à deux queues d'où l'on voit saillir à la volonté de l'animal un tentacule flexible, ont un aspect singulier. D'un beau vert tendre, la Queue-fourchue présente sur la région dorsale, étendue comme une sorte de manteau, une longue marque eu losange d'un brun vineux avec une bordure blanche. Elle a des pattes membraneuses massives pour porter son corps pesant, et ces pattes sont armées de trèslongues épines. Les queues, presque blanches, sont garnies de tubercules noirs. La singularité offerte par cette chenille, c'est la transformation des dernières pattes membraneuses en deux appendices, sortes de queues percées pour le passage de tentacules, sans doute attribués à l'animal comme moyen de défense dans des circonstances qui n'ont pas été observées. A l'aide de cet appareil, la chenille parvient peut-être à éloigner les Ichneumons et les Mouches cherchant à introduire leurs œufs dans son corps. Au terme de sa croissance, la Queue-fourchue, descendant au pied de l'arbre qui l'a nourrie, file une coque très-épaisse, trèsrésistante, agglutinant, avec une grande quantité de vernis, des détritus végétaux; l'Insecte passe l'automne et l'hiver à l'état de chrysalide.
Des Notodontides voisins des Dicranures, les Harpyies, aux antennes pectinées terminées par une soie, ont des chenilles plus bizarres encore. Le type du genre est surtout particulièrement remarquable : la Ilarpyie du Hêtre (Harpyia Fagi).
La chenille, que l'on trouve au mois d'août et de septembre dans les forets et les grands bois, habituellement sur les Hêtres et quelquefois aussi sur les Chênes, les Aunes, les Bouleaux, a nu aspect vraiment extraordinaire. D'un brun pâle ou d'une
teinte de cuir uniforme, elle n'attire point l'attention par sa couleur, mais elle a des pattes écailleuses de la seconde et de la troisième paire d'une longueur extrême, qui demeurent souvent pendantes. Les anneaux de son corps, du quatrième au septième, présentent deux gibbosités terminées en pointe; du neuvième au
LA HAHPYIE DU HÊTHE
(Harpuia Fagi) .
Le Papillon mâle au vol. — Le Papillon femelle au repos. — La chenille.
dernier, ils ont un élargissement latéral très-considérable, avec des crénelures sur le bord. Les pattes membraneuses postérieures sont converties en deux tubes grêles. Pendant le repos, la chenille de la Harpyie du Hêtre tient ordinairement redressées les deux extrémités de son corps. La bizarrerie est à la fois dans
les formes et dans les attitudes, sans que nous puissions en expliquer jusqu'à présent les causes déterminées par des circonstances biologiques. Ces longues pattes écailleuses n'existent chez aucune autre larve connue de Lépidoptère, et ici leur longueur semble n'offrir aucun avantage à l'animal. Pour se transformer en chrysalide, la Harpyie du Hêtre fde une coque légère qu'elle garantit avec des feuilles.
Le genre des Notodontes est, dans le groupe, le plus nombreux en espèces. Le nom fait allusion à un caractère de plusieurs de leurs chenilles, qui ont sur quelques anneaux de leur corps des gibbosités parfois surmontées de pointes. Ces larves lisses, ou garnies de poils très-clairsemés, vivent sur les arbres. Les Papillons se reconnaissent aisément à la présence d'un petit lobe au bord interne des ailes de la première paire. Les Notodontes les plus communs dans notre pays sont le Bois veiné de Geoffroy (Notodonta Ziczac), qui, à l'état de chenille, vit sur les Saules, les Peupliers, les Bouleaux. Le Chameau d'Ernst (Notodonta dromedaria), affectionnant pendant son premier âge les Bouleaux des forêts; la Demi-Lune noire d'Engramelle (Notodonta chaonia), une des nombreuses espèces du Chêne.
Diverses autres espèces de la même tribu ont généralement des ailes plus longues que d'autres Notodontides; on les rattache à quelques genres particuliers, et surtout au genre Pygœra. Leurs chenilles, longues, un peu déprimées, sont plus ou moins garnies de poils. L'une des espèces les plus communes, appelée par Geoffroy la Lunule (Pygœra bucephala), à raison de la forme d'une tache blanche des ailes antérieures, se trouve, dans son premier état, sur la plupart de nos grands arbres, les Chênes, les Ormes, les Hêtres, les Bouleaux, les Tilleuls. C'est une grosse chenille poilue, brune, variée de jaune et ornée de six raies longitudinales d'une teinte pâle. Elle s'enfonce dans la terre pour se métamorphoser. Une espèce plus petite, la Hausse- Queue fourchue d'Engramelle (Pygœra anachorela). se tient sur
les Saules, cachée entre des feuilles qu'elle attache au moyen de quelques fds.
Le plus vaste groupe de l'ordre des Lépidoptères est la famille des Noctuélides. C'est une immense légion d'espèces de tous les pays d'une apparence très-uniforme. Les Noctuélides d'Europe, au nombre de près de huit cents, ont été la plupart étudiées avec soin dans leius caractères, dans leurs métamorphoses, dans leurs conditions d'existence, et néanmoins les naturalistes faisant les plus grands efforts pour établir parmi ces Insectes des divisions génériques, ne sont arrivés à aucun résultat satisfaisant. En l'absence de véritables caractères pouvant fournir parmi les Noctuélides les distinctions que l'on cherchait, on s'est contenté souvent de détails de coloration, de la préférence des chenilles pour certaines plantes. Malgré tout, il est demeuré impossible de donner un moyen sur de reconnaître les divers genres établis dans la famille. Aussi il y a un extrême intérêt à étudier cette multitude de Lépidoptères si pareils par tous les détails de leur organisation, et dont les espèces néanmoins sont parfaitement distinctes les unes des autres. En réalité, la très-grande majorité des Noctuélides appartient à un seul genre, le genre Noctuelle (Noctaa), qui a une foule de représentants.
L'étude comparative de toutes ces espèces voisines fournit un grand enseignement. Voici dix, vingt, trente Papillons ou même bien davantage, dont tous les traits essentiels de l'organisation sont semblables, dont toutes les différences appréciables consistent dans des détails de coloration ; il faut croire qu'ils proviennent d'une souche unique, que leurs faibles caractères distinctifs sont des modifications déterminées par des circonstances extérieures? Certes, si les idées qui se sont fait jour à diverses époques, les idées de Lamarck et de tant d'autres, les idées reprises et développées par M. Darwin, avaient quelques vérités pour fondement, on devrait le penser.
Mais loin de là, on a ici un exemple capable de faire coin-
prendre la valeur de ces idées sur de prétendues modifications continues des espèces. En étudiant ces Noctuelles exclusivement dans leurs caractères, lorsqu'elles sont parvenues à l'état adulte, on serait amené à concevoir les doutes les plus graves sur les distinctions spécifiques; niais en observant ces Insectes dans toutes les phases de leur existence, dans les conditions où elles sont fatalement destinées à vivre, toute incertitude disparaît. Des Papillons presque semblables ont des chenilles offrant des particularités distinctives des plus manifestes. Ces chenilles vivent dans des conditions dissemblables; elles affectionnent des végétaux différents; elles ont des pattes construites pour marcher sur une plante, et se trouveraient mal à l'aise pour grimper après des plantes recherchées par des espèces voisines. 11 n'est pas de groupes du Règne animal, enfin, où l'on puisse reconnaître avec plus de sûreté combien chaque espèce organisée pour vivre dans des conditions déterminées est privée de la possibilité de subir d'autres conditions d'existence.
Les Noctuélides se distinguent aisément de tous les Bombycides; elles ont une trompe de moyenne longueur, des palpes saillants, des antennes en forme de soie, simples ou finement denticulées. Ces Lépidoptères, en général de petite taille, atteignent rarement des proportions un peu considérables. Comme l'indique la dimension de leur trompe, ils prennent de la nourriture. Leurs chenilles sont le plus souvent rases.
11 est certaines Noctuélides qui rappellent sensiblement le port des Bombyx; ce sont les Acronyctes et quelques genres voisins (groupe des Acronyctites). Sur les Ormes, les Bouleaux, les Tilleuls, sur la plupart des arbres fruitiers, se trouve communément, à la fin de l'été et en automne, uneClienille noire, ornée d'une bande dorsale jaune, de marques rouges sur les côtés, d'une raie grise au-dessus des pattes, et portant une longue éminence noire sur le quatrième anneau et une forte gibbosité sur le onzième. Au moment de se transformer, l'Insecte descend
sur le tronc et s'établit entre les fissures de l'écorce, souvent jusqu'au pied de l'arbre, et aussi abrité que possible, il se forme une coque légère. Le Papillon éclôt vers le mois de juin de l'année suivante. Pendant le jour, on le voit collé sur des troncs ou des murailles. Ses ailes grises, avec des lignes noires, et surtout un signe très-net figurant d'une manière exacte la lettre grecque à, le font reconnaître à la première inspection. Le signe caractéristique a valu à l'espèce son nom vulgaire et son nom scientifique, le Psi (Acronyclapsi).
Les végétaux de tous les genres nourrissent des Lépidoptères. Les Mousses, les Lichens qui poussent sur les arbres, sur les murailles, même dans nos villes, sur les quais et les parapets des ponts, sont la pâture de petites chenilles sombres très-apparentées aux Acronyctes : ce sont les mangeuses de Mousses, les Bryophiles. Retirées pendant le jour dans des trous ou des crevasses, elles sont difficiles à découvrir; c'est dans leurs petites retraites qu'elles forment leur cocon composé de soie et de Lichen.
Examinons maintenant les vraies Noctuelles sans nous préoccuper de toutes les distinctions génériques admises dans les ouvrages descriptifs. Il est important de les connaître, car plusieurs d'entre elles se multiplient avec une étonnante facilité et causent parfois d'immenses ravages dans les grandes cultures. A l'état de Papillons, les vraies Noctuelles (Nocluà) ont des antennes ciliées, un peu pectinées dans les mâles et des palpes hérissés de longs poils; à l'état de chenilles, elles sont cylindriques, presque rases, et se nourrissent de plantes basses ou de racines; en général, elles se métamorphosent dans la terre.
Une des espèces les plus communes, les plus curieuses par les habitudes, les plus importantes à connaître pour les cultivateurs, est la Noctuelle des moissons (Noctua segelum — Genre Agrotis) des entomologistes modernes, qu'Engramelle nommait la Moissonneuse. Le Papillon a les ailes antérieures brunes ou fauves, un peu plus claires chez les mâles que chez les femelles,
marquées à la base d'une double ligne ondulée suivie d'une tache brune, au centre de deux autres taches, l'une ronde bordée de noir, l'autre réniforme, au bord d'une série de taches noires en forme de lunules, el les ailes postérieures d'un blanc opalin.
Les Papillons éclosent dans les derniers jours de mai ou dans les premiers jours de juin, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant la température. Les femelles déposent ordinairement leurs œufs en petites plaques à la face inférieure des feuilles ou vers l'origine des tiges des plantes à racines pivotantes, les Betteraves, les Chicorées, etc. Les chenilles ne restent jamais sur les feuilles ; elles entrent eu terre et s'y tiennent cachées constamment pendant le jour ; la nuit seulement elles voyagent, mais sans attaquer le feuillage. Rongeant les racines au collet, elles les creusent profondément, et arrivent à les couper, si leur volume n'est pas considérable. Parvenues à leur plus grande dimension dans le mois de juillet, les chenilles de la Noctuelle des moissons ont alors une longueur de 4 centimètres à 4 centimètres et demi. Leur corps, lisse, luisant, d'un gris verdàtre assez sombre, porte sur chaque anneau deux rangées transversales de points verruqueux d'un noir brillant, surmontés d'un poil. Leurs mandibules sont fortes et tranchantes, et ainsi parfaitement constituées pour entamer des racines; leur lèvre supérieure n'a pas d'échancrure, ce qui s'explique avec le genre de nourriture que prennent ces Insectes ; leurs pattes membraneuses, très-courtes, présentent à leur extrémité une cavité fort petite, circonscrite par un rebord dur, où les crochets font à peine saillie. La chenille, • [ne les cultivateurs appellent le Ver gris, trouve ainsi toute facilité pour marcher dans la terre, mais elle aurait une grande difficulté à grimper, ses pattes n'étant pas construites pour saisir. Nous avons ici un exemple bien frappant des adaptations des organes à des conditions d'existence déterminées pour l'animal.
Les chenilles de la Noctuelle des moissons, arrivées au ternie
de leur croissance, se façonnent une loge dans la terre à une très-faible profondeur. Ne produisant que très-peu de soie, elles en ont assez cependant pour consolider les parois de leurs cellules et les rendre imperméables à l'eau. Quand la saison est chaude , les Papillons éclosent dès le mois d'août ; au moment de sortir, ils entraînent avec eux l'enveloppe de la chrysalide, qui les protège et leur permet de traverser une couche de terre d'une certaine épaisseur. Comme les espèces dont les larves vivent dans le bois, ils n'abandonnent cette dépouille qu'après être au dehors. Lorsque les Noctuelles naissent au milieu de l'été, on voit de nouveau leurs chenilles pendant l'automne; celles-ci se transforment en chrysalides aux approches de l'hiver , mais si elles ne sont pas au terme de leur développement quand les premiers froids se font sentir, elles hivernent et ne subissent leur métamorphose qu'au printemps. Il y a dans la manière dont se succèdent les générations et les transformations de cette espèce des variations dépendantes de la température sur lesquelles se sont mépris la plupart des auteurs qui eu ont parlé.
La Noctuelle des moissons, Insecte depuis longtemps réputé des plus nuisibles, devient en certaines circonstances un fléau pour l'agriculture. En 1805, la multiplication de cette espèce dans plusieurs départements de la France, et surtout dans ceux du Nord et du Pas-de-Calais, était prodigieuse, les ravages qu'elle exerça presque incroyables. Au collet de chaque Betterave, sans aucune exception, il y avait une quantité considérable de chenilles; en grattant un peu la terre, entre les lignes de Betteraves, on en mettait à découvert sur tous les points. En certains endroits, il a été possible d'en recueilli]1 plus d'une centaine sur l'étendue d'un décimètre carré.
Certes, quand on étudie les habitudes, les mœurs de l'Insecte, il est facile de comprendre sa multiplication excessive, comme les causes qui peuvent à certains moments le faire disparaître.
L'ameublissement extrême de la terre fournit à la chenille les conditions de séjour les plus favorables, comme L'abondance de la plante qui lui convient lui assure sa subsistance. Qne l'on raffermisse la couche superficielle de la terre, ce qui ne semble être en aucune façon nuisible à la végétation, et les chenilles auront peine à vivre; que l'on enlève les plaques d'oeufs sur les feuilles des jeunes Betteraves, au commencement de juin, et l'on sera assuré de préserver les champs. Si l'espèce nuisible disparaît plus ou moins, après s'être montrée en abondance, c'est à plusieurs causes qu'il faut attribuer le fait : la multiplication des Ichncumons, qui tuent les chenilles ; des pluies continues au moment de la naissance des Papillons, qui empêchent l'accouplement de ces Insectes; les circonstances qui amènent le tassement de la terre. Plusieurs auteurs ont dit que la Noctuelle des moissons attaquait les végétaux les plus différents, notamment les Céréales. C'est là une erreur, comme nous avons pu nous en convaincre par des observations attentives et très-nombreuses.
La Noctuelle Double-tache (Noctua exclamalionis) est également fort nuisible aux plantes potagères. Sa chenille, un peu plus allongée, un peu plus claire que celle de la Noctuelle des moissons, vit de la même manière, aux dépens des racines, sans presque jamais sortir de terre. Le Papillon est facile à reconnaître à ses ailes d'un gris clair, ayant, outre les deux taches centrales ordinaires, deux lignes vers la base, la seconde unie à un trait que l'on a comparé à un point d'exclamation , une raie transversale denticulée de couleur noirâtre, et une ligne pâle près du bord.
La Noctuelle du BU (Noclua Tritici) attaque particulièrement les racines des Céréales. Le Papillon, dont les ailes sont d'un gris cendré, avec des taches plus obscures et une raie presque blanche, a été souvent confondu avec d'autres espèces.
Aux Etats-Unis, des espèces extrêmement voisines des Noc-
tuelles d'Europe (Noclua messoria, N. devaslalor, etc.) vivent dans les mêmes conditions et ne sont pas moins préjudiciables à la végétation. On trouve la description de ces Insectes dans les ouvrages de M. Harris sur les Insectes nuisibles.
On donne le nom de Triphènes à des Noctuelles ayant les antennes simples dans les deux sexes, et les ailes postérieures, en partie au moins, d'un jaune fauve. Leurs chenilles vivent sur des plantes liasses et se tiennent presque toujours cachées. La Fiancée (Triphœna pronubd) est un assez grand Papillon que l'on voit communément dans les jardins et parfois jusque dans les maisons. Ses ailes de la première paire sont brunes, variées de gris; ses ailes de la seconde [taire, d'un jaune fauve, avec une large bordure noire. La chenille de cette Noetuélidc, grise ou verdâtre, avec des lignes jaunes et des taches noires disposées en séries, dévore les Oseilles, les Laitues, les Choux, rongeant surtout le cœur de la plante. Llle s'enfonce dans la terre à l'automne, et se transforme en chrysalide au printemps. Une espèce plus petite (Triphœna orbona) est presque aussi commune.
De nombreuses Noctuélides ayant des antennes simples, le thorax et l'abdomen pourvus de poils et d'écaillés relevés en une sorte de crête, sont classées dans un groupe particulier (Hadénites). Leurs chenilles, en général vivement colorées, se nourrissent de différentes plantes, et ne fuient pas la lumière, comme celles des Noctuélitcs. Citons comme type du genre Hadena, la Potagère (Hadena oleracéa), si commune dans les jardins potagers : sa chenille, verte, avec des raies blanches et jaunes quand elle est jeune, souvent brune quand elle a pris toute sa taille, ronge les Oseilles, les Epinards, les Choux. Elle se construit dans la terre une coque formée de particules terreuses liées avec de la soie. Le Papillon a les ailes de la première paire d'un gris roux, présentant au centre un anneau ovale blanchâtre, puis une tache jaune réniforme, puis une raie transversale dentelée, presque blanche. Une autre espèce, la Brassicaire (H. Bras
27'i LES METAMORPHOSES DES INSECTES.
sicœ, — genre Mameslra de divers auteurs), esl un plus grand fléau encore pour les maraîchers. Sa chenille, brune ou d'un ver! foncé, est celle que l'on trouve continuellement entre les feuilles un dans le cœur des Choux. Elle se transforme en chrysalide dans la terre, et le Papillon éclôt au printemps de l'année suivante. ( !elui-ci a des ailes d'un gris sombre varié de noir.
Dans le même groupe, les Dianthécies se font remarquer par les ailes des Papillons parées de couleurs assez vives et de dessins nettement tracés, comme par les habitudes des chenilles. Celles-ci dévorent les boutons et les fleurs, surtout le calice des Œillets, des Nielles, de la Coquelourde, de la Saponaire, c'est-à-dire, tics plantes de la famille des Caryophyllées (Dianthœcia capsincola, D. conspersa, etc.).
Les Noctuélides du groupe des Lcucaniites se reconnaisse^ à leurs ailes étroites de couleur pâle, sans dessin marqué, souvent comme veinées, à leurs palpes saillants, à leurs antennes pubeseentes ou crénelées. Les chenilles des Leucanies, presque blanches ou d'un gris rosé avec des lignes plus sombres, vivent suides Graminées et se tiennent toujours cachées. Chenilles et Papillons semblent décolorés; aussi Engramelle nomme-t-il l'espèce la plus commune en Europe, la Blême (Leucania pallens). D'autres espèces du même groupe composant le genre Nonagrie représentent, par leurs habitudes et par certaines analogies de conformation des appendices, les Cossus et les Hépiales de la famille des Bombycides. Leurs chenilles, fort allongées, à pattes très-courtes, vivent dans l'intérieur des tiges de Graminées cl de Cypéracées. Les Papillons ont le corps et surtout l'abdomen très-longs. La Nonagrie de la Massette (Nonagria Ttjphœ) se trouve fréquemment dans les tiges des Massettes, qui croissenl dans les étangs et les marais.
Dans cette vaste famille des Noctuélides, il faut distinguer encore quelques petits groupes particuliers, les Xylinites, les Plusiites, les Catocalites. Au premier de ces groupes appartiennent
les goures des Xylines et des Cucullies. Les ailes de la plupart de ces Lépidoptères sont veinées comme ces bois recherchés pour la confection des meubles élégants. Aussi est-ce le mot qui, chez les Grecs, désigne le bois, qui a été choisi pour le nom du genre principal du groupe : Xylina.
Les Xylines ont le thorax garni de poils et d'écaillés formant une sorte de crête, des ailes longues et étroites, des antennes absolument filiformes chez les deux sexes. Dans leur premier Age, elles offrent différentes colorations. Pour se transformer eu chrysalides, les chenilles se cachent en terre et filent une coque mélangée de soie et de débris de toute nature. Sur les élégantes Scabieuses, sur les Linaires qui poussent au bord des chemins ou à l'abri des murailles, vivent des chenilles de Xylines (genre Cleophana) qui ne craignent pas trop de se montrer à la lumière : elles sont jolies ; leur corps, lisse, d'un vert tendre chez quelques espèces, est orné de lignes blanches; chez d'autres espèces. il est paré de longues bandes alternativement jaunes et blanches et parsemé de points noirs (la Xyline de la Linaire, Xylina Linarice).
Mais parmi les Xylines, l'espèce la [dus charmante est celle que l'on peut observer le plus aisément. Vers la fin de mai, et pendant le mois de juin, voltige souvent, au voisinage des plates-bandes de Pieds-d'alouette, un petit Papillon dont les fraîches nuances s'aperçoivent même au crépuscule. Son corps et ses ailes postérieures sont d'un gris de perle, ses ailes antérieures d'un rose violacé tendre avec des raies plus foncées. C'est la Xyline du Pied-d'alouette [Xylina Delphinii, genre Chariclea). Bientôt les fleurs et surtout les fruits des Piedsd'alouette sont rongés par les chenilles de cet Insecte. Ces chenilles, luisantes, d'un blanc rosé ou violacé, ont sur les côtés deux raies jaunes, sur le dos une suite de traits noirs, et sur chaque anneau de gros points également noirs. Elles se transforment dans la terre, où elles fabriquent une coque
avec des grains de terre agglutinés au moyen d'un peu de soie.
La Xyline du Pied-d'alouette ne se rencontre jamais, dans notre pays, hors des jardins. Le Pied-d' alouette nous a été apporté de la l'erse; l'Insecte est venu avec la plante, il ne l'a jamais quittée. Toutes nos plantes indigènes lui sont indifférentes, même le Pied-d'alouette des champs. A la Louisiane, dans la Géorgie, une espèce de Xyline est particulièrement nuisible aux Cotonniers.
Les Cucullies se rapprochent beaucoup des Xylines, mais on les reconnaît sans difficulté à quelques particularités trèsfrappantes. Les écailles de leur thorax forment, en avant, une sorte de capuchon (cucullus) ; de là le nom expressif de Cuciillie. Sur l'abdomen règne également une crête bien prononcée. Ce sont aussi de belles chenilles que celles des Cucullies. (M «servons plutôt.
Comme on a voulu le montrer sur la planche voisine, il fait un beau soir d'été; les belles plantes de la famille des Scrophulariées, les Molènes ou Bouillons-blancs, sont en fleur. Des chenilles qui demeuraient cachées et comme engourdies pendant la chaleur du jour, se mettent à grimper et à ronger les feuilles. Leur peau lisse, d'un blanc jaunâtre, a la plus grande fraîcheur; sur la teinte pale se détachent de gros points noirs. Des chenilles parvenues à leur entier accroissement avant les autres sont descendues au pied de la plante. Elles se sont plus ou moins enfoncées en terre, et pour se transformer en chrysalides, chacune, avec un peu de soie et quelques grains de terre, s'est constitué une coque de chétive apparence. Des Papillons sont déjà éclos; ils voltigent près de la plante qui les a nourris pendant leur premier âge, venant encore parfois humer un peu du miel de ses Heurs. Ce sont d'élégants Nocturnes, dont les ailes antérieures, semblables à ces bois dont on admire les veines, ont une couleur d'un brun roussàtre passant insensiblement à un ton roux d'une certaine vivacité.
METAMOliPHOSES DE LA CUCULLIE DU BOUILLON-BLANC
C'est L'histoire entière de la Cucullie du Bouillon-blanc
(Cucultia Verbasci). 11 existe un assez grand nombre d'espèces de ce genre, et plusieurs d'entre elles se ressemblent tellement à l'état de Papillon, qu'il est parfois fort difficile de les distinguer avec certitude. Observées dans toutes les phases de leur existence et dans leurs habitudes, les distinctions spécifiques deviennent manifestes. C'est ce que le docteur Rambur s'est attaché à montrer il y a plus de trente ans.
La Cucullie du Bouillon-blanc (Cucullia Verbasci), à L'état de chenille, ronge les feuilles. La Cucullie de la Scrophulaire (Cucullia Scrophulariœ), presque pareille à cette dernière à L'état de Papillon, en diffère notablement sous sa forme de chenille par la coloration; elle en diffère aussi par ses habitudes, car elle s'attaque surtout aux fleurs et aux fruits. D'autres espèces de Cucullies présentent des différences du même ordre, ou vivent exclusivement sur certaines plantes. Tout devient précis, quand l'étude est complète.
D'autres Noctuélides ont aussi des antennes simples, un corselet pourvu d'une crête, mais on les reconnaît bien aisément à leur parure. Elles ont seules, parmi les Noctuélides, des ailes ornées de taches d'or, d'argent, d'espaces cuivreux ou sablés d'une couleur métallique. Elles forment le petit groupe des Plusiites, dont le genre principal est celui des Plusies, nom qui signifie richesse. Quelques espèces de ce genre, particulières aux régions alpines, offrent un si heureux mélange de dessins métalliques et de couleurs tendres d'une incomparable délicatesse, que les amateurs les montrent comme les joyaux de leurs collections. Les Plusiites sont remarquables, sous leur forme de chenilles, par le petit nombre de leurs pattes membraneuses; elles n'en ont que deux paires, où toutes les autres larves de Lépidoptères dont nous nous sommes occupés jusqu'à présent en ont quatre. Aussi ces chenilles ont une démarche singulière ; elles progressent en repliant leur corps d'une façon qui ressemble aux
mouvements «les chenilles de Phalénides, ce qui leur a valu l'épithète «le Semi-arpenleuses.
La plus commune des Phisies dans notre pays, la Plusie gamma (Phtsia gamma), est très-modestement parée, si on la compare à ses congénères. Ses ailes de la première paire, grises et noirâtres avec des reflets bronzés, portent pour tout ornemenl une tache d'aspect argenté, ayant à peu près exactement la forme du gamma grec (7). Sa chenille, couverte de poils épars, comme les feuilles des Orties, est verte, avec six raies blanches et deux raies latérales jaunes. Pour se transformer en chrysalide, elle fde une petite coque de soie pure ; mais la soie étant peu abondante, la coque est faible. L'instinct de l'animal supplée à ce défaut; à l'aide de quelques fils, la Plusie retient des feuilles qui masquent sa coque et lui font une protection.
La chenille de la Plusie gamma est une bête nuisible dans les années et dans les localités où elle est très-abondante. Vssez indifférente sur le choix de sa nourriture, elle s'attaque à une foule de plantes herbacées, et parfois elle exerce d'assez grands ravages dans les potagers. Réaumur lui a consacré un de ses mémoires, sous ce titre : Des Ârpenteuses à douze jambes, ou des chenilles qui ont fait de grands désordres, en 1 703, dans les légumes du Royaume. « 11 n'est pas aisé, dit Réaumur, de se représenter » la quantité de ces chenilles, qui a paru cette année aux envi- » rons de Paris et dans une grande étendue du Royaume, » comme depuis Paris jusqu'à Tours, en Auvergne, en Bour- » gogne, etc. Elles ont commencé par attaquer les légumes; elles » ont ravagé presque tous les jardins potagers des environs de » Paris, appelés marais, à un tel point, qu'on n'y voyait au plus » que des fragments de feuilles; les plantes n'avaient plus que » des tiges et des côtes de feuilles. »
Les dégâts qu'exerce la Plusie gamma ont rarement une pareille gravité, néanmoins les cultivateurs doivent toujours se méfier de cet Insecte. Si les conditions atmosphériques lui sont
favorables pendant quelques années, il peut dans un» temps se montrer en très-grande abondance, et cela d'autant mieux, que ses générations se succèdent avec une ('tonnante rapidité durant toute la belle saison.
Si l'on se promène sur les rives plantées de Saules et de Peupliers, par une matinée ou une soirée de la fin d'été, ou par un temps couvert et pluvieux, on voit voler, puis se poser sur les troncs, des Noctuelles d'une taille bien supérieure à celle des autres Noctuélides et d'un aspect très-saisissant par la couleur vive de leurs ailes postérieures. Ce sont les Lichenées (Calocala). Les Papillons ont les antennes longues et grêles, le thorax arrondi; les premières ailes grises, nuancées, et les ailes postérieures bleues, rouges ou jaunes. Au repos, les ailes de la première paire étant seules visibles, les Lichenées, fixées, immobiles sur des troncs ou des murailles, sont difficiles à apercevoir. Lorsqu'on les approche de trop près, elles s'envolent et étalent leur beauté, mais c'est toujours pour aller se poser de nouveau dans le voisinage.
Les chenilles de ces Lépidoptères ont des formes très-caractéristiques : très-allongées, arrondies en dessus, aplaties ou concaves en dessous, garnies de poils disposés de chaque côté comme une frange, leur aspect frappe les observateurs les plus superficiels. Habituellement d'une couleur grise, avec des marbrures plus claires, plus foncées, brunes ou verdâtres, souvent blotties dans des crevasses du tronc ou des branches, ces chenilles offrent si bien les teintes de l'écorce et des Lichens, que leur présence est parfaitement dissimulée. Pour leur métamorphose, les Lichenées se contruisent entre les feuilles une coque à réseau lâche. Les chrysalides sont couvertes d'une sorte d'efflorescence qui rappelle celle de certains fruits : des prunes, par exemple.
La Lichenée bleue (Calocala Fraxini), la plus grande de nos espèces indigènes, la seule dont les ailes postérieures soient de couleur bleue, n'est pas rare sur les Peupliers. La Lichenée rouge
(Catocalanupla) est la plus commune sur les bords îles rivières et des canaux.
Nous citerons enfin comme type remarquable de la famille des Noctuélides, les Erèbes (groupe des Érébites), non pas pour leurs métamorphoses, qui sont à peine connues, mais à raison de la taille exceptionnelle de plusieurs d'entre eux. Les Érèbes, pour la plupart, sont des Lépidoptères d'Amérique ayant des couleurs sombres. L'Érèbe chouette (Erebus slrix), espèce tort commune au Brésil et à la Guyane, et que l'on apporte journellement en Europe, a des ailes d'une envergure de 20 centimètres, d'un gris pâle, avec une multitude de raies ondulées ou dentelées grises ou noirâtres.
On distingue, sous le nom de Phalénides, les représentants d'une grande famille assez bien caractérisée. Les Phalénides ont presque toutes un corps assez frêle, comparativement à celui des Bombycides et des Noctuélides ; des ailes très-amples, relativement au volume du corps, ordinairement horizontales pendant le repos; des antennes en forme de soies, très-souvent pectinées ou même flabellées chez les mâles; une trompe rudimentaire, membraneuse, sans usage pour l'animal, et des palpes assez petits. Mais c'est particulièrement sous leur première forme que ces Lépidoptères sont remarquables. Les chenilles des Phalénides, longues, cylindriques comme les tiges d'une plante, n'ont en général que deux paires de pattes membraneuses ; il y en a trois clans un petit nombre d'espèces; elles manquent aux anneaux qui, dans toutes les autres chenilles, supportent les trois premières paires de pattes membraneuses. Par suite de ce fait, le mode de progression est fort différent de celui des autres larves de Lépidoptères.
Les chenilles des Phalénides voulant avancer commencent par prendre un appui avec leurs pattes écailleuses; détachant alors la partie postérieure de leur corps et la portant en avant, elles fixent leurs pattes membraneuses; détachant ensuite les pattes
LES LEPIDOPTERES. 281
écailleusos, elles étendent complètement le corps pour recommencer les mêmes manœuvres.
Dans ce singulier mode de progression, ces chenilles semblent mesurer, arpenter le sol, ce qui leur a valu les noms de Géomètres et de Chenilles arpenteuses. Ce n'est pas toutefois l'unique singularité de ces Insectes. Doués d'une incomparable puissance
CHENILLES D'UNE PHALÉNIDE DANS LEURS DIVERSES ATTITUDES (Ennomos illustraria).
musculaire, on les voit, le corps dressé, rigide, demeurer fixés pendant des heures entières par leurs pattes postérieures seules. Dans cette attitude, leur immobilité est complète, et leui*s couleurs, ordinairement vertes ou brunes, étant précisément celles des végétaux et du bois, il est difficile, sans un examen fort attentif, de ne pas les prendre pour de petites tiges ou pour des
morceaux de bois. Il est peu d'Insectes mieux conformés pour dissimuler leur présence. C'est un moyen donné parla nature a des êtres sans défense, d'échapper à leurs ennemis. Lorsque ces chenilles se trouvent inquiétées, elles se dérobent aussitôt en se laissant choir suspendues à un fil, de façon à ne pas se blesser et à pouvoir remonter sans grande difficulté.
La famille des Phalénides est très-nombreuse en espèces, toutes de taille médiocre et vivant à peu près dans les mêmes conditions. On les a réparties dans une longue suite de genres, mais tous ces genres sont séparés les uns des autres par des caractères trop faibles pour (pion ait avantage à en constituer des groupes d'un ordre plus élevé.
Ces Lépidoptères ne sont pas sans analogie avec les Bombycides: de même que parmi ces derniers, il en est dont les femelles sont privées d'ailes ou n'en ont que des rudiments; il est aussi une infinité de mâles dont les antennes pectinées ou plumeuses ont l'aspect de véritables panaches.
Les Phalénides mâles étant comme les Bombyx attirées de fort loin par leurs femelles, il y a une double coïncidence nous donnant à penser que le grand développement des antennes a réellement un rapport avec l'aptitude singulière de beaucoup île Bombycides et de Phalénides.
Examinons maintenant les formes principales de la famille des Phalénides ou des Géomètres. Une espèce assez répandue en Europe, remarquable par ses ailes antérieures anguleuses et ses ailes postérieures prolongées en une sorte de queue, comme chez divers Papilionides, est devenue le type du genre Urapteryx, l'Urapteryx du Sureau (Urapteryx sambucaria), dont les ailes jaune-soufre sont traversées par des raies brunâtres. Sa chenille, qui est ridée et tuberculeuse, file une coque soyeuse pour y subir sa transformation. Cette coque ayant des parois peu résistantes, l'Insecte la protège au moyen de quelques feuilles et la suspend aux branches par de longs fils.
Les Ennomos, dont la taille est très-inférieure à celle des Lrapteryx, ont aussi des ailes dentelées, mais sans prolongement caudiforme. Elles ont des teintes jaunes roussàtres, avec des bandes et une multitude de petits traits d'une nuance plus intense [Ennomos illustraria).
On a réservé le nom de Géomètres pour des Phalénides ayant des antennes pectinées, des palpes terminés par un long' article dégarni d'écaillés, par des ailes larges faiblement dentelées et très-généralement d'un beau vert. La plus grande espèce de nos contrées est la Géomètre papillonaire (Geomelra papilionaria) , qui habite les forêts. Sa chenille, entièrement verte, offrant des gibbosités sur plusieurs anneaux, vit sur les arbres de haute futaie.
Il est de charmantes Phalénides, dont les ailes larges sont presque toujours élégamment peintes, dont les antennes, chez les mâles, ressemblent à des plumes1; on les nomme les Fidonies. Elles volent en plein jour, et au repos redressent les ailes comme de véritables Diurnes.
La Fidonie à plumets (Fidonia plumislaria), l'une des plus jolies espèces du genre, habite la Provence. Ses ailes fauves, couvertes d'atomes noirs agglomérés en certains endroits, de façon à figurer des taches et des bandes, ont un aspect charmant. La chenille de cette espèce, qui a été observée par M. Millière, vit sur les Légumineuses du midi de l'Europe que l'on appelle les Dorychium. La Fidonie du Pin (F. piniaria), fort abondante en Allemagne, et quelquefois aussi en France, dans les plantations d'arbres verts, a été signalée en certaines contrées comme nuisible aux Pins.
Une de nos plus remarquables Phalénides est le type du genre Zérène, caractérisé par des antennes simples, des ailes amples et arrondies. Cette Phalénide est la Zérène des Groseilliers ou la Mouchetée de Geoffroy (Zerene grossularia) . A la fin du mois de
(1) Voyez page 210.
niai et dans les premiers jours <lu mois de juin, les Groseilliers épineux, souvent les Groseilliers rouges ou noirs, et quelquefois les Pêchers et les Abricotiers, ont leurs bourgeons et leurs jeunes feuilles attaqués par les chenilles de cette espèce. Ce sont des Géomètres d'un aspect très-particulier, faciles à apercevoir sur les feuilles et les tiges. Par une singularité presque exceptionnelle, leurs couleurs ressemblent à celles des Papillons et ne servent guère à dissimuler leur présence. Une teinte générale d'un blanc mat un peu jaune, et des séries de taches oranges cl noires, leur font un uniforme très-voyant. Des poils noirs, assez roides, très-disséminés, leur donnent un tact très-sensible. Averties d'un danger, ces chenilles se laissent choir au plus vite, suspendues par un fil. Ayant peu de soie, elles établissent leur coque sous des feuilles. Les Papillons éclosent au mois de juillet; près des haies, des champs de Groseilliers, etc., ils se montrent en plein jour. Ne sont-ils pas parés comme des Diurnes? Les écailles de leurs ailes, il est vrai, sont mates, mais leurs nuances sont vives. Le corps de ces Papillons est fauve et tacheté de noir. Leurs ailes sont d'un blanc un peu roux et chargées de gros points noirs; sur celles de la première paire, il y a en outre deux raies fauves
Les Phalénides qui volent en plein jour sont assez nombreuses. Ainsi on voit continuellement, au printemps et à la fin de l'été, dans tous les endroits un peu humides, une espèce assez voisine de la Zérène des Groseilliers, et que sans doute on devrait placer dans le même genre. Ses ailes, d'un beau jaune, sont tachetées de noir : c'est la Phalène panthère de Geoffroy (Melanippe macularia). On remarque également pendant tout l'été, sur les champs de Luzerne, la Phalène aux barreaux (Acidalia cla- Ihrala), petit Papillon aux ailes d'un jaune pâle, ornées de raies et de taches noires figurant une sorte de grillage.
Nous avons réservé le nom générique de Phalène pour des espèces qui diffèrent beaucoup de toutes les précédentes par leur
corps robuste. Véritables Lépidoptères de nuit, elles ont des ailes