‹ Métamorphoses mours et instincts des insectesChapitre 32 sur 61 · LA C1IALILODOME DES MURAILLES · texte numérisé non relu

LA C1IALILODOME DES MURAILLES

i Cluiltvniloma murarla).

connaître, il sera aisé de comprendre comment, en peu d'instants, l'Hyménoptère a entassé dans sa loge tout le pollen apporté. L'Osmie est pourvue d'une brosse placée sous le premier

article de ses pattes postérieures; avec la facilité que ces pattes ont de se plier en dedans, la brosse remplit son office; elle l'ait tomber non-seulement tout le pollen logé sur les tablettes spéciales, mais encore celui qui s'est attaché aux poils de toutes les parties du corps.

Sous ce rapport, toutes les Osmiines agissent de la même façon ; mais elles n'agissent pas de la même manière pour construire, et de ce côté est la partie vraiment intéressante de leur histoire. Une des Osmies les plus communes en France, aux environs de Paris, est Y Abeille maçonne de Réaumur. Cette espèce, qui a un corps massif, des mandibules fortes, avec quatre dénis peu prononcées, est devenue le type du genre Chalicodome. Ce nom signifie maison de pierre : il n'a pas été mal choisi. L'Abeille maçonne femelle est entièrement d'un noir terne et velue ; le mâle, toujours plus petit, est revêtu d'une pubescence musse; seule. l'extrémité de son abdomen reste noire. Les naturalistes l'appellent la Clialicodome des murailles (Chalicodoma muraria).

Les constructions de cet Hyménoptère sont des plus remarquables. Continuellement, on découvre sur des murs exposés au midi des plaques terreuses de forme ovalaire, que l'on peut prendre aisément pour de la boue lancée contre la muraille, puis desséchée. Si l'on veut bien examiner de près ces sortes de plaques assez régulièrement voûtées, on s'aperçoit qu'elles ont une dureté à défier le ciment romain, et qu'elles sont constituées non point par de la boue, mais par du gravie]' et de la terre mélangés. On doit bientôt constater, après un examen même assez superficiel, que la présence de ces plaques voûtées n'est pas due au hasard. L'adhérence à la pierre de cette composition de terre et de gravier est incroyable. Le marteau et le ciseau sont indispensables pour l'en détacher. Nous avons sousles yeux, dans ces objets d'aspect grossier, des nids de la Chalicodome des murs, constructions volumineuses exécutées avec un art consommé par un Hyménoptère seul, à la fois architecte et ouvrier.

Ces travaux de la Chalicodome commencent au mois de mai. c'est-à-dire peu de temps après sa naissance. Une femelle explore une muraille et fait choix d'un emplacement. Fixée sur ce point, elle va à la recherche des matériaux, et, si vous la suivez avec patience, vous la verrez s'arrètant sur un terrain rempli de graviers. Avec ses mandibules, notre Insecte saisit de petits graviers d'une certaine dimension, il dégorge un peu de salive, y réunit des grains de terre, et agglutine ainsi terre et gravier, pour en former le mortier qu'il doit employer à bâtir. Une petite masse se trouvant bien pétrie, il s'envole avec son fardeau, et retourne

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à son mur appliquer cette première quantité de ciment. Le même manège se renouvelle nombre de fois ; enfin la masse de mortier étant jugée suffisante pour commencer le travail, la Chalicodome se met à gâcher sa terre, et si bien elle la pétrit en l'humectant de salive, que, dans l'espace d'une journée, une première cellule est construite. Mais cette cellule reste ouverte sur une certaine étendue, l'Hymérioptère y a pénétré plusieurs fois pour en lisser les parois. A ce moment, un autre soin doit l'occuper, il s'agit de procéder à l'approvisionnement de cette loge. La Cbalicodome va récolter sur les fleurs miel et pollen: l'un avec l'antre est

mêlé, et il en résulte la pâte sucrée qui constitue la nourriture de toutes les larves d'Apides. La provision étant complète et remplissant presque en entier la cellule, un œuf est déposé. Notre Hyménoptère mure cette loge, et tout aussitôt se met à en construire une seconde tout auprès, puis une troisième, et ainsi <le suite jusqu'à ce qu'il y en ait huit, dix, douze ou même davantage. Ces loges sont placées assez irrégulièrement et ne sont pas en même nombre dans tous les nids. Toutes les cellules construites, approvisionnées et hermétiquement closes, le travail n'est pas encore achevé ; l'Hyménoptère façonne une couverture générale, une sorte de toit pour lequel il recueille des graviers plus gros que ceux qui sont entrés dans la composition du mortier destiné à la fabrication des cellules. La paroi extérieure du nid se trouve avoir une épaisseur énorme et la dureté prodigieuse dont nous avons parlé et qui n'est pas le caractère le moins curieux de ce geure de construction. Les larves vont vivre dans l'abondance, et, autant qu'il est possible de l'imaginer, à l'abri du danger. Au terme de leur croissance, elles s'emprisonnent encore dans une coque d'un tissu papyracé et comme vernissé. Leur transformation en nymphe s'effectue et les Insectes adultes éclosent. Comment pourront sortir de leur demeure les nouvelles Chalicodomes? Parviendront- elles à percer ce ciment plus dur que la pierre, et que les coups de marteau ne brisent pas toujours? On l'a cru, et Réaumur tout le premier: mais c'est une erreur. Tout est prévu pour ne pas donner de peines infinies aux Abeilles maçonnes voulant venir à la lumière. Quand la voûte du nid a été construite, une échancrure a été ménagée au bord inférieur, au voisinage d'une cellule, de celle dont l'habitant est destiné à sortir le premier : c'est une sorte de porte simplement masquée par une terre assez friable. L'instinct de l'architecte confond notre raison, et cet architecte n'obéit-il en toutes circonstances qu'à un instinct aveugle? Lui, si attentif à choisir et son emplacement et ses matériaux, paraissant

à chaque instant examiner l'état de son travail, agit-il comme la machine montée, exécutant son mouvement uniforme? Que l'on en juge par plusieurs faits de l'histoire de notre Chalicodome. Possédant exclusivement des facultés instinctives, elle devrait accomplir toujours le même travail, le commencer et le finir de la même façon. Ce n'est pas ce qui a lieu. Des nids plus ou moins délabrés, contenant à l'intérieur des coques abandonnées, des dépouilles de nymphes, ayant les parois des cellules plus ou moins brisées, restent attachés aux murailles. Des Chalicodomes, dans leurs explorations, reconnaissent ces vieux nids, et ne manquent pas alors de s'épargner leur besogne habituelle en en prenant possession. Elles ont donc compris qu'elles s'éviteraient beaucoup de fatigues. Un pareil sentiment ne saurait être mis au compte de l'instinct. Ce n'est pas tout, cependant. Lorsqu'une Abeille maçonne s'empare ainsi de ce que nous appellerions une masure, s'il s'agissait d'une habitation construite par la main des hommes, elle est obligée de se mettre à un genre de travail bien différent de celui de l'Insecte qui bâtit son nid de toutes pièces. 11 lui faut procéder à un nettoyage intérieur, enlever les débris des coques, les dépouilles de larves et de nymphes et toutes les saletés possibles. 11 lui faut ensuite réparer les brèches, boucher les ouvertures ; en un mot, se rendre compte de la situation des détails et de l'ensemble. Peut-on estimer qu'aucun raisonnement n'est nécessaire en telle occurrence?

11 y a mieux encore; il arrive parfois qu'une Abeille maçonne paresseuse songe à voler autrui ; elle pénètre dans le nid en construction d'un autre individu, et, trouvant l'endroit à son gré, cherche à s'y maintenir par la force.

Piéaumur a bien tracé d'après l'étude d'un autre naturaliste ce côté curieux des mœurs de la Chalicodome des murs.

« Ces observations, dit-il, nous apprennent de plus que l'esprit » d'injustice ne nous est pas aussi particulier qu'on le croit;

» qu'on le trouve chez les plus petits animaux comme chez les » hommes; que, parmi les Insectes comme parmi nous, on veut o usurper le bien d' autrui et s'approprier ses travaux. Pendant » qu'une Mouche étoit allée se charger de matériaux pour ajou- » ter ce qui manquoit à une cellule, M. du ITamel a vu plus » d'une fois une autre Mouche entrer sans façon dans cette cel- » Iule, s'y tourner et retourner en tous sens, la visiter de tous » côtés, travailler à la ragréer comme si elle lui appartenoit. La » preuve qu'elle le faisoit à mauvaise intention, c'est que quand » la vraye maîtresse arrivoit chargée de matériaux, la place qui » lui étoit nécessaire pour les mettre en œuvre ne lui étoit point » cédée par l'autre; elle étoit obligée de recourir aux voyes » violentes pour se conserver la possession de son bien; elle » étoit forcée de livrer un combat à l'usurpatrice, qui étoit » prête à le soutenir. »

Avec un peu de patience chacun peut voir aisément les faits ([lie nous venons de rapporter au sujet des Chalicodomes, et se procurer un agrément fort instructif. Rien n'est plus digue des méditations du philosophe que ces manifestations de l'instinct et de l'intelligence des petits animaux, que ces actes de leur part, qui, parmi les hommes, seraient jugés les uns louables et les autres méprisables. Des individus d'une même espèce, chez les Hyménoptères industrieux, semblent n'avoir pas tous les mêmes penchants : les uns, courageux, travaillent honnêtement; les autres, paresseux, préfèrent ne pas travailler, et accaparer, soit par la ruse, soit par la force, la propriété d'autrui. Restera-t-il longtemps encore des gens assez ignorants pour voir dans les animaux de véritables machines, et ne rien comprendre à la grandeur de la création?

Ces réflexions seraient à leur place dans une foule de chapitres de l'histoire des animaux; elles se présentent ici naturellement, parce que le sujet est l'un des mieux connus et l'un des plus faciles à connaître pour quiconque veut s'instruire.

D'autres espèees de Chalicodomes, et notamment la Chalicodome de Sicile (Chalicodoma sicula), bâtissent leurs nids sur les branches d'arbres ou autour des tiges.

Les véritables Osmies se donnent infiniment moins de travail que les Chalicodomes ; s établissant dans des trous de murailles, de talus ou même dans le bois, elles n'ont à fabriquer qu'une très-petite quantité de mortier pour les parois de leurs cellules,

MIE DOREE ET SON [Osmia awulenta).

toujours bien polies à l'intérieur. Quelques Osmies s'emparent parfois de toute cavité qu'elles rencontrent. En Algérie, des coquilles d'Hélices dont le propriétaire n'existe plus, sont souvent choisies par quelques-uns de ces Hyménoptères pour berceaux de leur postérité. Avec de la terre et de la bouse de vache, l'Insecte construit ses cellules dans la coquille de l'Hélice.

[1 est des espèces qui préfèrent le bois : l'Osmie dorée (Osmia

aurulentd) recherche des tiges sèches de la Ronce, les évide, puis construit ses cellules les unes à la suite des autres avec une petite quantité de mortier. Ici le travail est bien simple, si on le compare à celui de la Chalicodome des murs et de tant d'autres Apides.

Autrefois il y avait des villages entiers où les habitations étaient couvertes de chaume. Toute une végétation poussait sur les toits des maisons rustiques, des Insectes y trouvaient des établissements commodes. Ceux dont les souvenirs peuvent remonter à trente ans en arrière, n'ont pas oublié ces charmants hameaux si simples et si pittoresques avec leurs chaumes moussus ; ceux qui observent de près se souviennent que souvent chaque brin de chaume des humbles toitures était le berceau d'une nombreuse famille. Les maisons couvertes en chaume ont beaucoup diminué, mais il y en a encore, il y a les granges. Des Osmies de petite taille, caractérisées par de longues mandibules étroites et éehancrées à l'extrémité comme par leurs palpes maxillaires de trois articles, trouvent des galeries commodes dans la paille fixée dans une situation horizontale. On les appelle des Chélostomes : leur taille est bien minime, puisqu'un fétu de paille est pour eux une spacieuse galerie. Le petit Hyménoptère a des mandibules admirablement construites pour entailler cette paille. Il évide bien proprement l'intérieur, et cette première besogne faite, il s'en va comme les autres Osmies à la recherche des matériaux nécessaires à la fabrication du mortier. Dans ce brin de chaume, il y aura une suite de loges bien maçonnées. Tout ce travail du Chélostome, la maçonnerie, l'approvisionnement des cellules, n'ont rien de plus extraordinaire que les travaux des autres espèces du même groupe, mais ici cependant tant d'habileté, tant de sollicitude maternelle de la part d'un Insecte pour lequel le tuyau d'une paille est une galerie dans laquelle s'élèvent des murailles, impressionne davantage. Du côté matériel, c'est l'exiguïté qui porte au dédain:

du côté où L'on sent l'intervention d'une intelligence suprême, c'est la grandeur qui porte à l'admiration.

Et puis il n'est pas sans charme de voir au village cette pauvre demeure d'une petite famille humaine, qui est la demeure de centaines de familles d'êtres dont la présence n'est pas même soupçonnée, familles où les mères sont laborieuses et pleines d'une sollicitude sans pareille, quand il s'agit d'assurer le sort d'une postérité qu'elles ne verront jamais.

Les Chalicodomes, les Osmies, sont certes des Insectes fort habiles, mais encore n'ont-ils pas les raffinements que nous offrent les Mégachiles, les Anthocopes, les Anthidies.

Les Mégachiles, leur nom fait allusion à la grande longueur de leurs mandibules, ont été appelées par Réaumur, les Coupeuses de feuilles. Ces Hyménoptères, eu effet, coupent les feuilles; des mandibules pourvues de quatre dents parfaitement tranchantes leur ont été données pour cet usage.

La plus répandue des Mégachiles est la Centunculaire {Megachile centuncularis) ; c'est elle qu'il faut voir à l'œuvre. Elle vole dans les jardins, mais on la remarque peu. Plus petite qu'une Abeille, noire, avec des poils roux sur le thorax, un duvet blanc sur la tête , un duvet semblable formant un liséré aux trois premiers anneaux de l'abdomen chez la femelle, à tous les anneaux chez le mâle, rien dans cette humble apparence ne permet de soupçonner un être doué des plus curieux instincts.

Dans la terre battue, notre Mégachile creuse un trou perpendiculaire, et après avoir atteint une profondeur de quelques centimètres, elle pratique une galerie horizontale d'une assez grande longueur. C'est l'endroit destiné, à l'établissement des cellules. Jusqu'ici rien d'extraordinaire, ce sont les procédés de la plupart des Sphégides, des Crabronides, des Apides solitaires, etc., et l'on pourrait simplement s'attendre à voir s'élever dans la galerie des cloisons de terre pour former des loges particulières. Notre Hyménoptère fait tout autre chose. Se transportant sur les

/,30 LES METAMORPHOSES DliS INSECTES.

Rosiers, il se pose sur le bord d'une feuille, soit en dessus, suit en dessous, et coupe un assez large morceau de cette feuille avec ses mandibules, comme on le ferait avec une paire de ciseaux. L'Insecte va très-vite : en le voyant cramponné à la portion de feuille qu'il veut détacher, on s'attendrait à le voir tomber avec son fardeau au moment où le morceau va être entièrement coupé ; il n'en sera rien, car il agite déjà ses ailes, et, dès que la pièce ne tient plus, il s'envole, la tenant entre ses pattes et ses mandibules. La Mégachile coupera ainsi dix, douze morceaux de feuilles de taille inégale, et les transportera au fond de su galerie. Avec une merveilleuse habileté, elle contourne les différentes pièces, sans doute en les appuyant contre les parois de sa galerie, elle les imbrique les unes avec les autres, les superpose, et confectionne ainsi une sorte de godet dont le fond est un peu plus étroit que l'orifice, et qui, pour la forme, est comparé, ajuste titre, à un dé à coudre. Les divers morceaux de feuilles ne sont nullement collés; mais leur ajustement est si parfait, qu'ils se maintiennent sans difficulté et se pressent d'autant mieux que s'opère la dessiccation. Hé bien, ce joli godet, profond de 8 à 10 millimètres, est une cellule, une loge pour une larve de la Coupeuse de feuilles.

L'ilyménoptère approvisionne sa loge avec la pâtée ordinaire composée de miel et de pollen, puis il pond un œuf. Il ne s'agit plus que de murer la loge : les feuilles de Rosier donneront encore les matériaux de la clôture. La Mégachile va couper un morceau bien circulaire du diamètre convenable, et vient l'appliquer sur l'orifice du godet, poussant suffisamment son bord contre les parois de la loge pour que la fermeture soit complète. Cependant notre intelligente ouvrière ne s'en contente pas , le miel s'écoule facilement par un espace étroit; elle va encore tailler au moins deux opercules semblables au premier, pour renforcer celui-ci. Les petits godets de la Mégachile sont clos ainsi par trois couvercles superposés, quelquefois par quatre.

LES MÉGACHILES UlINTUNCIJLAIRLS ET LEURS NIDS

{Otegachite ccntititadarîs).

LES HYMÉNOPTÈRES. Aot

Une seconde cellule est construite de la même manière, dont le fond se loge dans l'ouverture de la première, et ainsi de suite d'une troisième, d'une quatrième, etc. On trouve ordinairement une série de huit ou dix de ces jolies petites loges, offrant à l'extérieur l'aspect d'un long tuyau. Nous tenons du docteur Sichel, auquel on doit nombre d'intéressants travaux sur les Hyménoptères, les nids de la Mégachile représentés sur la planche voisine.

Quand la Coupeuse de feuilles a achevé l'approvisionnement de toutes les cellules qu'elle a construites, elle mure son trou avec la terre rejetée au dehors, et elle le ferme si bien, qu'il est presque impossible d'en apercevoir la trace.

Réaumur, qui a décrit avec son exactitude ordinaire les habitudes delà Mégachile, raconte au sujet des nids de cet Insecte une jolie historiette, a Dans les premiers jours de juillet 1736 », dit-il, « le seigneur d'un village proche des Andelis vint voir M. l'abbé » iNollet accompagné entr'autres domestiques d'un jardinier qui >; avoit l'air fort consterné. Il s'étoit rendu à Paris pour annoncer » à son maître qu'on avoit jeté un sort sur sa terre. Il avoit eu » le courage, car il lui en avoit fallu pour cela, d'apporter les » pièces qui l'en avoient convaincu et ses voisins, et qu'il croyoit » propres à en convaincre tout l'univers. 11 prétendoit les avoir » produites au curé du lieu, qui n'étoit pas éloigné de penser » comme lui. A la vue des pièces, le maître ne prit pourtant pas » tout l'effroi que son jardinier avoit voulu lui donner ; s'il ne » resta pas absolument tranquille, il jugea au moins qu'il pouvoit » y avoir du naturel dans le fait, et il crut devoir consulter son » chirurgien : celui-ci, quoique habile dans sa profession, ne se y trouva pas en état de donner des éclaircissements sur un sujet » qui n'avoit aucun rapport avec ceux qui avoient fait l'objet de » ses études; mais il indiqua M. l'abbé Nollet comme trèso capable de décider si l'histoire naturelle noffroit point quelque » chose de semblable à ce qu'on lui présentoit. Ce fut donc sa

û32 LES METAMORPHOSES DES INSECTES.

» réponse qui valut à M. l'abbé Nollet une visite qui a servi à » m'instruire. Le jardinier ne tarda pas à mettre sous ses yeux » ces rouleaux de feuilles qu'il n'avoit pu soupçonner être faits » que par main d'homme, et d'homme sorcier. Outre qu'un » homme ordinaire ne lui sembloit pas capable d'exécuter rien » de pareil, à quoi bon les eût-il faits, et à quel dessein les eût-il » enfouis dans la terre de la crête d'un sillon : un sorcier seul » pouvoit les avoir placés là pour les faire servir à quelque ma- » léfice. » L'abbé Nollet assura le brave homme que ces jolis ouvrages étaient faits par des Insectes, et comme preuve, il tira un gros ver de ces rouleaux, a Dès que le paysan l'eut vu », poursuit Réaumur, « son air sombre et étonné disparut : un air de » gayeté et de contentement se répandit sur son visage, comme » s'il venoit d'être tiré d'un affreux péril.» La visite finie, l'abbé Nollet n'eut rien de plus pressé que d'apporter à Réaumur les rouleaux qu'il avait eu soin de retenir, et les jolis rouleaux devinrent le sujet d'un beau mémoire.

On nous assure que notre Coupeuse de feuilles du Rosier, se trouvant en quelques endroits de la Russie où n'existe pas de Rosiers, fait sou nid avec des feuilles de Saules ou d'Osiers. Une espèce de Mégachile (M. pyrina) choisit des feuilles de Poirier, une autre (M. cincla) des feuilles de Bourdaine.

D'autres Osmiines voisines des précédentes, mais faciles à distinguer à leurs mandibules tridentées et à leurs palpes de quatre articles, ont encore de plus grands raffinements dans la confection de leurs cellules : ce sont les Abeilles tapissières de Réaumur; pour les naturalistes modernes, les Anthocopes ou les Coupeuses de fleurs. L'Anthoeope du Pavot (Anlhocopa Papaveris), qui est assez commune dans notre pays, est une petite espèce velue, noirâtre, avec, du duvet blanc au bord des anneaux de l'abdomen. La femelle creuse dans les terrains secs et arides des trous perpendiculaires d'une profondeur de quelques centimètres. Le tuyau achevé, ses parois rendues bien unies, la première partie

LES ANTHOCOPES ET LEUR NID (Anthocopa Papavens).

,l3/| LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

du travail seule est faite; il s'agit maintenant pour l'Anthocope

de goser les tentures, et quelles tentures! les plus délicates, les plus somptueuses que l'on puisse imaginer. Les pétales des fleurs de Coquelicot doivent en l'aire les frais. La petite Abeille solitaire va donc aux champs et coupe des morceaux de pétales des Coquelicots les plus frais, les plus nouvellement épanouis. L'Insecte emporte sa pièce d'étoffe : celle-ci, introduite dans le trou, se trouve un peu chiffonnée, mais notre tapissière sait s'y prendre; l'appliquant contre la paroi, elle l'étend de façon qu'il ne reste pas un pli. Pour que la tapisserie forme une paroi un peu résistante, l'Anthocope superpose successivement trois ou quatre pièces d'étoffe, et de cette façon se trouve constitué un joli petit godet capable de recevoir la pâtée miellée. La cellule approvisionnée, l'œuf pondu, il ne s'agit plus que d'opérer la clôture. Ici encore l'industrie du petit Ilyménoptère commande l'admiration ; il ne faut pas que la terre qui va servir au remblai puisse entrer dans la loge. L'Insecte commence donc par replier la partie supérieure des morceaux de Coquelicot, procédant absolument comme nous procédons lorsque nous voulons fermer un sac. Cette opération faite, la terre est poussée de manière à combler le trou et à ne laisser aucune trace extérieure de la présence du joli nid. L'Anthocope construit ainsi autant de loges isolées qu'elle a d'œufs à pondre; on voit par là que sa vie est bieu occupée.

Les habitudes des Osmiines sont si variées et toujours si curieuses, qu'on voudrait esquisser l'histoire de chaque espèce. Citons encore les Anthidies, moins velues que les autres Osiniès et ornées de taches et de bandes jaunes ou roussàtres, et, surtout caractérisées par leurs palpes maxillaires très-petits, formés d'un seul article. Ces charmants Hyménoptères ont aussi des délicatesses particulières dans la construction de leurs nids. Us les établissent au pied des arbres, ou dans des fissures de rochers, édifiant près les unes des autres douze ou quinze cellules avec un fin duvet, et notamment avec la bourre recueillie sur les fruits des

Molènes ou Bouillons-blancs. Certaines espèces du même genre fabriquent leurs cellules avec de la cire, mais jusqu'ici nous ne savons pas bien si cette matière est produite comme chez les Abeilles.

Les espèces d'une tribu de la famille des Apidcs, les Andrénines, se distinguent de tous les autres représentants de la famille par leurs mâchoires et leur lèvre inférieure fort courtes. Ce sont des Hyménoptères d'une forme plus élancée que les Osmies, que les Anthophores, que les Abeilles, ayant les jambes postérieures couvertes de longs poils servant à la récolte du pollen.

Les véritables Andrènes, qui, avec le premier article des tarses très-court, ont des antennes longues et les ocelles disposés en triangle sur le front, se contentent d'établir des cellules en creusant la terre dans les endroits bien exposés au midi . Les Halictes, ayant les ocelles placés sur une ligne courbe, les antennes beaucoup plus longues dans les mâles que dans les femelles, l'abdomen ceinturé par une bordure à chacun des anneaux, se comportent comme les Andrènes. D'intéressantes observations ont été faites à leur sujet, il y a juste un demi-siècle, par Walckenaer.

Les Dasypodes, Andrénines remarquables par le premier article de leurs tarses fort long et tout couvert de poils, et par leurs antennes arquées dans les mâles, creusent des trous profonds le long des sentiers. L'espèce la plus commune dans une grande partie de l'Europe centrale (Dasypoda hirtipes) fait d'ordinaire sa récolte de pollen sur les plantes de la famille des Chicoracées, avec une extrême rapidité, à l'aide des grands poils qui garnissent son corps et surtout ses pattes postérieures. Des Hyménoptères de la même division, chez lesquels le premier article des tarses postérieurs, tout en étant très-long, est dégarni de poils, les Colletés, confectionnent des cellules avec une substance particulière. La Colleté hérissée (Colleles hirta), longue de 1 ;' à 1 \ millimètres, noire et hérissée de poils roides d'un roux

brun, ayant creusé un tube, ou ayant pris possession d'une cavité à sa convenance, dégorge une sorte de gomme liquide qui, se solidifiant à l'air, prend l'apparence d'une membrane. L'Insecte emploie cette substance à fabriquer ses loges, et comme il en place plusieurs à la suite les unes des autres, les nids ressemblent à de petits cylindres. On sait peu comment se fabrique cette substance dégorgée par la Colleté ; sans doute à l'aide de certaines matières végétales triturées et plus ou moins modifiées par la salive.

Des Apides solitaires, dont les mâchoires et la lèvre inférieure sont fort longues, dont les jambes postérieures sont dilatées en forme de palette, dont le premier article du tarse, également élargi, est garni d'une brosse en dessous, constituent l'intéressante tribu des Anthophorines. Dans cette division, les espèces, en général d'assez forte taille, sont extrêmement nombreuses. Beaucoup d'entre elles, habitant les régions intertropicales, n'ont pas été observées dans leurs travaux, mais plusieurs de nos espèces indigènes ont été bien étudiées.

Pendant l'été, tout le monde remarque dans les jardins, dans la campagne, le Xylocope violet (Xylocopa violacea), Y Abeille percebois, l'Abeille charpentière de Réaumur, gros Ilyménoptère d'une taille au moins égale à celle de nos plus grands Bourdons, au corps entièrement noir, velu, avec les ailes violacées. Le Xylocope, voulant édifier son nid, se met à la recherche de branches mortes ou de pièces de bois qu'il pourra creuser sans de trop grandes difficultés. Notre gros Hyménoptère, ayant fait son choix, pratique un trou; travail long, pénible, si le bois est dur, pour l'Insecte obligé de ronger chaque parcelle avec ses mandibules. L'opération peut demander plusieurs semaines, un trou de Xylocope ayant souvent la profondeur de 30 à 33 centimètres. Mais si l'Abeille perce-bois a rencontré une galerie pratiquée dans un arbre, dont les habitants ont disparu, si elle trouve même un tube quelconque d'un diamètre convenable, elle s'en

LES HYMÉNOPTÈRES. k'il

empare. Dans tous les cas, une fois le local acquis, l'Hyinénoptère établit ses cellules, en fabriquant des cloisons avec de la sciure de bois qu'elle agglutine au moyen de sa salive.

LE XYLOCOPE VIOLET (Xylocopa violacea).

Chez les Anthophores, dont la conformation diffère peu de celle des Xylocopes, les mandibules sont étroites, pointues et munies d'une seule dent au bord interne. Ces Insectes abondent surtout dans les parties chaudes de l'Europe et de l'Afrique.

l38 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

Appelés par Réaumur du nom d'Abeilles solitaires, ils rappellent beaucoup, en effet, nos Abeilles domestiques dans leur apparence générale, malgré une taille plus forte et une villosité plus longue et mieux fournie. Une des espèces les plus communes, est l'Anthophore des murailles (Anlhophora parielina), Insecte noir, revêtu d'une pubescence grise, ayanl les derniers anneaux de l'abdomen roussâtres. Celle-ci pratique habituellement des trous entre les pierres des vieux murs. Tout le sable détaché est aggloméré avec une salive visqueuse et fixé au dehors du trou sous la forme de petits rouleaux. L'entrée du nid commence donc par avoir un vestibule, mais le nid achevé et approvisionné, les matériaux du tube extérieur sont repris pour murer l'orifice.

D'autres Anthophores qui s'établissent clans des talus rejettent au loin tout ce qu'ils déblayent; ils n'ont pas à craindre de ne plus trouver près d'eux de matériaux pour murer l'entrée de leur nid. Nous avons eu l'occasion de faire représenter une espèce d'Anthophore sous ses divers états. Pendant l'été de 1866, M. le docteur Dours (d'Amiens) et M. le colonel russe Radoschkovski, deux amis des Hyménoptères, faisant une excursion aux environs d'Amiens, s'arrêtèrent devant un talus fréquenté chaque année par l'Anthophore aux pieds fauves (Anlhophora personata). Un coup de pioche donné dans le terrain mit à découvert un nid de l'Abeille solitaire. Le nid se compose de cinq ou six loges parfaitement maçonnées, s'ouvrant dans une galerie de longueur médiocre. Dans chaque loge repose, soit une grosse larve, soit une nymphe. La larve de l'Anthophore, qui demeure couchée sur le côté, est assez épaisse, surtout en arrière, et son corps est recourbé en avant; elle ne paraît nullement éprouver le besoin de changer de position de temps à autre.

Ne poursuivons pas davantage cette histoire des Abeilles solitaires, nous aurions à répéter des laits de détail analogues à ceux dont plusieurs lois il a été question, mais un moment, considérons

MÉTAMORPHOSES DE l/ANTHOPHORE AUX PIEDS FAUVES I Inttophora tersonata).

les Apides parasites. 0» a réuni ces parasites en un groupe particulier, en une tribu, les Nomadines. Cette réunion, peut-être, n'est due qu'à des lacunes dans nos connaissances. 11 existe des Nomadines parasites, les unes des Osmies, les autres des Andrènes, les autres des Anthophores, et ces divers Parasites ressemblent, à beaucoup d'égards, aux espèces chez lescpielles ils s'introduisent, ils en ont plus ou moins l'aspect général, la coloration. Aussi ne voudrions-nous pas, en l'état actuel, affirmer que les Nomadines des Anthophores n'ont pas avec les Anthophores des relations de conformation plus étroites qu'avec les Nomadines des Andrènes. Seulement, on est frappé davantage par les analogies que présentent entre eux tous ces parasites. En effet, ces Insectes ont les pattes postérieures simples, sans dilatations, sans faisceaux de poils qui les rendent propres à la récolte du pollen, sans aucune disposition d'une autre partie du corps pouvant y suppléer. Pour eux. point d'instruments, point de travail. Leurs mâchoires et leur lèvre sont fort courtes; ils n'ont nul besoin de se gorger de miel, ce n'est pas à leurs efforts qu'ils doivent demander la nourriture de leurs jeunes.

Les vraies Nomades, Hyménoptères aux formes assez sveltes, presque glabres, ressemblant par leurs couleurs noires ou brunes, variées de jaune, à de petites Guêpes, sont les plus abondamment répandues. Elles déposent leurs œufs dans les nids des Andrènes. Le type du genre Prosopis, Insecte noir, orné de taches blanches (Prosopis signala), s'introduit dans les nids des Colletés. Les Mélectes au corps massif, velu comme celui des Anthophores, sont les parasites de ces derniers.

Les mœurs des Apides solitaires offrent déjà un intérêt exceptionnel dans l'histoire des animaux, mais les mœurs, les instincts, l'intelligence des espèces sociales, fournissent encore de plus grands sujets d'admiration. Les Apines, c'est-à-dire la tribu qui comprend le genre des Bourdons, le genre des Abeilles, le genre

des MéJipones, nous apparaissent comme les Insectes les plus excellemment cloués sous tous les rapports.

Ces Hyménoptères n'ont pas, ainsi que les autres Mellifères, à aller chercher des matériaux de construction, leur organisme leur fournit la substance la plus parfaite pour façonner des loges, des cellules, des alvéoles, comme il plaira de les appeler : la cire. Pour mettre en œuvre cette matière précieuse, les plus jolis instruments que l'on puisse trouver chez les Insectes ont été donnés aux Apines, et en même temps les instruments les plus complets pour la récolte du pollen.

Chez les Apines, les mandibules présentent à leur extrémité une surface plane, elles doivent fonctionner à peu près comme des meules, afin de malaxer la cire ; les mâchoires et la lèvre ont une grande longueur pour leur permettre de pomper le miel au fond des fleurs; les jambes des pattes postérieures présentent un élargissement considérable et à leur face extérieure une petite cavité ovalaire : c'est la corbeille destinée à recevoir la provision de pollen ; le premier article du tarse des mêmes pattes offre une extrême dilatation au coté externe, c'est-à-dire en dehors de son articulation avec la jambe. La forme générale de cet article est une palette carrée ; extérieurement, sa surface est lisse, c'est une sorte de truelle indispensable pour façonner les parois des alvéoles ; à la face interne, c'est une brosse servant à l'Insecte à débarrasser son corps de tout le pollen qui s'y est attaché. Ces instruments sont modifiés seulement dans quelques détails entre les divers types composant la tribu des Apiues.

Chez les Bourdons (Bombus), les jambes postérieures sont pourvues, à l'extrémité, de deux épines servant à saisir les lames de cire engagées entre les anneaux de l'abdomen. Est-il utile de parler de l'aspect de ces Insectes? Tout le inonde ne connaît-il pas les Bourdons, les gros Hyménoptères tout velus, ayant des couleurs généralement assez vives, faisant entendre, pendant

LES HYMÉNOPTÈRES. kkl

leur vol, le bruit très-sonore qu'on appelle le bourdonnement, le son caractéristique produit par le Bourdon.

Les Bourdons d'Europe sont au nombre d'une trentaine d'espèces. Comme tous les animaux ayant des couleurs noires, jaunes, rousses, mélangées, empiétant plus ou moins les unes sur les autres, ils offrent de nombreuses variétés individuelles. Ces variétés ont jeté dans l'erreur plusieurs des naturalistes qui se contentent de tracer des descriptions, sans étudier la vie des êtres dont ils ont la prétention de donner l'exact signalement. A cet égard, le docteur Siebel, préférant observer ces Hyménoptères dans leurs nids, a rendu le service de préciser leurs caractères.

Les Bourdons constituent des sociétés annuelles qui commencent, grandissent et finissent comme celles des Guêpes. Au printemps, après un long hivernage, une femelle féconde se fait ouvrière et établit les premiers fondements de la cité future. Bientôt elle se trouve entourée d'un peuple d'ouvrières qui s'occupe d'agrandir le domicile. Les habitudes de ces curieux Hyménoptères avaient été étudiées par Béaumur, elles l'ont été de nouveau, et avec un grand succès, par l'admirable historien des Fourmis, Pierre Huber.

Dans notre pays, plusieurs espèces de Bourdons sont communes, le Bourdon des Mousses, le Bourdon des jardins, le Bourdon terrestre, le Bourdon des pierres.

Le Bourdon des Mousses (Bombus Muscorum) est une de nos espèces les moins grosses ; son corps noir est couvert de longs poils formant une épaisse toison d'un jaune roux vif. La nuance varie , il est vrai , entre les individus , mais en général la teinte jaune de l'abdomen est assez claire, celle du thorax d'un blond roux ou fauve assez intense. Sans cesse on voit le Bourdon des Mousses butiner sur les fleurs pendant la belle saison ; son nid, très-joli, n'ayant jamais une population bien considérable, comparé à la demeure des Abeilles, est, d'après le sentiment de Béaumur, une simple habitation villageoise.

V,o LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

Les nids de cet Insecte ne sont pas rares, et cependant il est assez malaisé de les découvrir. Etablis au milieu des champs, places dans de petites cavités ou suc les parties déclives du sol, cachés, perdus au milieu des herbes, des trèfles, des sainfoins, il faut suivre un Bourdon à la piste pour arriver jusqu'à son logis. Un moyen plus simple, c'est d'attendre le moment où l'on fauche, les nids sont alors mis à découvert et quelquefois même un peu entaillés. A l'extérieur, ils ne montrent qu'une sorte de voûte formée de brins de mousse artistement enchevêtrés les uns dans les autres. Une ouverture inférieure donne passage aux habitants. Si l'on enlève la couverture de mousse, au-dessous on rencontre une seconde voûte consistant en une épaisse lame de cire d'un gris jaunâtre. La mousse, même en niasse considérable, laisserait bien vite pénétrer l'eau des grandes pluies: avec la paroi de cire, jamais danger de cette nature n'est à craindre. La seconde voûte enlevée, on est dans l'intérieur de l'habitation. Aucun luxe, aucune élégance n'existe dans cette modeste demeure. Ce sont des amas de boules entassées les unes sur les autres, d'une matière brunâtre, la pâtée destinée à la nourriture des larves. Au milieu de ces masses, entourées de cire, on voit des œufs, plus tard des larves ou des coques. Sur les côtés, il existe, à une certaine époque de l'année, des godets de cire contenant un miel très-pur.

Les larves ont l'aspect et la conformation des autres larves d'Hyménoptères mellifères. Arrivées au terme de leur croissance, chacune file une coque soyeuse. Les coques, que Réaumur compare par la forme à des œufs, sont d'un jaune pâle et pressées les unes contre les autres. Elles sont de dimensions différentes : les plus petites, toujours les plus nombreuses, sont tes coques des ouvrières; les moyennes, celles des mâles; les plus grandes, celles des femelles fécondes. Lorsque naissent les adultes, la partie inférieure de ces coques est coupée régulièrement connue un couvercle qu'on aurait détaché.

LKS HYMÉNOPTÈRES. 4A3

Aucun observateur n'a vu encore de quelle façon la femelle féconde commence son nid; mais il suffit de rencontrer un nid habité et d'y causer quelques dégâts pour voiries Bourdons au travail, ramassant les brins de mousse épars ou allant en chercher au voisinage de leur domicile. Chaque individu, isolément, femelle ou ouvrière, saisit un brin entre ses pattes postérieures et le pousse en marchant toujours à reculons. C'est seulement lorsque les matériaux sont réunis, que plusieurs Bourdons agissent en commun pour tisser la mousse.

Le Bourdon îles jardins [Bombus hortorum) est une de nos grosses espèces ; très-reconnaissable à son corps noir, avec une bande jaune sur le thorax, le premier anneau de l'abdomen de cette couleur et les derniers tout blancs. Le Bourdon terrestre (Bombus terrestris), qui en est voisin, s'en distingue surtout par la coloration de l'abdomen. Ici le premier anneau est noir, le second est jaune. Ces gros Bourdons, bien étudiés par P. Huber, établissent leur nid dans la terre, à une assez grande profondeur; il n'est personne qui n'ait remarqué ces Insectes pénétrant dans leur trou. La terre les protège, ils n'emploient pas de mousse , mais ils garnissent toujours la voûte de leur demeure avec des lames de cire.

Les Bourdons donnent une preuve d'intelligence vraiment remarquable. Voulant puiser le miel sur des. fleurs à corolle tubuleuse, ils ne peuvent souvent parvenir, à cause de leur grosseur, à s'enfoncer suffisamment pour en atteindre le fond avec leur trompe. Cette difficulté ne les déconcerte pas. Avec leurs mandibules, ils entaillent la corolle dans sa partie inférieure et passent leur trompe par l'ouverture.

Jusqu'à une époque peu éloignée de nous, certains Hyménoptères étaient classés par tous les auteurs dans le genre des Bourdons. Un examen superficiel ne pouvait permettre de faire une distinction. Même forme, même grosseur, même système de coloration, même aspect chez les Bourdons et chez ceux qui

ne sont pas de leur race. Lepeletier de Saint- Fargeau reconnut dans ces derniers des Parasites, et les nomma les Psithyres. Ces Insectes si pareils aux bourdons n'ont que deux sortes d'individus; il n'y a pas d'ouvrières parmi eux, et les femelles sont dépourvues d'instruments propres au travail et à la récolte du pollen; leurs jambes postérieures n'ont pas de dilatation, le premier article de leur tarse n'a pas de brosse. Chaque espèce de Bourdon a son parasite, son Psithyre, et le parasite a la livrée de l'Insecte chez lequel il s'introduit ; non pas identique, mais très-analogue, de sorte que d'après la disposition des couleurs, on peut se douter de quel Bourdon est parasite tel Psithyre. Les Insectes, en général, bien probablement, n'apprécient pas la forme d'une manière très-rigoureuse, tandis que les couleurs les impressionnent vivement. En effet, si entre les Psithyres et les Bourdons il y a ressemblance dans les formes et les couleurs, nous voyons que des parasites appartenant à d'autres ordres et ayant par conséquent des formes assez différentes, ressemblent par leurs couleurs aux espèces qu'elles vont visiter : par exemple, les Diptères du genre Volucelle, qui s'introduisent dans les nids de Bourdons et dans les Guêpiers.

Un des Psithyres les plus répandus, le Psithyre vestale (Psithyrus vestalis), dont les nuances sont assez variables, a, en grande partie, la coloration du Bourdon des jardins. Il entre dans les demeures souterraines de cette espèce, y dépose ses œufs, sans être inquiété, et, cette opération faite, s'en retourne aux champs.

Dans l'histoire des Insectes, les Abeilles offrent, sous tous les rapports, un intérêt hors de comparaison. Dans les annales de tous les peuples, il est question de l'Abeille : la Deborah des Hébreux, la Melissa des Grecs, Y Apis des Latins. Un but purement matériel porte les hommes, même les plus désintéressés des choses de l'esprit, à s'occuper de ces Hyménoptères pour leurs produits : le miel et la cire. Chez les nations civilisées de

l'antiquité, où l'on prisait beaucoup assurément les profits que donnent les Abeilles, il y eut des observateurs et surtout des penseurs dont l'esprit se trouva sérieusement préoccupé des

LE rSITHYRE VESTALE

( Fsithyrus vestalis).

merveilleux travaux de ces Insectes et de leur constitution sociale. Mais les Abeilles étaient un sujet d'observations des plus difficiles, et, de ce côté, les anciens furent impuissants à poursuivre un peu loin leurs études. Quelques faits étant constatés

Vl(i LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES.

avec plus ou moins d'exactitude, l'imagination se donnai! carrière. Aristote nous a transmis les opinions qui régnaient en son temps. Aucune idée juste n'existait sur les diverses sortes d'individus composant la ruche. La femelle féconde, la mère, l'individu que Ions les auteurs depuis deux siècles appellent la Reine. était considéré comme un chef, on le nommait le Roi. Le peuple. la foule des ouvrières, se composait d'individus laborieux, probablement hermaphrodites, puisque tous étaient semblables les ans aux autres. On le sait, les anciens ne se trouvaient jamais embarrassés pour expliquer la naissance des êtres. Quant aux mâles, auxquels un nom particulier est attribué dans tous les idiomes, les Bourdons ou lès Faux-Bourdons dans le langage vulgaire, on ne s'arrêtait à aucune idée précise sur la nature de ces êtres paresseux, inférieurs aux vraies Abeilles, puisqu'ils ne possèdent pas d'arme.

Jusqu'au xvm" siècle, tout en admirant l'industrie des Abeilles, l'ordre qui règne dans leurs sociétés, on était dans une très-grande ignorance au sujet des mœurs, des habitudes, des conditions nécessaires à la propagation de ces Insectes. C'est donc avec la plus grande vérité que Réaumur pouvait dire: « Les plus anciens » auteurs qui ont parlé des Abeilles, et la plupart de ceux qui » sont venus après eux et qui n'ont été que leurs échos, ne » nous donnent pas plus de garantie, pas plus de preuves de la » réalité de ce qu'ils en débitent, que les auteurs des romans de » la vérité des événements par le récit desquels ils savent nous o intéresser. » Une semblable déclaration est suffisante pour dispenser tout naturaliste de s'occuper des récits de Pline, de la poésie de Virgile, etc., touchant les Abeilles.

La publication des premières observations un peu sérieuses sur ces Hyménoptères, dues à un membre de l'Académie des sciences, Maraldi, date de 1712. Beaucoup plus tôt, il est vrai, Swammerdam avait reconnu à l'égard des Abeilles des faits de la plus liante importance, mais les écrits de ce savant, nous l'avons

LES HYMÉNOPTÈRES. Vi7

rappelé1, n'ont été mis an jour qu'eu 1707. Swammerdam, qui fit la lumière sur la composition des sociétés de Fourmis, détermina avec le même bonheur la véritable nature des différentes sortes d'individus de la ruche. On apprit alors que le prétendu roi, le prétendu chef de toute société d'Abeilles, était une femelle. On l'appela la reine, tant l'idée du commandement et de l'autorité exerce de prestige sur les imaginations. Des recherches de Swammerdani révélèrent en même temps que les Abeilles laborieuses sont des femelles stériles, des femelles dont les organes de la reproduction demeurent atrophiés, et les Faux-Bourdons, les mâles. Ces connaissances acquises avaient une immense portée, mais ce n'était que le commencement de l'histoire des Abeilles. Réaumur vint, et les fables de l'antiquité tombèrent devant les sérieuses investigations du naturaliste. La remarquable étude de Réaumur sur les Abeilles devait toutefois être délaissée un demi-siècle plus tard, quand les Nouvelles observations sur les Abeilles par François Huber apportèrent de nouvelles clartés sur ce sujet. L'auteur, considéré à si juste titre comme le vrai historien des A'beilles, on le sait, était aveugle ; un simple domestique, François Burncns, se fit sou collaborateur, et de cette collaboration est sorti un des plus beaux chefs-d'œuvre d'observation humaine-. Le travail de Fr. Huber a été augmenté par son fils Pierre Huber. Depuis cette époque, un fait considérable a été reconnu par un amateur, un pasteur protestant de la Silésie, M. Dzierzon. Ingénieux observateur, il s'est assuré que la femelle, ou la reine, comme on la nomme presque toujours, étant vierge encore, pond des œufs d'où sortent des lai'ves qui deviennent invariablement des mâles ; que cette même reine, seulement après la fécondation, pond des œufs d'ouvrières et de femelles fécondes. Cette faculté de production d'individus d'un seul sexe sans l'intervention du mâle, ce phénomène de parthénogenèse,

1 l'age 24.

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y, s LES METAMORPHOSES DES INSECTES.

ainsi qu'on appelle tout enfantement par des femelles vierges, phénomène dont on possède aujourd'hui des exemples assez nombreux parmi les Animaux articulés, était assez extraordinaire pour déterminer les naturalistes à en faire l'objet d'une étude attentive. M. de Siebold, le professeur de Munich, et M. le professeur Leuckart (de Giessen), ont mis le fait hors de contestation.

Avant de résumer les faits aujourd'hui connus de l'histoire des Abeilles, nous devons examiner les particularités importantes de l'organisation de ces Insectes. Nous y verrons comment est produite la cire, la matière première des constructions ; à l'aide de quels instruments cette matière se trouve saisie, malaxée, mise en œuvre ; comment est recueilli le miel, et comment cette substance est tenue en réserve avant d'être apportée à la ruche ; comment est ramassé le pollen et comment les Abeilles s'en débarrassent.

Lorsque chez nous on parle des Abeilles, il s'agit de l'Abeille domestique (Apis mellifica), l'unique espèce de notre pays, comme de toutes les parties centrales et boréales de l'Europe. Chaque région de l'ancien continent a son espèce propre d'Abeille. Dans le midi de l'Europe, on rencontre seule une espèce voisine de notre Abeille commune, l'Abeille italienne (Apis ligurica), l'Abeille qui fournissait autrefois le miel renommé du mont Hymette, dans la Grèce, et du mont Hybla, dans la Sicile. Cette espèce, distincte de la nôtre par la coloration fauve de son abdomen, a été souvent apportée, dans ces dernières années, en France et en Allemagne ; elle venait de loin, les apiculteurs étaient disposés à la trouver préférable à leur Abeille ordinaire, à lui reconnaître plus d'ardeur à l'ouvrage. Les deux espèces ont été souvent mélangées, et l'on a eu des métis ; mais les mâles n'étant jamais que le produit de la femelle, les caractères d'hybridité ne peuvent persister bien longtemps. L'Egypte a son Abeille particulière, comme l'Arabie, comme le Sénégal, comme

l'Afrique australe, comme les diverses parties de l'Asie. Les Abeilles étaient inconnues au Nouveau Monde, notre espèce y a été transportée; elle s'y est acclimatée merveilleusement. Redevenue sauvage en certains endroits, elle est cultivée avec succès aux Etats-Unis et dans plusieurs parties de l'Amérique du Sud; le Chili envoie en quantité des miels à l'Europe, qui lui a fourni le producteur.

Les Abeilles, à l'état sauvage, s'établissent dans des cavités, celles des vieux troncs d'arbres leur conviennent particulièreraent, mais ces Insectes sont peu répandus aujourd'hui dans nos forêts. Ils se plaisent partout où un logement convenable leur est offert ; de là cette facilité de les tenir en domesticité, mise en pratique depuis la plus haute antiquité. Le logement d'une société d'Abeilles, c'est la ruche. Une société qui se fonde, une colonie, se compose de la foule des ouvrières et d'une seule femelle, une mère. Le travail commencé, les alvéoles se construisent ; une ponte a lieu, des larves naissent, une nouvelle génération d'Abeilles est produite, et à une époque de l'année on peut compter dans une ruche, outre la reine et les ouvrières,

L ABEILLE DOMESTIQUE (Apis melUflca).

quelques centaines de mâles. Voilà nos trois sortes d'individus. Ils présentent entre eux des différences frappantes. Chez les Guêpes, chez les Bourdons, les femelles fécondes et les ouvrières se ressemblent extrêmement ; les femelles fécondes, seulement un peu plus grosses, ne sont-elles pas ouvrières à une époque de

leur existence? Chez les Abeilles, la mère est incapable de travailler. Les ouvrières, ou individus neutres, d'une taille inférieure à celle des mâles et des femelles, sont bien connues ; ce sont les Abeilles qui butinent sur les fleurs et que l'on voit partout.

Un des phénomènes physiologiques les plus remarquables de l'organisation de ces Hyménoptères, c'est la production de la cire. Les Abeilles portent en elles leurs matériaux de construction comme les Bourdons et les Mélipones. On crut longtemps qu'elles dégorgeaient la cire par la bouche : Réaumur n'avait pas d'autre opinion à ce sujet. Ce fut, à la fin du siècle dernier, un simple paysan de la Lusace qui reconnut la vérité. Vers la même époque, le célèbre anatomiste anglais, John limiter, découvrait de son côté la manière dont se forme la cire. Tout le monde a remarqué chez les Abeilles, . que les anneaux de l'abdomen, particulièrement en dessous, se recouvrent d'avant en arrière; or, en soulevant le bord d'un anneau, on aperçoit, à la surface de l'anneau suivant, deux larges surfaces lisses, deux aires sur lesquelles, pendant une partie de l'année, se forment deux lames minces, blanches, presque transparentes, qui ne sont autre chose que des lames de cire. La cire, amassée dans de petites glandes abdominales, transsude par conséquent au travers de la portion tégumentaire lisse; sa texture, à n'en pas douter, permet une filtration de la matière grasse. Pendant longtemps, les physiologistes demeurèrent convaincus que les Animaux, en général, et les Abeilles, en particulier, puisaient directement dans leur alimentation toute la graisse qu'ils s'assimilaient. Dans le but de s'assurer de la valeur de cette opinion, Huber avait séquestré des Abeilles et les avait nourries exclusivement avec du sucre ; les Abeilles avaient continué à produire de la cire. Cependant Huber, u' ayant pas recherché la quantité de graisse préexistante dans le corps de ces Insectes, sou expérience exerça peu d'influence sur les idées régnantes au sujet

de la production de la graisse. En 1813, la question fut reprise dans toutes les conditions nécessaires par MM. Dumas et Milne Edwards. Des essaims furent emprisonnés, les individus composant ces essaims comptés exactement; des Abeilles en nombre déterminé furent soumises à une analyse cbimique, afin de connaître rigoureusement la quantité de matière grasse existant dans chaque individu; la nourriture, consistant en miel, fut également analysée.

Les Abeilles tenues en captivité se mirent à construire, et, dans l'espace de quatre à cinq semaines, elles avaient fourni près de quatre fois autant de cire qu'elles en possédaient au début de l'expérience. Loin d'être épuisées, elles se trouvaient encore mieux pourvues que le jour où on les avait séquestrées. 11 fut donc établi qu'une transformation des matières sucrées en matières grasses s'opérait dans l'économie des Abeilles.

Examinons maintenant les instruments dont ces Insectes disposent.

Les pattes postérieures de ces Hyménoptères constituent les plus merveilleux outils qu'il soit possible d'imaginer. La jambe est fortement élargie vers le bas, et elle affecte ainsi la forme d'un triangle très-allongé. Cette pièce était appelée autrefois, eu raison de sa forme, la patelle Iriangulaire. L'extrémité de la jambe porte une rangée de pointes acérées, de fortes épines disposées très-régulièrement : c'est une sorte de râteau, l'instrument qui permet à l'Abeille de saisir les lames de cire engagées entre les anneaux de son abdomen. A la jambe succède le premier article du tarse, la pièce carrée; il est d'une largeur énorme comparativement aux autres parties du tarse. Articulé avec la jambe par son angle interne, sa portion externe, surmontée de deux petites épines, constitue avec la jambe une véritable pince. Cette pièce carrée, parfaitement lisse en dehors, est la truelle ; garnie en dedans de séries transversales de poils roides d'égale longueur, c'est une admirable brosse. La femelle

ù52 LES MÉTAMORPHOSES DES INSECTES,

ne travaille pas, les instruments doivent lui manquer; elle en est dépourvue en effet, mais elle en a des vestiges, comme des témoins de parties importantes chez sou espèce. 11 en est de même pour le mâle. Ainsi, chez les femelles et chez les mâles,

PATTE POSTÉRIEURE DE 1,'ABEILLE DOMESTIQUE, la femelle féconde. — 2. De l'ouvrière, vue cil dehors. — 3. La même, vue en dedans. — 4. Du mâle.

la jambe et le premier article du tarse sont encore fort élargis, mais il n'y a pas de corbeille, pas de râteau, pas de pince, pas de brosse.

Si les pattes postérieures de l'Abeille ouvrière sont des outils d'une rare perfection, les pattes de devant, pour être incomparablement plus simples, sont encore de précieux instruments. Une profonde échancrure du premier article du tarse est utilisée dans

le travail de construction, et de longs poils serrés forment une

petite brosse capable d'atteindre un n'atteignent pas les brosses de derrière.

Les parties de la bouche ont une conformation des plus remarquables.

Les mandibules s'élargissent vers l'extrémité ; terminées par

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