LE NID DE LA FOURMI ROUSSE
(Formica rufa).
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généreusement gratifiées ne leur est pas nécessaire, Comme la plupart des Insectes, quand vient la saison rigoureuse, elles s’engourdissent et n’ont plus besoin d'aliments.
Si l’on observe un nid de Fourmis rousses à différentes heures de la journée, on est frappé des changements qui s’opèrent continuellement. Est-il de grand matin, toutsemble dormirencore dans l'habitation, iln’y apas d'ouvertures visibles ; tout au plus quelques interstices permettent de soupçonner que les Fourmis ont la possibilité de sortir par ces espaces resserrés. Quelquesindividuscommencentàse montrer et à courir sur le dôme de la fourmilière. Il semble que ce sont les premiers individus éveillés. Peu à peu ils deviennent plus nombreux, et l'on voit des Fourmis emportant des bûchettes, déblayant des passages. Si le temps est beau, plusieurs ouvertures spacieuses communiquant avec les principaux passages de l'habitation sont bientôt établies; alors toute la population est en activité, chaque individu au travail. Quand arrive le soir, les laborieux Insectes ferment les issues ; ils tiennent à passer la nuit tranquilles, en se garantissant contre les envahisseurs. Dans le cas où survient une pluie, les Fourmis, craignant de voir l’eau pénétrer dans leur demeure, se hâtent de clore les ouvertures; toutes s'empressent vers le même but et apportent des matériaux, de sorte qu'en peu d’instants elles se sont mises à l'abri du danger. Ces opérations si curieuses sont faciles à observer, pour peu que l’on y mette de la patience, et cependant Pierre Huber a été le premier à signaler ces actes qui sembleraient ne pouvoir être que du domaine de la raison. Aussi, avec le bonheur de celui qui a vu ce que les autres n’ont pas su voir, l'excellent naturaliste raconte en détail comment les Fourmis apportaient de petites poutres auprès des galeries dont elles voulaient diminuer l'entrée, et les plaçaient au-dessus de l'ouverture, comment elles allaient en chercher de moins grosses à mesure que l'ouvrage avançait. Enfin, après avoir rapporté toutes les manœuvres dont il a été témoin en cette circonstance,
Huber s’écrie : « N'est-ce pas là, en petit, l’art de nos charpen- » tiers, lorsqu'ils établissent le faîte du bâtiment ? La nature » semble avoir partout devancé les inventions dont nous nous » glorifions. » Huber a raison, si d’habiles observateurs avaient existé dans les sociétés primitives, les connaissances que des peuples civilisés ont mis des siècles à acquérir eussent été bien vite obtenues.
Nous avons décrit les nids de la Fourmi rousse, tels que nous les trouvons quand ils ont une nombreuse population, comme celui dont nous donnons ici l'image, exécutée au bois d'Aunay, près Paris, par un artiste de talent; mais ces nids ont eu leur commencement, et ce commencement mérite d'être signalé.
Le jour où des émigrants abandonnent une habitation surchargée d'habitants, ils choisissent un emplacement pour fonder une colonie, presque toujours le pied d'un arbre. Les Fourmis ont avant tout à exécuter un travail de mineurs; elles creusent le sol avec leurs mandibules, et après un labeur longtemps soutenu, elles ont une cavité. C'est alors que les bûchettes et les autres matériaux de construction sont apportés, enfoncés dans le sol, maintenus avec de la terre, enchevêtrés avec une habileté digne de l’art de l'ingénieur. Les chambres, les salles plus ou moins vastes, les galeries, se construisent dans la partie basse, les étages se superposent ensuite.
Aux premiers jours du printemps, si nous ouvrons Sans pitié une des vastes demeures de la Fourmi rousse, nous n'y trouverons point d'individus ailés, mais la fo ule des ouvrières et quelques femelles privées d'ailes ; malgré l'absence d'organes de vol, ces dernières se font reconnaître à leur thorax épais, à leur coloration. Toutes les femelles des Fourmis naissent avec des ailes; peu de temps après leur naissance, elles quittent le domicile en compagnie de nombreux mâles. Aussitôt fécondées, soit qu'elles se trouvent ramenées à la fourmilière où elles sont nées, soit qu’elles se fixent ailleurs, elles arrachent leurs ailes; si des ou-
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vrières les entourent, celles-ci leur prêtent leur concours dans cette opération. Ces femelles auront désormais une vie toute sédentaire ; les organes du vol sont devenus inutiles, autant s’en débarrasser. Au moins est-ce ici la loi de la nature. Les ailes des Fourmis femelles ont les nervures divisées à la base, de façon à se couper exactement par un effort peu considérable, sans que l'Insecte puisse en ressentir aucune souffrance.
Les femelles fécondes commencent à pondre dès les premiers beaux jours de l’année. Leurs œufs, blancs, extrêmement petits, grossissent sensiblement dans le temps qui s'écoule depuis la ponte jusqu’à l’éclosion des larves. Les ouvrières en prennent les plus grands soins : elles les placent dans des chambres spéciales, elles semblent par moments les lécher; elles les transportent alternativement aux étages supérieurs et aux étages inférieurs de l’habita-
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LARVES ET NYMPHES DE LA FOURMI ROUSSE (Formica rufa).
La larve vue de dos et de profil, grossie et de grandeur naturelle, — La nymphe vue en dessous, grossie el de grandeur naturelle, — La coque de la nymphe grossie et de grandeur naturelle.
tion. Ceci dans le but de les exposer à une certaine chaleur ou de les garantir d’une chaleur trop forte. Les larves éclosent, sureroît de besogne pour les laborieux Insectes. Les Fourmis que nous avons vues architectes habiles, sont appelées à exercer la profession de nourrices; nulle part on ne trouverait de nourrices plus attentives, plus vigilantes, plus dévouées. Les petites larves,
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vermiformes, incapables de se déplacer, ont juste l'instinct de redresser un peu la tête, et d’écarter leurs petites pièces buccales pour recevoir leur subsistance de la bouche des nourrices.
Ces nourrices agissent comme les oiseaux donnant la becquée à leurs petits. Ce n’est pas pour elles seules que les Fourmis sont avides de liqueurs sucrées, de miel, de jus de fruits, c'est plus encore pour les larves, auxquelles il faut apporter la subsistance.
Les goûts des Fourmis sont connus de tout le monde. A la campagne, chacun se plaint des visites continuelles des Fourmis ; elles se montrent partout où il y a des fruits, des sirops, des substances sucrées. On les voit aussi sur les fleurs où elles vont lécher le miel; on les voit encore presque incessamment sur les tiges des plantes chargées de Pucerons. Loin de faire aucun mal à ces Pucerons, elles les frottent doucement, au contraire, avec leurs antennes, et ceux-ci, après cette excitation, font perler à l’extrémité des deux petits tubes situés à l'extrémité de leur abdomen une gouttelette de liqueur sucrée. C’est tout ce que veulent les Fourmis; elles s'empressent de humer cette liqueur. On croirait volontiers que les Pucerons ont été créés pour leur fournir un aliment, car jusqu’à présent on n’en a pas reconnu l'usage pour les Pucerons eux-mêmes.
Dès qu’un endroit favorable à la picorée a été reconnu par une Fourmi, on peut être assuré que des bandes de Fourmis viendront continuellement visiter la place. L'observation mille fois renouvelée a fourni la preuve que ces industrieux Insectes savent se comprendre et se communiquer des idées. On les voit fréquemment s’aborder et se toucher de leurs antennes, ce qui a conduit la plupart des naturalistes à la conviction, que ces appendices étaient pour eux les instruments d’un langage. On les voit se mettre à plusieurs pour secourir un individu blessé et le ramener à la fourmilière. On les voit combattre avec un ordre et un ensemble inimaginables, lorsque les habitants de deux fourmi-
lières trop voisines se rencontrent souvent etse gênent dans leurs opérations.
Nos Fourmis en campagne, revenant à l'habitation gorgées d’aliments, cèdent une partie de la nourriture tenue en réserve dans leur jabot aux individus demeurés au logis, et surtout aux larves.
Il est admirable de suivre les Fourmis dans les soins qu’elles donnent aux larves d’une manière à peu près incessante. Elles les nettoient en les frottant avec leurs palpes ; elles les portent aux étages supérieurs du nid, dans la matinée, pour leur faire sentir une douce chaleur; elles les remportent aux étages inférieurs quand le soleil trop ardent pourrait griller ces frêles créatures. Ces transports se répètent plus ou moins souvent, suivant les circonstances atmosphériques. On pourrait s'étonner en voyant l'adresse déployée par les Fourmis saisissant entre leurs dures mandibules ces larves si molles; jamais un accident n’arrive à ces larves, jamais une blessure produite par une pression exagérée ou par un choc contre les parois des chambres ou des longs corridors de la fourmilière. Les larves de la Fourmi rousse, ayant pris tout leur accroissement, s’enferment dans une coque soyeuse pour y subir leur transformation en nymphes. Les coques sont parfaitement ovalaires, si bien ovalaires, que le monde, en général, les appelle des œufs de Fourmis. Ainsi, dans notre siècle de lumières, une foule de personnes éclairées croient imperturbablement que les Fourmis pondent des œufs plus gros qu'ellesmêmes, et ceci ne leur cause aucune surprise. Ne parle-t-on pas sans cesse des œufs de Fourmis que l'on recueille pour nourrir les jeunes Faisans ? et ces œufs sont les coques renfermant les nymphes; ce sont aussi des larves, car on n’y regarde pas de bien près. Les nids de la Fourmi rousse, si nombreux dans les bois et les forêts, sont particulièrement exploités pour les besoins des faisanderies. Dans les cantons où l’on a eu la maladresse de les détruire, on commence à s’apercevoir que les Fourmis peuvent être des Insectes utiles.
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Les nympbhes, si parfaitement logées dans leur tissu de soie, ne réclament aucune description; elles sont blanches, présentant les formes de l’adulte, comme emmaillottées. Elles, de même que les larves, sont portées successivement par les ouvrières dans les chambres hautes et dans les chambres basses, pour être soumises à une chaleur convenable. Quand les Fourmis éelosent, elles se trouvent trop faibles pour déchirer le tissu soyeux de leur coque. Privées de secours, elles périraient dans leur prison; mais les vigilantes ouvrières ne les perdent pas de vue : s'apercevant qu'il leur est né une compagne, elles s'empressent d'ouvrir sa coque avec leurs mandibules et de la délivrer.
Les Fourmis nouvellement écloses ne sont pas tout de suite en état de se suffire à elles-mêmes et de prendre part aux travaux de la communauté ; les anciennes ne doivent pas encorelesabandonner : elles commencent par leur présenter de la nourriture ; ensuite ellesles accompagnent dans les différentes parties de l'habitation, paraissant avoir à les initier à leur vie nouvelle. C'est une éducation qui marche vite; au bout de peu de temps, les jeunes individus sont en situation de partager les travaux des anciens. En même temps que naissent des ouvrières en grand nombre, naissent aussi des mâles et des femelles. Mäles et femelles ne manifestent qu'un désir, celui de s'envoler. C'est au grand air que les unions doivent se consommer. Le moment arrive où s’échappent les Fourmis ailées. Quelques-unes ne vont pas loin, et les femelles capables de devenir mères sont recueillies par les ouvrières : la plupart, au contraire, se transportent à d'énormes distances; divers auteurs parlent d’essaims de Fourmis ailées qu'ils ont pu suivre franchissant d'immenses espaces. La destinée des mâles est de mourir bientôt après avoir satisfait à leur unique mission ; pour les femelles, c’est autre chose, leur rôle de mères va commencer.
Volontiers on avait cru que les femelles fécondées revenaient à l'habitation où avait été leur berceau. P. Huber, dont le
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sens était si droit, n’admettait rien sans constatation précise. Il voulut savoir ce que devenaient ces femelles emportées au loin, doutant fort de leur habileté à retrouver leur point de départ. L'ingénieux investigateur ne tarda pas à reconnaitre la vérité. Sous ses yeux, des femelles isolées étaient tombées sur le sol après leur fécondation. Qu’allaient-elles done devenir, hors de la vue, et ainsi de tout secours possible de la part des ouvrières ? Ces pauvres Insectes étaient-ils condamnés à mourir obscurément? L'observation apprit ce que l’on n'aurait jamais supposé. Une femelle parfaitement seule s'enfonce dans une petite cavité, se débarrasse de ses ailes, et se faisant ouvrière, elle construit un petit nid, pond une petite quantité d'œufs, et devenant mère et nourrice à la fois, elle élève ses larves. C’est une génération d'ouvrières; adultes, celles-ci agrandiront l’humble demeure, elles exécuteront tous les travaux, et, à partir de ce moment la mère se reposera. Huber ne s’est pas contenté de voir ce qui se passait dans les bois ou dans la campagne ; pour plus de certitude, il a fait l'expérience en emprisonnant une seule femelle dans une cage.
En nulle circonstance, on ne peut mieux apprécier l’activité et l'intelligence des Fourmis que lorsqu'un accident survient à leur demeure. Dans le moment où nous faisions exécuter le dessin du nid de la Fourmi rousse, une brèche ayant été ouverte dans une de ces habitations, dans le but d'examiner certains points, les larves et les nymphes qui étaient placées dans les chambres supérieures vinrent à rouler les unes sur les autres en grand nombre. Quelques ouvrières se trouvant sur le terrain même du désastre se précipitent au secours des victimes. Chaque ouvrière emporte une larve ou une nymphe entre ses mandibules. En un clin d'œil l'alarme est donné dans la fourmilière, des centaines d'individus arrivent à la fois sur le théâtre de l'accident, et tout aussitôt larves et nymphes sont emportées dans les profondeurs de l'habitation. Ce premier devoir rempli, on pro-