‹ Métamorphoses mœurs et instincts des insectes (insectes, myriapodes, arachnides, crustacés)Chapitre 65 sur 174 · V. NN R Te · texte numérisé non relu

V. NN R Te

J. Müller, ont été récemment plus étudiés dans leurs rapports avec les Fourmis par M. Lespès, de la Faculté des sciences de Marseille. Les Clavigères, remarque ce naturaliste, ne savent pas prendre leur nourriture, ils la reçoivent de la bouche des Fourmis, qui ont l'instinct d'entretenir obligeamment les petits êtres dont elles tirent un excellent parti pour elles-mêmes.

Une Fourmi assez répandue dans l'Europe centrale est devenue le type du genre Polyergue (Polyergus) : c'est une Fourmi bien caractérisée, ayant des mandibules arquées, étroites, aiguës à l'extrémité. Ces mandibules méritent d’être considérées; ne pouvant se toucher dans leur milieu, privées de dentelures au bord interne, il est évident que ce ne sont pas des instruments de travail, mais des armes pour le combat. Les Polyergues, en elfet, ne savent rien édifier, et cependant leurs larves réclament les mêmes soins que celles des autres Fourmis.

Le Polyergue roussâtre (Polyergus rufescens) est une petite Fourmi d’un roux assez clair, n'ayant pas plus de 6 à 7 millimètres de long; la femelle, qui est à peu près de la même teinte, a des marques noires sur le thorax ; le mâle est d’un brun noir, avec les pattes jaunâtres.

Le Polyergue roussâtre habite des nids en terre où se trouvent ordinairement des Fourmis brunes (F. fusca) ou des Fourmis mineuses (F. cunicularia). Le Polyergue ne construisant pas son nid, ne possédant pas d'instruments de travail, le fait con— struire par des esclaves. La fraile existe parmi les Fourmis depuis l’origine du monde. C’est Huber encore qui a reconnu ce fait jusque-là inouï de l’histoire des animaux. Empruntonslui la page où il raconte la première phase de sa découverte ; la simplicité de la narration n’empèche pas de voir que l’auteur sent combien a été bonne la journée du 17 juin 1804. L'histoire de la vie des êtres s’est enrichie, en effet, dans cette journée, de l’une de ses pages les plus intéressantes.

« Le 17 juin 1804, dit P. Huber, en me promenant aux envi-

rons de Genève, entre quatre et cinq heures de l'après-midi, je vis à mes pieds une légion d’assez grosses Fourmis rousses ou roussâtres qui traversoient le chemin. Elles marchoient en corps avec rapidité; leur troupe occupoit un espace de 8 à 10 pieds de longueur sur 3 ou 4 pouces de large; en peu de minutes elles eurent entièrement évacué le chemin: elles pénétrèrent au travers d’une haie fort épaisse, et se rendirent dans une prairie où je les suivis; elles serpentoient sur le gazon sans s'égarer, et leur colonne restoit toujours continue, malgré les obstacles qu’elles avoient à surmonter.

» Bientôt elles arrivèrent près d’un nid de Fourmis noircendrées; dont le dôme s’élevoit dans l'herbe, à vingt pas de la haie. Quelques Fourmis de cette espèce se trouvoient à la porte de leur habitation. Dès qu’elles découvrirent l'armée qui s’approchoit, elles s’élancèrent sur celles qui se trou— voient à la tête de la cohorte ; l'alarme se répandit au même instant dans l’intérieur du nid, et leurs compagnes sortirent en foule de tous les souterrains. Les Fourmis roussätres, dont le gros de l’armée n’étoit qu’à deux pas, se hâtoient d'arriver au pied de la fourmilière ; toute la troupe s’y précipita à la fois et culbuta les noir-cendrées qui, après un combat trèscourt, mais très-vif, se retirèrent au fond de leur habitation ; les Fourmis roussätres gravirent les flancs du monticule , s'attroupèrent sur le sommet, et s’introduisirent en grand nombre dans les premières avenues ; d’autres groupes de ces Insectes travaillèrent avec leurs dents à se pratiquer une ouverture dans la partie latérale de la fourmilière : cette entreprise leur réussit, et le reste de l'armée pénétra par la brèche dans la cité assiégée. Elle n'y fit pas un long séjour : trois. ou quatre minutes après, les Fourmis roussâtres ressortirent à la hâte par les mêmes issues, tenant chacune à leur bouche une larve où une nymphe de la fourmilière envahie. Elles reprirent exactement la route par laquelle

» elles étoient venues, et se mirent sans ordre à la suite les » unes des autres... »

Il y avait lieu d’être surpris de voir une semblable expédition, et il était difficile au premier abord d'en comprendre le but. Témoin, à diverses reprises, de pareilles scènes souvent observées depuis par divers naturalistes, Huber eut bientôt l’occasion de rencontrer ces Fourmis aux habitudes guerrières, qu'il appelle les Amazones ou les Légionnaires. Elles vivaient en paix, mêlées, confondues avec les Noir-cendrées. La bonneintelligence, les plus excellents rapports régnaient dans ce camp occupé par deux espèces que l’on avait pu croire ennemies acharnées. Que l'on se figure combien une semblable réunion devait paraître étrange dans un temps où l’on ne possédait aucune notion sur les faits si curieux dont chacun aujourd’hui a, tout au moins, un peu entendu parler, si son esprit n’est pas demeuré absolument confiné dans les ténèbres.

En portant sur ce sujetune attention soutenue, le naturaliste de Genève, dont la patience était incapable de se lasser, eut bientôt l'explication des actes de brigandage des Polyergues roussâtres, les hardies Amazones, les audacieuses Légionnaires ; son âme dut en ressentir la plus grande joie, car jusque-là rien de pareil dans le monde des animaux n’était même soupçonné.

Les Polyergues roussâtres étant incapables de pétrir la terre, de construire des loges, des chambres, puisque leurs mandibules ne sont pas conformées pour un semblable usage; étant incapables de nourrir leurs larves, ont reçu de la nature l'instinct d’obliger les ouvrières d’une autre espèce à exécuter tous les travaux qu'elles ne peuvent exécuter elles-mêmes. Elles se gardent bien de chercher à s'emparer d’ouvrières adultes ; jamais celles-ci ne se soumettraient à l'esclavage; jamais elles ne con— sentiraient à rester dans une demeure étrangère. Aussi, que font les Amazones? elles s’en prennent uniquement aux nymphes. Les ouvrières qui viennent à éclore, ne connaissant pas d'autre logis

at 2: + nie tit us in dt 7 ts) dt dd Rd. Sd on

que l'endroit où elles sont nées, n’ont aucune envie de fuir ; obéissant à leurs instincts, elles se mettent à construire, elles soigneut les larves des Amazones, comme elles eussent soigné les larves de leur propre espèce, sans s’apercevoir de la différence. Esclaves soumises, elles n’ont probablement pas conscience de leur servitude, et voilà comment les Noir-cendrées et les Amazones vivent en parfaite intelligence.

Une Fourmi bien étrange a été signalée, il y a près de trente ans, par un naturaliste de la Belgique, M. Wesmaël : c’est une espèce du Mexique, devenue fe type d'un genre particulier (Myrmecocystus mexicanus), chez laquelle l'abdomen, susceptible de se distendre d'une manière prodigieuse, renferme une sorte

Page 1