CHAPITRE VIII
l'unité dans la perception du multiple.
— LA synthèse-sensible OU LE CONCEPT- SENSIBLE.
{. — Jusqu'ici nous avons décrit en général l'action de rintelligence élémentaire à mesure qu'elle avance vers la connaissance. Nous avons trouvé que la perception est, conformément à la vieille formule, la séparation ou la détermination par le moyen d'une négation, et la réduction de ce qui a été ainsi séparé à l'unité de la conscience-de soi. De plus, elle enveloppe un processus que je n ai pas besoin de répéter ici. Revenons-en maintenant à ce moment où la première aube de la perception point sur le monde de l'attuition, et suivons, au-delà du point où nous l'avons laissée, l'histoire formelle de la perception dans son œuvre de séparation et dans l'autre œuvre qu'elle a à accomplir.
2. — La totalité de tel ou tel attuit est reçue dans la conscience sous la forme d'une synopsis. C'est, dans la sphère du sens, un complexe non résolu en ses éléments ; c'est, dans la sphère de la réceptivité, une totalité individuelle [single]. Le terme « unité » doit être réservé pour un acte rationnel, non pour un état attuitionnel. La première perception, donc, est la perception de la synopsis donnée dans l'attuition. Un agrégat vague, général, non résolu, d'unités de sensation q^i ont fait une certaine impression est, par l'action et
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raffirmation de la Volonté, démêlé et distingué d'autres agrégats qui font une impression différente. Il peut arriver, et ri arrive constamment, qu'une qualité proéminente dans l'objet obtienne, à cause de son caractère de qualité saillante, une attention spéciale, et, en ce cas, toutes les autres unités d'impression sont sub-consciemment [sub-self-consciously] senties comme associées à cette différence proéminente, mais elles ne sont pas séparément ^erçi/e^. Le sujet de l'affirmation consécutive à la perception n'est, tout d'abord, guère plus qu'un x avec un nombre indéfini de prédicats possibles ; si une qualité spécifique a été notée, il est alors a avec un nombre indéfini de prédicats possibles.
3. — La perception de la totalité synoptique est en même temps le point de départ d'une généralisation faite sans y penser, sans conscience-de soi, informe et illégitime, la généralisation d'une pluralité d'individus sous un nom commun. Une pluralité d'objets passe devant la conscience : tous, à cette phase de l'intelligence, simplement sous forme de synopsis. Le complexe sensible a produit, comme tout, une impression, et le complexe sensible b produit, comme tout, une impression différente. C'est le tout complexe que je perçois et sépare d'autres touts. Ayant perçu l'attuit ou la synopsis a, je la nomme « Vache » : je nomme la synopsis é, qui en diffère, « Arbre ». Un taureau, un cheval, un âne se présentent et je leur donne à tous le nom de « Vache » parce que les impressions qu'ils produisent respectivement comme touts complexes sont similaires. De même, différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux s'offrent à moi et je les nomme, tous et
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chacun, « Arbres » pour la même raison. Si, après les premières expériences de perception de ii, ^ et c, on me demandait de les décrire, je ne saurais le faire : je ne pourrais justifier l'appellation de « Vaches » que je donne à tous les a qu'en disant que l'impression générale produite par chacun successivement sur moi était similaire à la première impression. Un très léger progrès dans mon expérience des objets ferait pénétrer et s'imposer en moi la marque la plus saillante des objets appelés a, à savoir « à quatre jambes ». Si alors on me demandait pourquoi j'appelle ces objets « Vaches », la réponse serait: « parce qu'ils sont à quatre jambes » : mais en parlant ainsi je déclarerais que je perçois a comme une totalité et en outre comme une totalité à quatre jambes. Les autres éléments dans les totalités à quatre jambes demeureraient en dépôt, à l'état d'éléments non résolus, dans la réserve du sujet attuitionnel subconscient- de soi.
Ainsi serait fait le premier pas vers l'unité d'un concept-sensible en tant que distingué de la simple totalité dans la perception.
La perception élémentaire « Vache » est par conséquent un « Général » basé sur des similarités et c'est en cette qualité que l'emploie librement l'intelligence naissante.
Cette généralisation grossière est superficielle et fausse parce que, comme nous le verrons, elle est l'œuvre de V externe mettant lui-même son empreinte sur la conscience simplement attuitive, et que l'attaque du présenté par la Volonté n'a pas dépassé encore le sim-
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pie acte de percevoir la totalité comme un • quelque chose * indéfini, différent d'autres objets. U est incorrect de lui donner le nom de généralisation à aucun titre et en aucun sens strict. Mais il est important d'observer que l'esprit (en général) commence par saisir l'universel sous cette forme grossière et ensuite pousse jusqu'au particulier, j>our atteindre de nouveau l'universel, mais cette fois un universel rationnel ^ en tant qu'opposé à un universel sensible.
4. — La Volonté, même dans ses premiers mouvements, a accompli un progrès considérable, car elle a maintenant affirmé comme totalité une la totalité attuitive soumise à la perception; en d'autres termes, elle connaît ce qui jusqu'ici n'a été qu'une totalité a//iiiftVement saisie. A, à 1 état d'attuition, est, par l'intermédiaire du processus de la Perception, devenu quelque chose qui n'est «i-*B ni quoi que ce soit d^autre^ et il est alors affirmé ou connu comme A. La formule a déjà été donnée dans l'exposé des moments de l'acte de la Volonté pure qui constituent ensemble le tissu de la raison en tant que distinguée de la simple conscience attuitionnelle animale. Il est manifeste, toutefois, que je ne pourrais aucunement m'aller mettre en relation avec A, 'dans le dessein de Taffinner finalement dans la perception, si je n'avais d'abord A présent à .la conscience, et que je ne puis l'y avoir si ce n'est comme égal à lui-même — quasi identique à soi. Aussi le jugement de la conclusion : « A est A » semble-t-il être anticipé dans le simple sentiment attuitif, attendu que ce fait est le point de départ pour arriver à : « A n'est pas B » ; et pourtant, d'autre * part,
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\ affirmation « A est A » n'est possible que comme la conséquence de « A n*est pas B 11 . Cette difficulté que je reconnais, je Texplique (de même que j'explique plus haut la généralisation illégitime) en faisant intervenir dans la psychologie métaphysique la conscience attuitionnelle considérée comme chronologiquement antérieure à la conscience perceptive et comme ayant son domaine propre. « A » (un présenté ou Tautre) est d'abord reçu du dehors dans Tattuition et projeté comme objet : le second mouvement, qui seul est Perception et pour ce motif Raison, est l'affirmation que cet objet « A n'est ni B, ni C, ni D » ; et ainsi j'atteins, en troisième lieu, l'affirmation que « A est A )>. C'est dans le seul jugement de la Raison que l'on ■ peut trouver une identité véritable.
5. — Quand un objet devient le sujet de propositions prédicatives, il est un son vide de sens et n'équivaut à guère plus qu'à l'universel : « Cette chose là » . Quelques prédicats que le mot puisse receler, il n'est pas plus la « chose » que tous les autres prédicats encore à découvrir.
6. — La Volonté ou le Soi, après avoir exercé son énergie spontanée, sent son propre pouvoir, et sous l'irrésistible impulsion à séparer (car la nature même de la Volonté est un mouvement sans repos) commence à saisir les qualités ou unités diverses qui entrent dans les totalités individuelles ; et la connaissance « vache )) ou « arbre » (indifféremment appliquée, par une sorte de généralisation illégitime, respectivement à beaucoup d'organismes animaux et végétaux) éclate pour donner naissance respectivement à celle de nombreux animaux
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et arbres différents qui, tout en possédant des caractéristiques communes en tant qu'animaux et plantes, sont maintenant, par la force de la Volonté, différenciés davantage Tun de Tautre.
7. — Cet acte de l'Ego ou de la Volonté, nous pouvons l'appeler, si nous voulons, TAttention; mais il vaut mieux réserver ce terme pour l'appliquer à Tacte quand il se soutient un certain temps. Considéré relativement à une unité maintenue dans la conscience à Tétat d'opposition à tous les autres objets, l'acte de la Volonté s'appelle abstraction ; et considéré relativement à la totalité dont le morcellement s'effectue actuellement par la force, qui met tout en pièces, de la Volonté, il est analyse : à savoir, analyse appliquée aux choses. A un stade ultérieur, quand la conscience s'est trouvée étouffée et surchargée par les différenciations traditionnelles fixées en vocables, la Volonté trouve que sa tâche capitale est de dissocier les éléments divers qui, au cours de l'histoire, sont entrés dans les notions, et ont ainsi conduit ou égaré l'humanité. Tâche si importante et
si grande qu'il peut parfois paraître que l'œuvre du
Philosophe est, pour des générations, uniquement une œuvre de définition et de division. Disons plus : si nos notions des choses ne contenaient que des éléments vrais et à la fois exhaustifs, la Définition de la Notion serait aussi la Définition de la Chose.
Cette œuvre d'Analyse — de séparation se rapportant à la totalité à l'état de Perception — avance à pas rapides lorsque le fait de sa Résultante, à savoir la connaissance, est reconnu. Il entre ici du plaisir — nullement dans l'acte premier, mais dans le résultat.
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Qu'il existe des* différences ^ c'est ce qui est senti dans Tattuition ; et la découverte de la différence, une fois qu'elle a pris commencement, devient alors une fin en elle-même pour la Raison. Les intelligences d'une énergie supérieure prennent la direction du mouvement, poursuivant la tâche pour les intelligences moins vigoureuses, en vue de satisfaire Tinquiète avidité de l'Ego qui désire voir clairement et distinctement ce qui réellement lui est présenté, et en faire ainsi son bien propre en le subsumant à soi.
9. -^ Cette connaissance partielle et provisoire nous donne une conscience distincte, jusqu'au point où elle va; c'est-à-dire : celles des qualités, celles des propriétés ou ceux des éléments composants qui sont connus, sont connus dans leur séparation l'un d'avec l'autre en même temps qu'ils sont connus comme parties d'une totalité à l'état de perception, les parties restantes étant subconsciemment senties. Cette totalité à l'état de perception est par degrés de plus en plus morcelée par la perception ou la connaissance de ses éléments constituants ou de ses qualités, et elle est graduellement transformée en une unité de qualités perçues — en une Unité de perception. Cela demande à être éclairci davantage, car c'est là un fort grand pas en avant et cela enveloppe bien des conséquences. Suivons, au risque de nous répéter, le processus d'intelligence par lequel l'unité est atteinte.
10. --*' Le processus, en somme, ne diffère pas en fait, ne peut en vérité différer, de celui par lequel les totalités externes, comme telles, étaient précédemment affirmées, et il est exprimé par la formule « A n'est pas
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B, ni quoi que ce soit d'autre »; c'est pourquoi « A est A » (ces deux propositions étant, naturellement, précédées de Tattuition de A par le sujet subconscient-de soi, c'est-à-dire de l'attuition, simplement consciente, de A.) L'attuition de A par le sujet subconscient-de soi est une quasi-affirmation (ou déclaration) de lui-même faite j?ar V objet externe dans le sujet, au sujet et pour le sujet [on, to and for, the subject]. L'étape suivante est, ainsi que nous venons de le dire : « A (la totalité saisie attuitivement) n'est ni B, ni C, ni D, ni quoi que ce soit d'autre »; c'est pourquoi « A est A » — affirmation faite par et pour le sujet. La troisième étape, dans l'histoire du Percevoir, est : C (une qualité dans A) n'est pas D (ni X, Y, Z) : G est C ; C est en A. Et le mouvement se poursuit de cette manière pour toutes les autres qualités qui sont discernées ou sont discernables : c'est par un tel mouvement que nous connaissons, et ce mouvement est continuellement répété. H . — Chaque progrès que nous faisons ainsi dans la différenciation empiète sur la vague totalité à l'état de perception. Ce percept^ total continue à être affirmé comme une totalité, mais il cède graduellement à la
(i) Je sais très bien que, en appelant la totalité à l'état de présentation, un percept, je m'expose à la critique. Mais notez qu'un chien possède la totalité à l'état de présentation. La Raison distingue une totalité des autres totalités, simplement (pour commencer) en qualité de totalité^ et l'affirme comme telle.
Pourquoi, peut-on demander, occupé-je mon lecteur de ce qui n'est guère que de la Logique élémentaire? Parce que j*ai à établir une thèse ^ à savoir que le système entier de la Raison est enveloppé dans l'acte de Percevoir. {Noie de T Auteur).
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discrimination, sans cesse croissante, des qualités qu'il renferme. Chaque nouveau percept morcelle davantage encore la totalité du percept, jusqu'à ce que ce dernier soit complètement supplanté par un enchaînement de percepts qualifiants et quantifiants. La chose — la simple totalité à l'état de perception (vague et non satisfaisante) — devient maintenant V Unité à l'état de perception ou connaissance. A cette phase et jusque-là, la Chose est pour la conscience empirique ce que ses qualités perçues sont en leur unité, toutes faisant retour en elles-mêmes, [as ail returning into themselves], plus l'affirmation qu'elle est. Il sera montré dans la suite que cette attribution de l'être [this isness] (ainsi que cela a déjà été indiqué dans la Table de la Forme du Percevoir) est l'affirmation de l'Identité de la chose avec elle-même, identité qui dans la phase d'attuition a été un vague sentiment de similitude.
i2. — La fin de tout ce déploiement de l'énergie de l'Ego est la Perception, et, par suite, l'individuel [the single] et le simple. Par l'analyse, la Volonté cherche à briser la totalité à l'état d'attuition, et à trouver les vraies qualités d'une chose et la différenciation dernière ou « l'essence » (ainsi qu'on l'appelle), de manière à ce que, autour de ce différencié ultime, elle puisse reconstruire synthétiquement la totalité dans l'unité de la connaissance. Car la fin de l'analyse de la synthèse primaire, c'est-à-dire de la synopsis, est de nouveau une synthèse.
13. — Cette unité à l'état de perception, réalisée par le mouvement spontané de la Volonté dirigé contre les attuits, et graduellement conquise sur la totalité ou
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l'agrégat à l'état d attuition, doit être appelée Conceptsensible (on S3mthèsc-sensible, par opposition à S3mopsissensible). Le mouvement grâce auquel la matière du concept est rassemblée ou subsumée en une unité réside dans la spontanéité de la Raison qui est le sujet conscient exerçant librement, selon un processus, la fonction de Volonté.
14. — Ce n'est qu'après l'apparition de la Volonté sur la scène que l'on peut dire que nous percevons ou connaissons; mais l'objet présent au sens, antérieurement au déploiement de la spontanéité qui est la raciiie de l'acte de percevoir, n'est pas une série vague, indéfinie et chaotique de sentiments ou de stimulations du sens; mais il e^t déjà un agrégat d'affections du sens qui ont été imprimées ensemble sur la conscience, sous la forme d'un « quelque chose » extérieur et indépendant, et qui constituent une totalité sensible — c'est-à-dire un attuit. Il n'y a pas encore là d' Unités mais il y a là, incontestablement, une totalité, formée par agrégation, synoptique, de tel ou tel objet sensible.
15. — La distinction entre la totalité à l'état d'attuition qui, lorsqu'elle est perçue, est, au mieux, simplement un attuit (ou une synopsis) perçu, et l'unité à l'état de perception ou la vraie synthèse qui constitue ixa concept sensible, cette distinction est suffisamment manifeste. Ce concept doit en outre être distingué du Concept qui est le fruit d'une généralisation subséquente et qui s'offre à notre examen dans le premier mouve* ment opéré ensuite par l'Intelligence lorsqu'elle tente d'ordoimer et de comprendre la multiplicité externe. La distinction ici établie entre le concept-sensible, qui
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est une chose individuelle, et le concept généralisé, qui embrasse des choses sous lui, est fréquemment oubliée.
46. — Le concept-sensible est atteint par une succession de perceptions, perceptions qui sont des jugements. Il est une synthèse de jugements analytiques^ D'aucuns nieront que la perception primaire du complexe total soit un jugement; mais c'est qu'ils comprennent inadéquatement l'acte de perception. Dans le jugement primaire de la perception, le sujet de la proposition est le pronom démonstratif « Cela » (un simple terme abstrait et universel), qui est appliqué à la vague totalité à l'état d'attuition; et le prédicat est le nom que nous donnons à l'amas confus des qualités à l'état d'attuition, par exemple : « Cela (là) est arbre »> Tout ce que nous essayons d'exprimer, c'est la différence de ce tout à l'égard des autres touts.
17» — Notons ici que, au point où nous sommes parvenus dans l'évolution de l'Intelligence, nous avons atteint le concept-sensible, et que nous n'avons jusqu'ici rien rencontré encore que Perception: car la Conception consiste simplement à lier ensemble, comme constituant l'objet total devant nous, une série de percepts ou de prédicats perçus; et cela, par la pure force de la Volonté* La « chose » n'est encore que la chose empirique et elle marche à son véritable enfantement dans la Raison; et du fait que l'acte conceptif semble être (en tant qu'on doit le distinguer du perceptif) mécanique eh sa nature, il ne faut pas conclure hâtivement que la « chose » est simplement « l'être » avec un faisceau de prédicats s'unissant d'une manière externe et mécanique.