‹ Metaphysica nova et vetusta:Chapitre 37 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'Être : la potentialité : l'absoluto-infini.

Il a été montré que le datum complexe ou objet reçu dans le sujet, lorsque, grâce au mouvement nouveau de perception, je Tai affirmé, est, en tant qu'affirmé, une totalité complexe d'impressions dont je n'ai rien affirmé que Têtre séparé ou particulier, opposé aux autres êtres. L'objet en question, par exemple un cheval, ayant été déclaré être, devient ipso facto un sujet ; et toutes les attributions [prédications] ampliatives futures se font dans la forme usuelle du jugement. C'est par un lent processus que le sujet vide reçoit un plein contenu, et la toute première attribution — le caractère le plus saillant de l'objet — devient ordinairement le nom. Toutefois, dans les premières phases, le sujet du jugement n'est rien de plus encore que « l'être », qui, après une série de déterminations perçues, devient « l'être 1+2+34-4 » ^^'* jusqu'au moment où l'on présume que le mouvement analytico-synthétique est achevé.

Ces attributions successives peuvent être positives ou négatives. Les négatives, d'ailleurs, peuvent être posi-: tives, quoique dans la. forme d'une négation, comme lorsque je dis : « l'homme n'est pas mortel », proposition dans laquelle j'affirme une continuation positive de la vie : ou bien elles peuvent n'être que des démarches préliminaires dans la voie de la négation, par lesquelles je favorise le processus de détermination positive ©n excluant cet élément-ci, celui-là et cet autre de la notion

i68 UEtre : La Potentialité.

de l'objet posé devant moi — démarches préliminaires que Ton fait toujours, mais que Ton n'énonce pas toujours explicitement. Nous parlons du concret. . Mais lorsque nous est présent le percept abstrait nonsensible : TEtre, nous ne sommes pas en droit de lui attacher des attributions ampliatives, car ce serait le déterminer, et, dans cette mesure, le détruire en tant qu* « être » . De Têtre nous ne pouvons rien connaître que ce que nous en connaissons dans et par sa détermination finie dans le monde. Nous ne pouvons lui donner aucun prédicat, si ce n'est lui-même, l'Etre = l'Etre.

Et pourtant tout ce qui est donné à la conscience est donné comme étant lui-même et non quoi que ce soit d'autre : et, comme étant lui-même et non quoi que ce soit d'autre, « l'être » a sa notion. S'il ne l'a pas, comment peut-il différer de quoi que ce soit d'autre? Nous avons donc le droit, au moins, de recourir à une série d'attributions négatives, à l'effet de préserver la pureté de la notion de « l'être » en tant que donné. Ces attributions négatives ne sont pas ampliatives; elles protègent simplement l'expérience primaire, et elles n'ont de propositions prédicatives que la forme extérieure.

Mais il y a plus : quoique nous ne puissions donner aucun prédicat à « Vêtre » relativement à lui-même, nous pouvons en affirmer non seulement ses caractères négatifs par rapport aux autres faits, mais aussi ses relations positives aux autres faits telles que nous les trouvons données. C'est ainsi que nous avons déjà déclaré, à titre de fait positif : l'Etre est « le seul universel ». Il « est » en tout ce qui « est » ou peut « être » — dans le réel [actual] et dans le possible.

L'Etre : La Potentialité, 169

Ensuite, négativement, par rapport au a multiple », nous disons qu'il est un ; par rapport au complexe, qu'il est simple ; par rapport aux innombrables expériences diverses qui ont lieu dans notre conscience-sentiment, qu'il est toujours le même et unique.

Négativement encore, à savoir comme opposé au fini, l'Etre est non-fini ou infini. L'Etre, comme tel, est l'absoluto-infini. En vérité, parler de l'Etre comme absolu to-infini, c'est faire une tautologie. Ce prius, non-fini, de toute détermination, est le véritable Infini. C'est seulement parce que le fini nous arrête d'abord et occupe d'abord notre conscience que le terme « infini » revêt une forme négative — now-fini. Il est le positif dont le fini est la négation, la thèse universelle dont les phénomènes finis sont l'antithèse.

Nous restons entièrement dans les limites de nos légitimes droits intellectuels en parlant de l'Etre après l'avoir abstrait du concret dans lequel nous le trouvons toujours. Car (ainsi que je l'ai dit) ce n'est que par séparation, abstraction, par un processus analytico- S5mthétique, que nous connaissons ou pouvons connaître quelque complexe que ce soit. Mais, en même temps, nous devons prendre les faits tels que nous les trouvons, et nous ne trouvons l'Etre et n'affirmons l'Etre que comme un moment dans le concret. Nous pouvons le traiter en abstrait, mais seulement à condition que nous ne lui imposions pas un divorce illégitime avec le concret.

Ce qui a été dit plus haut de l'Etie, qu'il est seuluniversel, un, simple, absoluto-infini, est dit de lui en tant que moment dans le concret déterminé ou fini.

I70 VEtre : La Potentialité,

Et, nous en tenant toujours à celui-ci, nous ajoutons que l'Etre est Timplicite du multiple explicite, parcôque rUn est le prius du plusieurs, TAbsoluto-infini le prius du fini, l'Etre le priiis de son phénomène. Par suite, l'Etre — toujours considéré comme un moment dans le concret — est le Potentiel du réel [actual] — le fondement et la source de la détermination qui avec lui constitue l'intégralement réel [the actual]. L'Etreuniversel est la potentialité de Texistence-universelle.

Je sais parfaitement que je soulève, en énonçant ces propositions, toute la question de la méthode philosophique. Mais je ne parle pas de l'Etre comme d'une « chose » en dehors et à part du phénomène, de la détermination et de la finitude, mais seulement comme d'un moment dans l'ensemble du concret. Comme tel j'ai autant l.e droit de définir l'Etre (dans le sens étymologique, non dans le sens logique, du mot définition) que j'ai le droit de définir le présenté sensible fini et phénoménal en résolvant la synthèse sensible en ses prédicats. Il y a cette différence, toutefois, que, en parlant du èimple et de l'un, je ne puis le définir ou le caractériser de cette façon qu'en me référant à ce qui n'est pas lui. Aussi dirai-je que ces apparents prédicats de l'Etre doivent, à parler strictement, être appelés des impliqués [implicates] de la notion de l'Etre. Ils ne sont pas plus des prédicats de l'Etre que ce n'est un prédicat de l'Etre de dire qu'il est un datum universel dans le sentiment, et un datum universel et nécessaire dans la détermination interne du processus dialectique. Les vrais prédicats de l'Etre sont là, dans le monde sensible — c'est la totalité de l'univers. L'Etre est à

L'Etre: La Potentialité. 171

la fois le nom et le verbe d'un univers d'affirmations prédicatives finies.

Il reste, naturellement, encore une question — Pouvons-nous séparer l'Etre de ses déterminations finies — de ses prédicats dans le monde extérieur [in externality], et le retirer ainsi du monde dont il est l'implicite potentiel? Je laisse de côté cette question. L'Analytique seule m'occupe ici. L'Etre infini, non pas un Etre infini, est tout ce que j'ai trouvé jusqu'ici. Mais, nonobstant cette difficulté non résolue, cet Etre, tel qu'il a été posé en ces pages, n'en est pas moins ens realissimum, ens entium, ens originarium — facteur premier et fondamental dans la notion complexe de Dieu, toujours avec nous ici, là^ et partout. Le fait de l'Etre n'est pas un produit de la Dialectique seulement : il est donné a posteriori, et il pénètre dans moi, qui suis moi-même un sujet doué d'être [myself a beënt subject], apportant avec lui le fondement de toutes choses, la possibilité de toute vraie réalité [actuality].

De là il résulte, à mon sens, que l'Etre est, comme possession de ma conscience, a posteriori et qu'il se trouve aussi dans la Dialectique a priori. Je sens et connais à la fois l'Etre-universel absoluto -infini, prius, fondement et potentialité de tout ce qui existe — plus étroitement et plus intimement que je ne connais cette feuille, là en dehors de moi. La « chose en ellemême » n'est rien que cet Etre même déterminé-de telle manière g^âce à la dialectique de l'Etre en son mouvement de détermination finie.

172 L'Etre : La Potentialité.

L*Etre et l'Infini.

Sur cette question on me permettra de dire quelques mots de plus, même au risque de me répéter.

({ L*Etre », comme hôte de la conscience humaine, est à la fois dans le sentiment et a posteriori, et dans la dialectique et a priori.

Le fini se trouve là en dehors de moi, sous d'innombrables formes; mais le fini, le délimité [determinedj, le déterminé [determinate] est aussi dans chaque moment de la dialectique a priori , considérée comme processus interne se déterminant soi-même.

Ainsi c'est au cœur même du mouvement de Perception que se trouve ce qui, dans un seul et même acte, fait affirmer par le sujet percevant TEti'e et la Finitude comme l'aboutissement de son mouvement, à savoir « A est ». Déterminer, et affirmer l'Etre du déterminé, est sa fonction primaire. Par conséquent, la Finitude en tant qu'elle est un « nécessaire », est une nécessité dialectique et un percept dialectique aussi bien que l'Etre. Mais ni l'un ni l'autre ne doit son existence dans la conscience en qualité de fait universel [as a universal] au mouvement dialectique : ils se trouvaient dans le sujet conscient antérieurement à l'apparition de l'activité perceptive dialectique.

L'Etre est non seulement dans le déterminé affirmé, et est l'être de celui-ci, mais il est le fondement et la possibilité de l'acte d'affirmer. Dans la sphère de l'attuition, l'être et le déterminé sont tous deux sentis, mais ils ne sont pas distingués. Le moment de leur distinction est le moment de l'affirmation dialectique

VEtre : La Potentialité. i73

« A est ». Et un simple regard jeté sur cet acte nous montre que l'affirmation gît dans le est, et, que sans le a est » comme prius logique et fondement, il ne pourrait y avoir de déterminé.

L'Etre est donc le fondement du Déterminé [the Determinate]. C'est comme ayant son fondement dans l'Etre que je saisis et admets dans la conscience le

déterminé.

Envisageant maintenant ce percept universel et nécessaire : l'Etre, j'ai trouvé que, comme tel et par luimême, il est dépourvu de qualités : qu'il est, dans toute affirmation réelle ou possible, le même et un. D'autre part, je trouve qVi'il est non-fini, non déterminé. S'il n'en était pas ainsi, il serait a ^4 », non pas « est » : il serait lui-même quelque chose de déterminé, sans rien pour l'affirmer ou le soutenir en qualité de déterminé. Par conséquent, il est non-fini ; et attendu qu'il est en lui-même et par lui-même, il est absoluto-non-fini [absoluto-non-finite] .

Nous avons donc découvert que l'Etre, cette expérience du Sentiment et ce percept du processus dialectique, était un, universel, nécessaire, homogène, absoluto-infini. Ces caractéristiques peuvent être appelées des prédicats, mais c'est là une appellation qui n'est pas correcte, car elles ne sont pas des attributions synthétiques, mais elles sont implicitement contenues dans le fait et la pensée ou « notion » de l'Etre lui-même, et elles naissent toutes de la négation du fini : — il est un par opposition au multiple — non-fini par opposition au fini — le même par opposition au différent.

174 L'Etre : La Potentialitc.

Il n'y a d^absoluto-in£ni que l'Etre.

La définition du véritable Infini est donc simplement qu'il est l'Etre en tant que fondement non-fini du fini — le non-encore-finitisé, le déterminant non -déterminé, le conditionnant non-conditionné — le potentiel pasencore.

L'infini sensible [the sensuous infinité], d'autre part, est la non-limitabilité de ce qui est appréhendé comme fini, déterminé, conditionné. Le véritable infini est le prius du fini universel; l'infini sensible, au contraire, n'apparaît dans la pensée que lorsque le fini et déterminé est déjà là; et, de plus, il n'y apparaît que comme une caractéristique de ma pensée du fini, et il peut avoir ou n'avoir pas de vérité objective. Il n'est pas lui-même un moment de la dialectique, mais seulement le résultat inévitable de l'intervention de la dialectique en matière d'Espace et de Temps [of the dialectic intromitting with Space and Time].

Mais il en est tout autrement de l'Etre absolutoinfini. Il est le fondement même et la possibilité des déterminés ; et il n'y a aucune possibilité pour moi de saisir quelque déterminé ou la totalité du déterminé, si ce n'est comme ayant son fondement dans l'être absoluto-infini. Il n'est pas un résultat de la dialectique obtenu par voie de conséquence, mais il pénètre l'activité dialectique elle-même. Après avoir d'abord senti la détermination et l'être comme un complexe à deux éléments [a dual compléx] existant in rébus, j'affirme immédiatement ensuite, en ma qualité d'activité percevante, l'Etre in rébus, je saisis les res de cette manière, et non autrement, et, de plus, j'affirme l'Etre

VEtre : La Potentialité. lyS

comme prius infini, indéterminé, et fondement du fini et du déterminé.

Je tiens Texposé ci-dessus pour l'analyse vraie du percept primaire u A est )), dans ses caractères universels.

Noiis ne connaissons rien de « T Absolu », et nous sommes ici dans le domaine des phrases et de la fantaisie (dit-on). Il est vrai, nous ne pouvons rien connaître de r Absolu (c'est-à-dire de TAbsoluto-infini) ; mais nous pouvons connaître et connaissons certainement TAbsoluto -infini. Que le terme Absoluto-infini représente une chose ou l'autre, c'est ce qu'admettra même le disciple d'Hamilton ; sinon, comment acquérons-nous le mot, et pourquoi parle- t-il sur ce sujet? Manifestement, il y a là un phénomène mental à expliquer. Au sujet de la connaissance et de la nature du connaître, il suffit de nous borner à répéter que connaître, c'est appréhender et maintenir présent à la conscience par un acte de Volonté (subsumer dans l'unité du sujet conscient); en d'autres termes, percevoir. Il y a dans ma conscience un fait phénoménologique subsumé de cette façon, pour lequel je trouve le nom d'Absolu to-infini. Puisque je maintiens ce fait présent à ma conscience, je le connais, L'Etre est l'Infini.

Mais, à l'intérieur de la sphère de cet absoluto-infini comme tel, ma pensée finie ne pourrait se mouvoir que dans là forme d'une pensée finie, et c'est pourquoi elle est exclue de cette sphère. Toutefois, le simple fait de FEtre Absoluto-infini est aussi certain que le fait de 1-existence phénoménale finie. Ni Pun ni l'autre ne

176 ' . L Infini-Sensible.

peut être pensé séparément, quoique le dernier semble être pensé de cette manière. S'il n'en est pas ainsi, l'athéisme dogmatique est alors le seul aboutissement rationnel de la philosophie au lieu d'être (comme il est), de tous ses résultats possibles, celui qui est le plus dénué de rationalité.

C'est proclamer notre asservissement aux seiis que proclamer le néant [the nothingness] de l'Etre. C'est précisément parce que l'Etre n'est rien de déterminé et d'explicite qu'il est toute chose, y compris ce qui n'est pas encore révélé. La Pensée est plus profonde que les mots ; mais, bien plus profond que toute pensée qui donne forme et netteté aux buts journaliers de la raison finie, est le sentiment — le sentiment de l'Etre — le plus grand don de Dieu à l'homme. En et par lui nous trouvons l'Infini, et nous nous reposons du conflit des prétentions qu'élèvent les contradictions intellectuelles. Le poète et le sage y trouvent l'un comme l'autre un asile où cesse leur querelle.

Page 1