ÉVOLUTION DE L^ESPRIT
1 . — Définir la Conscience, si ce n'est de façon négative — ou, de façon positive, autrement qu'en termes équivalents, — est chose impossible. Un organisme qui « est averti » de choses autres que lui-même est conscient. Mais si nous voulions la caractériser plus simplement encore, en l'exprimant d'une manière plus fondamentale, nous aurions à lui accorder une sphère plus vaste et à dire que tout organisme qui sent est conscient. Sentir est un terme compréhensif. D'autre part, nous pourrions dire, négativement, que la conscience, dans le sens large, est cet état d'un être organique qu'on ne saurait expliquer comme purement mécanique ou dynamique. Positivement, encore, nous pouvons dire que la conscience, en une acception plus restreinte, est, dans un organisme, le fait de sentir quelque chose comme étant autre que ce qui
EvoltUion de VEsprit»
sent — quoique cet « autre » puisse être au-dedans de Torganisme.
Pour notre but présent, il sufl&t de dire que la Conscience, dans son acceptiou la plus générale, est le Sentir [Feeling] et que l'homme ne saurait sortir de cette sphère du Sentir dans son effort pour s'expliquer lui-même et la série ou le système dont il fait partie. Je puis ajouter aussi, consensu omnium^ que là où il y a Conscience, il y a Esprit, en tant que distingué de la Matière (quoi que puisse être la matière).
Exemples. — Nous avons conscience de la faim et de la soif, de la fatigue et de la vigueur, de la douleur et du plaisir, de Tespoir, du désespoir, de la colère et de la crainte, de motifs, de la résistance, du monde extérieur divers, etc., etc.
2. — Il y a des graduations ou des degrés successifs de la conscience, depuis sa forme animale la pliis basse jusqu'à l'Homme. Ces degrés constituent une gradation infinie. Nous nous contenterons de différencier les mouvements importants tels qu'ils se présentent à l'observateur — les points critiques dans le progrès de la conscience, les crises de l'esprit dans son évolution qui traverse une infinité de degrés.
S. — Dans le monde mécanique aussi bien que dans le monde organique, il y a action et réaction — il y a impression d'une chose sur une autre, et résistance à cette impression. Le monde organique nous fait ^oir sous une forme d'une haute complexité cette impression et cette réaction contre l'impression, par exemple : la sensitive, les processus physiologiques dans les plantes et les animaux, etc.
Evolution de FEsprii.
Plantes et animaux reçoivent, des impressions et réagissent contre elles sans Sentiment — c'est-à-dire mécaniquement ou dynamiquement. Cette réponse à un stimulus externe où interne (stimulus naissant au'dedans de l'organisme) s'appelle action réflexe ou automatique. On peut la regarder comme une sorte d'anticipation de la Conscience.
4. — Puisque, dans un organisme conscient, l'impression précède nécessairement dans le temps le sentiment, nous pouvons maintenant décrire la conscience, à son degré élémentaire, comme une action réflexe qui a lieu dans et par le Sentiment. L'impression i faite sur le sujet organique n'est plus désormais simplement dynamique; elle est sentie; c'est-à-dire, elle pénètre au sein de la réceptivité-puissance de Sentir [it passes into the récipient basis of Feeling], et est projetée hors d'elle comme quelque chose de senti là — comme un objet.
Note. — Ce sentiment est trouble, obscur, et tâtonnant en ses formes initiales, comme nous pouvons le constater en observant les animaux durant les premières heures et les premiers jours de leur existence.
5. — Les degrés de la conscience sont accompagnés par des degrés de développement nerveux. Et c'est seulement chez les animaux dont le système nerveux a un centre, c'est-à-dire chez les animaux céphaliques, que l'on peut dire que nous trouvons les rudiments
(i) Il est impossible d'éviter l'emploi du terme « impression »; mais tout ce que je veux exprimer par ce mot, c'est qu'un non-sujet devient pour un sujet. (Note de V auteur.)
Evolution de P Esprit.
d'un sentiment positif ou d'une conscience, par exemple, chez la limace et le buccin. La transition de Tactioii réflexe purement dynamique à cette conscience rudimentaire, nous ne pouvons que la marquer : nous ne saurions l'expliquer.
6. — Le premier degré ou degré élémentaire du sentiment, comme conscience, semble être un sentiment d'une unité de sensation seulement : ainsi, lorsqu'une limace porte en avant ses cornes et se trouve ainsi avertie de la présence d'un objet dans son chemin. Ce degré du Sentir — le sentiment d'une unité seulement — je puis l'appeler (faute d'un meilleur mot) Sensibilité, C'est la Sensation dans sa forme la plus simple. Le sentiment est au- dedans de l'organisme de la limace, mais elle réfléchit ce sentiment dans le monde extérieur. Cependant, le stimulus externe ne peut encore, en toute rigiieur, être appelé un « objet » pour la limace « sujet », Un pas a été fait dans cette direction, et c'est tout.
Note. — Quelque jour, quand la psychologie des animaux aura été, dans sa corrélation avec leur structure nerveuse, l'objet d'une investigation complète, il sera peut-être possible de suivre l'ascension graduelle qui va de cette sensation élémentaire jusqu'à ce degré beaucoup plus élevé dont traite le paragraphe suivant.
7. — A la même phase de l'évolution des animaux que celle où ils arrivent à être pourvus d'avenues développées pour les différentes espèces d'impressions externes^ spécialement d'yeux (p, ex. les chiens et les chevaux), un nombre considérable d'unités d'impres-
Evolution de l'Esprit.
sion passent dans leurs cerveaux et sont senties -r- c'està-dire trouvent leur point d'aboutissement dans Têtre conscient — Tunité centiale de l'organisme .
8. — Au degré de la sensation élémentaire (ou de la conscience en tant que sensibilité), une unité d'impression trouve son point d'aboutissement dans une puissance unitaire de réceptivité ou de sentiment [in a unitary basis of receptivity or feeling] . Au degré avancé dont je parle maintenant, des unités d'impression, nombreuses ou plutôt innombrables, provenant d'objets extérieurs, trouvent leur point d'aboutissement dans une puissance de sentir, douée d'être [in a beënt basis of feeling] qui, étant elle-même une unité, reçoit sous la forme unitaire le multiple complexe. La multitude des unités sont agrégées en un objet extérieur unique, et, en cet état d'agrégation où elles forment un objet unique [a single], elles sont reçues au sein de la capacité de réceptivité.
9. — Cette puissance et capacité de réceptivité en général existe avant d'agir, comme c'est le cas aussi pour la puissance de conscience en tant que sensibilité. Existant antérieurement au moment où, en réponse à un stimulus, elle naît à l'activité, elle doit être appelée Conscience potentielle ou Esprit potentiel.
40. — La conscience, à ce degré avancé (7) où elle reçoit et réfléchit, sous la forme unitaire, une collection d'unités, peut se comparer à un miroir. C'est un miroir réagissant ou réfléchissant en ce sens, toutefois, que non seulement il a en lui-même un sentiment d'une impression, d'un (t quelque chose qui n'est pas hii-mème », mais que, de phis, il réagit de manière
Evolution de VEsprit,
à placer cette impression en dehors de lui-même, comme un « objet », à Tendroit d'où elle venait. Les. unités liées de sensation, qui constituent l'impression a, sont senties plus ou moins vaguement dans la conscience réceptive, et ensuite projetées dans Tespace. Cet a est localisé à son point d'origine: c'est, p. ex., une pierre — une pierre là, précisément telle qu'elle est sentie.
La conscience proprement dite opère maintenant; elle est la capacité de sentir une impression comme un « quelque chose là », un objet. La pierre là existe telle que je la sens intérieurement ici, mais l'on peut dire qu'elle a été élevée sur l'échelle de l'être en devenant un objet non pas simplement en relation avec d'autres objets matériels dans l'espace, mais un objet dans, par rapport à, et pour une conscience ou un esprit.
De la conscience proprement dite l'on peut donc dire qu'elle est la capacité'pour un organisme de sentir ce qui n'est pas lui-même comme n'étant pas lui-même ; et elle implique une dualité, à savoir la puissance réceptive une de sentir [the récipient one basis of feeling], et une chose sentie comme n'étant pas cette puissance de sentir, mais quelque chose d'autre et de différent d'elle.
Selon quel processus une capacité-de sentir potentielle est affectée par une force du dehors au point d'être transformée en sentiment actuel d'un objet extérieur différent d'elle-même, c'est ce que nous ne pouvons comprendre. Nous devons parler du processus en langage métaphorique.
H. Considérons maintenant ce qui s'est passé : les
E'volution de V Esprit.
unités liées de sensation présentes là, sont coordonnées sous forme d' « un en plusieurs » dans ma conscience réceptive — reçues comme s5mchrones et coordonnées sous forme de « plusieurs en un » dans la conscience parvenue à ce degré où elle est comparable à un miroir.
Le résultat, du côté de la conscience, peut être appelé une synopsis. Pour cet acte — la conscience de lobjet complexe comme un objet existant là, je réserve le nom d'Attuition^ sensible (Sense-attuition) — forme achevée de la sensation. [C'est le fait de sentir un « plusieurs-en-un », en se bornant à porter les regards vers lui, naïvement]. La conscience, en cette phase attuitionnelle, est, comme je Tai dit, la conscience proprement dite. En fait, le terme Attuition embrasse toute la sphère propre à TEsprit avant Tapparitiori de la Raison.
12. — Dire que je suis maintenant conscient d'un objet, c'est une notation incomplète du fait : je sens l'objet comme étant, je sens l'être de l'objet.
L'attuition sensible ou simplement « l'attuition » est un sentiment de l'Être d'un objet qui, par réflexion ou réaction, est placé en dehors de moi, à son point d'origine. Ce sentiment de Vêtre de l'objet peut être appelé la conscience de l'immédiateté du fait d'être ainsi et là [of immediateness of being so and there].
i) Nous emploierons. àTexemple de Tauteur, le terme Attuition (d' « ad — tueri », forgé d'après Tanalogie du latin in-tueri) ainsi que les termes qui en sont dérivés : attuitionnel, attuitif, attuit (substantif). Ces néologismes qui ont été indispensables à l'auteur pour l'expression adéquate de sa pensée, s'imposent pour la même raison décisive au traducteur.
8 Evolution de VEsprit,
43. — Mais le sentiment de l'immédiateté de Tôtre de l'objet extérieur n'est pas connaissance de cet objet : il n'est qu'un sentiment vague, indéfini, obscur, et c'est tout. Si nous prenons l'objet dans toute sa complexité, mais en tant que synopsis une [single synopsis], l'on peut dire qu'il est jeté sur le sensorium comme une figure est jetée de la lanterne magique sur une toile.
Le fait de recevoir et de réfléchir, à la manière d'un miroir, un objet complexe comme étant y voilà ce que je veux dénoter lorsque j'emploie le terme attuition.
44. — La résultante de la conscience attuitionnelle, p. ex. une pierre ou un tronc, un homme ou la lune — un « plusieurs en un », je l'ai appelée une -synopsis de l'objet : on peut aussi la nommer un attuit, puisqu'elle est le produit achevé de la conscience en tant qu'attuitionnelle ou dans l'acte d'attuition [or attuent].
45. — Cette attuition est la forme de toute connaissance subséquente du réel — c'est-à-dire, de tout ce que la Réceptivité peut fournir à l'esprit, avant que n'apparaisse le Connaître ou la Raison.
46. — Le sentiment de l'Être est non pas simplement un sentiment interne de l'Être, mais un sentiment de l'Être réfléchi dans l'extérieur, dans ce qui n'est pas mon sentiment. Voilà ce que l'on trouve, à la phase purement attuitionnelle de l'Esprit. (Il faut encore que l'activité de la Raison surgisse pour nous fournir V affirmation positive de « l'être-là »). Je ne me préoccupe pas alors de savoir ce qu'il advient de l'Être particulier si je lui tourne le dos et si je jette mes i^egards dans une autre direction. Il est d'abord senti là comme un être extérieur subsistant par soi [an
Evolution de V Esprit.
^ternal substantive], et, ensuite, subséquemment (lorsque la raison surgit) affirmé là. Je serais bien surpris d'apprendre qu'il y eût possibilité à ce qu'il ne fût pas ' toujours là, indépendamment de moi^ Sans doute, je suis convaincu que, si je suis absent, d'autres le verront ; mais ce n'est pas là le fondement de ma conviction et de ma certitude qu'il existe là, d'une manière indépendante : ce n'en est qu'une conséquence. Mais ici j'anticipe un peu. ^
17. — Par l'intermédiaire du sentiment, sous la forme de l'attuition, nous atteignons le Réel [Real], c'est-à-dire le Phénomène en général.
18. — Prise dans toute sa portée, la pure réceptivité ne dépasse pas cette attuition sensible ; et l'homme, s'il
(i) Que la réalité de l'Être (en tant que distingué de Rien) réside dans une « présupposition de relations », telle est, à ce que je comprends, la thèse de Lotze (p. 33). Si un jeune enfant ouvre les yeux pour la première fois à un objet, il voit certainement ce dont dans la suite, il est vrai, il connaît d'une manière vague l'existence sous la forme d'un système de relations ; mais il «ent Xêtre de cet objet confus sans avoir aucun égard à ces relations ; ou plutôt sans l'intermédiaire de celles-ci ou de quelque unité en elles. Lotze semble ici aflârmer, comme une catégorie fondamentale de la perception, et conséquemment, de toute connaissance, qu'il y a une Forme a priori de la Relation ; en d'autres termes, de parties, et d'une totalité organisée de parties. Autrement, en effet, comment pourrait-il y avoir /r/supposition ? Selon Lotze, il ne pourrait y avoir de sentiment de l'être d'une unité : par conséquent, aucune affirmation légitime de l'être d'une unité. P'où il suit assurément que, comme il ne peut y avoir d'être d'une unité, il ne peut non plus y avoir d'être des relations ; car les relations ne se présentent que comme un système d'unités.
(Note de Vautmr,)
lo Evolution de FEsprit.
fallait Tenvisager au total comme une conscience à cette phase de révolution de Tesprit dans la nature, serait simplement un animal — un organisme vivant doué d'attuition, comme un Chien. Mais, V^^ovame connaît,
19. — Ce n'est pas seulement à la forme la plus haute de la sensation, à savoir Tattuition, que ce que je dis s'applique, mais aussi, en ses éléments,* même à sa forme initiale : la sensibilité (8).
J'ai dit que la simple action réflexe en réponse à un stimulus peut être regardée comme une sorte d'anticipation de la conscience, comme l'annonçant par avance. La sensibilité nous montre la première émergence de l'esprit dans la nature ; et son mode est celui de l'action réflexe. Une puissance de sentiment réceptif est excitée par un choc ou une impression extérieure à elle-même, et elle réagit; mais maintenant elle réagit en sentant et par le fait de sentir celte impression comme autre qu'elle-même — comme là.
Cette « puissance » sent 1' « être-ainsi-et-là » [a being-so-and-there »] dans son immédiateté.
Comment dois-je considérer cette puissance réceptive? Si le lecteur m'accorde le fait de l'Être-universel, je dois alors la considérer tout simplement comme l'Être qui, franchissant, dans sa marche en avant, les barrières de la détermination purement mécanique propre au monde inorganique et au monde organique végétal, est maintenant individué (nucléé) [nucleated] dans un organisme matériel et par son moyen, de manière à sentir l'être des choses — conséquemment à ne réagir qu'après avoir senti et par l'intermédiaire du sentiment.
Evolution de V Esprit, ii
Nous avons là, en un mot, TÊtre-individué qui sent « Têtre-ainsi-et-là » (c'est-à-dire les impressions variées des sens) en son immédiateté.
20. — Tous nos attuits sont au-dedans de nous. Cela va de soi ; comment pourrions-nous sentir sinon
par le sentiment ? Mais par et dans le même processus précisément par et dans lequel nous sentons Têtre des attuits, nous les plaçons réflexivement au-dehors de nous, dans Tespace, comme des êtres ou des caractères
ou qualités d*un être, indépendants de nous qui les recevons — en résumé (ainsi' qu'il a déjà été dit) comme objets.
21. — C'est donc chose complexe que la fonction primaire de la puissance-de sentir, dans la phase de la- conscience proprement dite. Il y a, en premier lieu, l'Etre individué (celui-ci, bien entendu, est une découverte subséquente) gisant dans le sommeil de la potentialité, à l'état de fondement unitaire de réceptivité : il y a ensuite une impression ou un choc qui, du dehors, excite la puissance réceptive, et immédiatement, le potentiel passe à l'acte en la forme que voici : l'action réflexe projette l'impression dans l'espace, fait d'elle un « non-ici », mais un « là », et ainsi la constitue Objet, et dans le même mouvement le sent comme « étasit-ainsi » (déterminé d'une certaine manière et non d'une autre — un quelque chose). Nous ne connaissons rien du travail qui se poursuit, jusqu'à ce que se dégage ce résultat complexe, à savoir le sentiment de l'être « ainsi et là ». Ces trois éléments « être », « ainsi » et « là » sont tous contenus dans la première
12 Evolutiofî de V Esprit.
apparition de la conscience proprement dite sur le théâtre de l'existence. L'impression devient un « objet » précisément dans Tacte, le moment, et la crise de la ré-flexion, et le « sujet » corrélatif est à la fois dans et par cet acte rendu possible et senti.
22. — Cette action réflexe de la puissance unitaire réceptive n'est pas une activité pure — une activité ayant son origine dans ce qui agit — mais une simple réponse à un stimulus faite dans le sentiment et par le moyen du sentiment : c'est pourquoi elle est une activité passivo-active.
23. — Non moins que les sentiments de choses extérieures, les sentiments intérieurs qui embrassent les passions et afîections s'élèvent aussi en nous lors de la présence d'un stimulus — quelque forme ou mouvement ou condition. Ils atteignent, en qualité d'impressions, la conscience ou puissance-de sentir. Il en est de même des images involontaires ou représentations de ce qui s'est présenté une fois à la conscience ou au sentiment. Mais nous ne confondons pas de tels objetssujets avec les objets réels, sauf quand l'organisme se trouve dans des conditions anormales.
24. — Les activités pures de la conscience (dont rious parlerons bientôt) deviennent aussi partie de notre expérience, à ce titre que nous les sentons et à ce titre qu'elles sont. Envisagée dans son domaine entier^ l'expérience n'est en vérité que les annales du Sentiment — eai premier lieu, elle est présentation au sentiment ou à la conscience ou bien datum contenu dans le le sentiment ou la conscience ; et, en second lieu» représentation et imagination.
Evolution de r Esprit. i3
25. — La puissance de Réceptivité ou de Sentiment est toujours essentiellement passivo-active dans sa forme ou son mode. Cette puissance — puissance réceptive passivo-active attuitive — nous pouvons naaintenant la distinguer uhe fois pour toutes par le nom de « Sujet Conscient » — le terme « Sujet » apparaissant maintenant 2?<ï^ce que il y a un « Objet ».
En tant que corrélatifs, Tun est nécessairement nil sans Tautre. Mais c'est le plus grand des sophismes métaphysiques que de conclure que le Sujet individuel est constitué par TObjet, ou, vice versa, TObjet par le Sujet.
26. — L'Homme, en tant que sujet simplement conscient, est un animal, le plus élevé des animaux parce que ses capacités de sentir sont plus puissantes, plus subtiles, délicates, impressionnables et variées que celles des autres animaux. Mais ce n'est qu'en degré qu^il diffère, jusqu'ici, d'un cheval ou d'un chien. L'homme enfant est dans l'état purement animal ou état passivo-actif d'attuition, quoiqu'il y ait en lui le résumé de la nature entière et la potentialité de la raison.
27. — L'homme, donc, -dans la mesure où il est simplement un sujet conscient, n'est rien de plus qu'une puissance d'impressions, réceptive et réagissante : et comme tel une entité — une chose qui est, réfléchissant des choses qui sont : une unité d'être, l'Être individué réfléchissant les formes réelles ou phénoménales qui sont. Une pierre est seule dans son isolement désolé — le sujet conscient entretient un commerce avec toutes les choses créées.
14 Evolution de F Esprit,
28. — L'on peut dire, il est vrai, que la sensibilité (ou capacité de sentir) contient la forme de tous les sensibles. Car les sensibles ne peuvent être sentis que dans la mesure où le sujet fini peut sentir et de la manière dont il sent. Cela- va de soi : Dieu Lui-même ne peut être que comme II est. Mais il est tout-à-fait illégitime de conclure que sentir n*est pas réfléchir avec vérité ce qui est senti, mais doit au contraire être regardé comme Pacte de constituer Tobjet par le sens, en réponse à quelque piqûre ou quelques piqûres d'excitation. Si le sentiment, comme capacité de sentir, rend Tobjet possible pour le sentiment (proposition identique), cela n'entraîne pas la conclusion que l'objet en question est constitué 2?^r le sentiment au moyen de XyX, ^. L'objet est constitué ^owr le sujet dans le sentiment et par le moyen du sentiment : c'est tout. Ainsi entendu, le sujet en tant que sens est la forme de tous les sensibles (Aristote), exactement comme (nous le verrons ci-après) le Sujet en tant qu'activité est la forme pure (transcendentale) de toutes les activités.
Lorsque je fais du soi un objet pour le soi et que je suis ainsi conscient du soi, j'ai conscience que l'objet est le sujet et le sujet, l'objet. Très différente et même tout-à-fait autre est la donnée authentique du simple sens.
29. — Comme sujet conscient, l'homme n'est pas encore rationnel. La marque caractéristique de l'expérience du simple sujet est l'immédiateté. Toutefois, dire que, à cette phase, l'homme et les animaux supérieurs sont tout-à-fait destitués de « Raison », c'est tracer une ligne de démarcation trop rigoureuse et trop
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ferme entre le non-rationnel et le rationnel. Il y a dans la nature une gradation « infinie » (j'emploie ici le mot « infinie » en ce sens que la gradation est telle qu'elle ne peut être déterminée par la raison finie) ; et il y a aussi dans la sphère de la conscience, qui est la sphère de l'esprit en tant que distingué de la matière, une infinité similaire dans la série des degrés. La marque saillante et essentielle de la Raison, quand elle se dégage nettement, est qu'elle atteint sa fin (comme nous le verrons) tnédiaten%ent,
30. — Il y a, ainsi que chacun peut le voir, dans le sujet pré-rationnel simplement conscient, une adaptation de lui-même et de ses besoins à ce qui l'environne, adaptation qui est une anticipation de la Raison, exactement comme l'action nerveuse réflexe dans la plante ou dans le mollusque acéphale est une anticipation de la conscience rudimentaire. Dans beaucoup d'actes d'animaux nous trouvons une inférencé, dans d'autres nous trouvons l'emploi d'un intermédiaire pour atteindre une fin, comme lorsqu'un perroquet prend une brindille pour se gratter le derrière de la tête où sa patte ne peut atteindre, ou lorsqu'un éléphant jette des feuilles sur son dos pour le protéger contre la chaleur du soleil, etc. Mais tout cela est (comme l'expérience du sujet conscient en général) immédiat. L'inférence est une inférencé immédiate du particulier au particulier. Toutefois, il y a ici le germe ou l'anticipation de la Raison. .
31. — Le sujet conscient non-rationnel, tout restreint qu'il est à sa propre sphère particulière, peut même parvenir à une sensibilité plus*vive que le sujet ration-
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nel, et conséquemment à une adaptation plus aisée à ses propres expériences et à ce qui Tenvironne. L'explication de ce fait est que l'entrée en scène de ce que nous appelons a Raison » conduit inévitablement l'esprit à s'exercer sur les expériences du sujet : elle supplante ainsi la pleine activité naturelle des adaptations du sentiment. La Raison intercepte, pour ainsi dire, les enseignements de la nature et suspend la pleine intensité des capacités et aptitudes que déploie le sujet en tant qu'entité simplement consciente frayant de force sa route à travers la cohue des impressions. L'observation des animaux supérieurs nous permet de voir à quel grand empire sur ses expériences l'homme pourrait atteindre, s'il était non-rationnel. S'ils peuvent, eux, réaliser un si grand développement, et s'ils peuvent, grâce à l'hérédité, transmettre une aptitude une fois acquise (il importe peu que cette aptitude transférée soit dans le« molécules de l'embryon, ou acquise par imitation et ainsi transmise à l'embryon), combien plus haut qu'eux ne pourrait pas parvenir l'Homme, le plus délicatement organisé des animaux, s'il n'avait pas la raison !
32. — Ce sont des questions de la plus haute importance que celles-ci :
Qu'est l'expérience immédiate du sujet conscient avant l'apparition de la Raison, quelle est son étendue^ et quel est son mode ? Trouver des réponses à ces questions, c'est la tâche du psychologue et c'est seulement dans la suite des temps que, grâce aux investigations des chercheurs successifs, les réponses pourront être complètement fournies. Mais nous pouvons nous
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hasarder à donner à ces questions, en termes généraux et sommaires, une certaine réponse, tout à fait suffisante pour les besoins de la métaphysique.
33. — Je dis que les réponses aux questions posées ci-dessus — la réponse générale, soit psychologique, soit physiologique, et non des réponses sur les points de détail — sont de la plus haute importance ; et cela, parce que nous ne saurions éviter d'attribuer à la Raison ce qui n'est pas l'apport véritable de la Raison, tant que nous n'aurons pas des conceptions claires sur les fonctions que remplit le sujet conscient, simplement comme tel, lorsque, en qualité de sujet réagissant ou réflexe purement réceptif, il nous pourvoit, par le moyen du Sentiment, des matériaux — du réel — de notre expérience. Cette défectuosité dans l'analyse préalable conduit, et doit inévitablement conduire l'homme à une confusion sans fin en ce qui regarde les fonctions spécifiques de la Raison dans l'homme, et l'amener à lire à faux les révélations qu'elle lui fait comme interprète de son expérience et guide de sa vie. Et l'on ne peut douter aussi que la triste et accablante confusion de ceux qui écrivent sur des matières de psychologie ne soit due, en grande partie, à leur ignorance des sphères respectives d'action du nonrationnel et du rationnel dans les produits de l'esprit.
34. — Le sujet conscient, simplement comme tel, est réceptif, et n'est que réceptif et ré-flectif [re-flective].
Toute activité qu'il déploie est (comme je l'ai dit) une activité passive . Ce qui l'impressionne, il le réfléchit en la forme et figure où il reçoit l'impression (je veux dire
i8 Evolution de l'Esprit,
que c'est seulement quelque découverte subséquente qui me permet peut-être d'en douter). La pierre qui est en dehors de moi m'impressionne comme un agrégat cohérent d'unités de sensation ou d'impression que le sujet rejette dans l'espace, d'où il a émergé, sous la forme où cet agrégat l'a impressionné, c'est-à-dire sous la forme d' « un seul-en-plusieurs » — d'une totalité, — d'une S3niopsis (et non encore sous la forme d'un « un » ou d'une unité).
35. — Tout ce qui du dehors atteint ma conscience l'atteint comme occupant un espace ou étendu. Les objets individuels sont étendus et ils sont dans un espace qui les environne. Mais cet eëpace environnant n'est pas espace dans un autre sens que l'espace de l'objet particulier, par ex. la pierre. Il est autant une « chose » que l'espace dans ou de la pierre est une chose. Je ne veux pas dire par là que l'espace soit une chose, mais simplement que l'espace, sous quelque forme qu'il atteigne ma conscience, l'atteint comme un espace ou une étendue qui est « quelque chose » ou comme un « quelque chose » d'étendu, quoiqu'il n'y ait encore en lui aucune différenciation. Bref, l'espace est, comme toutes les impressions faites du dehors sur la conscience, — un Prédicat. Il n'y a pas de « chose » telle qu'un espace abstrait in rerum naturà ; l'espace abstrait, tel qu'il est conçu lorque la Raison arrive sur la scène, est, comme tout autre abstrait, le produit d'un processus d'abstraction de la réalité, n'est pas lui-même réalité.
36. — En fait, je suis conscient simplement d'une masse de prédicats qui me sont diversement présentés
Evolution de V Esprit. 19
en d'innombrables objets. Je sens une multiplicité d'impressions; mais je ne me borne pas là : car nous avons fait ressortir que, dans l'acte même de sentir ainsi, je les place en dehors de moi par cette action réflexe sur laquelle j'ai plus d'une fois déjà appelé l'attention. Sentir une impression est ainsi sentir l'impression comme un être et un objet ou une forme phénoménale présente là, au dehors. L'attuit est une chose de conscience, mais c'est aussi un objet externe, et un objet précisément tel qu'est l'attuit, à moins que je ne puisse, lorsque la Raison apparaît, montrer qu'il est autrement que je ne le sens primitivement et ne le réfléchis naïvement.
37. — L'expérience primaire a, ainsi que je l'ai dit, un air de simplicité, mais elle n'est pas simple. Elle est un sentiment en mon sujet, mais aussi une réflexion synchrone ; elle est ce sentiment qui, dans l'acte ou la crise de réflexion, devient un objet.
38. — Mais ce n'est pas tout. Si c'était tout, le sujet conscient ne serait qu'une surface sur laquelle se jouerait une fantasmagorie sans fin. C'est un point de fait (ainsi que nous l'avons déjà dit) qu'il y a dans tout sentiment d'un objet un sentiment de VEtre de l'objet.
De même, il y a un sentiment de Vêtre du sujet, mais d'un sujet qui n'a pas encore émergé du vague (n'étant guère plus qu'une potentialité) d'un principe ou d'un fondement (parce qu'il n'est pas encore un « objet »).
39. — C'est ce sentiment de Vêtre d'un objet qui est le sentiment ou la conscience de sa réalité objective
20 Evolution de l'Esprit.
[actuality] i, en tant que distinguée de sa phénoménalité (réalité) [reality]. C'est en tant qu'être qu'il est une res ou une chose, et non fantasmagorie. Quelles que puissent être les difficultés que la Raison pourra ultérieurement soulever, et après les avoir (souvent par perversion) soulevées, tenter de résoudre, Texpérience primaire contient le fait de sentir un objet comme possédant l'être [beënt] ou objectivement réel [actual].
L'objet est; par sa nature d'être [its isness] il est un réel [actual],
40. — L'expérience primaire du sujet conscient est donc, comme je l'ai déjà fait ressortir, triple; elle comprend : le fait de sentir une impression ; le fait de sentir cette impression comme n'étant pas lui-même, mais séparée de lui-même, présente là, extérieurement à lui, c'est-à-dire comme objet; et le fait de sentir cet objet comme étant ou réel [actual]. Le sentiment de l'Être est universel et il est immédiat ; par ce dernier terme je veux faire entendre qu'il appartient au sujet simplement conscient ou attuitionnel comme tel, et n'est pas obtenu par l'entremise de quelque acte de la
(i) Les termes « actuality » et « actual » dénotent la réalité intégrale et véritable (l'Être et le phénomène), par opposition à la réalité simplement phénoménale (reality). Nous avons généralement traduit par « réalité », a réel », sauf à ajouter, comme ici, un adjectif ou un adverbe lorsque l'auteur oppose dans son texte a actuality » à « reality ». Nous avons parfois employé dans ces cas, les mots a réalité objective », faute de meilleurs, quoique, dans la doctrine de l'auteur, le phénomène à lui seul ait, en un sens, une réalité objective. Le contexte, peïisons-nous, indique toujours clairement le sens, (Note du traducteur.)
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Raison; mais qu'il est complètement antérieur à Tapparition de la Raison.
41. — Si nous désirons faire un relevé des diverses communications apportées à la conscience par l'intermédiaire du sentiment et en qualité de conscience simplement réceptive, nous ne saurions probablement mieux faire que de prendre la classification de tous les data de cette espèce qui a été donnée par Aristote dans ses Prédicaments; peut-être vaudra-t-il mieux encore de la prendre avec les modifications apportées ci-après.
42. — Jusqu'ici j'ai parlé presque exclusivement du sens ou sentiment externe — de ces impressions que nous recevons par l'intermédiaire de nos sens externes, y compris les impressions de nos propres corps, en tant que choses étendues, distincts de nous-mêmes. Mais, outre le sens externe, nous avons des matériaux qui sont présentés à notre conscience par le sens interne. Nous rencontrons ici, sous une forme très accusée, la question de l'entité consciente ou esprit et de l'entité matérielle ou physique qui en elle-même n'est pas esprit, mais simplement extension ou mouvement.
L'une n'est pas l'autre, et pourtant elles sont mutuellement enveloppées (étant la réalité objective une qui constitue le phénomène) au point que nous ne pouvons dire d'aucun acte, même de pure raison (lorsque celle-ci finalement apparaît) qu'il n'implique pas ce qui est appelé (le réel sensible) « matière » ; tandis que, d'autre part, il y a certains mouvements de la matière — du tissu nerveux cérébral — qui donnent le branle originel, par le moyen de la mémoire et de l'association, à
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Tactivité de la Raison, tout comme le fait une présentation réelle [actual]. Mais, même si nous l'envisageons antérieurement à l'apparition de la Raison, nous pouvons dire que partout où la conscience est, quel que soit le stimulus qui ait pu la faire passer à la vie, il^ a esprit. Pour démontrer que Tesprit est le prius de la matière, nous devons recourir à d'autres considérations que celles qui nous sont fournies par la conscience simplement aesthétique ^ . Sans Tapparition subséquente de la Raison, qui est un interprète et un guide, nous ne serions pas en situation même de soulever la question de la dualité de Tâme et du corps — de l'esprit et de la matière.
43. — Mais notie affaire principale pour le moment est de reconnaître quelles contributions le sens ou sentiment intérieur apporte au contenu de la conscience. Lorsque nous les considérons, nous trouvons qu'elles sont difficiles à énumérer en détail. Mais nous pouvons dire, d'une manière générale : Il y a d'abord les sentiments auxquels nos corps, comme organismes, donnent naissance par leurs affections externes ou leure mouvements internes : ils peuvent être appelés organogénétiques et se laissent généraliser sous le nom de Bien-être ou Malaise corporel. Au nombre de ces sentiments sont les douleurs et les plaisirs de nos corps causés par les relations externes, tels que le froid, le chaud, et les maux et les jouissances en général, ainsi
(i) Le lecteur comprendra pourquoi nous écrivons, ici et chaque fois que le même sens se présentera : aesthétique (aesthetic), et non esthétique. {Note du traducteur,)
Evolution de VEsprit. 23
que la faim et la soif, et le plaisir et la douleur de leur
satisfaction ou de leur non-satisfaction. Ces sentiments
organiques nous les plaçons hors de nous-mêmes dans
nos corps envisagés comme n'étant pas nous-mêmes —
du moins lorsque nous atteignons à la conscience-de
soi dans la raison ; mais ils diffèrent des autres affections
et impressions d'origine externe en ceci, que nous ne
pouvons leur échapper. Ils proviennent de la matière
qui nous est étroitement unie en qualité de partie
de notre nature composée. En tant qu'esprits, nous
disons qu'ils se présentent à nous, exactement comme
le fait la nature extérieure : ils nous assaillent ; ils sont
en nous, mais non de nous. Ils ont la nature des
stimuli qui provoquent l'action réflexe. En tant que
sujets de ces objets (à la fois dans le sens primaire et
dans le sens secondaire du mot sujet) nous rentrons,
comme partie, dans le plan du mécanisme naturel de
la vie du monde.
44. — Il y a encore d'autres sentiments qui, quoique s'élevant dans notre conscience sans notre intervention et sur la simple présentation de certains objets — choses ou actes — sont pourtant regardés comme relevant de la constitution de l'esprit conscient et non comme se présentant simplement à lui et ainsi l'affectant. Tels sont ces sentiments dont on parle généralement sous le nom d'affections, de passions et d'émotions.
45. — Or, si nous nous tenons strictement dans la sphère de la conscience aesthétique ou attuitive — l'esprit qui nous est commun avec les animaux — nous serons peut-être à même de déterminer la forme simple et rudimentaire qu'ont ces sentiments avant toute inter-
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vention de la Raison en nous. En effet, c'est seulement, il me semble, avec Taide de la psychologie comparée que nous pouvons être tout-à-fait assurés de distinguer ces différents sentiments dans leur simplicité élémentaire. En suivant cette voie, nous pouvons espérer discerner les sentiments primaires, mais, comme les autres investigations inductives, celle-ci ne peut trouver sa conclusion qu'après une enquête très attentive. Je ne me prétends nullement en état de fournir une liste complète de ces sentiments.
46. — Mais il est possible, dès maintenant, de les déterminer suffisamment pour les besoins de la métaphysique. Il y a, par exemple, les sentiments primaires de Crainte, Résistance, Sympathie, Amour des autres. Amour de l'amour des autres. Haine, Attente, Effort, Joie de l'attente ou de la réalisation, et Peine de l'attente ou de l'échec, le sentiment agréable de Calme dans l'équilibre, et le sentiment douloureux de Trouble quand l'équilibre est ébranlé, le sentiment de soumission et de dépendance en présence d'un Pouvoir manifeste, qui me semble n'être pas Complètement et uniquement de la Crainte. Tous ces sentiments affectifs sont manifestés par les animaux (sous une forme ou sous une autre) aussi bien que par l'homme. Toutefois, justement comme le pouvoir de l'homme (antérieurement à l'apparition de la Raison) de recevoir des impressions externes, d'y réagir et de se mettre ainsi en relation avec l'externe est, grâce à son organisme plus élevé, beaucoup plus grand et plus subtil — quantitativement et qualitativement plus grand — que celui des animaux; de même, dans le domaine des affections internes, il
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est quantitativement et qualitativement supérieur aux autres animaux. En cela, comme en tous ses sentiments, capacités et aptitudes, il est le parangon des (( animaux » ^.
47. — Lorsque la Raison surgit (s'il m'est permis ici, pour un moment, d'anticiper), ces affections internes, se trouvant pénétrées par elle, assument sous son influence des formes plus élevées que leur manifestation rudimentaire chez les animaux ou les jeunes enfants.
L'Attente, par exemple, devient Espoir, la Résistance devient Courage, la Soumission à un pouvoir supérieur devient Crainte respectueuse et Vénération ; la Sympathie, l'Amour et l'Amour de l'amour des autres reculent leurs limites et modifient leur caractère ; d'autres transformations encore sont effectuées par l'intervention impérieuse de la Raison et du But, tandis que par suite de nos relations infiniment variées aux objets, les états les plus complexes surgissent.
L'éthique pratique règle et dirige le chaos du sentiment interne en le soumettanjt, comme forces-motrices de l'action, à des universaux prescrits par la Raison, tout comme la Connaissance règle et diirige tout le domaine des sentiments internes et externes en les soumettant, dans le but de s'en assurer la possession, à des universaux ou à des catégories prescrits par la même Raisoli. Si nous n'étions que d'aesthétiques entités.
(i) Classifier les sentiments sous les catégories Plaisir et Douleur,c'est faire une généralisation vide. C'est un contenu que nous demandons. Nous pourrions aussi bien les classifier sous TAfimnation et la Négation — le Oui et le Non. {Noie de V auteur,)
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nous nous mouvrions, ou plutôt nous serions mus, d'un sentiment à un sentiment, simplement particuliers Tun et Tautre, tout comme, relativement aux présentations externes, nous passerions de présentations particulières à des présentations particulières. L'expérience, sans doute, nous enseignerait ses leçons et accroîtrait nos aptitudes à nous mettre en corrélation satisfaisante avec le chaos des forces qui nous poussent çà et là ; mais c'est tout,
48. — Il est évident que la Connaissance doit précéder l'action, si celle-ci veut être l'action d'un organisme doué de Raison ; tout comme un sentiment ou un stimulus doit précéder l'action dans un organisme nonrationnel. Et ici je puis anticiper de nouveau jusqu'à dire que s'il existe une faculté telle que la Raison différenciant l'homme de l'animal, elle introduira dans la conscience des faits et des sentiments nouveaux qui doivent avoir, attendu qu'elle provient d'une source suprême, un rôle dominant dans la détermination de la conduite.
49. — Les impressions du sens, interne et exten;ie, une fois véritablement faites, sont retenues. Ce pouvoir de retenir des impressions est appelé mémoire. Il paraîtrait que, tout comme les impressions sont faites par le canal du système nerveux, de même elles sont retenues, pour être reproduites, dans le système nerveux. Les impressions semblent opérer sur le tissu cérébral certains changements moléculaires qui, quoique remplacés par d'autres, sont pourtant tenus en réserve par le cerveau pour un usage futur. (Dans l'état présent de la science physique, notre langage doit être ici
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très général). Il paraîtrait que si les mouvements internes du cerveau paf lesquels l'impression a fut apportée se répètent en Tabsence de Tobjet dans la vie ordinaire consciente de Torganisme, a fait de nouveau apparition dans la conscience comme image d'une réalité qui maintenant n'est plus présente. Sans cette mémoire, il ne pourrait y avoir aucun progrès mental. Mémoire est mère des Muses. La conservation permanente d'une impression dépend (je parle encore de la conscience aesthétique exclusivement), de sa quantité et de sa qualité, c'est-à-dire de la fréquence de la répétition et de l'intensité ou vivacité de l'impression.
50. — Cette riche provision d'impressions, d'où sortent sans cesse pour se présenter à la conscience, sans qu'aucun agent étranger intervienne, des images de réalités passées, est soumise à certaines lois ou règles d'apparition des impressions. C'est-à-dire : il y a une tendance, pour certaines impressions, lorsqu'elles se représentent, à suggérer, grâce à quelque communauté d'action cérébrale, d'autres impressions qui antérieurement se sont rencontrées avec elles. Ainsi le mouvement continuel des images du passé sur le miroir de la conscience n'est pas arbitraire, mais, de même que les autres processus de la nature, il est soumis à certaines règles. Nous les appelons les lois de suggestion ou d'association des idées (images, représentations).
51. — Nous n'avons pas épuisé, dans les paragraphes précédents, le contenu du rapport que nous fait la conscience simplement attuitive. Au point où nous sommes parvenus, nous n'avons encore dégagé
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et mis en lumière, dans le rapport empirique qu'elle nous fait de l'externe, que la Quantité, la Qualité et la Motion. Il y a encore, toutefois, le Temps et la Relation. Mais il est difficile de traiter de ces aspects de la conscience réceptive sans parler de Taction de la Raison. - Ils se présenteront graduellement avec plus de clarté à notre vue à mesure que nous poursuivrons Tenregistrement des faits de TEsprit (dans son sens plus large).
52. — Le rapport de la conscience aesthétique, réceptive ou attuitive nous a fourni les résultats suivants, comme purs faits : Une puissance-de Sentir ou Entité Consciente; le Sentiment d'une impression; le sentiment de TEtre de cette impression; le sentiment que cette impression douée d'être [béent] n'est pas la puissance-de sentir, mais est séparée d'elle, est négation de celle-ci et est située là ; bref nous la sentons comme Obj et pour un Suj et. Les différents sentiments » impressions, états de la réceptivité (le réel, le phénoménal) peuvent être généralisés, ai-je dit, . sous les prédicaments d'Aristote — du moins sous un énoncé modifié de ceux-ci. Ces prédicaments ne sont pas connus f car la connaissance n'existe pas encore ; mais notre pouvoir de. connaître nous a rendus capables (à présent) d'isoler ainsi ces faits de sentiment ou de réceptivité.
La mémoire des recepts et l'association de ceux-ci appartiennent à la conscience aesthétique ou attuitive et on peut les voir à l'œuvre chez les animaux. Toute activité, dans la phase attuitive, est encore de la nature d'une ré-action : c'est une action réflexe plus la
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conscience, c'est-à-dire qui passe par le Sentiment et a lieu dans le Sentiment. Il suit, en conséquence, que le fondement du Sentir, l'entité consciente que nous appelons sujet, est sujet non simplement dans le sens de fondement-présent « ici » de Tobjet-présent « là », mais aussi sujet de l'objet dans le sens ordinaire du terme. Il est déterminé par lui. Il est sous l'objet comme un esclave est sous son maître, il est au pouvoir de l'objet, il est mû çà et là par l'objet avec seulement assez d'activité réflexe pour s'adapter suffisamment bien à ce qui l'environne et, ainsi, vivre.
53. — De là vient que les impressions du sens externe et du sens interne, quoique senties dans leur différence, ne sont pas isolées l'une de l'autre et séparées par une marque propre ou distinguées; elles ne sont pas comparées, elles ne peuvent être rangées en classes; des termes généraux sont impossibles ; la connexion causale ne peut se présenter si ce n'est comme simple succession d'impressions; les raisonnements ou les jugements médiats dépassent la capacité du sujet. Pour cette entité simplement sentante ou consciente le monde, interne et externe, n'est que choses individuelles sans liaison.
54. — Et pourtant l'esprit a fait, dans les animaux supérieurs, de considérables progrès. Dans sa phase la plus ancienne, il est simplement ré-action contre un (objet) singulier [against a singular] — une unité d'impression, mais, concurremment avec le développement du système nerveux central, une capacité toujours croissante pour les impressions et les réactions qui les suivent a fait son apparition.* Une limace et un
3o Evolution de VEsprit.
chien font voir des conditions de réceptivité et de réaction bien éloignées Tune de l'autre. Tout comme un homme inexercé à qui Ton jette une douzaine de balles n'en attrape qu'une, tandis que le jongleur les attrape toutes les douze, de même une capacité sans cesse croissante à recevoir en même temps (et à réfléchir comme objets) des impressions se manifeste à mesure que nous gravissons l'échelle de la vie consciente. Les nombreuses unités d'impression venant d'un objet, par exemple d'une charrette, qui atteignent ensemble la conscience d'un chien, sont reçues ensemble et réfléchies telles qu'elles sont reçues, sous la forme d'ime synopsis; de sorte qu'un agrégat de telles unités devient pour le chien l'objet précisément tel qu'il existe dans le monde extérieur à lui, pour autant qu*il le voit et le sent. Un chien ne confond pas un homme, une vache, un chien son compagnon, et une pierre. Il en est de même de l'homme- enfant. Il y a ainsi dans le sujet d'un chien une coordination active-passive des imités qui lui parviennent synchroniquement, et cette coordination le rend conscient d'une totalité exténenre à lui. Une totalité, ou agrégat, synoptique : et comme telle, c'est un (objet) « individuel » [a « single »] formé de détails à l'état de confusion — mais ce n'est pas encore un Un ou une Unité. Tout ceci appartient à la sphère du simple sentiment que j'ai distingué, quand il atteint ce degré avancé, sous le nom d'attuition. Un chien ou un cheval est un organisme conscient doué d'attuition.
Les questions sur « la chose en elle-même » ne se posent que comme» résultat de la réflexion subséquente
La Raison dans le Sujet Conscient. 3i
de Tesprit sur ses propres expériences. Elles naissent parce que nous ne pouvons nous résigner à ne voir se présenter à nous que de simples prédicats (appelés « phénomènes », un nom qui, malheureusement, récèle un sophisme). Cette non-résignation est tout à fait justifiable. Toutefois nous verrons en fin de compte qu'il n'y a pas de « chose en elle-même » en dehors de l'Être et de l'universelle pensée [thought-imiversal] déterminés par le moyen de prédicats sensibles. Cette observation anticipée s'applique de la même manière à « la substance » et, d'ailleurs, au sujet également.