CHAPITRE II
EXPOSÉ GÉNÉRAL DE LA MANIÈRE DONT LA RAISON PREND NAISSANCE DANS LE SUJET CONSCIENT.
1. — L'homme est-il plus qu'un organisme doué d'attuition? Si oui, qu'est-il ? Et quelle est la signification de ce « plus » pour lui, en tant qu'être individuel établi au centre du système universel des choses ?
Ce que nous appelons Raison n'a pas encore apparu dans la conscience. La vie d'un animal intelligent est entièrement attuitive et non-rationnelle; et d'ailleurs, même après que la Raison a apparu sur la scène, la vie d'un homme est en grande partie attuitive et nonrationnelle, s'il ne ferme pas violemment la porte du Sentiment à la face de l'être universel et divers et ne se momifie pas lui-même, ne gardant plus que la forme nue de la raison fonctionnant comme un mécanisme
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d*horlogerie au-dedans de lui. Il est absorbé par le sommeil et le soin de son corps et vit simplement d'une manière automatique sans aucup exercice conscient de la Raison. Il est le jouet du sens interne et du sens externe, fait partie du vaste système de la Nature avec d'infinis points de contact et de communauté avec l'universel. Et l'on ne doit pas le regretter : car c'est de cette manière que l'homme maintient sa liaison avec le réel [actual] — avec la nature par l'intermédiaire du sentiment. Trop prononcée, l'activité pure de la Raison exclut un homme du commerce familier et fécond avec l'être universel et infiniment divers. Il est sujet, dans de telles conjonctures, à devenir famélique; et le soi de l'esprit (dans son acception large) devient stérile par défaut de nourriture.
2. — Nous cherchons maintenant « l'essence » de l'esprit humain ; et nous entendons par là sa différenciation spécifique d'avec la conscience, ou l'esprit, en général. Cette essence est \Qpenser : c'est-à-dire (dans sa forme élémentaire) un effort inné vers des percepts clairs et adéquats des choses. Or cet effort inné est certainement un processus. Par conséquent, nous avons comme caractéristiques du penser qu'il est un effort et un processus. Considérons les de plus près.
3. — Arrivés au point où la conscience attuitive s'achève, nous sommes mis au fait d'un nouveau phénomène dans la sphère de l'esprit. Le sujet conscient (ou la conscience-sujet) manifeste ime nouvelle fonction, un nouveau pouvoir qui, sans altérer la relation qu'il soutient avec le domaine du Réel [Real], donne à cette relation un nouveau caractère, et au Réel une nouvelle
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signification. Cette nouvelle fonction ou ce nouveau pouvoir, nous l'appelons Raison — l'esprit humain,
4. -^ L'intérêt psychologique (et, ainsi qu'on le verra, l'intérêt métaphysique) est maintenant de reconnaître ce qu'est précisément ce nouveau phénomène — quel est son caractère essentiel et différencié. Si nous pouvons l'épier dans sa genèse, nous en apprendrons davantage sur son essence que si nous décrivons les modes selon lesquels il opère lorsqu'il est déjà mêlé au réel et qu'il est devenu difficile de l'en dégager. Une critique de la connaissance nous fournira peu de chose comparée à une critique du connaître.
5. — Or le caractère essentiel de la nouvelle manifestation de l'esprit que nous appelons Raison est qu'elle est un mouvement ayant lieu dans le sujet conscient et émanant de lui, mouvement dont la cause finale est d'arrêter la matière fluente ou le réel dans le sujet en état d'attuition, en vue de la convertir, de simple présentation d'un objet au sujet qu'elle dominait, en un objet possédé J7flr le sujet et àormnépar lui. Ce mouvement spontané ou cet effort qui a lieu dans et par le sujet et qui émane de lui doit être désigné sous le nom de Volonté. La Volonté, donc, est le caractère essentiel de ce que nous appelons Raison ; la Volonté est la racine de la Raison, et le tout de la Raison est simplement la Volonté et le ï>rocessus par lequel elle s'accomplit — c'est-à-dire réalise sa propre cause finale.
Le commeticement de la philosophie, dit Fichte, est un acte de Liberté : et j'ajoute simplement que la liberté est le commencement de la philosophie parce
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qu'elle est le commencement de toute connaissance possible.
6. — Dans l'organisme individuel : homme, il y a des mouvements allant du dedans vers le dehors, qui doivent être classés comme Désirs et Emotions ; mais ils sont simplement réflexes — ré-action à la présentation d'un stimulus, stimulus qui n'est pas nécessairement extérieur au corps, mais extérieur et (en un sens) étranger au centre organique qui ré-agit. Nous avons vu que ceci est vrai de Tintelligence non-rationnelle lorsqu'elle est informée de ce qui n*est pas le sujet, — de l'objet comme tel. A fortiori cela est vrai de cette espèce particulière dans le genre du Sentiment universel à laquelle sont liés le plaisir et la douleur. Epuiser le contenu du Sentiment et de la Ré-action, c'est épuiser le contenu du sujet simplement conscient. Mais maintenant ce sujet conscient est lui-même principe initiatif. L'action réflexe se contente de Tattuit et celui-ci suffit pour tous les buts de l'animal «intelligent », et il n'y a aucune raison dans la nature des choses pour que l'esprit dans la nature ne s'arrête pas là. Mais il ne sy arrête pas. Le sujet conscient commence lui-même un mouvement dont le principe est purement intérieur à lui — en d'autres termes, il fonctionne Volonté.
7. — Si nous voulons reconnaîtie la vraie nature de ce nouveau phénomène, il nous faut épier le mouvement dtos sa forme rudimentaire — la forme rudimentaire de la Raison, à savoir le Percevoir ; et si nous le faisons nous trouverons dans cet acte le tout de la Dialectique a priori — une Dialectique, d'ailleurs, qui
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n'est pas simplement Tactivité formelle déployée par le sujet pour la réduction en Connaissance de son contenu «éel^ Tnais x^ s^ aussi Ja Dialectique «ki Séd objectif et universel lui-même et immanente en lui. Coimaître est simplement subsomer au sujet conscient, au moyen de Ja Dialectique du sujet lui-même, le Réel ou l'objet.
8. — Le plus remarquable résultat de ce. nouveau mouvement -Volonté est Télévation du sujet conscient au rang de sujet conscient-de soi — la transformation de l'individu en un Ego — une Personnalité.
9. — Le sujet conscient, animé maintenant par cette Volonté qui est née d'elle-même et qui prend l'initiative, arrête le flux des phénomènes sentis. Ceux-ci sont déjày par l'activité réflexe, placés hors du sujet sentant comme objets et comme objets-qui sont. Ces objets, la raison- Volonté ne les constitue pas ou réalités [realities] ou réalités objectives [actualities] ; elle les trouve tels, et elle s'occupe simplement d'en faire pour ellemême des objets connus — de les constituer à l'état de connaissance. L'être, la réalité [reality], la réalité objective [actuality] sont là, antérieurement à l'activité de la Raison, et ne dépendent d'elle en aucune manière.
iO. — Le secret et subtil processus par lequel le sujet conscient devient une personnalité consciente de soi réclamera notre attention dans la suite. En attendant, il suffit de dire que le sujet conscient se perçoit luimême aussi bien que les autres choses, l'Etre devient conscient de son propre Etre, et le simple « est » devient a Je suis ». Logiquement, cette conscience-de soi est le prius de Percevoir ; mais chronologiquement elle ne l'est pas.
36 L'Acte de Percevoir.