CHAPITRE IL
PARALLÉLISME DU SENS ET DE LA ïlAISON.
Nous avons, en union permanente, le sentiment de l'être et le sentiment des formes phénoménales, du premier en qualité de fondement des secondes — système de différences s'unissant dans « l'Etre ». {v^ Partie).
Le simple sujet a épuisé toute sa fonction dans l'action réflexe qui extériorise ces sentiments et en fait des objets. Ce sujet conscient se met maintenant en mouvement à l'effet de traiter ces objets. Ce déploiement d énergie cinétique qui jaillit du sujet conscient a toujours été regardé, sous quelque nom que ce soit — raison, intelligence, entendement — comme une activité. Ce que j'ai voulu mettre en évidence, c'est que son activité est activité pure, et que Tessence de la raison ou de l'intelligence est l'activité pure d'une consciencesujet; ensuite, que ce mouvement pur a, par le fait' même qu'il est un mouvement, une fin; ime fin formelle, car jusqu'ici il n y a aucun contenu ; et, de plus, qu'il marche à sa fin (fin qui est un percept) par une certaine route ou selon un certain processus qui n'est pas le moins du monde déterminé par les faits du sentiment, mais qui est déterminé par lui-même et en vertu de sa propre nature nécessaire. Ce processus est la Dialectique de la Raison, et il aboutit à un jugement qui prononce l'identité de l'A phénoménal ou synoptique donné par le Sens.
Ce jugement n*est pas du tout chose simple, mais il
MET. i5
226 Parallélisme du Sens et de la Raison.
est, au contraire, d'une haute complexité. L'identité de la chose avec elle-même est affirmée, A -» A : Têtre de A est affirmé, A est A : le caractère fini de A est affirmé, car le moment dialectique final est détermination, et le processus entier a en vue une détermination; l'objectivité (mais non nécessairement l'extériorité) de A est affirmée, A est là (non pas moi, le sujet) comme objet : de même encore, le caractère un de A est affirmé, A est un par opposition à l'expression multiple du reste de l'alphabet du sens : finalement, l'actualité [the « nowness » ] de A est affirmée.
La complexité contenue dans l'unité résultante du percept, peut, par l'emploi d'italiques, être manifestée à l'œil :
a est a (finitude, détermination), a est a (être de à), a est a-là (objet).
a est maintenant (temps ou punctum durationis), a est un (unité).
a = a (identité).
Or, tous ces résultats auxquels aboutit la dialectique sont en fait déjà là dans le sentiment. En cherchant un contenu, la dialectique ne fait que les re-découvrir, pour ainsi dire, et opérer leur transmutation, les faisant passer de la forme sensible à la forme rationnelle. On verra ainsi que la raison marche sur des lignes parallèles à celles de la nature (la totalité du sentiment). Par exemple : —
Le sentiment de l'être de A est un fait. La dialectique, à son tour, apporte le fait de l'être et le jugement de l'être qu'elle contient implicitement en elle depuis
Parallélisme du Sens et de la Raison. 227
le moment même où elle a commencé son mouvement : sa première apparition, lorsqu'elle émerge hors de la confusion du sentiment passif, a lieu dans la forme : « A est ou A ou B », « A n'e^^ pas B » : « A est A ».
Le sentiment de la similitude de A avec A est un fait, à savoir la similitude qui existe entre la première impression et les impressions subséquentes faites par A sur le sens, et qui rend le chien capable de reconnaître son maître ; cette simple similitude de A dans le Sentiment, le jugement Dialectique la transforme, suivant un processus, en l'Identité de A, l'élevant de l'état de sentiment à la dignité d'une vérité de jugement — d'une nécessité de la Raison.
Le sentiment de la finitude des impressions diverses, chacune excluant l'autre, et chacune, comme objet, excluant la conscience comme sujet, ce sentiment est déjà un fait : la dialectique J'élève à la dignité d'un jugement, et affirme la détermination ou finitude de ceci ou cela, A ou B.
Il y a, dans le simple sens, un sentiment de « l'actualité » [« nowness »] q"ue la Dialectique élève à la dignité d'un jugement.
Le sentiment de la simplicité [singlenessj et de son corrélatif la multiplicité est déjà un fait de la conscience : la dialectique affirme, comme acte de jugement, l'wn, et, par l'un, le plusieurs.
Tant que la Dialectique seule est en jeu, il n'y a aucun jugement à' extériorité, mais seulement un jugement d'objectivité : l'affirmation d'extériorité étant un prédicament a posteriori.
Ainsi la Dialectique vient à l'aide du Sentiment et
228 Parallélisme du Sens et de la Raison.
marche parallèlement aux phénomènes du sentiment. Mais elle n'est pas fournie par les phénomènes du sentiment. Elle est un mouvement libre jailli du sujet et cherchant un contenu. Si le penseur veut supprimer [cancel] la dialectique en lui-même, il trouvera qu'il avait déjà, dans le sentiment, Texpérience telle quelle de la matière de la dialectique. Bref, il reconnaîtra qu'il a simplement interprété cette expérience et Ta, par un acte libre, convertie en connaissance pour luimême, et qu'il a, par cette voie, trouvé la raison en elle.
Je puis maintenant apporter de nouveaux éclaircissements à cette thèse en considérant les moments qui sont les priora du résultat. Le premier moment dans la dialectique en tant qu'elle est un processus, en tant qu'on la distingue du pur mouvement cinétique initiatif, Volonté, est la Loi de Milieu Exclu ; A — l'attuit qui se trouve devant moi comme objet — • est ou bien A ou bien B (B représentant ici toutes les autres choses possibles, c'est-à-dire équivalant à non- A). Or, la conscience sentante, pré-rationnelle, d*un animal lui présente une variété infinie d'objets finis divers. Devant eux elle se trouve dans un état de confusion, et elle est poussée par une impulsion interne ou une affinité naturelle, ou, ce qui revient au même, par le caractère saillant de A — nous pouvons même dire le jaillissement de A — à aller à lui, et, ensuite, par quelque autre objet (B) elle est poussée à aller à B, et ainsi de suite; et elle ne peut faire autrement. Il n'y a ici aucune Loi de Milieu Exclu qui opère dans la conscience animale, et il n'y en a aucune qui opère dans r homme en
Parallélisme du Sens et de la Raison. 229
tant qu'être simplement aesthétique ; mais il y a, indubitablement, une impression de multiples objets et un sentiment (quelque vague qu'il soit) d'alternatives possibles. On peut dire qu'ici la Nature elle-même opère dans les conditions du Milieu Exclu en présentant des objets alternatifs, et en attirant vers A et non vers B, grâce à son pouvoir d'impressionner plus fortement de cette manière qu'autrement l'organisme sentant particulier qu'elle a devant elle. Par conséquent, lorsqu'il surgit, le mouvement formel de la Raison opère sur ce qui se trouve déjà exister sous la forme rudimentaire du sentiment — et comme possibilité d'alternatives. En ce sens donc, l'on peut dire que la dialectique n'ajoute à la conscience aucune matière nouvelle, mais qu'elle se borne à promouvoir, par l'affirmation, jusqu'à les faire participer à la nécessité de la Raison, des impressions qui sont sans liaison et sans signification. Dans le sentiment, la Nature suggère des alternatives, et, jusquelà, le Sens marche parallèlement à la Dialectique ; mais la dialectique est un mouvement libre pour rejoindre une nature qui demande instamment qu'on l'interprète [which is clamant for interprétation]. N'y eût-il qu'un atome absolument unique [a unitary atom] présent à la conscience, et, en dehors de lui, rien — la dialectique efifectuerait encore son mouvement tel qu'elle l'effectue. Elle dirait : a Cela » est ou A ou rien; il n'est pas rien, et ainsi de suite.
A son tour, la Négation qui est un moment dans le processus dialectique existe déjà dans le sentiment de l'exclusion mutuelle des divers objets sensibles ; mais il n'y a aucun jugement de négation, et, par suite, aucune
23o Parallélisme du Sens et de la Raison,
nécessité de négation, jusqu'à ce que la dialectique agisse.
Il n'y a rien dans le Sens qui corresponde à la Caiise considérée comme prédicat universel. C'est seulement dans les relations entre les phénomènes que le prédicat universel a son correspondant sensible [its sensé -parallel], et cela sous la forme d une séquence dans le Temps.
Généralement parlant, un système de dualisme doit soutenir qu'il y a une logique réelle des choses que la logique formelle de l'esprit reconnaît, et, en la reconnaissant, interprète.
Ce serait chose étrange en effet si l'énergie de la Raison, saisissant l'externe, trouvait que l'une ne répondît pas à l'autre — que le datum du sens résistât victorieusement [defeated] au processus de la dialectique, que le pouvoir plastique de la Raison rencontrât une matière qu'il échouerait à modeler. Il serait également étrange qiie le datum du sens ne réussît pas à trouver un être qui le connaisse et l'interprète, qu'il demeurât à jamais ce qu'il apparaît à un chien ou à un cheval. Le datum est véritablement tel que la Raison le connaît — la Raison le connaît tel qu'il est véritablement. Dans les limites de sa sphère, la conscience d'un animal n'erre pas, mais elle est inadéquate à la tâche de la connaissance, de la pensée. Une critique de la connaissance est ainsi une critique des choses.
Il peut donc sembler, un moment, que la Dialectique formelle n'ajoute rien à la matière du sentiment.
Mais, en vérité, la Dialectique y ajoute tout, par le seul acte de transformer le sentiment en connaissance.
Parallélisme du Sens et de la Raison. 23i
La raison-Volonté se porte impérieusement sur le multiple donné dans la sensation, et affirme que l'objet qui lui est présenté dans le sentiment est, et doit être, ou A ou non-A. Elle élève Tobjet hors de la sphère du sentiment, et elle le présente une deuxième fois et le rapporte à la conscience en qualité d'objet affirmé, connu ; et, secondement, cette affirmation, en tous les moments qu'elle implique, est une affirmation de nécessité. Il est tel, et il doit être tel. L'esprit fini ne peut agir que de cette manière. C'est ainsi que la Dialectique renferme non seulement l'interprétation entière de la Nature (Sentiment), mais le caractère nécessaire de la Nature comme telle. Ce sont les res, les phénomènes, le sentiment, la nature que saisit la Dialectique — non pas à ce titre qu'elle serait elle-même cette nature, mais à ce titre qu'elle est la signification de cette nature, la raison ou le côté-pensée [thought-side] du phénomène, par quoi le phénomène est un réel [actual]. Comment pourrais-je connaître la Raison dans les choses (supposé qu'elle y soit), sinon dans un acte de raison en moi-même et par l'intermédiaire de cet acte ? Pour la conscience attuitionnelle, ce vaste et complexe phénomène dans l'espace et dans le temps est un réel [actual] grâce à l'Etre qui se trouve en lui et qu'elle sent ; c'est là tout ce à quoi l'esprit, en cette phase, peut atteindre. Pour la conscience rationnelle, ce phénomène dans l'espace et dans le temps est un réel [actual] grâce à l'Etre qui se trouve en lui et qu'elle connaît; et non plus seulement grâce à l'Etre qui se trouve en lui et qu'elle connaît, mais grâce à la dialectique entière qui se trouve en lui et qu'elle con-
232 Catégories de la Réceptivité.
naît en lui et par lui — grâce à la dialectique qui est son fondement et sa réalité [actuality].
Ainsi le formel de la Raison peut sembler reproduire renseignement de l'expérience et ne rien faire de plus, et Ton peut nous refuser le droit de l'appeler à aucun titre a priori. Mais, et c'est là un fait positif, tout mouvement de la raison comme telle est pur et formel, et est tout a priori] et je suis tenu de suivre et d'enregistrer ses moments de détermination interne comme d'authentiques accroissements apportés à la matière de conscience qui s'est formée en moi indépendamment de mon activité. La dialectique est donc une série S3nithétique a priori d'affirmations; et pourtant la situation est celle-ci : — La Dialectique, prise à part du datum du sens, est semblable à un chèque tiré sur im banquier et dûment signé, mais qui reçoit la réponse : f pas de fonds » ; le datum du sens sans la dialectique est un chèque sur une banque où il y a « des fonds », mais un chèque auquel manque la signature.