CHAPITRE III
l'acte de percevoir.
\. — A ce degré le plus avancé de la sensation que je nomme « attuition » (caractéristique des formes supérieures de la création animale}, non seulement la conscience de l'externe comme un tout a émergé hors de l'état de confusion dans lequel on peut supposer que la laisse cette phase de la sensation comprise entre la sensibilité et Tattuition (phase dont je n'ai pas cru nécessaire de parler), mais des objets dans leur totalité, pat exemple un arbre, une pierre, etc., sont reçus comme séparés l'un de l'autre. Un tronc d'arbre, un garçon et une brouette sont tous objets séparés et divers pour un chien, et l'observation, poussée plus loin, nous convaincra bientôt que les impressions que le chien reçoit de ces objets sont probablement aussi nombreuses que celles qu'en reçoit l'enfant. L'agrégat de sensations qui constituent pour le chien l'objet a est clairement différencié dans son sensorium et sa conscience de l'agrégat qui constitue b. Il en est de même chez l'enfant. Or c'est là un très important progrès de l'esprit. Car il signifie, pour autant que nous puissions nous hasarder à l'interpréter, que l'attuition (la condition mentale des animaux supérieurs) est la coordination instinctive et réflexe de sensations particulières, produisant ainsi une conscience de la totalité collective des diverses qualités sensibles constitutives de l'objet qui est, dans le moment actuel, présent. Ce n'est pas
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encore la conscience, à l'état de séparation Tune de l'autre, de ces diverses qualités qui dans leur coexistence coordonnée constituent l'objet sensible. Les objets en leur totalité sont, pour la Réceptivité, séparés l'un de l'autre comme des touts, mais les qualités diverses de chaque objet ne sont pas ainsi séparées. Cependant, ces diverses propriétés ou qualités sensibles en tant qu'elles sont sensibles, peuvent être et sont fréquemment, en succession, saisies attuitivement l'une après l'autre comme caractéristiques d'un seul objet total d'attuition, et comme appartenant à un seul et même objet, et non à un autre. C'est là, toutefois, chose qui dépend entièrement, dans le cas et des animaux et des enfants, de la circonstance que les dites qualités sont saillantes, sont proéminentes pour l'œil ou, un autre sens .— qui dépend de l'insistance impérieuse ou de Ja force avec laquelle elles s'impriment ellesmêmes sur la Réceptivité, Mais les diverses propriétés de la totalité externe, ils ne les voient pas être des éléments coexistants quoique séparés dans la constitution de l'objet phénoménal qui, pour le moment, est le tout ou l'agrégat présent dans l'attuition. L'observation attentive de la condition mentale des chiens et des enfants justifie cette conclusion; d'ailleurs, abstraction faite d'une telle observation, il est manifeste que, avoir conscience de certaines propriétés comme co-existantes dans quelque objet d'attuition et comme, pourtant, séparées l'une de l'autre, cela suppose (nous le verrons bientôt) des forces mentales plus hautes.
2. — Dans l'attuition donc, les totalités sensibles objectives sont séparées l'une de l'autre, mais les pro-
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priétés co-existantes qui ont leur siège dans chaque totalité séparée (quoique celles-ci puissent être, Tune après l'autie ou en succession, objets d'attuition, et ainsi, par le moyen de Tassociation , être obscurément rattachées à la totalité) ne sont pas attuitivement saisies comme existant ensemble et pourtant séparées. Bref, l'attuition d*un objet est une conscience claire, mais non une conscience distincte. Les objets individuels ne sont pas mélangés et confondus; le conteur ou la délinéation de chaque « tout » est claire ou approximativement claire; mais les éléments qui constituent chaque tout sont encore, dans leurs relations mutuelles, confondus et effacés; et pourtant une co-ordination passive-active est à l'œuvre et réussit.
3. — Remarquez que, même dans cette région comparativement élevée de l'attuition, l'intelligence ou le sujet conscient ne s'est pas encore délivré de la domination des objets, quoiqu'il soit au fait de la séparation d'un objet d'avec un autre. Tout ce qu'il sent et tout ce qu'il saisit attuitivement occupent l'individualité réceptive jusqu'à étouffer l'individualité elle-même. Ils Tempèchent de se manifester et la subjuguent, sans l'anéantir. Les totalités d'attuition se séparent et se délimitent elles-mêmes sur le sujet et pour lui; elles ne sont pas séparées l'une de l'autre ou délimitées par le sujet, sauf dans le sens restreint où elles le sont par l'action réflexe du sensorium ou de la puissance-de sentir.
En effet, l'individualité est encore, pour ainsi parler, écrasée par le poids de l'objet extérieur : l'animal n'est
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guère plus qu'une machine mise en mouvement par le sens externe ou interne — un miroir plus ou moins clair, il est vrai, de la nature phénoménale, mais un miroir qui est pourtant, lui aussi, une partie, quoique une partie consciente, du mécanisme de la nature. Volonté ou Libre Volonté sont, à cette phase de la vie de l'esprit, des notions tout à fait inapplicables.
Note. Les manifestations de la conscience paraissent progresser à mesure que se développe la base physique de la vie et de la conscience, et dégénérer et mourir avec elle. Il paraîtrait que cette base physique, qu'elle soit le nerf ou quelque chose dont le nerf lui-même est simplement le corps ou le véhicule, est la condition de l'existence de la conscience et limite sa quantité et sa qualité. Toutefois, le cas des fourmis et d'autres insectes semble montrer que la portée et le caractère de l'intelligence attuitionnelle ne dépendent pas de la quantité, mais de la qualité, de la complexité et de l'adaptation de cette base physique.
4. — Je puis maintenant (même au risque de me répéter) définir rAttuition : la co-ordination réflexe, à l'état d'image ou de synopsis d'une totalité, d'éléments ou unités de sensation : elle est une synthèse, opérée dans etpeur le sujet conscient.
5. — Lorsque, continuant notre examen de la vie, nons considérons la conscience à l'étape immédiatetement suivante de sa marche progressive et ascensionnelle, nous trouvons qu'un mouvement nouveau a porté le sujet réceptif au sein d'une série, en vérité très remarquable, de phénomènes. L'individu-sujet est sorti de lui-même et s'est dépassé ; il a dépassé la simple
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co-ordination réflexe de data ; il a franchi le degré de la réceptivité passivo-active ; il s'est débarrassé du fardeau de ce qui n*est pas lui-même; il est devenu librement actif.* Les phénomènes, à Tétat de repos (la quantité, la forme, la couleur, la solidité, etc.) ou à Tétat de mouvement et de succession, qui caractérisent le monde extérieur, ne sont plus maintenant simplement reçus d'une manière attuitive et coordonnés réflexivement, mais, par un mouvement intérieur spontané du sujet conscient, ils sont arrêtés dans leur cours irrégulier et désordonné et' activement distingués et coordonnés. Une Force s'avance hors de ce qui a été jusqu'ici simple individualité réceptive attuitionnelle, et elle appréhende ou saisit la présentation, la maintenant toute proche d'elle-même et la considérant. Cette force est la Volonté. L'Esprit se proclame Raison.
6. — Aucun nouvel être, aucune nouvelle individualité n'a été créée. L'individualité-sujet existe dans le chien comme dans l'homme; mais dans ce dernier a eu lieu un mouvement de révolte contre l'extérieur, qui s'est terminé par une victoire. Aucune « substance » nouvelle, répétons-le, ne se présente à notre vue, comme on le suppose trop communément : supposition qui vicie la métaphysique proprement dite, aussi- bien que la psychologie et l'éthique. Quelque longtemps que nous maintenions devant le regard de notre pensée ce fait nouveau dans la vie progressive de l'Esprit, il se présente à nous, à la fin aussi bien qu'au commencement, comme un mouvement commencé dans et effectué par le sujet lui-même. Il n'est pas moins que cela; il n'est pas plus que cela. En d'autres termes, tandis que
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la réceptivité de l'attuition est à juste titre dénommée activité passive, les impressions étant coordonnées par une simple action réflexe, nous avons affaire maintenant à une activité active. Bien plus, elle est une activité pure. Car remarquez qu'elle n'a, en son mouvement primordial, aucun contenu. Elle est, en d'autres termes. Volonté : ou, si nous préférons nous permettre une tautologie. Libre Volonté.
Nous voyons ainsi en même temps que l'essence de la Raison ou ce qui la différencie essentiellement de la conscience animale, c'est îa Spontanéité, la Liberté» l'indépendance à l'égard de tout le reste.
7. ^- De plus, en tant que cette Volonté a quelque stimulus, ce stimulus doit se découvrir complètement en elle-même — ^ en la Forme de Fin qui gît cachée dans le fait du mouvement. Comme mouvement cinétique, elle contient et projette une^w comme son point d'aboutissement, et elle marche vers elle selon un mode spécifique.
8. — Quelle est donc la « fin » (la cause finale) de ce primaire et élémentaire mouvement cinétique? C'est un Tercept, Et ce que je veux nettement marquer, c'est que la fin particulière n'est pas, et ne peut être» dans le mouvement comme tel en son point d'origine ; autrement il commencerait où il finit, ce qui, outre que ce serait contraire au fait phénoménologique, est absurde. C'est donc sur ce fait primaire, qui est un fait d'intelligence pure, non sur le fait d'un motif moral ou pathologique, que je fais reposer la Volonté en tant que libre et autonome.