II. L'EssjeNCE PE LA Chose
Nous pouvons nous supppser avoir, par un processus d analyse et de synthèse continues, atteint la Notion. Mais la volonté, qui ne connaît pas le repos, n'est pas encore satisfaite; elle cherche toujours la différence. La chose est là, et sa notion est ici ; mais la chose, selon sa notion, subsiste à titre de partie, elle-même, de la totalité de la nature. Il y a, dans la vérité ultime d'une chose, non pas simplement ses parties et leur inter-réciprocité, par lesquelles elle se constitue, mais il y a aussi ses infinies relations au tout plus grand de Texistence réelle [actual] (ou , en ce qui la concerne, de l'existence possible.)
Et c'est ici, il me semble, que se présente la question, tant débattue, de V Essence.
« L'Essence » est une des catégories a priori. Voici
(i) En traitant ce sujet je dois supposer que le lecteur ne perd pas de vue les chapitres syax la « Généralisation », etc. {Note dé PAuteur),
U Essence de la Gttôse. 261
cornaient elle naît r -— Le mouvemewt dialectique de Fef ception se termine en l'appréhension et la subsomp^ tion de « rêtrc^détefifliné-de tdle manière-et non atitr^ ment » d'un objet. C'e^t là Tessertce d'un objet. Mais « le déterminê-de telle manière-et non autrement )> eit la Notion de cet objet — * son iïgnalement adievé. Par conséquent l'essence d'un objet est la Notion de cet ôbjert — sa modalité de détermination [its determinedso-ness] dans sa totalité*
Dans la catégorie de l'Es^ftce sont enveloppés deux moments -*-'le est ou moment positif, et le n'est pas ou moment négatif. Le moment de négation dans la Dialectique nécessite la relation négative ; le « déterminé-de telle manière » auquel aboutit la Dialectique contient le caractère positif de la chose relativement à ellemême. La négation est d'une souveraine importance, si ma somme de connaissance doit continuer à s'accroître par différenciation. A la lumière de la Catégorie, donc, métaphysiquement et réellement, l'Essence est identique à la Notion.
Mais la modalité déterminée de l'Etre s'exprime sous la forme d'un complexe concret, et la question relative à l'essence du phénomène visible vient s'imposer à nous, en tant que celle-ci est distinguée de certaines qualités VÉuriabled qur n'ont que peu, ou n'ont pas, d'importance. Qu'est ce par quoi la ehose posée devant moi est ce qu'elle est •— son quantum et son quale? Le concret total qui se trouve devant moi est esprit et matière (phénomène) : en tarit qu'esprit, l'essence du concret considéré est épuisée dans le détermirié-de telle manière [the determined-so] ; mais dans la matîi-
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festation, sous des conditions finies, de cette détermination, j'ai des faits d'espace et de mouvement, j'ai un complexe ; et Texpérience m'oblige à reconnaître une possibilité de variation qui n'affecte pas la « chose ». La question de l'essence, à cet égard, se représente.
i) Ici nous rencontrons d'abord l'usage populaire du mot, qui est aussi l'usage logique.
Toutes les choses ont une plus ou moins grande communauté de propriétés, et nous cherchons en chaque chose (obéissant à l'impulsion qui dans la perception nous porte à différencier) à détacher cette propriété qui, quoiqu'elle ne soit qu'un seul élément dans la notion ou l'essence réelle (d'un point de vue cosmique) de la chose, fait pourtant office de négation [négatives] à l'égard de toutes les autres choses, et cette propriété nous l'appelons sa propriété essentielle ou son essence.
L'élément négatif dans la notion « Homme », par exemple, l'élément qui le différencie de tous les autres animaux, est la rationalité. Mais la rationalité n'épuise pas la série infinie des déterminations qui constituent l'homme en tant qu'être réel [as a real] et en tant que cormu et en tant que « déterminé-de telle manière ». La rationalité est l'essence de l'homme, il est vrai; mais j'entends simplement par là que dans l'homme l'élément qualitatif, qui nie tout le reste en dehors de l'homme, est « la rationalité ». L'essencç est ici l'essence logique. Jusqu'ici, donc, lorsque je dis que l'essence ou la qualité essentielle de l'homme est la rationalité, je ne fais qu'isoler et mettre en relief cet élément positif dans la notion qui nie toutes les autres choses. Il peut toutefois y avoir plus d'une caracté-
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ristique qui nie tout le reste. En ce cas, la S3nathèse dans la pensée de la 'somme des différences --^ des relations négatives à l'égard de tout le reste — constituerait V essence de la Notion.
Par conséquent, l'Essence, dans son usage populaire et dans son usage logique, n'est pas ce « sans quoi A ne serait pas A », car c'est là la Notion, l'essence réelle [real], — mais « ce par quoi A étant A n'est pas B ou C, etc ». Et nous aboutissons là à une formule qu'on reconnaîtra d'un bon usage comme définition de l'essence. Une « chose » « est-de telle manière ou déterminée-de telle manière, et non autrement » [is « being or determined-so, and not otherwise »] ; et nous pouvons dire que, lorsque nous parlons de l'essence logique, nous mettons simplement en relief le « non-autrement », parce que c'est là que gît la relation négative à l'égard de tout le reste.
Et cette explication de ce que nous entendons par l'essence d'une chose trouve un appui dans l'usage vulgaire du terme essence comme signifiant simplement différence, lorsque nous parlons de choses de la même classe : par exemple, « l'essence » d'une pensée « noire » est sa différence « essentielle » d'avec les autres pensées — à savoir, sa couleur noire. En d'autres termes, son essence pst sa relation négative à l'égard des autres pensées ; mais c'est seulement comme étant d'abord une relation positive qu'elle peut être une relation négative.
2) U Essence d'un Concept- Abstrait. — Considérons cet ens rationis, un concept généralisé ou abstrait, par exemple « Homme » ou « Cheval ». La synthèse des
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qualités communes aux individus d'une Classe t^ peut manifestement (selon Texplication ei-dessus) avoir aucune i essence » dans le sens populaire ou le sens logique : le terme est inapplicable. Car le commun ou général est lui-même la S3mthèse des caractères essentiels d'une série d'individus. Lui-même pose et épuise la relation négative de différence, et il est, relativement à la série des individus, r£ssence«
3) L'Essence d*un Percept- Abstrait. — A son tour, l'essence d'un objet singulier abstrait, par exemple d'un percept, tel que « rougeur », est le percept luimême pur et simple.
4) L'Essence d*un Individu. — Les emplois examinés ci-dessus du terme « essence » recèlent et suggèrent la vérité concernant l'essence de l'individu concret. Car par cet emploi que nous faisons du mot en l'appliquant à un objet complexe, nous disons virtuellem^it qu'il y a une synthèse de propriétés en A, et que, aussi longtemps qu'il existe comme cette synthèse, il reste A : ce qui est dire qu'il peut se permettre certains changements et pourtant rester * essentiellement » ce qu'il est et était. C'est là la conclusion du simple sens commun, et c'est une conclusion juste et valide. Mais comment l'expliquer en présence du fait que « l'essence » a été identifiée plus haut avec « la notion 9 dans sa totalité ? La réponse se découvre dans la forme de la Dialectique, qui nous force à saisir une t chose » comme une a unité causée, S3mthétisée, organisée, de parties ». Chaque individu, en sa qualité de résultat d'un mouvement causal de détermination ou de différenciation, est lui-même tant que se maintient œtte
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synthèse causale, quels que soient les changements indifférents à Tégard de cettô synthèse causale des parties qlii puissent avoir lieu en lui*. Bref, c'est le processus ou fonctioftneni€fnt causal au sein de la chose qui est nécessairement (sous la pression de la dialectique) conçu par nous comme la vraie « chose » — tout le reste étant indifférent et variable. Le but que vise tout penser, en ce qui regarde l'individu, est précisément cette « essence » .
Cette « essence » est le véritable fondement ultime ; elle est ce par quoi la chose non seulement est elle-même, mais nie tout le reste. C'est cette différenciation de fonctionnement dans le fini du temps et de Tespace qui est la manifestation première de la propriété de « déterterminer-de telle manière » inhérente à la Dialectique de l'Etre [the determining-so of the Dialectic of Being].
Ainsi, « l'essence » qui, relativement à l'universel, l'Etre, et au sein de celui-ci, est cause finale, relativement à l'objet complexe donné dans le sens est causefondement. Il est manifeste que nous ne pouvons jamais atteindre à la notion finale et vraie d'une chose concrète, tant que nous n'avons pas « l'essence » de celle-ci.
m. L'Idée.
« L'Idée » est simplement « l'Essence » dont on a fait une hypostase [hypostasized], et ceci s'applique à toutes les acceptions du mot Essence, à lexception de celle où nous l'identifions avec la « Notion ».
Nous disons que nous avons ridée d'une chose lorsque nous dégageons et mettons en relief la manière
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d'être [the so-ness] d'une chose en ses relations négatives — ce par quoi A est A en tant Qu'opposé à tout le reste. La notion de tel ou tel homme est la totalité qui le constitue à titre positif et négatif : Tidée de tel ou tel homme, comme homme, est la rationalité — ce par quoi il soutient une relation négative à Tégard de tout le reste. L'idée, donc, est « l'essence », seulement nous maintenons à présent l'essence à part dans la pensée, sous la forme d'un « quelque chose » .
a) L'Idée par rapport au Percept-Abstrait. — La Forme du percevoir est un effort incessant pour parvenir à poser d'un percept qu'il est [to get at the is-ness of a percept as...] comme « déterminé-de telle manière et non autrement » — pour voir ce par quoi il est ce qu'il est en tant qu'il n'est pas les autres choses : en d'autres termes, c'est une recherche de Tessence. Dans la région des ^nxspercepts, essence, notion, et idée sont nécessairement synonymes, car il n'y a de percepts que de singulis. Toute la différenoe gît en ceci, que l'idée est l'essence transformée en hypostase, comme un ens rationis — par exemple : l'idée (comme nous disons) d'une ligne ou d'un point.
Une ligne mathématique est une longueur sans largeur. 11 est, naturellement, impossible à l'esprit humain, quelque loin qu'il aille dans la voie du minimum, de se donner l'image d'une ligne qui n'ait aucune largeur, ou d'un point qui n'ait aucune grandeur. C'est là la question de l'infinie divisibilité. Mais il n'est pas impossible àe penser une ligne qui ne soit que longueur. Ici, comme dans le cas des concepts abstraits
vidée. 267
et des percepts abstraits, la Volonté dégage une certaine qualité (ou certaines qualités) inhérente à un objet-sensible, et Tafi&rme (ou les affirme) à Texclusion de toutes les autres; ce n'est qu'un cas d'abstraction. Il n'y a non plus aucun minimum visihile (ou imaginabile) qui soit sans grandeur : mais je puis abstraire, et affirmer, la simple position comme un point d'origine sans grandeur. La Géométrie, même dans ses plus simples percepts, est une science de Raison — une science idéale, c'est-à-dire une science de Tidée. Lorsque je projette ses abstractions dans l'espace et que je les construis, les figures que je trace ne sont qu'approximativement correctes; et, tout en raisonnant avec leur aide, j'élimine par la pensée tout élément sensible au moment même où j'en fais, ou semble en faire, usage. La Volonté, une fois qu'elle a, sur le stimulus de la forme de fin qui pousse à une diathèse continue, pénétré dans la sphère de quelque objet, qu'il soit concret ou abstrait, le poursuit sans relâche et le harcèle jusqu'à ce qu'elle Tait isolé et l'ait saisi en lui-même tel qu'il est vraiment. Elle est ainsi mise en état d'affirmer ce par quoi l'objet est ce qu'il est — son essence en tant qu'objet positif et négatif (la notion) — , et ce n'est qu'alors qu'elle se repose. La forme vide de fin a reçu son contenu. Dans le cas d'un objet singulier [a singular] ou d'un percept, essence et idée sont, manifestement, une seule et même chose ^ .
(i) Hume nous dit que si Textension est infiniment divisible (ce qu'elle est certainement pour la conscience), nous ne pourrions pas concevoir un point ou une ligne — c'est-à-dire que, en imaginant réellement un point comme l'extrémité d'une ligne, nous
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Lorsque nous développons eti mots notre pensée de r (essence ou) idée d*une ligne, nous l'appelons une définition. Une fois celle-ci obtenue, nous pouvotis procéder par voie de démonstration nécessaire sous les lois d'Identité et de Contradiction. Nos démonstrations sont alors nécessaires, c'est*à-dire analjrtiquement nécessaires.
Il en est de même des axiomes d'égalité, etc., qui sont simplement des perceptionà concrètes élevées, par la force de la Raison, à la dignité de Vidée,
b) L'Idée par rapport au ConcepU Abstrait, — Les percepts qui, donnés d'abord in concreto, entrent dans un concept-abstrait ou général (par exemple « homme #, « cheval ») ne sont pas, lorsqu'ils sont pris ensemble comme un ens rationis, l'essence de tout individu possible. Ils ne sont pas ce par quoi un individu est ce qu'il est, mais seulement ce par quoi une certaine classe
verrioûs le point en question se morceler du coup en parties et continuer à se morceler ad infinitum, et qu'ainsi l'extrémité d'une ligne serait inconcevable. C'était là une conséquence nécessaire de la thèse philosophique de Hume. Il sufl&t, il me semble, (ie répondre que lorsque nous traitons de points, lignes et surfaces mathématiques nous n'avons pas \t moins du motKle affaire à l'extension comme fait concret, que rimagination est entièrement exclue de la scène — que ce avec quoi nous sommes aux prises, c'est une chose de pensée que nous avons (en poursuivant, ainsi qu'il a été expliqué plus haut, jusqu'à sa fin un percept abstrait concret) créée nous-mêmes du concret. « Un point est une position sans grandeur» : c'est là un prodttit de la raison ; le sensible ou l'imagination du sensible n'a ici aucune place, il en est de même de toutes les idées fondamentales de la Géoméffie. iNôU de T Auteur).
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ou espèce d'individus sont synthétisés dans T unité de la pensée. En d'autres termes, ces percepts, dans leur umon, sont l'essence de Vespéce ou classe qui est constituée par eux, et ici essence et potion $ont identiques. « L'idée » ou regsence d*un arbre particulier ne nou$ est pas réellement présente lorsque nous pensons le coapept-ab^trait « Arbre d, mais seulement l'idée ou ^sse^ce de la classe que nous-mêmes avons constituée par voie d'analyse et de synthèse. L'idée, donc, est simplement ici Tljypostase de l'espèce généralisée ou de la classe, et elle lui est coe;xteo3ive. Bref, l'idée, par rapport au concept généralisé, est TçiSo; dont on a fait une hypostase; et Platon lui-même ne peut s'empêcber de passer et de repasser d'un terme i l'autre.
c) Uldéç par rapport à V Individu^ — L'idée d'une chose concrète particulière est simplement l'essence de cçtte chose, dont on a fait une hypostase (voir plus haut).
Sur ces questions qui s'entremêlent — le Concept Général, l'Espèce, l'Ess-ence, l'Idée — les esprits des métaphysiciens se sont ex^rcé^ depuis plu$ de deux mille ans, et non sans de bonnes raisons. Si nous acceptons le^ conclusions données ci-dessus, la seule question qui pourrait maintenant appeler la discussion, consisterait à nous demaader le rapport précis de l'Abstrait général ou ^JSpç à l'Essence ou l'Idée d'un individu, afin que nous puissions voir comment il en vint à jouer un si grand rôle dans le débat philosophique ; et sur ce sujet je dirai quelques mots.
270 L'Essence.