‹ Metaphysica nova et vetusta:Chapitre 56 sur 67 · LA NATURE · texte numérisé non relu

LA NATURE

Si Tanalyse précédente est une analyse vraie, il est impossible de soutenir que l'objet sensible subsiste-par soi, quelque sens que Ton puisse donner à ce terme. Il n'existe que dans, et par, et pour Tesprit — non pas, il est vrai, mon esprit, mais TEsprit-universel. Il a été montré, je pense, que c'est là une simple transcription d'un fait. Mais quoique n'existant pas par soi, cet objet sensible existe-pour soi, c'est-à-dire il a une existence-pour soi [a for-itself subsistence] ; et, envisagé soit comme un tout soit dans ses détails infinis, il est séparé du mouvement universel que nous appelons esprit et pourtant il est en lui, recevant de lui toute sa réalité et toute sa signification. C'est ainsi que mon corps n'est pas moi. Tant qu'il y aura des persormalités, il ne peut y avoir aucune difficulté concernant la possibilité de myriades d'individus. L'individualité d'une pierre est le même problème que l'individualité d'un Ego conscient- de soi. Pourtant ces m3rriades d'individus et le tout de la possibilité sensible [the total of sense-possibility] me sont aussi, c'est un fait positif, donnés comme existant en, par, et pour l'Esprit-universel.

A l'homme seul il est donné de reconnaître l'unité, immanente au sein de la différence, de l'Etre un et de la Vie une, et, dans l'acte même par lequel il la reconnaît, il s'abolit lui-même en s'accomplissant en Dieu. Il

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s'abolit en ce sens qu*il élève sa personnalité jusqu'en l'universel, mais non en ce sens qu'il supprimerait cette personnalité : au contraire, il lui donne toute sa plénitude.

Ainsi l'esprit fini contemple l'esprit infini ; quoique fini, il a conscience de l'Infini et de ses propres relations infinies.

La contemplation de la nature, telle qu'on la présente ici, est la contemplation de chaque chose et de tout comme étant nécessairement en Dieu, en d'autres termes, sub ^ecie aeternitatis.

Je ne vois pas pourquoi certains penseurs se tourmentent au sujet de la relation d'un sujet fini à un monde extérieur fini. Je ne saisis pas non plus ce qu'ils entendent par un processus mécanique qui serait nécessaire pour unir les deux. Où est le processus mécanique ? Le devenir de V expérience dans une conscience — c'est là tout. L'Esprit-Universel devient esprit fini dans ma conscience-personnelle : la nature, comme telle, atteint son expression ultime dans mon corps (la manifestation dans l'Espace et le Temps de mon Ego conscient-de soi). La Nature pénètre en moi en passant par ce mien corps — partie lui-même du même organisme-nature. Il n'y a ici aucune solution de continuité. Comment ces formes-nature sont converties en le Sentiment, base de l'esprit, c'est ce que nous pouvons dire ; et en vérité cela n'importe guère, sauf à la philosophie qui prétend expliquer toute chose. Venant de l'esprit universel elles sont, en moi, reconverties en esprit; et le résultat est que je les senSi

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D'autre part, « l'Etre » là trouve « l'Etre » ici, et n'exige aucune transmutation. Quoique le sujet soit ici et l'objet là, ils sont en parfaite communauté comme Etre. Il a été dit plus haut que le sujet conscient-de soi se met en campagne pour se découvrir lui-même, comme raison, dans la Nature; il est également Vrai que la Nature pénètre dans le sujet fini pour s'y découvrir elle-même. Et pourtant il semble impossible de construire l'Espace, le Mouvement, et le Temps en termes de Catégories-de la Pensée. En tout semblable système de catégories, quelque plausibles ou quelque strictement construites par une nécessité génétique qu'elles puissent sembler, il faut toujours qu'il y ait une extériorisation qui elle-même n'est pas les catégories-de la pensée ; et nous ne pouvons nous en défaire en l'étiquetant simplement l'extérieur d'un intérieur, encore moins en la ravalant au rang d'une pure métaphore.

La fonction suprême de la philosophie est de chercher Dieu, et de défendre le fait de la Personnalité humaine et ce qu'elle implique; et j'irais jusqu'à dire que l'on peut démontrer que, s'il n'y a pas Dualisme, il n'y a pas de Dieu possible pour l'homme, ou d'homme possible pour Dieu. Dieu devient simplement un nom pour un système de la Nature, et n'est pas le Dieu que nous cherchons, et l'homme n'est pas autant qu'une bouffée de fumée.

Et pourtant nous pouvons dire avec Hegel : l'Absolu est Sujet, et le Sujet est Begriff, c'est-à-dire l'activité éternelle de la Raison — une unité se constituant ellemême en et par des moments dialectiques. Mais cette

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activité-Raison non seulement est, mais vit. Devant moi est étalée sa vie — le Réel : ici, au dedans de moi est la réflexion, dans le sentiment, de cette vie, et aussi sa vérité comme réalité [actuality], car la dialectique en moi est cette universelle dialectique même qui, en tant que constituant ma raison, est connaissante. Le Begriff universel est aussi mon Begriff. Ma raison ne vit vraiment que dans la Raison universelle. Toute ma vie de raison est le devenir de Tuniversel en moi.

J'ai suffisamment connaissance des contradictions auxquelles le dualisme donne naissance, mais toute autre doctrine échoue, plus encore que le dualisme, à/ expliquer les faits. L'idéalisme subjectif, soit dans la forme Berkeley enne soit dans la forme Kantienne, me semble (peut-être par suite de quelque impuissance intellectuelle) être la reductio ad absurdum de la spéculation ^. Les contradictions qui surgissent dans une conception dualiste, doivent être regardées en face et déclarées insolubles ; mais la philosophie, je le reconnais, n'a accompli sa tâche que lorsqu'elle peut montrer comment ces contradictions sont et doivent être insolubles, et peut-être découvrir dans leur insolubilité une signification à la fois pour la vie intellectuelle et pour la vie éthique de l'homme.

La construction de la a Matière » à laquelle certains ont gaspillé leurs forces est, du point de vue philosophique, une*occupation futile. Car il est évident qu'il

(i) Et, après tout, le Kantien ne peut se débarrasser de l'apport fourni par les sens à titre de data, {Note de V Auteur),

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ne peut y avoir aucune <c construction )» de la matière qui ne suppose pas la matière, c*est-à dire l'Espace, le Mouvement, le Temps : c'est un cercle. Je défie tout homme de construire l'Espace sans l'aide de l'Espace. Je défie tout homme de construire le Mouvement ou le Temps, ou le Fini, sans faire subrepticement usage du Mouvement et du Temps, et du Fini. Toute la science physique est entièrement enfermée dans la sphère finie, la série phénoménale, et peut trouver, tout au plus, des causes finies pour des effets finis.

Nous avons parfaitement le droit, et nous sommes mêmes tenus, de ramener les catégories a posteriori à leur expression fondamentale et finale, si nous pouvons. Mais lorsque tout sera fait, la question philosophique restera précisément ce qu'elle est maintenant.

Les conditions physiologiques du sentiment et de la pensée ne sont pas non plus le moins du monde à leur place parmi les grandes questions de la philosophie. Comment et par quel processus certaines vibrations, atmosphériques ou éthériques, peuvent-elles implanter [plant] l'espace et le mouvement dans un esprit conscient, c'est une question dont la solution sera toujours arrêtée précisément au point critique. L'Esprit est devenu Nature : il est tout aussi aisé pour la Nature de devenir à son tour esprit en passant par l'organismenature (le corps) d'wn esprit. La Nature est l'esprituniversel devenu; un esprit individuel, ea tant que sentant la nature et connaissant la nature, est la jiature retournant à l'esprit ou à la conscience sous des conditions finies.

Supposez un mouvement-Raison au sein de la nature;

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celui-ci ne peut être connu que par une Raison — bien plus, que par une Raison qui soit elle-même ce mouvement-Raisoil, et non un mouvement-Raison étranger. De même, étant donné un sujet qui reçoit des impressions d'un dehors, il ne peut les recevoir, puisqu'il est lui-même partie du système, si ce n'est précisément telles qu'elles existent, — sans que le tout se disloque et soit réduit à l'absurdité et au chaos.

Le processus par lequel la nature extérieure maintient sa continuité avec la nature qu'est mon corps est, sans doute, un oj^jet légitime de recherche scientifique. C'est là la physiologie des sens et du cerveau. Mais la transmutation en expérience-de l'esprit de ce qui existe sous des conditions de nature, est un problème dont la solution est aussi impossible que celui de la transmutation antérieure de l'Esprit-universel en Nature-universelle, de l'Infini en le Fini, de l'Etre en l'Existence, de l'éternelle Durée en la finitude du Temps. Elles sont données comme une Union intime [as a Concrète].

Toutefois, comme Esprit et Corps, je contiens en moi-même (à titre d'Etre Réel [Actual]) à la fois Tesprit- Sujet et la nature-Objet — un complexus des deux. Mais aucune analyse soit de l'un soit de l'autre ne peut jamais supprimer Tun des deux, pas plus qu'elle ne peut les supprimer tous les deux.

-Kî*

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