PREAMBULE. XI
et limitée ; je m'efforcerai, au contraire, de le ramener sous le régime des lois générales de la pensée, en déterminant ses rapports essentiels avec toutes les faces de l'être, avec toutes les puissances de l'âme humaine. J'établirai ainsi qu'il a pour but autre chose qu'un simple divertissement, une vulgaire jouissance pour l'œil de la chair; qu'il est une sorte de fonction spirituelle, le mode d'initiation de l'homme à la vérité et à la bonté absolues par l'imagination, enfin la pure volupté de l'œil et de Foreille de l'esprit.
On peut partager en quatre classes les gens qui se font illusion sur Fart : les hommes très-savants et les hommes très-ignorants, les hommes très-religieux et les hommes très-irréligieux. Il faudra donc dire à la fois aux savants, que l'art n'est pas chose futile; aux ignorants, qu'il est chose savante ; aux irréligieux, qu'il est chose sainte ; aux religieux enfin, qu'il n'est pas chose profane. Telle sera la conclusion pratique de ce livre.
Je n'ignore pas le dédain des hommes pour les théories; je sais aussi qu'aux siècles de foi l'art s'ignorait lui-même et, comme toutes les puissances réelles, ne se manifestait que par ses œuvres; que ce n'est qu'aux siècles de doute et d'incroyance qu'on a songé à le nommer, à l'individualiser, à en faire enfin une sorte d'entité absolue, au lieu de ne voir en lui qu'un moyen essentiellement relatif; qu'alors il est devenu semblable à ce vaniteux misérable, qui s'arrête en face du miroir complaisant de son naïf orgueil, pour se contempler et s'adorer soi-même. Je sais tout cela et je comprends qu'arrivé à ce point l'art ne puisse progresser. Narcisse peut-il faire autre chose que rester éternellement immo-