XII PRÉAMBULE
bile, penché sur Tonde qui lui renvoie sa chère image? Néanmoins j'ai foi en la vertu des principes; et la vérité est chose si précieuse^ l'avènement de son beau règne sur les imaginations comme sur les esprits et les cœurs est chose si désirable, qu'un seul homme ramené k' sa pure contemplation me semblerait déjà un prix plus que suffisant de mon travail.
Je dédie cet ouvrage aux artistes sincères ; je l'adresse aux esprits graves et méditatifs; je le mets sous le patronage des âmes pures et des cœurs vraiment religieux.
Praesertim... omnium artium et sçientiarum adeoque et picturas usum, in coiendo Deo potissimum elucere debere.
Leibni rz, Syst. theol.
qu'est-ce que l'art?
A réponse à cette question devrait être une définition immédiate , expliquant tout à la fois l'objet^ les moyens et le but de l'art. Mais si, d'une part, au dire de l'Ecole, toute définition est chose
périlleuse 5 de l'autre, en la plaçant en tête d'un ouvrage, ne doit-on pas craindre qu'elle ne soit une sorte d'épouvantail pour les esprits prévenus ou non préparés? Fruit de longues méditations, souvent de pénibles recherches, la définition n'est, en réalité, que la conclusion de l'au-
teur. Pourquoi donc l'imposerait-il^ dès Tabord^ à son lecteur en une formule impérieuse, au lieu de l'amener à cette notion résumée, en Tinitiant aux raisonnements successifs qui l'y ont conduit lui-même ?
Cette manière de procéder m'a paru plus logique. Dans ce voyage aux régions idéales l'esprit du lecteur chemine, si l'on peut ainsi dire, pas à pas avec celui de Fauteur ; l'attrait de l'inconnu lui fait traverser sans peine les déserts arides ou les bois impratiqués ; et il arrive enfin à la terre promise de la pensée, d'autant plus fraîche et plus splendide à ses yeux, qu'elle lui semble être la conquête de ses propres efforts.
Définition analytique et descriptive de IcArt.
La définition intime ou substantielle de l'art doit donc être précédée par une définition analytique et purement descriptive, donnant à l'esprit le point de départ du fait pour aller à la recherche de la seconde.
Je crois pouvoir hasarder celle-ci : L'c4rt, au simple aspect des choses, c'est-à-dire en ne se préoccupant que des apparences et nullement des causes et des fins, ïcArt, dis-je, est F acte par lequel P homme, à laide de la matière ou du sensible, imite le matériel et exprime ï idéal : cest la manifestation universelle de l'activité humaine, ou, en d'autres termes, le besoin, la pensée, le sentiment de ï homme rendus sensibles par un acte et par un produit de cet acte.
On ne saurait contester ces assertions premières. En effet, soit qu'à l'aide d'instruments, créés déjà par son instinct formateur, l'homme demande aux entrailles de la terre l'aliment de son être ; soit qu'il se fabrique des vêtements pour lutter contre les injures de la nature
physique, envelopper sa pudeur de mystère et se parer d'un gracieux ou symbolique ornement; soit qu'il se construise des demeures et qu'il élève des temples à la gloire d'un être ou d'une idée ; soit que^, Prométhée immortel, il pétrisse la matière, qui, solide ou couleur, subit sous sa main une transfiguration vivifiante; soit que par des signes il matérialise et fixe la parole, comme par la parole il exprime et précise la pensée ; soit enfin que, par ses mouvements, il impose à l'air ou à la force musculaire l'obligation de révéler ses idées, ses sensations ou ses sentiments, — en tous ces actes, il est artiste ; car en tous il agit à l'aide d'un intermédiaire apparent ou sensible, destiné à être l'esclave et l'interprète de sa volonté, à formuler son être ou quelque chose de son être, et dans tous les cas à réaliser pour lui la satisfaction d'un besoin. De la sphère purement mécanique à la sphère la plus subtilement idéale, l'art empreint ainsi, quoiqu'à des degrés divers, tous les actes de l'homme. L'art est donc la. formule universelle.
Aussi, à ce point de vue général, serait-il permis de dire de l'art ce que Buflfon disait exclusivement du style : l'art, c'est tout l'homme; c'est l'expression universelle de sa puissance productrice ; c'est son mode d'être extérieur, exprimant son mode d'être intérieur, ou donnant satisfaction aux exigences de sa vie physique. A ce point de vue le cordonnier de la Fable pouvait critiquer le peintre d'histoire et le traiter en confrère.
Tel nous apparaît l'art quand nous le considérons pour ainsi dire à la surface, et sans chercher à pénétrer sa cause première et son but dernier. Que si, parmi ses manifestations, il en est qui pour nous n'ont point de mystère, à savoir celles qui ont pour objet les besoins
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matériels ou sensibles^ il en est d'autres^ celles qui ont pour objet les besoins immatériels ou invisibles^ dont nous ne pourrons bien nous expliquer la nature sans étudier préalablement l'être qui les produit^, dont nous ne pourrons déterminer la loi sans connaître le but auquel ces actes doivent le faire tendre. Les premières constituent les arts mécaniques ou de métier simple, que régit seule la loi mathématique, cette métaphysique de la matière; les secondes comprennent tous les arts idéaux ou libéraux, les seuls qu'ait pour objet la métaphysique de Fart.
Que la notion de ïan dépend de la notion de F homme.
A cette question première : qu'est-ce que l'art? il faut donc répondre par cette autre : qu'est-ce que l'homme ? Posées Tune en face de l'autre, elles se devraient expliquer mutuellement, l'être étant corrélatif à ses actes comme ses actes à l'être.
Cependant que nous dit de l'homme l'art tel que je viens de le définir .^.. Ce que peut dire un langage universel, mais contradictoire. Car si, d'une part, l'homme emploie nécessairement les choses matérielles pour exprimer et produire au dehors les choses invisibles ; de l'autre, loin de se servir uniformément de cet alphabet comme le ferait un être courbé sous des lois fatales, il s'en sert également pour affirmer ou nier ces choses, pour les glorifier ou les blasphémer.
D'où il suit premièrement que l'art est un mode naturel et essentiel de l'activité humaine; et secondement que cette activité est une activité libre. Des simples manifestations de l'art il est difficile, impossible même
THÉORIE GÉNÉRALE. f
de conclure autre chose sur la nature de l'homme ; elles nous indiquent tous les buts positifs ou négatifs, réels ou chimériques que se puisse proposer l'homme dans sa liberté capricieuse ; elles ne sauraient révéler le but unique, nécessaire, absolu, auquel il lui faut tendre en vertu de la loi qui doit dominer et régler cette hberté.
Mais, si l'art, considéré dans ses manifestations, ne peut nous donner que ces insuffisantes lumières, s'il ne peut rien nous dire de précis sur sa relation avec les tendances obligatoires de l'être humain, en serait-il de même de l'art, considéré dans son intime essence et dans le langage abstrait qui le détermine aux yeux de l'esprit ? Evidemment non, car ce serait alors la science de l'art, et non l'art, qu'on interrogerait; /et, toute science remontant nécessairement à la cause de son objet, celle-ci mettrait par là-même notre esprit sur la trace de la nature de l'homme, laquelle, de son côté, par une réciprocité toute logique, refléterait sur l'art les plus légitimes lumières de l'être. Dès lors donc on aurait réalisé l'unité dans la notion de l'homme et de ses actes ; et là où est l'unité, là est bien près d'être la vérité.
Telles se résoudraient l'une par l'autre ces deux questions préliminaires et corrélatives : Qu'est-ce que l'art ? Qu'est-ce que l'homme ?
Ainsi dès les premiers mots se déduit rigoureusement la raison qui rattache l'art à l'ensemble des chofes de la métaphysique ; ainsi nous est révélée l'excellence de cette étude et son inappréciable importance. Mais aussi par là nous pouvons comprendre la difficulté et l'immensité de notre tâche. D'où vient l'homme ? Qu'est-il ? Où va-t-il P'Quelle loi pour ses actions découle de la réponse à ces trois interrogations, qui embrassent l'universaUté
de la connaissance, de la production et de l'activité humaines? Voilà les problèmes qu'il faut avoir résolu dans] sa pensée avant de parler de l'art. L'art, c'est la simple conséquence de toutes ces choses. Celui qui ferait une bonne ontologie pourrait donner ensuite une théorie sur l'art avec la même facilité qu'aurait un esprit juste à tirer la conclusion des prémisses d'un bon syllogisme.
Il est également facile de voir dès à présent que l'art est un des éléments essentiels de toute société, puisqu'il est l'indispensable traduction de tous les sentiments qu'échangent entre eux les êtres, et par conséquent la manifestation nécessaire de toutes les puissances intimes de leur civilisation .
Les hommes légers et superficiels ne comprennent pas la liaison de toutes ces idées. Pour eux l'art est chose moins sérieuse, moins profonde 5 il ne signifie qu'imitation ou reproduction servile, que satisfaction irraisonnée des besoins les plus variés de l'homme ; il n'agit que dans le monde de la matière ou encore dans celui de la fantaisie 5 il ne doit rapporter à l'homme qu'une distraction , un amusement, une jouissance, n'importe de quel ordre : il n'est ainsi pour eux que l'expression passive des goûts d'une civilisation naïve ou raffinée, daignant faire de l'idéal son décorateur ou son bouffon salarié.
Assurément je n'écris pas pour ces hommes-là. A des esprits aussi inconsistants il ne faut pas une étude sur un sujet spécial : il faudrait l'étude élémentaire autant qu'approfondie de toutes les graves questions que je viens de poser. C'est là seulement qu'ils retrouveraient le sentiment de ces rapports universels et de cette concordance des êtres et des choses, qui les étonnent dans leur état actuel d'ignorance ou de frivolité.
Il va de soi que je n'écris guère non plus pour ces hommes qui, s'abaissant volontairement au niveau de la brute inintelligente, n'admettent de l'homme que ce qui tombe sous leurs sens, font de tous ses actes idéaux le résultat fatal du milieu physique au sein duquel il les accomplit, et se figurent naïvement que l'être matériel seul est une réalité positive 5 comme si la pensée n'était pas l'incontestable manifestation de la spiritualité aussi bien que de la liberté de l'être qui la produit, et pardessus tout la preuve éternellement vivante de sa destinée supérieure ! Pour de tels esprits, s'il faut encore les nommer de ce nom superbe, il est bien évident que l'art n'a que faire d'une pensée qui le dirige et d'un sentiment qui l'honore. Et cependant je ne désespère point de faire jaillir des mystères de l'art quelques lumières pour ces yeux enivrés de ténèbres, quelque révélation de noblesse pour ces âmes aspirant à l'avilissement.
Tous ces hommes affectent pour la métaphysique un mépris raisonné, sans se douter le moins du monde qu'en raisonnant ainsi ils ne font eux-mêmes autre chose que de la métaphysique, mais de la pire espèce.
J'écris plus particulièrement pour les esprits que la double illumination intérieure de la science sincère et de la foi raisonnable, associées en eux par un vaillant effort, a déjà prédisposés à la saine intelligence des choses de l'esprit. Je n'ai donc point la pensée de faire précéder mon travail sur l'art d'une anthropologie, d'une théodicée et d'une morale, complètes au point de vue scientifique. Outre qu'un tel prélude, ainsi entendu, serait au-dessus de mes forces, il dénaturerait l'ouvrage et fausserait ses proportions. Ce ne serait plus que de la métaphysique pure et non de l'art métaphysique, une thèse d'ontologie et non une simple théorie sur l'art.
Toutefois, comme il y aurait aussi de graves inconvénients, pour nos déductions, à poser sans le justifier un point de départ qui pourrait ne pas être accepté ou compris, je vais aborder le problème de Thomme de telle façon, que sa solution donne sa raison d'être à ma théorie, sans cesser d'être un préliminaire dans son ensemble.