‹ Métaphysique de l'artChapitre 13 sur 39 · RAISON · texte numérisé non relu

RAISON

ONC, si l'homme recueilli en son Moi pensant se pose notre question première : Qu'est-ce que Fhomme, il ne lui est pas difficile, quand il est loyal en ses pensées, de reconnaître qu'il forme un tout composé de deux natures distinctes et pourtant intimement associées par une force inconnue qu'il appelle vie ; il se perçoit corps et se conçoit esprit : touchant ainsi à la fois a un ordre de choses que son bon sens nomme le visible, la matière ou la forme extérieure, et à un autre que ce même bon sens nomme l'invisible, lesprit ou la substance intime ; il se reconnaît doué de l'activité qui est le signe révélateur de la vie, de la volonté qui en est l'exercice, de la liberté qui en est la plénitude; il se sent enfin solliciter par des besoins correspondant aux deux ordres, dont il est comme le point de contact et de mystérieuse union. Mais si, cherchant à apprécier ces besoins, il veut distinguer ceux qui sont en rapport avec sa nature et qu'il

THÉORIE GhNÉRAL F, . 2f

appelle instinctivement le bien , de ceux qui lui sont contraires et qu'il appelle instinctivement le mal, il s'aperçoit aussitôt, avec une sorte de terreur, que la difficulté se recule : car, au problème de sa nature s'ajoute alors celui de son origine et de sa destinée : « l'ordre de la pensée étant, dit Pascal, de commencer « par soi et par son auteur et sa fin. »

Rechercher sa nature, c'est donc rechercher sa cause, puisque la cause seule contient éminemment dans sa notion propre celle de l'essence, de la loi et de la destination de l'être qui en provient.

Dans cette indispensable recherche, le langage serait déjà pour l'homme de sens une infaillible lumière. En effet, le langage ne peut être d'invention humaine ; car il coexiste nécessairement avec la pensée, et préexiste par conséquent à tous les actes intellectuels dont elle est le principe. Or, le langage n'est-il pas l'expression universelle 5 et peut-on concevoir l'expression sans la chose exprimée ? Le langage atteste don c la réalité de tout ce qu'il nomme 5 le mot est donc nécessairement vrai et la phrase seule peut être fausse, parce que le mot est l'inséparable symbole de la chose et de l'être, tandis que la phrase n'est qu'un jugement, participant inévitablement de la faillibilité de celui qui le prononce.

Tout ce jqui est nommé, à savoir : le monde invisible, c'est-à-dire les substances spirituelles, l'âme. Dieu, existe donc par là même aussi réellement que toutes les réalités visibles, que ce corps animé, que cette matière organisée, auxquels des sophistes, indignes de l'honneur du langage, voudraient réduire 1 ensemble des êtres et des choses.

Le langage est ainsi ian premier de la pensée, sa

26 MÉTAPHYSIQUF, 01- l'art :

forme consubstantielle,c est-à-dire la révélation naturelle qui initie de prime saut Thomme à la connaissance de lui-même et par conséquent de sa cause.

Mais cette métaphysique du bon sens, pour démonstrative qu'elle soit, est trop simple pour être entendue par les savants de la simple matière ; elle ne sera donc qu'une introduction logique à la recherche de la grande inconnue. Or, pas plus que la science morale, les sciences physiques n'ont faiUi à ce glorieux labeur.

La cause de l'homme est nécessairement en lui ou hors de lui.

En lui.-^ Mais, quelque haut sentiment qu'il ait de son être, il sait bien qu'il a commencé ; qu un néant, au moins relatif, a précédé sa vie et celle de tous ces êtres semblables à lui qui l'ont successivement reçue et transmise; et que c'est en vain qu'une doctrine célèbre a tenté et tente encore de substituer à la réalité de son existence unique, la bizarre hypothèse de transformations et de transmigrations d'existences indéfinies. Il comprend sans peine la chunère d'une personnalité fractionnée et inconsciente ; et son bon sens proteste au nom de l'unité d'un être responsable. Mais quelle main Ta posé sur cette terre, qu'il contemple et dont il jouit avec un instinct de supériorité invincible à tous les raisonnements, antérieur à tous les systèmes, il l'ignore et la cherche avec une

inquiète ardeur Il recèle en soi des trésors d'énergie

qui semblent inépuisables ; le réel ne lui suffit pas ; et sa puissante vie morale déborde sur le possible splendide des espérances, des désirs, des rêves!.. Et cependant il lui faut bien reconnaître sa faiblesse et sa caducité physiques, en regard de ces vastes mondes de la matière, qui accomplissaient leurs révolutions autour de son ber-

THHOKir. CfcNÉRALF, 27

ceaii^ comme ils les continueront autour de sa tombe. La gigantesque Nature Fentoure de sa majesté muette ; et^ mère et marâtre voilée, elle le nourrit comme une victime confondue dans Thécatombe universelle, qui chaque jour renouvelle le monde. Que dis-je? Thomme semble être l'une des plus périssables : Fanimal parfois le surpasse en longévité; le végétal a ses renaissances indéfinies ; et le minéral, une sorte de vie qu'on dirait éternelle. Une étrange disproportion existe ainsi entre lui et le monde; elle existe encore entre les éléments qui composent son être, c'est-à-dire entre ses facultés infinies dans leurs tendances et son corps infini dans ses misères, de telle sorte quen lui semblent associées, par une ironie cruelle, la puissance avec Tinertie, la vie avec la mort. Enfin cette vie même, richesse d'emprunt, lui est retirée impitoyablement par l'invisible main, qui paraissait l'avoir doté pour une éternelle existence. L'homme ne veut pas mourir, et il meurt : la cause de l'homme n'est donc point en lui-même.

Hors de lui et avant lui, que reste-t-il comme cause possible.'^... Il reste le monde visible, ou bien une cause invisible, infinie, et néanmoins distincte de ce monde comme de l'homme lui-même.

Si le monde a précédé Thomme, n'a-t-il point eu luimême de commencement ? Existerait-il en soi ? Serait-il la cause de Lhomme, la fin de son être, que dis-je.'^ lêtre unique et nécessaire, et par conséquent Lidole multiple d'un panthéisme absorbant l'homme même dans une indivisible divmité.''

Mais le sens poétique, qui est en nous le sens d une sorte d'intuition divinatoire, ne repousse-t-il pas tout d'abord cette hypothèse comme une interversion mani-

28 MÉTAPHYSIQJ.IE DE l'aRT r

fesre des rapports des êtres et des choses? Sans doute Tunivers se révèle de plus en plus à la science sous le vertigineux aspect d'un abyme incommensurable : vaste océan du vide, où flottent des milliers de mondes; nuit sereine, où la lumière s'allume à des milliers de foyers ; mécanique céleste, où le mouvement se communique harmonieusement à des milliers de rouages ; splendide ensemble des choses, où l'analogie tente même d'acclimater partout la vie ! Et cependant cet univers n'est-il pas avant tout la voûte qui couvre la tête de l'homme, le tapis que foule ses pieds, la demeure où s'abrite sa vie, le réservoir où puisent ses forces ; en deux mots, l'accessoire et le complément de tout son être? Dirat-on qu'il est excessif de subordonner les immensités des sphères et leurs multitudes à cette créature imperceptible, éphémère, qui s'agite sur l'une des moindres d'entre elles? Mais qu'importent donc les proportions pour apprécier les natures et les rapports? Si vaste qu'il soit, l'univers matériel ne vaut pas un homme, un être qui pense, qui crée, qui aime ! « Tous les corps, le firmament, les « étoiles, la terre et les royaumes ne valent pas, dit " Pascal, le moindre des esprits ; car il connaît tout « cela, et soi-même ; et le corps, rien (i). » Et puisque l'univers est si manifestement combiné avec l'homme, organisé pour l'homme, subordonné à l'homme, pourrait-il être son principe et sa fin ?

Le simple bon sens n'afîirme-t-il pas, en effet, de son côté, que le monde est pure matière ; que la matière est, relativement du moins, l'inertie et, absolument à coup sûr, l'inintelligence même; qu'elle n'est qu'une base

(i) Pensées, 2' part., art. 10, n° i.

passive, un instrument d'être plutôt qu'un être véritable; qu'ainsi le veut le langage, qui attribue à peine ce noble nom à la matière en qui réside momentanément le mystérieux principe de la vie ; et que ses fameuses propriétés inhérentes, inventées par les sophistes pour expliquer ce principe, ne sont que des mots vains et sonores auxquels la mort donne un démenti continu. Or donc, inerte et fatal, ce monde aurait-il jamais pu produire l'être actif et libre ; étendu, l'inétendu ; composé, le simple ; inintelligent, l'intelligent; impersonnel, le personnel; muet surtout, l'être parlant, le verbe idéal? 11 ne se peut, en vérité; et rien n'est moins corrélatif que toutes ces choses.

Enfin, nous l'avons dit, l'homme répugne à la mort; et l'absorption panthéistique ou simplement matériahste, serait incontestablement la mort de ce moi, dont il a un sentiment si énergique. La vitalité personnelle de l'homme nierait donc, chose bizarre ! cette confusion finale, qui ne serait rien moins pourtant que la loi et comme la perfection de son être !

La personnalité des êtres est la première exigence de leur hberté, de leur responsabilité, de leur dignité, et la raison dernière de la justice et de l'amour éternels; c'est l'indispensable fondement de la vraie métaphysique morale, comme nous verrons par la suite que c'est le principe formel de la vraie métaphysique de l'art.

A ces pressentiments, à ces convenances, à ces déductions déjà si peu faillibles, viennent s'unir le témoignage de l'histoire et la logique des faits.

Avant le récent développement des sciences cosmogoniques, le savant à cette question : le monde est-il cause ? répondait déjà que " le mouvement n'étant pas de l'es-

^O MHTAPHYSIQJJE DF l'aRT :

<« sence de la matière, il faut qu'elle Tait reçu d ailleurs. » Ainsi parlait le dix-huitième siècle dans louvrage où il s'est incarné (i); et il était en cela d'accord avec le génie si positif de Newton, qui n'osait pourtant déterminer l'essence de la force génératrice dont il avait trouvé la loi.

Depuis lors l'esprit humain a pu être encore plus explicite. Le réveil de la science expérimentale a dissipé les trop longs rêves de l'imagination scientifique. Les êtres et les choses ont été étudiés autant en eux-mêmes que dans leurs rapports : le monde matériel s'est révélé au naturaliste dans sa passivité fatale, comme l'homme l'était déjà au philosophe dans son activité libre; et dans ce travail sincère, les faits ont remplacé les hypothèses. Un seul, du reste, eût suffi : celui de la division de l'ensemble organisé et animé en plusieurs ordres ou plans radicaux, permanents, infranchissables, réciproquement indépendants, et par conséquent impuissants les uns sur les autres. Que devient, en effet, en présence d'un fait pareil, la vieille théorie naturaliste du développement éternellement successif et infiniment perfectible de l'univers? Cette variété parallèle n'affirme-t-elle pas l'unité dominante, et se peut-elle comprendre sans la subordination de tout cet ensemble à un agent premier, nécessairement antérieur et supérieur. -^ Quels que soient les efforts actuels du rationalisme scientifique, descendant par des faits dont il abuse à des hypothèses que contredit l'ordre immémorial du monde, nous sommes assurés que ce roman de la Création ne prévaudra pas contre son histoire, et que le dogme de la permanence des êtres

(i) L'Encyclopédie.

dans leurs variétés innombrables^ n'en restera pas moins, pour tous les esprits sérieux et patients^ le premier article du credo scientifique le plus raisonnable.

Pour nous, qu'il suffise de dire que le monde n'est pas éternel parce que la succession des phénomènes de sa vie démontre leur contingence ; car ce qui est successif a dû nécessairement commencer. Les faits géologiques et les faits historiques, même les moins prévus, ne sauraient donc contredire cette loi de la genèse universelle : la pierre, le bronze et le fer de tout âge, pas plus que les fossiles de tout ordre, n'infirmeront jamais, soyons-en sûrs, la raison qui la formule et la tradition qui la constate, et ne les empêcheront pas de remonter forcément à ce point initial, par delà lequel il n'y a plus que la place infinie d'une cause première et éternelle.

Et cependant de nos jours certains savants, idéologues ou physiciens travestis en philosophes, osent encore s'insurger contre cette impérissable logique des esprits et des choses. Les uns, athées avec discrétion, identifient les contradictoires, donnent le néant pour principe et pour coefficient à l'être, imaginent une transformation progressive universelle et font de l'homme son produit suprême, tout en daignant reconnaître un dieu, qui est moins encore qu'il ne devient, qui semble moins une cause qu'une résultante ! Les autres, athées par excès d'idéahsme, rabaissent le fait même de la vie positive dans l'être, se confinent dans les catégories nues de l'abstraction, y divinisent leur vaines pensées et ne veulent voir dans le réel qu'une déchéance de l'idéal. Quelques-uns enfin, plus attardés encore dans la voie philosophique, méconnaissent en eux-mêmes ce sens

32 MÉrAPHYSlQUt DE l'aRT :

intime qui nous affirme si nettement la nature simple, active, libre et permanente, c'est-à-dire substantielle et causale du Moi humain; repoussent la nécessité ontologique d'un Moi semblable mais premier et infini audessus de tout le créé visible et invisible ; prétendent que jusqu'à présent du moins l'homme n'a pas pu atteindre à la notion de cause et de substance ; et n'ont pas honte d'employer ainsi provisoirement leur esprit à nier les esprits, leur âme à outrager les âmes, leur langage à mentir au langage, leur causalité subordonnée à blasphémer la Causalité suprême et nécessaire. Infortunés, qui s'en vont alors tâtonnant dans les ténèbres de la matière, n'admettant que l'observation physique, raillant les hauts procédés de la raison pure, ne constatant que des faits et des rapports, et ne se souciant pas plus des destinées que des origines, tant que ces choses n'auront pas été démontrées à la façon des choses sensibles, dont ils voient les lois sans en voir le Législateur !

Qu'ont de commun la science des causes et celle de rhomme avec ces vieilles inventions d'une sophistique cent fois réfutée, qui ne font qu'attarder la raison humaine en pervertissant jusqu'à l'expression même de la raison divine? L'homme n'est pas cause; le monde n'est pas cause; et il faut une cause.

C'est pourquoi rien ne vaut à nos yeux l'involontaire a priori de la nature humaine tout entière, confessant cette raison subjective et vivante de l'être, saluant ce tout-puissant artisan de l'œuvre universelle, glorifiant ce maître absolu des essences et des vies : — ce qui pense en l'homme, l'intellect, l'affirme, parce que la soif inextinguible du vrai le tourmente et le dévore, parce que le fini présuppose l'infini ; l'imparfait, le parfait; le relatif,

l'absolu; l'être accidentel et contingent enfin, l'être nécessaire et éternel ; — ce qui contemple en l'homme, l'imagination, l'admire, parce que les réalités trompent toujours les ardeurs de ses rêves, et que le type du beau va toujours se reculant pour elle dans un idéal inaccessible 5 — ce qui sent en l'homme, le cœur, l'aime, parce que ses amours, toujours déçus, veulent être éternels dans leur objet comme dans leurs aspirations ; — ce qui juge en l'homme, la conscience, le proclame le rémunérateur et le vengeur nécessaire du bon usage ou de l'abus de la liberté 5 — ce qui agit en l'homme, la volonté, se repose sur lui comme sur le vrai point d'appui du levier de la personnalité humaine 3 — enfin le génie, résumant en un seul mot tout ce travail d'affirmation, se plaît à redire avec le bon sens, que le nom n'est que le signe du nommé, que le signe présuppose nécessairement le signifié, et qu'ainsi cet être premier existe par cela même, par cela seul qu'on le nomme dans toutes les langues qu'ait jamais parlées ou que parle le genre humain.

L'étude de l'homme n'est donc que la recherche de Dieu .

Que la distinction des êtres est la raison de la forme , base de tout art.

Ainsi le bon sens, même sans autre aide que l'intime valeur du langage, atteint déjà à une haute vérité, à savoir : la distinction des êtres. L'homme ne se confond pas plus avec le monde que le monde avec Dieu. Or, la personnalité réciproque de Dieu et de l'homme est un fait qui importe surtout à notre théorie.

L'absorption des êtres dans leur universalité déifiée

répugne^ en effet, au sens esthétique autant au moins qu'au sens philosophique et au sens moral 5 car si le dieu Pan est un monstre de contradiction et de cynisme qui déshonore à la fois la logique et la nature, il est aussi manifeste qu'il ne peut avoir ni statue, ni temple, ni autel; et que son culte, nécessairement informe, contredit et blesse cette noble faculté qui représente en nous le sentiment, le désir et la jouissance du beau. Que serait l'art sans la forme ; et o\x trouver la beauté dans l'universelle confusion?

Nous venons donc, sans nous en douter, de signaler la raison d'être de la forme, de la forme sans laquelle il n'y aurait pas, il ne pourrait y avoir d'art. Retenons-la bien ; et tout-à-l'heure nous en aurons comme l'évidence ; car ce seul mot de forme contient toute une révélation des mystères de l'Esthétique.

Que ï homme est en rapport nécessaire avec Dieu.

Mais ce n'est point assez de distinguer les êtres, il faut scruter leur intime nature et leurs rapports nécessaires. Or, un tel travail exigera autant de divines lumières que d'humains efforts; car, si T homme, comme nous l'a si bien dit Pascal, passe infiniment ï homme, comment Dieu ne le passera-t-il pas; et concevoir et connaître Dieu, sans l'aide de Dieu, ne serait-ce pas être Dieu soimême }

Dieu doit donc se manifester lui-même, c'est-à-dire donner ou transmettre (tradere) sa pure notion à l'homme, puisque c'est de lui-même que « procède tout don par- « fait. » C'est là la tradition suprême dont le nom est l{évélation : lumière supérieure et complémentaire qui

THEORIE GÉNÉRALE. ^f

éclaire la raison sans l'éblouir^ l'aide sans se substituer à elle^ et la pénètre sans l'absorber.

Comme^ dans le monde visible^ la matière est donnée, que le travail de l'homme remue et fertilise ; ainsi, dans le monde invisible, l'homme doit recevoir les notions premières des êtres sur lesquels s'exerce le travail libre et fécond de sa pensée. En toutes choses, il lui faut l'élément ; et c'est la grâce de Dieu qui le donne et la foi qui l'obtient. La foi n'est donc pas plus la remplaçante de la raison que la grâce ne l'est de la volonté. L'une et l'autre ne sont que des auxiliaires, élevant les forces naturelles de l'homme à leur surnaturelle puissance, pour le mettre en relation plus directe avec Dieu.

Mais, si la grâce et la foi sont nécessaires à l'homme dans l'ordre même de sa nature originelle, combien davantage le seront-elles, s'il est vrai qu'il soit déchu de cet ordre primitif!

Que r homme est déchu.

Or, que telle soit sa condition misérable, c'est un fait qui déjoue tous les sophismes de l'orgueil humain. Sa vie est-elle donc autre chose qu'un égoïsme déshonorant ou une lutte douloureuse.'^ Et dans cette lutte incessante, hélas ! tantôt l'exaltation de l'esprit enlève l'hom.me dans la région trop indépendante de l'idée 5 tantôt la pesanteur de la chair l'entraîne dans Linfect bourbier du cynisme sensuel : démon ou bête !

« Si l'homme était un, dit Hippocrate, jamais il ne « serait malade ; car on ne peut concevoir de maladie « dans ce qui est un. >j Ce que l'illustre père de la médecine dit de l'être physique, on doit le dire de l'être

moral. Si l'homme était sain et primitif, jamais il ne serait en lutte^ en contradiction avec lui-même : là est la maladie spirituelle. Double maladie physique et morale^ dont la convoitise la plus entraînante est le honteux prélude; la douleur, l'inévitable conséquence; et le terme épouvantable, la mort.

C'est là un état disproportionné et violent, qui arguerait la bonté de Dieu, s'il ne révélait sa justice.

Quelques-uns pourtant ont voulu que l'homme en cet état fût plutôt un être rudimentaire, destiné à un progrès rigoureux et constant, qu'un être altéré et dépravé par une prévarication originelle. C'est une erreur; car, un tel progrès devrait nécessairement aboutir à l'absorption panthéistique, que le moi humain, nous l'avons vu, repousse instinctivement comme une véritable mort. De plus ces philosophes ne confondent-ils pas le moins être avec le mal être; et ne voient-ils pas que la douleur normale, même vincible, accuserait un Dieu bon.^^ Si du moins, en ce cas, l'homme était placé, pour ainsi dire, à égale distance entre le bien et le mal, il y aurait alors un idéal d'équilibre qui a dû exister au commencement, et que pourrait maintenir une liberté réelle. Mais l'homme n'est-il pas, au contraire, plus près du mal que du bien-^^ Est-ce le progrès vers le bien qui est probable ? Que dis-je ? L'homme se passionne avec raison pour la liberté ; puis, quand sa passion y a intérêt, il nie ce royal privilège de son être, et se prétend fatalement mauvais. Ses tendances sont donc déréglées. Evidemment ceci n'est point un état naturel ou de création; et cet état de liberté faible ou mauvaise afBrme un idéal de liberté bonne et puissante, qui a dû exister à l'origine, si le Créateur est un être puissant et bon.

Maintenons donc que l'homme est déchu ou appauvri des richesses primitives de son être; c'est-à-dire de sa vérité^ de sa beauté et de sa vertu.

Or, l'homme, en cet état, ne se peut donner ce qu'il n'a pas, ce qu'il n'a plus. De même, en effet, qu'un corps, lâché par la main qui le tenait, retourne invinciblement à son centre d'attraction , ainsi tout ce que l'homme a rejeté des dons de Dieu est retourné à Dieu; et il ne lui est resté en propre que sa misère.

Ce n'est donc point en lui-même qu'il retrouvera ce verbe sacré qui l'illumine et le vivifie. Du sein de son isolement et de sa faiblesse, il ne se relève que comme une sorte de question vivante, dont la réponse ne peut être qu'extérieure à lui. Qui fera cette réponse, si ce n'est, de père en père, le Père premier et Créateur ? Qui la contiendra, si ce n'est l'histoire de Thomme ? Qui la perpétuera, si ce n'est la tradition ?

L'élément rationnel, tout éminent qu'il soit, est donc nécessairement précédé par l'élément traditionnel, puisque la base de toute connaissance est dans le fait ou le langage, et que le fait généralement et le langage toujours ne parviennent à la connaissance de l'homme qu'au moyen de la tradition. Remontant à la source de son être , la tradition représente la science originellement donnée; accompagnant l'homme dans sa marche conquérante, la raison représente en lui la science acquise. Le point de départ de la première doit donc être infaillible et certain ; celui de la seconde, au contraire, faillible et contestable. Ainsi, considérés même au point de vue purement humain, ces deux moyens de connaissance et de certitude se subordonnent dans leurs origines. La science ne serait donc ainsi, selon l'admirable pensée

^S MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :

de saint Anselme, que « la foi cherchant l'intellect. 35 La tradition a encore sur le rationalisme exclusif l'avantage du contrôle réciproque des sens et de l'intelligence, tandis que la raison pure, dans la recherche qui nous occupe, ne procédant jamais que d'elle-même à ellemême, risque trop de s'évanouir dans le vague de l'idéalisme. Mais que ces deux forces s'unissent, que le rationalisme poursuive et débrouille dans la tradition l'élément primitif et divin; que le traditionalisme emprunte à la raison sa puissance d'induction et de dialectique ; et alors, à moins que l'homme intelligent et libre ne soit le jouet d'une force aveugle et fatale (hypothèse absurde autant qu'impie), il est impossible qu'il n'obtienne pas la solution de ses doutes et la part de lumière à laquelle il a droit.

TDe la foi et de la grâce au point de vue rationnel.

Arrivée à ce point, la raison humaine ne devra-t-elle pas s'incliner devant la raison divine et s'en pénétrer comme de la substance même de toute raison ?

Dans son sommeil mystique, Jacob vit une échelle, dont le pied reposait sur la terre, dont le sommet touchait au ciel, et des anges, divins intermédiaires entre lui et Jéhova, qui la montaient et la descendaient sans fin. C'est la poétique image de cet acte en quelque sorte double et corrélatif que nous nommons la foi. N'estelle pas, en effet, cet envoyé de Dieu, visitant notre nuit intellectuelle, et révélant à nos yeux fermés des clartés qu'ouverts ils ne pourraient soutenir? N'est-elle pas encore cet envoyé de l'homme, reportant au Dieu, qui s'est révélé à lui, sa soumission et son hommage .^^

Loin donc de voir dans les droits de la foi une humiliation de la raison et de la science humaine^ on y doit voir une consécration de leur excellence et de leur noblesse. Parla foi^ le rayonnement de la vie divine vient chercher l'homme au fond de son abyme, le pénètre de sa chaude lumière; et, le cœur s'ouvrant d'abord en pleine liberté à cette sympathique influence, toutes les facultés humaines, successivement attirées, vont avec amour se concentrer et se retremper à leur source infinie. Si donc la foi, de la part de Dieu, est un don gratuit, elle est évidemment, de la part de l'homme, la résultante de toutes les forces de son être préalablement fécondées par la grâce, laquelle n'est autre chose que la bienveillance de l'Etre infini pour sa créature et comme sa création continuée . C'est ainsi une sorte de puissance complexe et, si l'on peut ainsi dire, humaine autant que divine, dont l'acte a pour effet infaillible d'élever l'homme au plus haut degré de relation avec son Créateur. Ainsi l'être fini peut atteindre l'Etre infini, sans se perdre en lui; ainsi la notion par croyance et non par vision ou par démonstration, engendre le mérite en respectant la liberté: car, «la clarté ce parfaite, dit avec raison Pascal, ne servirait qu'à l'esprit et nuirait à la volonté. »

Il est des métaphysiciens qui ne comprennent plus la liberté de l'homme, dès qu'on leur parle de la foi et de la grâce. Ces esprits si exclusifs sont athées ou panthéistes, sans s'en douter ou en s'en doutant; car la liberté absolue, c'est l'indépendance; et l'indépendance absolue, c'est Dieu ou la négation de Dieu ! Assurément la Uberté est un grand et redoutable mystère, puisqu'elle distingue l'être créé sans altérer ni restreindre l'infini de l'Être qui la donne, puisque surtout elle est donnée à périls et risques,

40 MÉTAPHYSIQ^UE DE l'aRT :

et imposée à l'être qui n'a pu en demander ou en refuser l'honneur! Telle qu'elle est cependant, on ne peut nier qu'elle soit un bien, le plus noble bien de l'être ; et c'est pourquoi la conscience la revendique et la proclame avec une suprême fierté. Mais la prétendre absolue, sans principe, sans règle, et par conséquent sans juge, serait un mystère monstrueux et repoussant, puisqu'il supprimerait la morale, cette loi intime et nécessaire de l'être, de ses relations légitimes et de sa destinée.

Evidemment pour l'homme la foi est un besoin autant qu'un devoir 5 et, s'il la repousse, au lieu d'ennobhr son être, il le dépouille de son privilège le plus glorieux. Qu'il entre donc avec confiance dans son temple auguste, dont la porte seule est surbaissée. Quand on s'est décidé à s'incliner pour la franchir, on est promptement récompensé de cette humiliation volontaire : le front peut si librement se redresser sous ces ogives infinies ; et l'âme, se dilater et s'illuminer dans cette atmosphère ardente de l'amour ! Il n'en est point ainsi des souterrains ténébreux et étouffés de la raison qui s'isole, où fhomme va chercher, à grands labeurs et en rampant toujours, des richesses fausses et corruptrices ou la mort sous des décombres.

Mais que dis-je ? La foi, même au simple point de vue humain, n'est-elle pas le nerf premier de toute force, de toute activité, de toute œuvre .\.. Dans l'ordre métaphysique, que sont les froides formules de la science auprès de cette divination instinctive qui, presque seule, guide les génies en leurs recherches mystérieuses ? Dans l'ordre physique, qu'est-ce que la force, sans cette confiance en elle-même qui la décuple et la féconde? Dans l'ordre moral, que sont les sentiments et les relations,

sans cette sympathie des cœurs qui seule attire, rapproche et unit les êtres? Dans Tordre social, qu'est-ce que Tautorité la plus absolue et la liberté la plus large, sans ces croyances généreuses, qui asservissent la force brutale, corroborent les devoirs et inspirent les dévouements ? Dans l'ordre commercial, enfin, qu'est-ce que la capacité la plus réelle et les efforts les plus actifs de spéculation et de production, sans ce crédit ou foi réciproque, qui excite le travail et multiplie les échanges pour le plus grand bien-être du genre humain ? Pour tout, en tout et partout il faut croire; et l'on croit.

Que la foi et la grâce sont nécessaires à fart .

Qu'arriverait-il donc à l'artiste qui tenterait de s'élever dans les régions radieuses de l'idéal, sans conserver sur ses yeux ce bandeau transparent et protecteur?. . . Il serait inévitablement ébloui, aveuglé par les clartés divines, et il retomberait sur la terre pour s'y égarer en des voies honteuses 3 car le cynisme de la chair corromprait inévitablement son âme, et la pesanteur sensuelle ferait alors descendre au plus bas niveau les tendances de sa faculté esthétique. Sans la foi, l'art s'aviUt et s'annule : sans elle, en effet, point de symbole et point de mystère ; or, sans symbole point de forme expressive, et sans mystère point d'idéal inspirateur; et sans grâce rien de tout cela. La foi et la grâce se placent donc au-dessus de l'art comme la source pure du vrai beau.

Est-ce la une exagération de philosophie mystique ?.. . Michel-Ange, le fier et puissant génie, va nous répondre. Sa plume, rivale de son ciseau et de ses pinceaux créateurs, a buriné en des vers trop peu connus le secret

d'une destinée d'artiste. Jamais plus forte poésie ne révéla plus grand art. Je livre au lecteur français un essai de traduction de ce brillant oracle ; à défaut de tout autre mérite il aura du moins celui de la fidélité :

De ma vocation j'ai la preuve exemplaire :

En naissant je reçus le sens de la beauté,

Qui m'est pour deux grands arts et miroir et lumière ;

Et qui ne le croit pas se trompe en vérité.

Seul à cette hauteur il élève mon âme,

Où pinceaux et ciseaux s'en vont chercher la flamme.

Ce sont des jugements téméraires et fous

Qui placent dans les sens et la seule matière,

Le type originel de cette beauté fière,

Dont l'attrait vers le ciel doit nous emporter tous.

Non, les yeux que n'ont pas touché le doigt du Maître

Ne peuvent du mortel s'élever au divin,

A ce monde idéal où l'on aspire en vain,

Sans la grâce d'en haut accordée avec l'être (i).

Qui pourrait douter quand un tel homme affirme ? Qui mieux qu'un grand cœur d'artiste peut connaître et raconter la génération secrète du sens de l'idéal dans l'imagination humaine , sous le souffle de Dieu ? S'il incline ses yeux devant le mystère, qui donc aurait

(i) Per fido esempio alla mia vocazione, Nascendo mi fù data la bellezza, Che di due arti m' e lucerna e specchio , E s'altro uom' crede e falsa opinione.

Questa sol' l'occhio porta a quella altezza Per cui scolpire e pinger m'apparecchio. Sono i giudizi temerari e schiocchi Ch' al senso tiran la belta, che muove E porta al ciel ogni intelletto sano.

Dal mortal al divin non vanno gli occhi Che sono infermi^ e non ascendon, dove Ascender senza grazia e pensier vano.

^Poésies de Michel-Ange, publiées par Varcollier).

l'audace de le violer? Le passereau élève-t-il son infirme regard jusqu'aux clartés qui font baisser celui de l'aigle?

A côté du génie de l'art voici venir encore le génie de la mysticité. L'humble mais profond auteur de V Imitation de J. C. pousse au ciel cet ardent soupir : « Ni les arts,. . . « ni la beauté,..- ni le génie, rien ne vaut à tes yeux, « Seigneur, sans la grâce (i). »

Sainte harmonie ! .. . Seul, le génie de la raison refuserait-il sa troisième note à cet accord qui va chercher sa perfection en Dieu?

Tout nous fait donc un devoir de croire, que les premiers éléments du travail idéal descendent à l'homme d'une source absolue, dont il ne peut approcher par ses seuls efforts ; et qu'ainsi la beauté, comme la vérité, n'est pas de pure spéculation, mais encore de tradition.

Vu cMy stère.

Le mystère est le moyen, naturel autant que surnaturel, de cette communion des facultés de Thomme avec la vérité, la beauté et l'amour suprêmes ; et ce moyen est le seul qui convienne à l'humaine liberté.

Le mystère, voile d'Isis, recouvre tout ici-bas ; mais en cachant il poétise, et rien ne lui échappe, les réahtés les plus belles comme les plus disgracieuses ; car il nous force de tout voir avec l'œil de l'âme et de tout contempler dans l'infini divin. En provoquant ainsi sans cesse la curiosité légitime de l'être, il anime, stimule et féconde toute chose : le travail, l'admiration, famour ! C'est le gardien jaloux de cet inconnu fascinateur que l'homme poursuit

(i) L. m, c. Lv. 4,

sans relâche ; c'est rintime raison de la vie idéale et du sentiment supérieur de la beauté essentielle. Cette beauté « nous la voyons maintenant, dit Saint Paul, comme « dans un miroir et en énigme (i) ; » mais Thomme aspire à sa réalité substantielle ; il y tend même à son insu ; et celui-là, hélas ! est bien à plaindre qui n'a plus de mystères au devant de soi. Le découragement rongera secrètement son cœur^ le dégoût le jettera dans des appétences effrénées ; le suicide enfin deviendra son affreux refuge ; et le dernier acte de sa vie trouvera encore son motif dans les mystères de la mort !

Le mystère divinise la vertu ; il embellit la beauté même ; comment donc ne serait-il pas Tenveloppe jalouse et protectrice du vrai en toutes choses }

Que tous les hommes ont droit à la vérité.

Mais, pour tous ceux que les raisons déjà produites n'auraient pas convaincus de la légitimité de ces bases logiques, il n'y aurait plus qu'à en appeler au sentiment aussi humain que divin de la dignité des âmes.

Si, d'une part, en effet, les hommes sont égaux en essence, d'autre part, l'inégalité en fait est une loi du monde. Ainsi que nous l'exposerons plus tard, elle découle de la différence des aptitudes, de la division nécessaire du travail et du bon comme du mauvais usage de la liberté. Il ne se peut donc que la raison pure soit le moyen suffisant de la connaissance pour l'homme, puisqu'elle n'est et ne peut être le propre que du petit nombre. L'homme de bonne foi se dit, en effet, qu'il est impossible que les

(i) I' Cor. xiiij 12.

vérités^ principes des devoirs, reposent sur une autorité aussi fragile et aussi contingente, revêtent une forme aussi vague, et surtout aussi étrangère aux trois quarts des êtres, dont elles sont pourtant l'insatiable besoin. L'immense et éternelle catégorie flottante des ignorants, c'està-dire des travailleurs matériels, serait-elle donc condamnée à n'avoir de vérité, que celle que daigneraient lui dispenser les rares élus, les privilégiés de la science ? Se pourrait-il que par nature tous ces êtres fussent identiques, et que leur fonctionnement le fût si peu, que la vérité pût devenir entre les mains du petit nombre un de ces instruments d'orgueil, si facilement tournés à l'abus ? Se pourrait-il que le fameux mot de César : le genre humain vit pour peu d' hommes ^ si flétri dans l'histoire, devînt vrai et moral dans la philosophie ? Se comprendrait-il enfin que la foi pût être imposée à l'homme par l'homme?

De la solution donnée à ces questions dépendent toutes celles qui touchent à la sociabilité humaine. Et à celui qui les résoudrait par l'affirmative , on aurait droit de répondre : qu'il ne croit ni à la grandeur de l'homme , ni à la justice de Dieu 5 que sa théorie est odieuse comme une conspiration aristocratique , tendant à une sorte de féodalité intellectuelle et de vasselage de la pensée; qu'elle doit donc être condamnée comme la pire des tyrannies, la tyrannie des sophistes.

Foi pour foi, la foi en Dieu sera seule raisonnable : car seul Dieu est infaillible et ne manque jamais à l'homme. D'ailleurs, la vérité devant être accessible à tous, puisque par la seule raison elle ne l'est qu'à un petit nombre, et encore, si l'on peut ainsi dire, pièce à pièce, il faudra de rigueur qu'elle soit donnée par Dieu à tous et de toutes pièces ou complète. Il faudra de rigueur aussi qu'elle soit

46 MÉTAPHYSIQJUE DE LART :

conservée en son nom par une autorité visible et infaillible, afin que la famille humaine, également préservée de l'anarchie et du despotisme rationnels, puisse vivre et agir fraternellement, dans la sphère de l'originelle égalité et de la liberté vraiment responsable. Ainsi tous les genoux fléchiront au pied d'un seul autel ; et il n'y aura point d'hommes, si savants qu'ils puissent être, qui ne soient forcés, comme les plus ignorants, de reconnaître que la vérité est un Dieu révélé sensiblement à tous, et non point une petite idole ésotérique, œuvre éphémère de leurs mains.

La nécessité de réunir la raison et la tradition dans un commun effort, pour pénétrer l'intime nature des êtres, nous étant ainsi démontrée, nous devrons donc les consulter successivement, sans perdre toutefois de vue le propre caractère de notre ouvrage, sans oublier que nous cherchons seulement la base métaphysique de l'art.

T>e la Forme de ïêtre.

Déjà la seule raison, excluant l'informe confusion panthéistique, nous a affirmé le dogme premier de la distinction et de la personnalité des êtres, condition essentielle de la beauté, autant que de la justice et de l'amour.

Si l'être divin et l'être humain sont, en effet, distincts l'un de l'autre, c'est évidemment, avons-nous dit, qu'ils ont une forme respective : la forme n'étant autre chose en ce sens que l'être lui-même dans ce qu'on peut appeler sa notion extérieure ou de relation : sorte de surface idéale, qui confine, détermine et manifeste réciproquement les êtres entre eux. Dans l'ordre matériel, cette

forme limite et sépare^ et c'est pourquoi les corps sont essentiellement impénétrables; dans l'ordre immatériel, au contraire, elle distingue sans désunir, et c'est pourquoi les esprits sont essentiellement pénétrables, pourquoi le premier et l'Auteur de tous peut être personnel sans cesser d'être infini.

Mais là ne se borne pas la signification révélative de ce mot merveilleux. Après avoir manifesté réciproquement les êtres entre eux, il manifeste encore à l'être luimême la détermination des éléments qui le composent; car les êtres sont déterminés autant dans leur intime essence que dans leur forme extérieure. D'oii la profonde justesse de la distinction des métaphysiciens scolastiques entre la forme substantielle et la forme accidentelle : la première enveloppant dans sa signification les esprits aussi bien que les corps, informant ceux-ci et déterminant réciproquement les êtres de diverses natures ; la seconde n'ayant trait qu'aux modifications non essentielles de ces mêmes natures, et déterminant entre eux les divers êtres participant de la même essence. Une telle distinction avait évidemment l'avantage de signaler la double nature de la forme et sa signification dans les deux ordres de l'esprit et de la matière. Bien mieux encore, ces mêmes métaphysiciens, fidèles à cette notion supérieure de la forme, réservaient, quand ils parlaient des simples corps, le mot qui l'exprime aux dispositions intérieures et constituantes, se servant du mot plus strict et plus sensible de figure^ quand ils voulaient parler de la disposition des parties extérieures.

Mais ce n'est point ici le lieu de subtiliser sur ces abstractions. A peine en voulons-nous parler quand nous traiterons de la forme en tant qu'objet de fart. Nous

entendons faire de la métaphysique plus modeste, plus accessible, et dont le langage usuel et commun soit l'expression à la fois naïve et logique.

Attachons-nous donc à la signification la plus simple de ce mot forme, le premier du vocabulaire de Fart, mot que tant de bouches prononcent, que si peu d'esprits comprennent, et qui pourtant exprime si nettement, à lui seul, la distinction aussi mystérieuse que nécessaire des choses et des êtres dans l'ordre général. Aussi bien, la parole, elle-même, n'est-elle pas la forme de l'idée, ce qui la manifeste ou la révèle ? Ainsi l'art, qui est le révélateur universel, trouvera dans le premier mot de sa langue sa propre révélation.

Que la forme présuppose la substance.

Le seul mot de forme manifestant la distinction des êtres entre eux et de l'être en lui-même, il s'ensuit évidemment qu'il y a autre chose dans les êtres que cette forme ; car la manifestation ne va pas sans le manifesté, et l'on ne révèle pas le néant. Matérielle ou immatérielle, la forme n'est, si l'on peut ainsi dire, que l'extérieur et comme le dessus de l'être. Il y a donc un intérieur et comme un dessous en cet être. Or, ce dessous, admirons la parlante poésie du langage ! c'est la substance, le subsrans ou sous-étant. En d'autres termes, la forme est un temple ; il n'y a point de temple sans divinité ; et cette divinité ou cet hôte divin, c'est la substance.

Forme et substance sont donc deux mots corrélatifs, insignificatifs l'un sans l'autre : la forme de quoi.'^ de la substance; la substance de quoi.'^ de la forme. Or, la substance, comme la forme, est immatérielle ou maté-

rielle ; et, dans Tordre spirituel, la forme de l'être révèle sa substance, comme dans l'ordre chimique, la forme distincte des cristallisations révèle la substance constitutive des corps. Mais la substance est toujours cette essence intime et radicale, que dans ces deux ordres la forme manifeste ou révèle nécessairement.

L'homme est donc une substance puisqu'il est une forme 5 et, l'arbre se connaissant à son fruit, cette substance est manifestement et incontestablement immatérielle comme l'est son produit naturel, la pensée; elle est le fond un, permanent et actif de son être, tandis que la forme, même la plus pure, la plus substantielle, n'en est, en tant que forme, que la manifestation ou la distinction, et que la simple forme matérielle peut n'en être que l'accident.

La substance donc est première, et la forme seconde, d'ordre de raison.

Que l'union de la substance et de la forme suppose la vie.

Mais comment la substance et la forme constitueraient-elles l'homme dans l'unité d'essence, si elles n'étaient réunies par une puissance de cohésion continue } et pour lier ne faut-il pas un lien ? Or, le lien de la substance et de la forme, n'est-ce pas ce principe si distinct et pourtant si pénétrant qu'on appelle la vie.^^ la vie, puissance impénétrable à l'orgueil du raisonnement, mais non au bon sens de la raison, et qui exprime si bien la mystérieuse unité de l'être en tous ses éléments, et la pleine harmonie de son bonheur et de son bienêtre !

fO MÉTAPHYSIQUE DE LART :

La vie unit entre elles la substance et la forme ; et l'être humain existe ainsi dans sa distinction et son unité nécessaires.

L'être n'est donc pas une unité simple ; il est donc complexe en lui-même et distinct d'une distinction ternaire; il est donc trois sans cesser d'être un; et l'arithmétique non plus que le bon sens n'en sauraient être offensés. Car conclure ainsi ce n'est point, comme le croit l'irréflexion mécréante, afl^rmer, dans le même sens et sous le même rapport, l'identité du plus et du moins, l'équation absurde d'un et de trois 5 c'est simplement distinguer les éléments, les individus dans l'essence ou la nature qui leur est commune, c'est-à-dire affirmer leur nombre dans son unité.

Que ces trois mors expriment la vérité, la beauté et [amour dans F être.

Ainsi la raison seule, après avoir distingué les êtres entre eux, arrive encore sans trop de peine à la notio-n même de l'être en soi, formulée en ces trois mots-principes : substance, forme et vie. Or, s'il est certain que la substance est la vérité la plus intime de l'être; il est manifeste que la forme ou distinction en est comme l'épanouissement extérieur ou la beauté ; il est en quelque sorte palpable que la vie en est la bonté ou l'amour, l'amour, de sa nature, si unissant et si fécond!

L'homme donc est la trinité substantielle, formelle et vivante de la vérité, de la beauté et de l'amour : trinité qu'altère et dénature trop souvent, il est vrai, la triple hostilité corrélative de l'erreur, de la laideur et de la haine.

Lumineux aperçu et sombre mystère î

Mais la tradition va compléter et consacrer les lumières, qui rayonnent du verbe humain à travers les ténèbres de ses ignorances ; car la logique de notre misère nous a déjà dit que cette tradition devait contenir le dépôt sacré du Verbe divin et s'appeler Révélation. i

Cette Tradition devra remonter à la source de l'être, expliquer les évidentes contradictions de la nature de l'homme, résumer ses croyances, ses regrets et ses espoirs, porter en un mot dans le sein du passé les trésors de l'avenir, être visible, accessible à tous, authentique et sauvegardée : elle devra être et faire tout cela, ou la vérité n'est qu'un mot sonore, qu'un voile de fantôme.

Ainsi la science métaphysique aura, comme toutes les sciences physiques, sa partie expérimentale, substituant aux vagues rêveries et aux conceptions orgueilleuses de l'esprit de système, l'étude consciencieuse du simple fait; et, grâce à ses efforts loyaux, l'homme primitif et sa cause devront se retrouver dans les entrailles du monde moral interrogé, de même qu'en celles du monde physique se retrouvent, sous l'effort du génie scientifique de notre âge, les débris gigantesques d'un ancien monde anéanti.

Mais la géologie terrestre n'exhume que d'informes squelettes, tandis que la géologie traditionnelle découvrira l'homme tout palpitant de vie dans le sein même de son Auteur.

f2 MÉTAPHYSIQ^IIE DE l'aRT

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