‹ Métaphysique de l'artChapitre 14 sur 39 · RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

RÉVÉLATION

'^ •^^i'NTRE tous les livres qui prétendent contenir les

traditions primitives, il en est un qu'aucun n'égale. Le plus merveilleux monument de la littérature humaine; œuvre compacte et indissoluble, bien que la plus diverse dé temps et d'auteurs 5 archives du monde visible et du monde invisible ; source de la science ontologique la plus saine, modèle de l'art le plus pur, code inspirateur, rémunérateur et vengeur des plus saintes vertus ; d'abord, âme et vie du peuple le plus étrangement lié aux destinées du monde, et puis enfin, symbole de foi de la société la plus vaste et cependant la plus une qui fut jamais : ce Hvre est à coup sûr le plus grand et le plus persistant phénomène du dogmatisme traditionnel.

En face de si hautes origines, de tant de précision historique , d'un ensemble et d'un enchaînement si extraordinaire au sein de l'effrayante mobilité des choses et des hommes, le philosophe le plus exigeant s'arrête soudain en ses recherches obstinées à travers le temps et les doctrines; une irrésistible confiance lui fait entr'ouvrir ces pages augustes ; et c'est dans le saisissement de l'initiation qu'il lit ces premiers mots d'une simplicité si grandiose : «Au commencement Dieu créa. » De ces paroles rayonne sur lui la lumière de l'être. A sa clarté il saisit la réalité vivante de Celui dont l'intelligence humaine isolée ne lui donnait qu'une notion abstraite, souvent contestée. Il pénètre autant qu'il est possible à sa débile raison, dans le sanctuaire de cette splendide

THÉORIE GÉNÉRALE. y^

substance, où reposent et d'où jaillissent sans fin les germes de toute vie. Le nombre divin se précise : le radieux triangle, qu'avaient dessiné Pythagore et Platon d'une main tremblante, se révèle à ses yeux et les enivre

de raison et de foi Il poursuit, il achève la lecture de

ces incomparables annales du vieux monde et du monde nouveau. Alors, Dieu se reflétant dans Fhomme, l'homme se retrouve en Dieu : son esprit est défini; sa chair, limitée; les mystérieuses contradictions de sa nature actuelle se résolvent sous le jour des faits primitifs; ses instincts, ses désirs et ses sentiments reçoivent leur satisfaction comme leur loi; et de cette mise en contact de Dieu et de l'homme, rapprochés par un médiateur participant de leurs deux natures, se dégage, comme une pure et vive lumière, l'expression parfaite de ces deux êtres et de leurs rapports éternels.

C'est devant ce livre que s'arrêta le génie désespéré de Pascal. Il est beau de voir comment procède ce rigide penseur, quand il se met résolument à la recherche de son origine. Lisons sa déduction; c'est l'acte de foi le plus logique à la vérité traditionnelle.

« La création du monde commençant à s'éloigner, <« Dieu a pourvu d'un historien contemporain , et a « commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin c( que cette histoire fût la plus authentique du monde, « et que tous les hommes pussent apprendre une chose (« si nécessaire à savoir, et qu'on ne peut savoir que « par là.

« Moïse était habile homme, cela est clair. Donc, s'il a eût eu dessein de tromper, il eût fait en sorte qu'on « ne l'eût pu convaincre de tromperie. Il a fait tout le u contraire ; car, s'il eût débité des fables, il n'y eût

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« point eu de juif qui n'en eût pu reconnaître Fimpos- '< ture.

« Pourquoi, par exemple, a-t-il fait la vie des pre- « miers hommes si longue et si peu de générations ? Il « eût pu se cacher dans une multitude de générations, « mais il ne le pouvait en si peu ; car ce n'est pas le « nombre des années, mais la multitude des générations « qui rend les choses obscures.

« La vérité ne s'altère que par le changement des « hommes. Et cependant il met les deux choses les plus « mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir : « la Création et le Déluge, si proche, qu'on y touche « par le peu qu'il fait de générations. De sorte qu'au ce temps où il écrivait ces choses, la mémoire devait en « être encore toute récente dans l'esprit des juifs.

« Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu au « moins Abraham; et Abraham a vu Jacob, qui a vu « ceux qui ont vu Moïse. Donc le Déluge et la Création « sont vrais; cela conclut entre de certaines gens qui « l'entendent bien (i). »

O Pascal, quelle n'eût pas été la joie de votre esprit, s'il vous eût été donné de voir toutes les sciences naturelles ou historiques, revenant après de si longs écarts à la lumineuse conclusion de votre bon sens !

Suivons donc ce récit magnifique, et nous y verrons, avec l'authentique histoire du monde, se dérouler l'ontologie la plus vraie et, à notre point de vue spécial, la synthèse la plus précise et la plus glorieuse de l'art.

L'Etre, qui préexistait à tout (car la Genèse, par une

(i) Pensées. Ed- iSai, p. 73.

prétention sublime et trop peu remarquée, ne parle ni de son essence, ni de son existence mais simplement de son action), cet Etre créa. Par un jeu de sa volonté féconde, la masse élémentaire s'élança du néant pour se modeler, sq former sous l'empreinte des lois immuables que le grand Artiste, le Maître, allait lui imposer. La lumière s'alluma à sa parole ; sa main affermit les corps et lança à travers l'espace les innombrables sphères, cette armée du Ciel si belle dans ses évolutions harmonieuses. Alors, de l'éternelle jeunesse de la vie divine coula sur notre humble globe le flot successif et multiple de cette vie subordonnée, accessoire et fatale, qui n'était destinée qu'à orner le palais d'un maître encore absent. La végétation étendit sur le sol ses tapis odorants; elle éleva dans les airs ses dômes de fraîche verdure; l'animal attendit le frein et les ordres ; et la jeune Nature, tressaillant d'impatience, tendit sa vierge mamelle à celui que Dieu allait lui donner pour enfant et pour roi.

Pourquoi n'apparaît-il pas plus tôt cet hôte favori du monde } Pourquoi la loi première de création ne suffitelle pas pour le faire, comme tout le reste, émerger du néant .^ Pourquoi.'^ parce que cette œuvre dernière doit recevoir une plus pure effusion, une communication plus directe de la vitalité divine, parce que, en un mot enfin, nous touchons à l'hiatus profond, qui sépare le monde visible du monde invisible ou la matière de l'esprit.

Alors donc, à la simple force physique succède l'esprit de conseil. Dieu délibère et s'adresse à soi-même cette solennelle parole qui est le titre de noblesse de l'homme, la raison de sa dignité et de son excellence : et Faisons l'homme à notre image et ressemblance, et « qu'il domine et régisse toute la terre, les poissons de

•:< la mer, les oiseaux du ciel, les animaux terrestres et « tous les reptiles qui se meuvent sur la terre (i). ^

L'homme sera donc comme le reflet de Dieu et son image, son semblable, son lieutenant et comme un médiateur entre Lui et son œuvre ; c'est pourquoi ce Dieu en fait une unité à double nature, vivant traitd'union du visible à l'invisible.

Aussi l'historien sacré, comme s'il eût voulu mieux préciser cette dualité mystérieuse, divise-t-il son récit en deux parties distinctes. C'est au premier chapitre de la Genèse que nous venons de lire la création substantielle de l'homme : « Et Dieu créa l'homme à son image 5 » ce n'est qu'au second que nous trouvons le récit de sa formation matérielle : « Et le Seigneur Dieu forma donc c< l'homme du limon de la terre. » Mais cette substance et cette forme de l'homme ne pouvaient constituer un être véritable, sans être pénétrées et liées entre elles par la vie. C'est pourquoi nous lisons en troisième lieu : « Et a il souffla sur sa face l'esprit de vie, et l'homme fut fait « en âme vivante. » Et le mystère de l'association de l'esprit et de la matière en un seul être fut accompli.

Jusqu'ici, avons-nous dit, la loi physique seule régissait la Création ; elle s'appelait ordre : la loi morale va la régir de plus haut ; elle s'appellera devoir. Double pôle inférieur et supérieur du monde universel !

Maintenant raconterai-je avec l'Ecrivain sacré les merveilles de FEden, la puissance de ce nouveau seigneur de l'univers lié à son Suzerain par la noble féodalité de la reconnaissance 5 et puis, au milieu de ce paradis de volupté, de toutes ces fleurs resplendissantes et de leurs

(i) Gen. I., p. 26.

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arômes printaniers, célébrerai-je la suave et symbolique éclosion de cette fleur de beauté vivante, Eve, sortie de l'homme, comme tous les hommes doivent sortir d'elle, compagne de l'homme, sa mère, sa fille, enchantement continu des cœurs et divin modèle de Fart dans ces trois gracieuses phases de l'amour !

Mais, triste descendant de cette mère abusée, moi à qui elle a vraiment transmis l'insatiable faim et la soif dévorante de la science du bien et du mal, rappellerai-je aussi la séduction exercée sur elle par le premier des révoltés contre Dieu ? Peindrai-je cet archange foudroyé, ce grand déchu de l'orgueil : être effrayant qui ne vit que de tourments et de haine, et dont l'hostilité, subordonnée et punie, fait seule comprendre l'activité substantielle du mal sans déshonneur pour le souverain bien? Dirai-je ensuite l'aspiration impie de la femme à la divinité, la lâche comphcité de l'homme, la violation de la loi divine, l'expulsion du jardin de délices 5 la honte remplaçant l'innocence, et des peaux de bête la pudeur; la femme assujétie à l'homme, et l'homme au dur travail ; la terre d'épreuves endurcissant son sein, sur lequel ils ne pourront l'un et l'autre endormir les souffrances de leur âme pervertie et de leur corps dégradé; enfin la contagion de leur misère s'étendant jusqu'aux derniers nés de leurs descendants, qui recevront d'eux, en triste héritage, le penchant au mal, la douleur, la mort?

Non, cette genèse, d'abord si riante et soudain si lugubre, m'attriste autant qu'elle m'a ravi; et ma raison s'abyme sous le poids de tant de grandeurs recouvertes de tant de misères. Mais, avec le philosophe qui a le plus audacieusement analysé le mystère de la chute, je me dis : « sans cela, que dira-t-on qu'est l'homme.^ » puis,

f8 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :

fermant pieusement les yeux sur la nudité paternelle, je me livre au révélateur inspiré, duquel seul je reçois l'explication de Tincurable douleur, qui me dévore, comme de l'espérance indéfectible qui me soutient. Je recueille de sa bouche austère ces trois mots, si expressifs de la foi et de la destinée humaines : chute, épreuve, réhabilitation ; et je reconnais avec lui que la réhabilitation ne peut venir que de Dieu, l'être affaibh ne pouvant puiser le renouvellement de sa force en soi-même, le générateur étant seul assez puissant pour régénérer, et l'être libre devant acheter par l'expiation volontaire sa participation à un tel bienfait.

Je comprends alors cette catastrophe universelle, dont le monde porte encore l'incontestable empreinte, et que l'historien mystique appelle une punition. Mais, tout perdu que je sois par l'orgueil d'Eve, je me plais à entrevoir déjà de loin, dans les jardins fermés d'Israël, l'épanouissement de cette nouvelle fleur de beauté féconde, dont le parfum doit redonner la vie, de cette seconde Eve, donc le talon doit briser la tête du vieux serpent ; j'aspire en moi la foi puissante des patriarches, ces pères des croyants ; je la retrouve dans les chants des prophètes, ces divins historiens de l'avenir 5 je suis de siècle en siècle la transmission, le renouvellement et, par les captivités providentielles du peuple élu, la dispersion des promesses à travers le monde ; enfin, au temps marqué par tous ses précurseurs, je vois, suivant leurs paroles, « les « nuées pleuvoir le juste, et la terre produire son sauveur. »

En vérité, il eh était temps ; car cet homme, qui avait voulu usurper la divinité, n'était presque plus un homme ; et la femme, qui, plus coupable, l'avait poussé à cette

insurrection sacrilège^ s'éteignait dans les hontes d'une sujétion d'esclave.

En rompant, en effet, sa relation nécessaire avec Dieu, l'homme s'était fait centre; Dieu de moins dans son âme, l'égoïsme y avait débordé et avait rempli ce vide immense : tout son être en avait été pénétré, l'esprit, Tâme et jusqu'à cette matière divinement façonnée qui n'a de vie normale que sous l'empire du principe spirituel. Or, comme le corps n'obéissait dans l'origine à l'esprit que parce que ce dernier obéissait à Dieu, maître suprême, la révolte de l'esprit avait par là même affranchi le corps de sa subordination primitive ; et de même que l'esprit avait tendu par la volonté déréglée à une indépendance absolue, ainsi la chair avait tendu, par le dérèglement des sens, à la douleur, à l'inertie, à la dissolution, triste terme de sa nature impuissante et passive. Ce double égoïsme avait donc dû revêtir les deux formes, corrélatives quoique distinctes, de l'orgueil et de la volupté ; car, a très-bien dit le premier Lamennais, « la volupté « est l'orgueil des sens, comme l'orgueil est la volupté « de l'intelligence (i). »

Tels sont aussi les deux caractères dominants, les deux germes de mort de toutes les vertus trop souvent nominales, de tous les vices réels de l'humanité anté-chrétienne. Pour qui veut raisonner l'histoire, ces deux mots, négatifs de l'amour véritable, ne sont -ils pas, en effet, le fond de ce vieux monde, qui avait également altéré et la notion de l'homme et la notion de Dieu et celle de leurs rapports nécessaires ? L'égoïsme, en effet, y avait dénaturé l'amour dans l'individu, dans la famille, dans

(i) Essai sur l'indiférence, 1825, t. 1", ch. X, p. 392.

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la patrie, dans l'humanité même ; et la brutalité la plus barbare déshonorait à un égal degré le droit domestique, le droit civil et le droit des gens. L'insolente corruption de ces temps ne peut pas même se décrire; elle s'autorisait pourtant des leçons et des exemples des philosophes, des prêtres et des dieux ! Et l'homme, ivre de domination et de jouissance, s'était glorifié et avili à ce point qu'il s'appelait à la fois un Dieu et une chose !..

Pour restaurer l'homme, en respectant sa libre nature, il fallait donc combattre l'égoïsme, dans son esprit par la foi, dans sa chair par la douleur, dans tous les deux par le sacrifice ; car la foi est le sacrifice de l'esprit, comme la douleur est le sacrifice du corps. Mais, pour ce grand résultat, le sacrifice devait être volontaire, non imposé : sacrifice de victime, non de bourreau ! Ainsi serait rétablie la légitime subordination de la chair à l'esprit, et l'homme refait saint (sacrifié : sacer-facius). Ainsi le sacrifice, ce mot divin, si outrageusement souillé par l'idolâtrie, si charnellement compris par le peuple élu, redeviendrait l'expression la plus pure du rapport de l'homme avec Dieu.

La chair avait eu sa catastrophe expiative dans le déluge ; et, eu égard à sa nature corruptible, cette expiation par la douleur passivement subie avait dû aboutir à la destruction. L'esprit devait donc avoir aussi la sienne ; mais, eu égard à sa nature incorruptible, cette expiation par la douleur acceptée devait aboutir à la réhabilitation.

Or, à l'instant précis, où le suicide de l'humanité éperdue allait s'accomplir, voici que s'avance doux et humble, un être qui se dit l'envoyé de Dieu, son Fils

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consubstantiel^ son Révélateur^ son Verbe^ c'est-à-dire sa Forme vivante. Et cette forme va tendre à manifester la plus splendide merveille de l'art divin !

Les deux plus beaux représentants de l'innocence originelle, la Vierge et l'enfant, sont miraculeusement unis pour racheter les souillures humaines!

Jésus-Christ paraît. Lisons dans l'Evangile sa vie, déjà racontée par les prophètes. Il est issu du sang des rois, et il vient par le chemin de la misère et de la souffrance : à l'un des bouts, le fumier de l'étable ; à l'autre, l'ignominie de la croix; entre deux, la sainteté, les miracles, l'enseignement de la vérité et de la vertu, triple révélation du beau moral. Puis, après tout cela, étrange accumulation de mystères ! l'auguste supplicié ressuscite ; il lègue à douze pêcheurs ignorants la régénération du monde en ces mémorables paroles : « A moi a été donné « tout pouvoir dans le ciel et sur la terre ; allez donc, « instruisez toutes les nations, baptisant les hommes au « nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; leur enseif< gnant tout ce que je vous ai commandé 3 et voilà que fc je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles; j^ et, après qu'il leur a ainsi parlé, il s'élève dans le ciel et disparaît à leurs yeux.

Et les douze pêcheurs s'en sont allés ; ils ont instruit et baptisé les hommes au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; leur sang a illustré leur ministère et scellé leur témoignage ; et d'innombrables sacrifiés volontaires ont reçu d'eux et transmis de même le Verbe rédempteur. L'esprit du Christ renouvelle la face du monde. Du haut de son gibet glorieux, il a formulé en lettres sanglantes la sainte loi de ïhumiUté jusqu'au sacrifice : scandale de la raison, mais triomphe de l'amour! A l'égoisme

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se substitue le dévouement, cette foi du cœur; à Torgueil, la foi, ce dévoûment de l'esprit. Aussi, le maître prend-il, ô merveille ! le nom de serviteur ; le serviteur, celui de frère; et cette fraternité, personnifiée dans celui qui s'est dit le Fils de Dieu et le Fils de l'homme, opère ainsi sans effort le retour de tous les sentiments de fhomme à Dieu. La force, domptée par famour, s'agenouille devant le droit, force idéale; devant le malheur, idéale consécration ; devant la faiblesse, idéale puissance; et, pour tout dire en un mot, devant la Femme, beauté charnelle redevenue beauté idéale, la femme, c'est-à-dire la plus ravissante forme de l'homme, réhabilitée, affranchie, glorifiée !

La vérité créatrice avait rayonné dans le dieu de Moïse; la beauté morale illumine le front du Christ; et après lui le divin Esprit réchauffera le monde du feu de l'amour, qu'inspire cette adorable beauté.

Et ce monde régénéré se remet en mouvement : et le cortège chrétien suit la route du temps à travers les rages d'une violence aussi impuissante que féroce. C'est à coups de vertus qu'il se fraye un passage. Les grands hommes, les saints paraissent à leur heure en tête de la marche. Cette marche devient un triomphe : princes et peuple, tout s'y mêle ; le monde en subit l'universel entraînement ; ni les scissions prédites, ni même les scandales passagers ne l'entravent; la vérité indéfectible en est finèpuisable viatique ; et voilà qu'après dix -huit siècles, le successeur de Pierre le pêcheur, vicaire du Christ, conduit encore les agneaux et les brebis du bon pasteur, en tenant d'une main la chaîne qui le rattache au berceau du monde, et de fautre poussant, avec sa douce houlette, son troupeau bien-aimé vers les gras pâturages des promesses éternelles.

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Fait étrange, inouï;, inexplicable s'il n'est divin !

Evidemment Thomme incroyant ne le méconnaît que parce que son orgueil en est ébloui, et que, dans l'éloignement des siècles, il ne peut juger des ténèbres qu'a remplacés cette lumière. Le Christ transfiguré se dresse entre lui et l'ancien monde; et il n'aperçoit les âges antiques qu'à travers l'éther éclatant et pur, qui se dégage sans cesse du sein de ce Révélateur. Passé et avenir, cet éther pénètre tout ; il est comme le milieu supérieur des esprits autant que le milieu commun des âmes. Il n'y a de vie morale que pour les peuples qui ouvrent les yeux à sa clarté; et ceux qui la refusent, ou ne l'ont pas reçue, languissent dans des ténèbres incurables. La doctrine chrétienne, a dit le second Lamennais lui-même, « rencc ferme un germe de progrès qui ne se rencontre nulle (f part ailleurs (i). »

Que serait donc ce germe ? et serait-il éclos au sein de fables ou de mensonges? Le Dieu incarné, crucifié, ressuscité et remonté au ciel n'est-il qu'un fourbe habile ou un visionnaire heureux ; ses disciples, que d'odieux ou de niais complices; et le monde, qu'une dupe universelle et éternelle ? N'est-il encore qu'un illustre sage ou bien enfin qu'une simple figure mythique, personnification fictive d'une philosophie si vraie.'^... Blasphèmes et folie tout ensemble !.. Pour nier la réalité vivante du Christ, il faut nier quatre mille ans de prophéties et deux mille ans d'histoire; pour nier sa divinité, il faut nier sa parole et le bon sens des Juifs, qui, fils de Jéhova par élection, ne l'ont tué que parce qu'il prétendait. Lui, à la filiation consubstantielle; pour nier ses miracles, il faut nier des

(i) Esqu. d'une philos., t. l", liv. I, c. i6

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millions de témoignages successifs, arrosés du plus généreux sang; pour admettre en de tels termes sa doctrine et Tadmirer, il faut affirmer l'association la plus adultère de l'erreur et de la vérité, et surtout rejeter forcément sur Dieu, comme un outrage, la responsabilité d'un si scandaleux succès.

Persistera-t-on à nier le fait chrétien en tant que miracle? Comme si le Dieu qui fit la loi n'eût pu faire l'exception prévue à la loi? Comme si la fatalité successive de son application eût pu entraver la volonté de Celui, pour qui la succession n'est pas ! Comme si enfin le surnaturel était autre chose que le droit naturel de Dieu sur son œuvre!... Mais qu'eût-on dit, d'autre part, s'il n'y en eût pas eu ? Sans doute alors on se fût plaint de ce défaut du propre caractère de la divinité, on eût reproché au Christ son humanité impuissante, et engloutie en fin de compte dans la tombe commune des enfants d'Adam. Vaines arguties de l'erreur ! . . . Comment, d'ailleurs ne pas voir que la foi au Christ et son succès sans miracles seraient un miracle de l'ordre moral, bien autrement difficile à croire que ceux de l'ordre matériel ; et ne comprend-on pas qu'il était même dans les convenances les plus rationnelles, que Dieu, pour mieux convaincre l'homme, esprit et matière, lui parlât le double langage des miracles et de la doctrine ? « Si vous ne voulez pas croire à moi, disait « Jésus aux Juifs, croyez à mes œuvres (i). »

Ce qu'il a dit aux Juifs, ses héroïques confesseurs l'ont répété d'âge en âge au monde ; et le monde a docilement reçu et transmis cette auguste tradition des faits divins, en répétant pieusement avec ce Dieu de la foi : « Bien-

(i) Saint Jean, X, ^8 .

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« heureux ceux qui n'ont pas vu et ont cru (i^^ ! » La raison humaine^ représentée par ses plus beaux génies, a longtemps accepté cette soumission glorieuse ; et lorsque, enivrée d'indépendance, elle a cru de son honneur de s'y soustraire, elle est restée, à son insu, sous l'influence féconde de cette doctrine, dont elle n'a pas honte de s'approprier les aspirations, tout en s'efforçant d'en dessécher la source. Mais ce plagiat trop manifeste ne sert qu'à mieux constater que le fait chrétien est le nouveau et unique point de départ de la raison et de la destinée humaines.

Et c'est pourquoi un fait aussi précieux dans sa cause et dans ses conséquences, n'a pu être abandonné par Dieu sans défense aux hasards des conflits de l'humaine raison. Puisque la dégradation de l'homme avait rendu la Révélation directe indispensable, la sagesse, la bonté et la justice de Dieu devaient, une fois faite, la rendre permanente. Or, comme c'était par la liberté que l'homme avait failli, ce devait être par l'autorité qu'il fût restauré. Mais une autorité coercitive eût supprimé la hberté, qui est la condition nécessaire de tout l'ordre moral. Dieu devait donc créer une autorité purement morale, et c'est ce qu'il a fait : de même que toute autorité humaine prétend à une infaillibiUté fictive, qu'elle impose à toutes les résistances au nom de la paix et de l'ordre publics, de même cette autorité divinement instituée a été douée d'une infaiUibilité réelle, qu'elle propose à toutes les bonnes volontés au nom de Dieu lui-même. Ainsi, unique, universelle dans le temps comme dans l'espace et toujours visible, elle conserve avec un zèle jaloux, au profit de

(i) Id., XX, ^9.

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tous les hommes^ les inestimables trésors de la doctrine vraie et de la vraie morale.

Le catholicisme est ainsi l'idéal de l'unité des âmes. Observé en dehors des excès des hommes qui jamais n'ont pu altérer sa divine essence, il apparaît comme une patrie ouverte à tous les exilés volontaires de la pensée indépendante. Chacun y peut entrer comme il en peut sortir en toute sa liberté ; car il ne saurait y avoir de contrainte dans une société dont le seul lien est la foi, cette racine vive de l'amour, et qui réalise pleinement Talliance réputée impossible de l'autorité et de la liberté, par l'action si lumineuse et si féconde de son grand ministère.

Dieu seul pouvait opérer un tel prodige, et rendre ainsi à l'homme déshérité de vérité, de beauté et d'amour, un flambeau inextinguible pour sa science, un type adorable pour ses arts et un germe immortel pour ses vertus.

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