DE L HOMME
Aïs, Dieu connU;, que sera l'homme .^.. S'il est l'œuvre divine, n'est-ii pas évident qu'il devra porter la nature même de Dieu empreinte en sa propre nature.^ La Bible ne l'eût pas dit que la raison seule l'affirmerait. La création est-elle, en effet, autre chose que l'expansion de l'être créateur, que sa copie par lui-même, dans les justes proportions de similitude, mais aussi d'infériorité, de la créature au créateur ou de l'effet à la cause ?
La création est la glorification de l'être par luimême.
La théologie orthodoxe, distinguant avec une exquise raison ce grand honneur de l'œuvre divine, étabht que, si « dans toute créature se rencontrent certains éléments « qu'il est nécessaire de ramener aux divines personnes « comme à leur cause, w les créatures raisonnables seules les reproduisent par manière d'image, tandis que les autres ne font qu'en porter l'empreinte. D'après cette science auguste, « toute créature, quelle qu'elle soit, « subsiste dans son être, a une forme par laquelle elle (f est déterminée et manifestée, et tend à un ordre à « autre chose. Selon donc que chaque créature est une (( certaine substance créée, elle représente la cause et le
8o MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
« principe^ et démontre la personne du Père... 5 selon « qu'elle a une certaine /or/n^' et beauté^ elle représente « le Verbe, en ce sens que la forme de l'artificiel est « issue de la conception de l'artiste; selon enfin qu'elle a <( de ï ordre, elle représente l' Esprit-Saint, en tant qu'il (( est amour, parce que l'ordre réalisé de l'un à l'autre « est issu de la volonté créatrice (i). »
Ces admirables paroles sont toute une ontologie ; et cette ontologie renferme l'idée-mère de notre Théorie esthétique. Des trois mots, en effet, de substance, forme et vie, qui constituent cette dernière, elle admet les deux premiers qui importent le plus en réalité; et, quant au troisième, qui ne comprend qu'il est l'évident synonyme, l'expression pleine de l'ordre et de l'amour?
Or, ressouvenons-nous que le seul mot de forme a. introduit notre raison dans le secret de l'essence humaine, comme le Verbe divin. Forme divine^ vient de nous révéler le secret le plus intime de la divine Essence. Précieuse correspondance, par laquelle la raison acquiert toute la fixité de la foi, en faisant en quelque sorte participer la foi de toute l'indépendance de la raison !
Que la nature de ïhomme ri est ainsi que la réduction proportionnelle de la nature divine.
Afifirmons donc pleinement et avec l'assurance d'une
(i) Saint Thomas. (S* théol. l" 45. 7.). Ce texte a déjà été cité par moi dans un précédent ouvrage. J'hésitais donc, mais son importance m'a déterminé à le reproduire. Sans doute le lecteur en sera aussi émerveillé que je le fus moi-même, lorsque je le rencontrai, longtemps après avoir conçu et rédigé ma doctrine générale de philosophie, et que je l'insérai dans mon œuvre des Lois intimes de la société, comme une consécration presque divine de la théorie sociale qui y est exposée.
autorité divine et humaine tout ensemble, que l'essence de l'homme, comme celle même de Dieu, se distingue en une substance qui la constitue, une forme qui la détermine, et une vie qui unit l'une et l'autre en un seul tout indivisible ; que l'homme est ainsi :
Un être distinct, c'est-à-dire doué de son avoir propre et maître de son agir;
Une déduction vivante de la vmV absolue, un reflet radieux de la beauté typique, une flamme palpitante allumée à l'ardent foyer de ï amour éternel;
Savant, artiste et prêtre de nature, triple puissance incarnée dauteur, de révélateur et d'opérateur secondaire ;
En un mot, un Dieu dans des proportions finies! Qui pourrait nier ces rapports et cette ressemblance si glorieuse?... En s'attaquant à la lettre sacrée, ne serait-ce pas attaquer aussi ces secrets instincts de grandeur que rhomme porte en soi, et à l'aide desquels il réagit si fièrement contre les preuves, hélas! si visibles de sa dégradation.^ Le vrai, le beau et le bon ne sont-ils pas le fond de sa pensée et de ses désirs autant que de sa conscience.^ Et, malgré son impuissance et sa corruption actuelles, quelle autre essence nous révèlent ses besoins, ses aspirations, son langage.-^ Ouelqu effacés que soient les linéaments premiers de la divine image, ne les retrouve-t-on pas sous le sang et les larmes, dont la souillent si souvent le vice ou la misère.^ Le génie de la poésie moderne, d'accord avec la tradition antique, a donc pu chanter l'homme en l'appelant « un Dieu tombé qui se souvient des cieux (i) ». iVlais depuis la
(i) Lamartine. A lord Byroii.
Rédemption, opérée par les larmes et le sang, ce vague souvenir est devenu une espérance infaillible; car, si le Père a dit à ce dieu tombé : «tu es poussière (i), » — le Christ n'a-t-il pas dit des hommes rachetés : « ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel (2)? »
Oui, l'homme, à la suite du Christ, est rentré dans le monde des essences primitives, comme un déshérité rétabli dans ses droits. Le sentiment qu'il garde au fond du cœur de son antique déchéance, peut bien lui inspirer une humble défiance de lui-même ; mais il n'engendre le désespoir qu'en celui qui repousse le divin bienfait : à une faiblesse près, que contre-balance la grâce, le mystère du Calvaire a reporté l'homme au sixième jour.
Nous pouvons donc, grâces aux lumières qui rayonnent de la Croix, suivre les tendances naturelles de la raison, pour étudier l'homme en sa nature inaltérée. Puis, lorsque, par une sorte de comparaison atténuée avec son Type infini, nous aurons achevé de déterminer son être, nous déduirons la loi de ses actes, tant au point de vue du monde originel, qu'à celui du monde déchu, mais régénéré par Dieu même.
De r esprit de l homme et de ses facultés.
Esprit et corps, l'homme est double en sa nature comme en ses voies; mais, image divine, son esprit est ternaire en ses facultés comme son corps en ses parties.
(i) Gen. III. 19.
(2) Saint Marc. XII , 25.
Exposons brièvement cette double distinction de l'être humain.
Assurément en tant qu'esprit, l'homme est un d'une unité indivisible. C'est la condition première et l'essence même de la nature spirituelle. Mais n'oublions pas que l'unité sans la distinction ne serait (ce mot même de distinction le dit assez) qu'un état informe et sans beauté.
Que les facultés se réduisent à trois : intellect , imagination^ cœur.
Or, la plus simple attention fait apercevoir dans l'être immatériel de l'homme une triple distinction parfaitement corrélative à la nature divine. Trois facultés s'y révèlent : la première exprimant en lui la tendance au vrai intime, caché ou substantiel 5 c'est le pur intellect : la seconde, la tendance au beau dans toutes ses séductions extérieures ou formelles; c'est l'imagination : la troisième, la tendance au bien par toutes les œuvres les plus vitales, c'est le cœur.
Telles sont les trois puissances et, si l'on peut ainsi dire, les trois organes immatériels de l'esprit humain.
Les philosophes, je le sais, sont moins simples et moins précis dans leurs distinctions. Ainsi, d'une part, confondant les facultés avec leurs actes, ils comptent pour telle la volonté qui est la simple activité libre de chacune d'elles, et la sensibilité qui est l'activité spéciale du cœur; d'autre part, dénaturant l'imagination, ils en font une simple mémoire de l'esprit, comme si chaque faculté n'avait pas sa mémoire ou son activité rétrospective distincte, mémoire des idées, mémoire des
84 MÉTAPHYSIQJJE DE LART :
formes^ mémoire des sentiments ! comme si découronner l'imagination du titre de faculté ce n'était pas ravaler en l'homme le sens du beau, qui, certes, a autant de droit à être représenté par une faculté spéciale que le sens du vrai et celui du bon ! La métaphysique simple peut bien, dans ses pures abstractions, méconnaître ce sens si noblement inspirateur; mais la métaphysique de Fart doit réclamer en son nom, et elle ne le peut à plus haut titre que celui de la ressemblance de l'homme avec Dieu même.
Evidemment ce sont là les trois puissances radicales. Toutes celles que de nouveaux systèmes ont cru signaler en l'homme ne sont que l'expression de leur activité si variée ; et le nom de facultés, qui leur a été donné, n'est qu'un abus formulé en barbarisme dans la terminologie métaphysique. D'ailleurs, les plus gran<ls multiplicateurs des facultés, et Gall lui-même, en reviennent toujours aux trois catégories, selon eux fondamentales, de facultés métaphysiques^ perceptives et sensitives. Or, il ne faut pas un grand effort d'esprit pour s'apercevoir qu'au vice près de la locution plurielle, ces trois mots sont toute notre théorie.
Mais, nonobstant cette distinction essentielle des trois facultés, la troisième, celle du cœur, est manifestement en nous un principe d'harmonie vitale, qui les maintient toutes dans l'unité du Moi immatériel pensant, imaginant et agissant.
L'analyse de l'homme immatériel se réduit donc à cette formule triple et une comme celle qui exprime Dieu, auteur de l'homme : Intellect, puissance ou faculté du vrai; Imagination, puissance ou faculté du beau ; Cœur, puissance ou faculté du bien.
THÉORIE GÉNÉRALE. 8y
Par la première de ces facultés l homme descend du Père ; par la seconde^ du Fils ; par la troisième, du Saint- Esprit : voilà sa filiation divine. Comme le Dieu, son type, il jouit du royal privilège de la liberté, cette condition essentielle de tout être doué d'une personnalité réelle. Mais, sa personnalité étant nécessairement relative, il en résulte que ce qui est en Dieu le suprême et inamissible droit de vie heureuse, ne peut être tel en rhomme que suivant la manière dont il aura usé du don divin.
Tel est l'esprit ; ainsi l'homme porte en sa nature spirituelle la vive contre-épreuve de la substance, de la forme et de la vie divines.
Cette trinité de l'esprit, être substantiel de l'homme, est première; l'organisme, bien qu'une partie ée. ce même être, n'étant néanmoins, d'autre part, que son instrument ou son milieu, est nécessairement second et subordonné.
Que le corps de f homme se distingue de même en trois parties : tète, corps et membres .
Que si nous exammons maintenant cette humble argile, vivant tabernacle de l'esprit qui l'anime, nous trouverons encore sur chacune de ses parties, comme la marque du même ouvrier, la visible empreinte du sceau divin.
Assurément le corps est un de cette unité nécessaire à toute vie, même matérielle; mais, dans l'ordre des êtres vraiment organisés, dans l'ordre humain surtout, la vie est soumise à l'harmonie esthétique de la forme ; et la forme, évidemment, n'est pas sans la distinction des parties.
Je ne sais comment la Physiologie divise le corps humain ; mais je sais que le langage usuel distingue dans l'ensemble de cet agrégat trois parties principales qu'il a toujours nommées : tête, corps et membres. Or, le langage est une philosophie parlante qui vaut bien les dissections de l'amphithéâtre.
La tête, en effet, n'est-elle pas la partie du corps substantielle par excellence ; organe de la haute pensée comme de l'humble alimentation, c'est-à-dire de l'intelligence comme de l'être ; siège de la volonté, nerf de l'être moral, et des nerfs, volonté de l'être physique; partie nécessaire et première sans laquelle l'homme n'est pas ou n'est plus? — N'est-ce pas ensuite le corps proprement dit, c'est-à-dire cette partie centrale qui n'est ni la tête, ni- les membres, n'est-ce pas, dis-je, cette partie qui semble, en sa masse relativement plus importante, localiser plus expressément la puissance formelle et formatrice humaine : siège de la distinction essentielle des sexes; organe multiple d'assimilation, de conservation et de reproduction, et pour cela même nommé d'un mot qui, exprimant à la fois et la partie et le tout, devient par extension comme le mot formule du corps humain? — Enfin est-il besoin de dire que les membres sont les parties du corps les plus expressives de la vie : organes du mouvement et de l'action ; relevant à la fois de la tête, centre des nerfs, et du corps, réservoir sans cesse renouvelé du fluide vital, le sang?
Des sens.
Mais ce n'est pas tout encore; l'organe chef et maître, la tête, n'est tel que parce qu'il contient virtuellement
et gouverne tous ces instruments physiques de l'esprit, que nous nommons les sens et qui sont pour notre imagination les naturels interprètes du divin langage de Tart.
Etudions-les donc spécialement: car cette étude nous fera entrer plus avant dans la connaissance de l'homme et de ses actes. N'est-ce pas, en effet, par les sens que l'homme reçoit et produit l'impression, qui, au centre physiologique prend le nom de sensation, et au centre moral le nom d'idée, d'image ou de sentiment?
L'organe sensitif est comme la multiple et déhcate sensitive de l'idéal. Les sens sont ainsi les moyens de communication de l'homme avec la nature et des hommes entre eux ; ils sont actifs et passifs tout ensemble : médiateurs du monde physique toujours, et du monde mtellectuel, imaginatif et sentimental, suivant les facultés et la volonté de l'être qui les emploie.
La physiologie usuelle affirme depuis longtemps qu'il y en a cinq, savoir : la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher. Malgré l'imposante autorité de ce lieu commun du langage accepté par la science, n'y pourrait-on contredire sans trop de désavantage?
Et d'abord, dans l'ordre purement physique toute distmction est oiseuse 5 car en cet ordre, à vrai dire, il n'y a qu'un sens, le toucher, seul rapport possible de matière à matière : « Le toucher, dit S^ Thomas, qui est le fon- (( dément des autres sens (i). »
Mais, si l'on se place dans l'ordre physico-idéal, il me paraît évident que cette énumération est à la fois exagérée et incomplète : exagérée, car le goût et l'odorat ne sont, comme nous Talions voir, que des dériva-