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lOO MÉTAPHYSIQJJE DE LART :
vie même de l'esprit, c'est-à-dire de l'élément essentiellement actif de l'être humain. Aussi, remarquons-le, cet attrait existe-t-il, nonobstant même la fatigue physique, pour tous les travaux immatériels ou moins matériels : la passion de la science, l'enthousiasme des arts, le zèle religieux, ravissent l'homme et le soutiennent dans un milieu supérieur, où les obstacles ne sont qu'une excitation ; et les efforts, qu'une joie, doux prélude de celle du succès.
Mais, en tant qu'être incarné et déchu, l'homme, agissant nécessairement dans un milieu inerte et par là même résistant, devra nécessairement aussi souffrir de cette activité. La vie matérielle même sera un travail; car est-elle autre chose qu'une résistance à tous ces agents physiques, sous la pression desquels elle doit se développer avec une incessante énergie? La résistance provoque la lutte; la lutte nécessite l'effort; l'effort engendre la fatigue, premier terme du mal physique, dont la douleur est le second, et l'extrême la mort. La douleur courageusement supportée produit le mérite; le mérite appelle la récompense; et cette récompense n'est pas ici-bas, puisque le dernier soupir de l'homme est une dernière douleur.
Telle est la gradation logique du travail matériel, envisagé au double point de vue de l'effort physique et du but moral.
Ainsi le bien-être et le bonheur semblent être en hostilité nécessaire.
Avant la déchéance, toute la Création était en parfait équilibre : Dieu lui-même avait planté l'Eden ; les animaux, créés par lui et nommés par l'homme, étaient soumis à ce maître, qui ne connaissait point les intimes
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insurrections de la chair contre l'esprit. L'homme donc pouvait gouverner sans peine et son propre être et tout ce monde matériel, si paternellement organisé pour lui. La volonté suprême suppléait à sa force ou la corroborait 5 et l'homme recueillait en bonheur et en bien-être le doux prix de leur harmonie. C'était là, comme disent les théoriciens dont nous apprécions la doctrine, cet Edénisme primitif qui est, à leurs yeux comme aux nôtres, autant un regret qu'une espérance.
Mais, à dater de cette déchéance, que peut seule exphquer l'ingratitude de la liberté, l'équilibre se rompt : la femme, première coupable, est asservie à l'homme ; l'homme, son triste complice, l'est à la glèbe ; la chair s'insurge contre l'esprit; l'animal se révolte contre le vice-Dieu révolté ; et la terre aride ne produit plus que des ronces et des épines. Ainsi tout est abandonné à la sauvage violence des forces physiques et des instincts brutaux.
Voilà l'histoire du travail humain ; histoire qui nous fait comprendre et la nature de l'activité de l'homme, et son altération, et le motif de la rigueur de la loi du travail.
En vain, pour s'affranchir d'une fatalité aussi inflexible, argumenterait-on d'un progrès nécessaire de l'être vers le bonheur et le bien-être si ardemment poursuivis. Si l'être primitif n'en a pas eu la volonté, l'être altéré en aura-t-il la puissance .-^ La loi des mathématiques, comme celle même de la raison, ne nous dit-elle pas que la faiblesse ne se peut, elle seule, transformer en force, et la misère en félicité.^
Sans déchéance, l'homme est inexplicable; et avec la déchéance sans le Christ le progrès est impossible.
Mais avec la déchéance et le Christ, on conçoit un progrès auprès duquel celui des sophistes de la matière n'est qu'une humiliante méprise. Ce progrès, c'est celui de la volonté régénérée par la grâce, allant bravement à Dieu à travers tous les obstacles, domptant les insolences de la Chair, élevant de plus en plus l'âme dans les sphères idéales, et, par les mérites du divin sacrifice, conquérant les suprêmes délices de la conscience et les joies célestes de la vertu. Cette conquête, en glorifiant Dieu, ennoblit l'homme, et pose sur son front la resplendissante auréole de la beauté morale.
Tel se restaure l'homme, en qui, par une juste réaction, la vertu adoucit la souffrance et donne même le bien être. Car à celui qui cherchera d'abord le royaume de Dieu et sa justice, c'est-à-dire toutes les grandes et saintes choses de l'esprit et de l'âme, le reste, c'est-à-dire les humbles choses de la vie terrestre, « sera donné par surcroît » , mais à la condition « d'en user comme n'en usant point (i), » Ainsi la sagesse chrétienne est tout à la fois folie, et sa folie sagesse !
Il y a loin de cet ordre d'efforts continus, qui s'étend du travail le plus vulgaire jusqu'au martyre, et dont la pleine récompense ne peut être qu'en Dieu, à ce système qui, remplaçant l'effort par l'attrait, formule la loi la plus négative de Fhonneur de l'être. Triste parodie du vrai travail, si ce n'était avant tout la dangereuse théorie de ces entraînements de la passion, qui substituent à la liberté de l'âme la servitude des sens, et la frénésie des brutes à l'énergie des saints!
Pour le chrétien, le monde n'est donc plus un tom-
(i) s. Matth. VI, 33 5 et S. Paul, I". Cor, Vil, 31.
beau scellé, où Têcre s'absorbe et se dissout en une vile poussière. C'est un lieu d'épreuve, où l'âme s'épure, pour se rendre de plus en plus digne du Dieu, qui a fait des béatitudes futures de toutes les misères présentes, et des béatitudes présentes de tous les efforts qui semblent n'avoir pour but que les félicités du monde futur : mais c'est, par-dessus tout, le monde du mérite et, par conséquent, de l'attente ; car, a si bien dit Sénèque : « Qui- « conque a mérité attend (i). » Néanmoins l'égoïste y perdrait ses tristes efforts : le mystère de la mort a bien pu être placé entre les deux vies pour donner à la première l'honneur d'un sacrifice, à la seconde le prix d'une conquête j mais c'est l'amour seul qui obtient, comme seul il tresse la couronne !
La meilleure philosophie n'est donc pas celle qui embellit la vie éphémère, mais celle qui adoucit la mort inévitable. Cette dernière est la vraie sagesse comme la vraie science, parce qu'en elle seule se trouve la solution des invincibles fatalités de la vie du temps, et des aspirations également invincibles de notre être à une vie nouvelle au-delà du temps.
Ainsi tout dans l'homme réhabilité devra tendre au souverain bien, au prix de la douleur et même de la mort; et c'est ce noble effort et les expressions qu'il enfante, qui manifestent le vrai beau, le beau idéal.
La nature et le but du travail ainsi déterminés, nous pouvons compléter l'exposé des lois qui régissent les trois facultés maîtresses, dans la recherche et la manifestation de ce beau essentiel, qui est évidemment le suprême objet de l'art.
(i) Quisquis meruit, expectat. Epist. CV.
Tie la distinction dans t activité des facultés.
Les trois puissances intimes du moi humain^ bien qu'égales en nature^ sont néanmoins coordonnées. L'ordre dans lequel j'en vais parler l'indiquera suffisamment; c'est celui même des personnes divines. Plus tard^ cette même analogie, observée à un autre point de vue, nous permettra de signaler une loi de subordination pour la seconde faculté ; mais cette loi n'attentera pas plus à son égalité, que la subordination du Fils incarné envers le Père n'attente à celle des personnes divines elles-mêmes.
Que cette distinction se résume en ces trois actes : Science, o4rt, Religion.
La première de ces facultés, 1' intellect, empruntant à l'homme proprement dit, en qui elle prédomine, la virile énergie des conceptions, est la faculté plus spécialement spéculative. Par elle l'esprit, avons-nous vu, aspire zm vrai. Or, le vrai est l'objet plus spécial de ce que, dans l'acception la plus large du mot, on nomme science : science physique et science métaphysique, ces deux ordres de sciences qui les renferment toutes et qui traitent des êtres, des choses et de leurs rapports, à leur point de vue plus particulièrement substantiel. — Et l'homm.e s'efforce de réaliser ce vrai dans ses œuvres, dans l'ordre physique avec l'auxiliaire de ses sens par T observation; dans l'ordre métaphysique avec l'auxiliaire du bon-sens, qui est comme le sens divinatoire du vrai idéal. La notion pure des actes de cette faculté se résume
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dans ridée de Syllogisme. L'homme n'étant lui-même qu'une déduction de Dieu^ tout dans la science doit être déduit de principe à conséquence. Le syllogisme sera donc au fond de toute pensée ; c'est l'expression la plus logique de la vérité.
La seconde faculté, 1' imagination, empruntant au caractère de la femme, en qui elle prédomine, la délicate énergie des admirations, est la faculté plus spécialement comemplanve . Par elle l'homme aspire au beau. Or^ le beau est l'objet plus spécial de ce que, dans l'acception la plus large du mot, on nomme art : art du visible, art de l'invisible, c'est-à-dire de la forme réalisée et de la forme pure ou typique des êtres et des choses. — Et l'homme réalise ce beau dans ses œuvres, pour le premier avec l'auxiliaire des sens par ï étude plastique ; pour le second avec l'auxiUaire du goût, qui est comme le sens divinatoire du beau idéal. La notion pure des actes de cette faculté se résume dans l'idée de Symbole. L'homme lui-même n'étant que la ressemblance, c'est-àdire le symbole vivant de Dieu, tout dans son art devra symboliser l'idéal. Le symbole sera donc au fond de toute manifestation : c'est l'expression la plus parlante de la beauté.
La troisième faculté, le coeur, empruntant au caractère de l'enfant, en qui il prédomine, l'infatigable énergie des actions, est par là même la faculté plus spécialement active. Par elle, l'homme aspire au bon ou au bien. Or, le bien est l'objet plus spécial de ce que, dans l'acception la plus large du mot, on nomme religion : religion des corps, religion des âmes, c'est-à-dire ensemble des rapports des êtres et des choses, ou des liens qui doivent
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les unir. — Et l'homme doit s'efforcer de réaliser ce bien, pour la première avec l'auxiliaire des sens par le cuire; pour la seconde avec l'auxiliaire de ce divin aurait, qui est comme le sens divinatoire du vrai bien spirituel. La notion pure des actes de cette faculté se résume dans l'idée de sacrifice. L'homme lui-même étant le prix du sacrifice divin, tout dans la religion intime de son cœur doit en être un généreux retour. Le sacrifice sera donc au fond de toute action ; et le mot qui le nomme, l'expression la plus touchante de l'amour.
Bon-sens, goût, attrait ! mots à la fois si mystérieux et si compréhensibles ! triple synonyme de ces deux autres mots, si expressifs de la relation réciproque entre Dieu et l'homme, la foi et la grâce ! . . . Le bon-sens, le goût et l'attrait ne sont-ils pas, en effet, des qualités natives que l'homme ne peut que perfectionner et non acquérir, des dons gratuits que Dieu départit à l'homme, mais à la condition qu'ils lui reviennent en libres hommages.^ Ce sont donc les trois germes divins du travail et la triple tendance de l'homme vers l'idéal.
Mais puisque Dieu est le vrai, le beau et le bien absolu, n'en résulte-t-il pas que la science, l'art et la religion ne sont, chacun en leur manière et dans leur terme extrême, autre chose que la triple recherche de Dieu.^
Enfin, si les trois sens servent à l'envi chaque faculté, il est bon de se ressouvenir que chaque faculté a aussi son sens corrélatif, c'est-à-dire que le sens double de la Parole-Ouïe est l'organe plus spécial de l'invisible commerce des idées, base de la science ; que la vision est le miroir animé de ces images dont se nourrit et s'exalte
l'imagination^ cette mère féconde des arts; et que le toucher seul réalise ces œuvres, qu'inspire le cœur et que bénit la religion.
Toute l'activité humaine est ainsi ramenée à ces trois formules, dont chaque mot a une valeur théorique :
L'intellect, mâle faculté du vrai, qui est l'objet de la science, procède par l'observation et le bon-sens, et, au moyen de la Parole-Ouïe, conduit à la connaissance spéculative de Dieu, dans l'invisible région de la substance.
L'imagination, féminine faculté du beau, qui est l'objet de l'art, procède par l'étude plastique et le goût, et, au moyen de la vision, conduit à la connaissance contemplative de Dieu, dans la lumineuse région de la forme.
Le cœur, spirituelle faculté du bien, qui est l'objet de la religion, procède par le culte et l'attrait, et, au moyen de l'action que réalise le toucher, conduit à la connaissance active et pratique de Dieu, dans la région féconde de la vie.
Et, comme la loi de la forme veut que tout, dans l'être véritable, se manifeste en une œuvre distincte et persistante, il en résulte que l'intellect produit l'œuvre vraie, terme de toute science; l'imagination, la belle œuvre ou le chef-d'œuvre, terme de tout art; et le cœur, la bonne œuvre, terme de toute religion : triple monument élevé par les facultés de l'homme à la gloire du vrai, du beau et du bien absolu, qui est Dieu.
Adoration personnifiée, vivant holocauste, l'homme ne doit donc penser, formuler et agir, si ce n'est en Dieu, par Dieu et pour Dieu. Telle est son incomparable destinée, que son bonheur et sa gloire sont liés et
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comme identifiés au bonheur et à la gloire même de son Créateur!
Cette conclusion n'est point due, comme on le voit, à l'entraînement d'un mysticisme louable, mais irraisonné : elle est rigoureusement déduite de la métaphysique la plus élémentaire et la plus saine; et elle fait comprendre pleinement cette grande pensée de Leibnitz, que nous avons mis au front de cet ouvrage : « Toute science , « tout art doivent par-dessus tout resplendir en un culte « à Dieu. »
Ainsi les trois grandes fonctions de l'homme seront, si je puis ainsi parler, éminemment théologales (i) ou expressives de Dieu 5 et, Dieu étant partout où se rencontre quelque atome de vérité, quelque reflet de beauté, quelque effluve d'amour, il en résulte qu'en tout ordre d'efforts, explicitement ou implicitement, l'homme pourra et devra, dans la limite de ses forces finies, exprimer Dieu ou du moins quelque chose de Dieu.
Or, en fait, ces trois tendances se retrouvent inévitablement dans l'homme : toujours il aspire à pénétrer le secret de la substance, toujours il subit ou. exerce la fascination de la forme, toujours il aime la vie et la répand en œuvres autour de lui. A ces trois points de vue, il poursuit la perfection, sans y atteindre jamais, tout en s'en rapprochant sans cesse 5 car la perfection, ce n'est
(i) Ce mot, je le sais, appartient exclusivement à la langue de la science divine purement surnaturelle. Je préviens donc le lecteur que je ne le prends ici, et dans tout le cours de cet ouvrage, que dans son sens purement rationnel et étymologique. Sans doute il ne faut pas de confusion entre le langage philosophique et le langage théologique; mais, tous les deux restant bien distincts, où est le mal qu'ils s'empruntent réciproquement leur puissance expressive? La vérité théologique n'y perd pas, et la vérité philosophique y gagne d'éblouissantes lumières.
pas le réalisé, c'est Tinaccessible Trinité du vrai essentiel, du beau idéal et du souverain bien, éternel objet de la science, de l'art et de la religion.
Que cette distinction de T activité humaine est fondamentale
et persistante.
Les trois actes qui manifestent ainsi cette activité sont donc fondamentaux et non accidentels; ils sont l'expression de la nature même de l'homme.
Ceux qui prétendent les localiser exclusivement dans chaque phase de la vie de l'homme ou de l'humanité, ceux-là méconnaissent donc cette nature humaine, qui doit associer les actes comme elle associe les puissances.
Que dans l'humanité, comme dans l'homme son atome, il y ait des prédominances variées suivant les âges, de telle sorte que la plus grande activité religieuse corresponde à leur enfance, âge de l'amour et du culte instinctifs ; la plus gracieuse fécondité esthédque, à leur jeunesse, âge de l'épanouissement et de la production de la beauté ; le plus grand développement scientifique, à leur âge mûr, âge de libre examen et de recherches ardentes : que ces diverses corrélations existent, c'est ce qui ne se peut contester. Pour des êtres successifs, le phénomène ne saurait être que successif : seulement, comme nous venons de l'indiquer, il sera dans un ordre inverse de Tordre de raison, le développement de l'être dans le milieu organique allant nécessairement de la vie à la forme, et de la forme à la substance.
Mais, de cette simple prédominance à l'exclusion absolue, il y a toute la distance qui sépare l'ordre de la vérité du désordre de la passion; et cette exclusion n'a même
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jamais existé pleinement en fait. Quel homme, quelle agrégation d'hommes n'a senti à ses divers âges, bien qu'à des degrés divers, le triple besoin toujours inassouvi de connaître, d'admirer en formulant et d'aimer ? Nous signalerons, du reste, bientôt les funestes conséquences des isolements et des hostilités de ces trois tendances exagérées dans l'activité collective de l'humanité; nous examinerons aussi la diversité des aptitudes ou des vocations en chacun des hommes individuellement pris. Ici nous devons nous borner à dessiner le type humain dans ses traits les plus généraux.
La science est le flambeau de toute civilisation humaine; la religion en est le foyer; l'art en doit être le resplendissement. Nier ces assertions, c'est nier l'idéal même de la société. Ces trois choses sont dans les lois, dans les œuvres et dans les mœurs de tous les peuples, vivant d'une vraie vie sociale.
Et cependant l'art a été l'objet d'une proscription légale, fulminée par le législateur le plus sage de l'ancien monde, et inscrite dans le livre même oii j'ai cherché la consécration de ma Théorie.
Van proscrit par zMoïse ; pourquoi ?
Dieu dit, en effet, à son peuple par la bouche de Moïse : ce Tu ne feras point d'image sculptée, ni aucune reste semblance de ce qui est dans le ciel supérieur, et de « ce qui est dans la terre inférieure, ni de ce qui est « dans les eaux sous la terre. » Et ailleurs encore : « Brise « les statues, (i). »
(2) Exode, XX, 4-5; et XXXI V, 13.
Qu'est-ce donc à dire ? Ces paroles seraient-elles une condamnation absolue de l'art? Donneraient-elles raison à tous ces esprits mystiques ou rationalistes, qui repoussent avec un fanatisme égal toute représentation matérielle des objets de la vénération religieuse, comme une profanation du spiritualisme divin ? L'universalité du fait idolâtrique, en dehors de cette défense, serait-elle, de nos jours encore, une preuve de la légitimité de semblables répulsions ?
Ne nous scandalisons pas si facilement. Pour être sai« nement entendue, la loi de Moïse doit rester circonscrite dans les temps exceptionnels qui la nécessitèrent. Mais un fait si grave, dans le rapport de notre Théorie, doit être caractérisé.
Dieu défendit l'art à son peuple, cela est vrai ; mais il nous semble facile d'expliquer qu'il ne le défendit que parce que l'homme déchu était devenu impuissant à formuler impunément, selon les lois de sa nature primitive ; car^ après la défense de faire des images sculptées, le Législateur ajoute : « Tu ne les adoreras pas, tu ne leur « rendras pas un culte; je suis le Seigneur (i). »
A l'origine, c'était la femme, c'est-à-dire, comme nous l'avons vu, la personnification de la faculté du beau dans la famille humaine, qui avait pris l'initiative de la révolte contre Dieu et provoqué la chute de l'homme. L'imagination, faculté féminine par excellence, était donc particuUèrement pervertie ; et elle avait dû être expulsée des régions de l'idéal divin, comme les corps qu'elle habitait l'avaient été de l'Eden. L'audacieuse alors, après avoir vainement tenté de se déifier elle-
(i) Jbid.
même, dut cendre à se déifier dans ses œuvres ; et là était le germe de l'idolâtrie. Car, l'esprit étant déchu de sa force originelle, le poids du corps et les fascinations du beau sensible durent l'entraîner dans cette sphère inférieure de l'idéal purement humain, oii la forme se confond souvent avec la matière qui la manifeste 5 l'idole, avec le dieu qu'elle représente. L'art, de théologal qu'il eût toujours dû être, devint donc théogonique, ce qui veut dire qu'au lieu de glorifier le vrai Dieu immatériel, il engendra des faux dieux de matière. Triste profanation de la forme, qui devait entraîner l'homme déshonoré dans les pratiques honteuses de la plus abjecte corruption ! Cette déduction si logique a eu pour historien saint Paul lui-même, dans ces lumineuses paroles, qu'il adresse à la chrétienté naissante de la métropole du paganisme :
« Ce qui est invisible de Dieu est révélé par ses ce oeuvres, qui sont l'expression de sa vertu éternelle et ce de sa divinité.
c( Ainsi les hommes furent inexcusables.
« Parce qu'ayant connu Dieu, ils ne le glorifièrent « pas comme Dieu et ne lui rendirent pas grâces j mais « ils s'évanouirent dans leurs pensées, et leurs œuvres ce insensées s'obscurcirent ; car, disant qu'ils étaient sages, et ils furent faits fous.
ce Et ils changèrent la gloire incorruptible de Dieu ce en la similitude de l'image corruptible de l'homme, ce et des oiseaux, et des quadrupèdes^ et des serpents.
ee C'est pourquoi Dieu les livra au désir de leurs ce cœurs, à l'impureté, jusqu'à s'avilir en leurs propres ce corps : eux qui ont changé la vérité de Dieu en ce mensonges, et ont adoré et servi la créature plutôt
« que le Créateur qui est béni dans les siècles (i). » Et cependant Tidolâtrie, qui divinisa toute beauté terrestre, toute forme, que dis -je? toute matière, et qui imposa à Fhomme des adorations si étranges, l'idolâtrie, cette aberration satanique du goût, ce grand déshonneur de l'art humain, ne prouve pas plus contre la faculté esthétique que l'abus ne prouve contre la règle. Bien plus,.ce fait si général semble être à lui seul, malgré sa monstruosité souvent hideuse, la preuve palpable de l'immense besoin qu'a toujours éprouvé l'homme, même déchu, de connaître, d'admirer et de reproduire la forme divine.
Mais, en cet état misérable, la forme divine ne pouvait lui être à nouveau connue que par une révélation formelle, c'est-à-dire par la révélation du Christ, le Dieuhomme, le Dieu humainement beau. Aussi la promesse de cette révélation avait-elle précédé l'expulsion de FEden. A travers les siècles de perversité anté-diluvienne et leur expiation, elle était passée des Patriarches aux chefs du peuple que Dieu prédestinait à en être le dépositaire; et, souvent renouvelée, plus souvent méconnue, elle fut toute la préoccupation du législateur inspiré de ce peuple. Au centre d'un monde idolâtre, il lui fallait à tout prix préserver d'entraînements impies un peuple déjà trop enclin lui-même à l'idolâtrie. Il dut donc lui interdire cet art figuratif, qui les favorisait si naturellement.
Toutefois, cette mterdiction, — qui même n'était pas absolue, témoin les taureaux de la mer d'airain et les chérubins de l'arche, — ne pouvait être que transi-
(1) Ad Rom. r. 20 et s.
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toire^ comme la loi qui la contenait et le danger qu'elle avait en vue : « Les idoles, ont dit plus tard les mêmes « livres saints, n'étaient pas à Torigine, et elles ne « seront pas toujours (i). » Il en faut donc dire autant de la défense préservatrice. N'eût-elle pas été, autrement, une injure au génie poétique de l'homme, une négation de cette nature formatrice, aussi manifestement révélée par Moïse dans le formalisme sculptural de son culte et de ses rites, que dans le texte premier d'où nous l'avons déduite?
« Les Juifs, dit Tacite, conçoivent un Dieu unique,
< dans le seul entendement; ils estiment profanes ceux ( qui représentent les dieux sous des formes humaines ( et matérielles. Le leur est suprême, éternel, immuable, t immortel. Aussi n'en ont-ils aucune image, aucune ( statue dans leurs villes, pas même dans leurs tem-
< pies. » Le judicieux païen, qui ne pouvait se douter des motifs du législateur hébreu, ajoute : « Cet usage « des Juifs est absurde et sordide (2). »
Or, ce jugement, qui eût à bon droit scandalisé Jérusalem, est devenu aussi vrai pour la Rome de Léon X et de Pie IX que pour la Rome même de Tacite. C'est qu*il était au fond une idée juste, l'expression d'une appréciation exacte de l'action et de la fin légitimes de toutes les facultés humaines.
Le Dieu beau ayant revêtu la forme matérielle pour la réhabiliter et la transfigurer en lui, les aberrations païennes de cette forme n'ont plus été sérieusement possibles, au sein des splendeurs métaphysiques que ce Dieu
(i) Sap. XIV.
(2) Hist. L. V. c. 5
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révélaic; elles sont devenues incompréhensibles et même ridicules. En touchant la forme humaine^ la forme divine l'a tellement imprégnée d'idéal, que tout germe d'impiété idolâtrique y a été détruit pour toujours.
Non-seulement donc elle n'est plus adorée, mais encore, elle-même, elle adore; et c'est là l'étrange merveille de ce grand culte catholique, si matériel en apparence, en réalité si profondément idéal et si pur.
La puissance esthétique a dès lors été replacée au niveau de l'intellectuelle et de la sensitive ; car il a été donné à l'homme de contempler le divin exemplaire, le type de la beauté physique et morale; car il lui a été enjoint de l'imiter, de le copier en tout: que dis-je.'^ de se l'incorporer charnellement. Alors aussi, et pour la même raison, l'élément féminin a été restauré dans sa vivante personnification, la femme. A la loi, si humiliante pour elle, de la polygamie a succédé la loi pure du mariage unique, cette primitive consécration de sa dignité. En sa personne, chose trop peu remarquée! s'opérait ainsi la restauration de l'élément Imaginatif et formel, l'élément de la beauté vivante dans l'humanité.
Aussi, après les premières réactions, — justes représailles, du reste, pour tant de sang versé en haine des hommes et de Dieu, — la destruction des symboles polythéistes ne fut même pas jugée nécessaire ; leur danger passé, le dédain suffit à en faire justice. D'autre part, les symboles chrétiens apparurent au grand jour. Après avoir orné les modestes oratoires des catacombes, ils ornèrent et ornent encore les somptueuses basiliques, bravant, à l'abri des foudres intelligentes de l'EgUse, la rage inepte des iconoclastes de tous les temps. L'art chrétien a inondé et ravi le monde de ses pures clartés ;
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la matière est redevenue le simple tabernacle de l'idéal ; et le fervent orthodoxe, tout aussi bien que l'homme de goût 3 a pu répéter le mot de l'illustre romain : fc C'est chose absurde et stupide que la nudité des « temples. »
Que dis-je? Les vieux dieux de pierre et de bronze eux-mêmes semblent s'être émus dans les ruines de leur pandémonium. La nouvelle Rome les sent^ avec une joie d'artiste, tressaillir en son sein. Ce grand sépulcre, où s'étaient réunies et abîmées toutes les œuvres sculpturales des âges païens, s'ouvre à la voix même des pontifes du Christ. Généreux vainqueurs, ils recueillent avec respect ces dépouilles de l'idolâtrie renversée, en forment l'inestimable écrin de leur couronne, et les présentent sans crainte aux hommes régénérés, comme les reliques du génie de l'homme et les parlants témoins du triomphe de la forme divine sur la forme humaine si coupablement déifiée. Mieux encore : ils les livrent à leur admiration et à leurs études comme les modèles les moins imparfaits de cette forme de l'homme, type de toute conception plastique et symbole obligé de l'idéal divin lui-même.
La sévérité mosaïque ne s'appliquait donc qu'à l'homme déchu et déshérité de cet idéal supérieur ; et le Christianisme, en réhabilitant la puissance esthétique de l'homme, comme il a visiblement réhabilité la femme elle-même, a convié cette puissance à reprendre part à l'œuvre universelle de la glorification divine.
Ce serait donc un abus d'idéalisme mystique, que de renouveler cette proscription de l'ancienne loi pour entraver la marche conquérante de l'art de la nouvelle. Il faut savoir accepter la nature humaine, nécessairement
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impliquée dans la matière et^ par conséquent, prédestinée à l'art; il faut savoir admettre la déchéance sans s'y attarder ; il faut surtout s'incliner devant l'adorable beauté de ce Dieu, fait homme pour réhabiliter l'homme: et ne pas refuser à la reconnaissance du racheté, le droit de reproduire la vision terrestre de son céleste Rédempteur.
Nier l'art au point de vue religieux, c'est nier la révélation divine et la divine humanité du Christ.
L'homme est ainsi rétabli dans ce que le sens logique du langage m'a autorisé à nommer sa triple puissance théologale. Tout en lui donc peut et doit tendre à réaliser cette forme exquise des êtres et des choses, qui, dans la complexité merveilleuse de ses œuvres, convergera naturellement au type éblouissant de toute beauté. On peut dire même, en ce sens, qu'aucun des actes de l'homme ne saurait être en dehors de cette haute destinée : « Faites tout, dit saint Paul, pour la gloire de " Dieu. » Chacun des pas du noble pèlerin sur ce monde de boue, doit être un progrès vers la patrie de son âme, la sainte région du vrai beau, le Ciel.
T>e l accord des trois activités radicales.
Mais, pour atteindre ce but suprême, il faut, de toute rigueur, que l'homme agisse dans l'unité de ses trois puissances; il faut que, comme Dieu lui-même, il soit indivisible dans son acte producteur ; il faut, enfin, que la faculté agissante ait toujours le concours implicite ou d'assentiment des deux autres.
L'intellect, assurément, a seul le droit et le devoir de rechercher et de signaler le vrai idéal ; mais qu'il prenne
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garde que l imagination ou le cœur ne repousse sa doctrine, en lui déniant le caractère divin de la beauté ou le divin attrait du bon. Il errerait alors 5 car la vérité doit être bonne autant que belle.
L'imagination, assurément aussi, est la mère féconde des formes idéales ; c'est elle qui revêt l'adorable vérité de ses plus splendides parures, pour la manifester aux yeux enivrés des hommes, sous le nom plus adorable encore de la beauté. Mais qu'elle se garde aussi de prendre la parure pour la beauté même, de cacher l'erreur, qui est la laideur intellectuelle, sous des déguisements attrayants et corrupteurs; qu'elle se garde surtout de recouvrir le vice, qui est la laideur morale, des plis protecteurs de son divin manteau. Elle tromperait alors les hommes comme ces sirènes qui entraînaient aux abîmes; car la beauté doit être bonne autant que vraie.
Le cœur, enfin, est bien le foyer actif de la vie idéale ; c'est lui qui recèle le trésor des sentiments et des passions, c'est-à-dire des relations et des forces de l'homme, qu'il traduit en œuvres bonnes et fécondes. Mais qu'il prenne garde, de même, que l'intellect ne dénie l'être à l'objet de son culte ; et l'imagination, la beauté. Alors ses forces s'évanouiraient en sentiments impuissants et en actions stériles ; car la bonté doit être vraie autant que belle.
Pour que la beauté divine apparaisse et réponde à l'évocation de l'homme, les trois facultés devront donc prononcer ensemble le Faisons divin. Leur fécondité est à ce prix, parce que si les deux premières peuvent concevoir et imaginer ce mot générateur, la troisième seule peut le faire prononcer et le réaliser. C'est d'elle, en effet, que part l'action ; et son organe matériel est
comme le principe des mouvements des sens, qui sous ses ordres réalisent Tidéal par Timage.
Les deux premières facultés ouvrent à l'homme l'accès du monde spéculatif et du monde contemplatif; mais tant que la troisième ne les a pas fait entrer dans le monde actif et pratique des faits^, elles demeurent improductives. Enfin, si les sens sont les réalisateurs matériels de Tidéal, le plus puissant, celui qui les résume tous, n'est-il pas le toucher proprement dit, qui, correspondant à cette troisième faculté, participe plus directement de sa nature essentiellement active?
Le vrai isolé ne fait que convaincre, souvent même sans convertir le convaincu ; le vrai beau et le beau vrai, au contraire, le touchent et l'émeuvent. Or, toucher et émouvoir sont deux mots mixtes du langage du cœur : toucher, c'est accomplir l'union des corps et des âmes ; émouvoir, c'est donner l'impulsion morale, comme mouvoir c'est donner l'impulsion physique. Le vrai beau et le beau vrai se résolvent ainsi nécessairement dans le bon ou le bien.
Nous ne saurions trop le redire, toute notre théorie est dans cette règle d'accord entre les puissances de l'homme par la religion, laquelle seule peut animer et spiritualiser l'œuvre que pense la science et que formule l'art. De même que le Père engendre le Fils, sa forme divine, et que des deux procède TEsprit-Saint pour les unir; de même, en un certain sens abstrait et métaphysique, on pourrait dire que la science engendre l'art, et que des deux procède la religion qui les unit et les féconde.
La religion est vraiment le lien nécessaire entre la science et l'art^ entre l'esprit et la chair, entre le monde
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substantiel enfin et le monde de la forme et de la matière; principe de vie^ elle seule inspire et produit l'acte parfait;, la bonne-œuvre^ qui a pour double but le mérite de Thomme et la gloire de Dieu. Celle-là seulement sera donc vraie, qui se composera d'un dogmatisme et d'un formalisme harmonieusement combinés; il ne saurait y avoir de religion véritable sans cette double condition.
C'est en ce sens que dans le langage figuré, qui est plus spécialement révélateur de l'art, on a pu dire avec toute raison : le culte de la science, la religion de l'art; c'est en ce sens encore que le savant et l'artiste sont si souvent honorés de noms augustes et consacrés, et que les esprits les plus incroyants sur tout le reste^ élèvent souvent leur mission sociale à la hauteur d'un sacerdoce. Ces mots ne sont point des métaphores ambitieuses; dans l'ordre métaphysique le plus sérieux, ce sont des corrélations réelles.
Les trois facultés, distinctes mais associées, seront ainsi le mystique trépied du haut duquel l'homme jettera ses oracles, au nom de la Divinité dont il est l'image et le serviteur.
Que si, au contraire, ces trois supports sont sans Hen entre eux, l'erreur, à la fois laide et pernicieuse, les aura bientôt dispersés et brisés; et l'homme retombera humilié sur ces impuissants débris.
TDe la variété des aptitudes.
Mais, dira-t-on, tout homme peut-il se flatter de posséder le trésor de ces trois énergies spirituelles.'^
Il est vrai que les hommes, semblables par l'essence,