SUBSTANCE DE L'ART
Splendor... et Jigura substantic S. Paul, ad Hebr., 1, 2.
Y7,)j^^ NCONTESTABLE objet de l'art^ beau! forme ^T&% de tout ce qui plaît à l'homme, le charme ^s^^ et l'exalte ! irrésistible aimant du cœur ! ^àr pi'incipe de tout désir et de tout regret! '^^ê^^^ terme de toute foi et de tout amour ! resplendissement universel de tout ce qui est vrai et de tout ce qui est bon ! . . . Beau ! nom incommunicable et pourtant toujours communiqué, exemplaire invisible et pourtant toujours contemplé, idéal insaisissable et pourtant toujours poursuivi, réaUté ou illusion dans l'imagination de l'homme, que serais-tu dans ta substance si tu n'étais pas Dieu?
lyS MÉTAPHYSIQJJE DE LART :
T)u beau en général.
Ressouvenons-nous : le beau est la forme par excellence, car la forme par excellence^ c'est la distinction absolue ou l'absolu de la manifestation 5 c'est donc Dieu révélé.
Dans l'ordre primitif, c'est le Fils éternel, éternelle image du Père, splendeur de sa gloire et figure de sa substance, divin terme de ses intimes contemplations et de ses complaisances ineffables; c'est le faiseur, le formateur, I'Artiste suprême, dont l'œuvre extérieure est une naturelle révélation de Dieu, et dont la sagesse incréée illumine et pénètre toute raison. Dans l'ordre déchu, c'est le Christ, « en qui habite corporellement « toute la plénitude de la divinité (i), » et qui a réalisé surnaturellement en sa personne la manifestation de Dieu et la transfiguration de l'homme. Cette manifestation et cette transfiguration formelles ont rendu la lumière vraie à l'intellect, l'idéale extase à l'imagination, la chaleur vitale au cœur; et ce sont là les conditions indivisibles de la communion de l'être avec le vrai beau.
On peut donc, spéculativement d'abord, mais trèsspéculativement, définir le beau, ou plutôt l'expliquer en ces termes : c'est le vrai manifesté sous une forme telle que son attrait entraîne l'homme au bien. Telle est évidemment la substance de l'art, dont l'intellect, cette mâle faculté de l'esprit, doit spécialement scruter la nature.
Or, si le beau absolu est Dieu, le beau humain ne
(i) s. Paul, ai Coloss., II, 9.
PREMIÈRE CONSÉQUENCE. I fÇ
sera-t-il pas toujours quelque chose de Dieu ? Là est la double substance de Fart.
Voilà pourquoi le beau fascine, pourquoi tout palpite, languit et se meurt dans sa contemplation, pourquoi rhomme y aspire d'une si insatiable ardeur ! . . . Mais aussi voilà pourquoi le divin fantôme le fuit d'une fuite éter- • nelle ; ou, s'il semble s'arrêter comme pour se rendre à cette poursuite obstinée, pourquoi ce séduisant fugitif n'est plus, au moment où l'on croit le saisir, qu'une illusion désenchantée !
Insatiable besoin, déception douloureuse, qui attestent quelque chose de plus que l'inviolabilité nécessaire du Créateur au regard de sa créature, et l'infériorité essentielle du relatif par rapport à son absolu !
C'est que, d'une part, si le beau est le resplendissement de Dieu sur son œuvre et dans son oeuvre 5 de l'autre, par suite de la rupture du plan divin, ce resplendissement s'est sensiblement atténué pour les yeux mortels.
T)u beau réel.
Autant que l'Infini puisse se reproduire dans le fini. Dieu, suivant la loi de toute création, s'était reproduit dans son œuvre. Sa face avait illuminé le monde naissant 3 et le monde tressaillait de joie sous son regard 3 et Dieu s'admirait dans ce miroir de son être 5 et l'homme l'y contemplait avec amour !
Mais ce divin miroir ne devait pas conserver longtemps sa limpide unité : le Tentateur le ternit de son haleine orgueilleuse; et l'homme, d'un coup de sa liberté pervertie, le brisa. Dès lors il a cessé de réfléchir la divine image
l6o MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
dans son ensemble harmonieux : cette image ne s'est plus reproduite que par fragments et faussée, sur les débris séparés que la lamentable catastrophe a seuls laissés en regard d'un ciel sévère. Le Dieu visible est devenu le Dieu caché ; car des nuages^ les nuages de Terreur et de la passion^ se sont interposés entre Lui et ses œuvres 5 et l'homme, déshérité de la communion directe avec la beauté substantielle et vitale^ ne l'a plus entrevu qu'à travers la mélancolie du rêve. C'est que le faux, le laid et le mauvais, ces trois sacrilèges négations du Dieu à la fois vrai, beau et bon, avaient fait, hélas! irruption dans le monde.
J'ai déjà signalé les ravages du faux et du mauvais dans l'œuvre divine, et surtout dans Thomme, son complément et sa fin. Ces ravages, plus contestables peutêtre parce qu'ils ont été opérés dans les mystères de Tintellect et du cœur, n'en sont pas moins pour nous maintenant des réalités de raison autant que de tradition. Mais celui qui nierait les ravages du laid ne serait-il pas un aveugle optimiste? Quelque incontestable que soit encore la séduction de la forme réelle, ce qui ne l'est pas moins, c'est que le laid l'a trop souvent marqué de son empreinte, et que, par son contact impur, il tend toujours à déshonorer ce reste de beauté originelle qui continue de briller sur l'œuvre divine. Comme l'homme, la nature est déchue. L'un et l'autre sont descendus dans cette échelle de perfection par laquelle le créé aurait dû s'élever indéfiniment vers Dieu. « La note tonique de notre ce création ayant baissé, toutes les autres ont baissé pro- « portionnellement suivant les règles de l'harmonie (i). »
(i) J. de Maistre, Consid. sur la France^ p. 48.
PREMIÈRE CONSÉQUENCE. l6l
Le beau est ainsi devenu une sorte d'illustre proscrit, expulsé d'une patrie dont il est pourtant la gloire.
Les significations intimes du langage, ces lueurs si vives du bon-sens, suffiraient à justifier nos assertions. Le laid n'est-il pas dit commun, vulgaire, trivial, toutes expressions généralisantes 5 et les caractères les plus recherchés et les plus appréciés du beau ne sont-ils pas, au contraire, Yélégance, la noblesse, la disiinciion, toutes expressions essentiellement restrictives.^ L'étymologie est éloquemment démonstrative à ce double point de vue. Il est donc reconnu par là même que le laid est, si l'on peut ainsi dire, de droit commun^ tandis que le beau est resserré dans les limites d'un rare privilège. Mais étudions le fond des choses en rappelant les origines.
Quant à l'homme d'abord, n'avons-nous pas vu ce profanateur de la plus noble des beautés de son être, la liberté, chassé du lieu de délices, couvert de peaux de bêtes et flagellé par la divine ironie : « Et voilà qu'Adam « est devenu comme un de nous (i). » Depuis lors, dépouillé du bienfait primitif de la jeunesse permanente, c'est-à-dire de la beauté éternelle, il a senti sa forme se façonner et croître péniblement, puis successivement se flétrir sous la triple serre de la douleur, de la vieillesse et de la mort. Son corps a subi les mêmes altérations que son esprit et son âme 5 car il ne saurait y avoir de beauté véritable sans l'intelligence et la bonté. Le reflet du beau divin sur Thomme n'est donc plus qu'une impression fugitive, trop rare, hélas ! dans son espèce altérée, dont quelques races mêmes, sans doute à l'origine plus
(i) Cen., Il I, 22.
coupables^ semblent presque toucher à la vile configuration de la brute.
La Nature ! Rappelons-nous ce paradis de volupté si « beau à voir, » que Dieu lui-même avait planté, où les arbres de vie et de science, constellés des plus beaux fruits, épandaient leurs ombres sur de fraîches rives parées et parfumées de fleurs éternelles. Or, l'infaillible tradition nous le montre remplacé par une terre stérile, avare, couverte de ronces et d'épines, altérée de la sueur du condamné, et plus tard bouleversée par un cataclysme expiatoire, de toutes parts écrit dans ses flancs déchirés.
La liberté, don céleste méconnu, a donc entraîné la dégradation et le suicide de l'homme 5 et, quant à la nature, la justice divine Fa révolté contre son maître révolté. Ce ravissant palais du vice-Dieu coupable s'est changé comme en une prison et un tombeau, dont le goût vicié de cet hôte d'un jour parvient souvent encore à fausser le mélancolique aspect : «Toute créature gémit,» a dit saint Paul 5 et elle gémit, ajoute la liturgie sainte, « dans une vallée de larmes. »
Tels sont les faits ; telles les traditions conformes aux faits et seules explicatives des aspirations de l'homme à une beauté presque toujours absente. Si la nature n'était que finie, la forme, quoique imparfaite comme en toute chose créée, y serait néanmoins toujours une affirmation telle quelle du beau absolu : mais elle est souvent laide ; et cette laideur prouve qu'elle est déchue, car c^est toujours une négation telle quelle du beau. Ainsi le mystère insoluble de la chute originelle est la seule solution compréhensible du problème du beau, comme il l'est de celui du vrai et de celui du bien : nouvelle preuve du lien
essentiel qui réunit en l'homme, comme en Dieu, ces trois éléments distincts du véritable être.
T)u beau idéal.
Mais l'homme, ruine vivante au milieu de ces ruines inertes ou passives, conserve en sa mémoire des visions, dont la suavité même fait sa souffrance. Avec Dante, il ressent cette incurable douleur du ressouvenir des temps heureux au sein de la misère (i). Il voudrait reconquérir son passé, et dans ses efforts désespérés il s'indigne de sa faiblesse. Cependant le goût, cet œil énervé mais toujours ouvert de sa faculté esthétique, lui est resté pour le guider dans la demi-ombre où il s'agite. A son aide, il consulte les fragments brisés du miroir divin; il en recueille les reflets épars. Ces reflets sont beaux encore et nombreux, et il ne leur manque qu'un foyer commun. Aussi rhomme, artiste infatigable, a-t-il tenté, comme il tente encore, comme il tentera toujours, de rejoindre et de rajuster pièce à pièce tous ces éléments exquis de la primitive beauté.
Réussira-t-il dans cette œuvre éminente?... Non, s'il se concentre en son être isolé, en qui il ne trouvera qu'obscurité et laideur... Oui, si le regard confiant de son âme, faisant comme une violence amoureuse au ciel, s'efforce de pénétrer le nuage jaloux qui enveloppe le Thabor de l'idéal, et de s'élever jusqu'à cette vraie lumière^
(i) nessun maggior dolore,
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria
(Jnf., c, V, vers. 121 et s.)
164 MÉTAPHYSIQJJE DE l'aRT :
radieux vêtement de la beauté^ qui transfigure la forme pour la révéler aux élus de la contemplation.
Le beau est donc répandu comme un mystère dans la nature altérée 5 et c'est à l'artiste de le rechercher pieusement, pour le fixer dans ses oeuvres et l'offrir au culte de ses fi^ères moins voyants. « Dans ce triste monde, n a dit quelque part Lamartine, « il n'y a de complètement ce beau que ce qui est idéal; » et, comme pour continuer cette belle pensée, un écrivain de la même puissance ajoute : « L'idéal toujours beau a l'avantage d'être tou- « jours mystérieux et de ne jamais assouvir les saints f< désirs qu'il fait naître (i). »
La loi du travail intelligent, qui régit l'homme dans tous les autres actes de son esprit, le régit donc de même dans celui-ci, quelle que soit sa nature mystique et divinatoire. Ce serait, en effet, présomption de tout attendre d'une contemplation directe qui n'aurait point été précédée de l'effort; ce serait surtout folie de croire que, pour réussir dans cette recherche, il soit inutile d'y appliquer toutes ses facultés. Sans doute le goût est l'indicateur naturel et le plus sûr de la beauté; mais n'oublions pas que si le bon-sens et l'attrait ne le soutiennent, il risque de méconnaître dans le beau la vérité et la bonté, et de s'égarer et s'éteindre dans de séduisants mensonges ou de charnelles appétences.
Triple caractère du beau.
Le vrai beau est régulier, séduisant, sublime. Ces trois caractères sont comme les degrés ascendants du beau ;
(i) G. Sand, Vabèdre. Rev. des Deux-Mondes, 1861.
PREMIÈRE CONSÉQUENCE. lô}"
le régulier en est le premier, il importe en effet avant tout d'être conforme aux lois essentielles de la forme ; le séduisant en est le second, car le propre de la forme régulière est de plaire 5 le sublime enfin n'est autre, le mot même le dit, que le beau élevé à sa plus haute puissance.
Calme et précis, l'intellect perçoit le caractère régulier du beau; car c'est son côté spécialement scientifique, mathématique ou, pour le dire plus généralement, syllogis tique. Le régulier parle nettement à nos facultés, les satisfait, mais en les laissant froides.
Gracieuse et facile, l'imagination se laisse naturellement impressionner par le caractère séduisant du beau; car c'est son côté spécialement artistique et symbolique. Le séduisant charme nos facultés, mais sans les exalter.
Haut et généreux, le cœur s'éprend surtout du caractère sublime du beau ; car c'est son côté spécialement religieux, c'est-à-dire sacrifiant et infini. Le sublime ravit nos facultés, mais en leur faisant une sorte de violence, en un mot, en les transportant.
A ces trois mots donc se réduit l'interminable controverse des philosophes de l'Esthétique, qui ont le tort de mettre le beau en opposition ou en comparaison avec le sublime, tandis qu'il n'en est qu'une des trois faces, la face la plus divine et par conséquent la moins explicable, la plus mystérieuse. Lorsque le régufier, le séduisant et le sublime sont réunis dans les œuvres de la nature ou dans celles de l'homme, c'est alors le beau complet, dont le premier caractère correspond à sa substance ; le second, à sa forme ; le troisième, à sa vie ; et dont l'ensemble, trinité parfaite de séduction, pénètre l'homme.
l66 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
si l'on peut ainsi dire, par tous les pores de son être.
C'est pour cela que le beau, dans son acception absolue, ne se circonscrit pas dans la stricte sphère de l'art; qu'il est le rayonnement général de toutes les choses divines et humaines; et qu'il faut nécessairemenr l'entendre de tout ce qui dans la Création, comme dans les actes de l'homme aussi bien que dans ses œuvres, satisfait, séduit ou passionne nos trois puissances. Le beau, dans les trois ordres de la connaissance, de la manifestation et de la vitalité humaines, est tout ce qui provoque l'assentiment de l'esprit, l'extase des sens et le ravissement de l'âme ; c'est l'objet distinct mais un de la science, de l'art et de la Religion; c'est enfin le vrai bon, le vrai bien, manifesté sous toutes les formes que peut enfanter le génie de l'homme. Il faut donc que l'intellect et le cœur soient conviés à sa recherche par l'imagination, laquelle recevra ainsi de ce double auxiliaire la lumière qui dirige et le feu qui vivifie.
Traçons sa route, à la lueur de ces deux flammes; et comptons sur le bonheur d'atteindre le but, comme sur une promesse de Dieu.
T>e la forme.
Déjà nous savons ce qu'est le beau dans sa notion absolue ; et cette connaissance a dû nous suffire tant que nous avons marché sur le terrain de la métaphysique générale. Mais, à présent que nous avons mis le pied sur le propre terrain de celle de l'art, il nous faut entrer plus avant dans l'étude intime et spéciale, quoique toujours purement métaphysique, du beau. L'idole, qu'on me permette ce mot païen, est trouvée ; elle a reçu nos hom-
mages ; il nous faut maintenant respectueusement analyser la matière choisie qui la compose.
Le beau, avons-nous dit, est la forme par excellence. Cette définition , suffisamment compréhensible pour Tintellect, est-elle suffisamment expressive pour l'imagination ?... A voir les fausses applications que cette dernière faculté en fait trop souvent, il est permis d'en douter. A l'intellect donc de l'éclairer sur sa signification véritable.
Le mot de forme, ce mot à double entente, ce vrai Janus de la langue imaginative, a été souvent à tort confondu avec celui de madère; et, comme l'art n'est que la recherche de la forme, la forme, entendue de la sorte, a resserré le domaine du beau dans le simple monde visible ou sensible. L'art s'est ainsi matérialisé ; son abaissement et sa corruption n'ont pas d'autre cause. « Qui « sème dans la chair, a dit saint Paul, recueillera la « corruption (i). »
Loin de là pourtant, la forme, quoique toujours combinée avec la matière, qui est l'indispensable base de sa réalisation extérieure, la forme, disons-nous, est immatérielle, comme la pensée qui la conçoit et la produit. Elle est, suivant la distinction mystique de saint Paul, le corps spirituel, comme la matière est le corps animal. C'est l'idéale révélation des êtres, n'exprimant autre chose que leur distinction réciproque, le dessin invisible qui les détermine activement dans la région de l'essence, comme le dessin visible les termine passivement dans la région de l'espace et du temps. Notre ancienne langue scolastique lui avait, du reste, conservé cette significa-
(i) Ad Calât., VI, 8.
l68 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
tion rigoureuse ; c'est en ce sens que l'âme humaine est dite la forme du corps^ la forme formante (informans) ; et que la précieuse érudite de Molière elle-même dit, si comiquement mais si justement, du prosaïque Gorgibus : c< Mon Dieu ! que sa forme est enfoncée dans la matière ! » Il faut, il est vrai, l'association de l'élément formel-pur et de l'élément formel-matériel, l'incarnation, en un mot, pour que la beauté soit manifestée dans le milieu humain : mais cette association, quelque nécessaire qu'elle soit, n'aurait pas dû faire prendre le change à tant d'esprits sur ce mot forme ^ expression toute idéale de la beauté essentielle.
Chose remarquable ! la langue latine, ce riche trésor de nos étymologies, nous a conservé la signification première de ce mot, si étrangement altérée dans la nôtre. Formay formosuas, formosus n'expriment pas la forme telle quelle, avec ses simples accidents matériels beaux ou laids; non, ces trois mots, merveilleuses paroles, signifient la forme pure et parfaite, la beauté, le beau !
Bien au-dessus du monde des corps, il esc une sereine et subtile atmosphère, ou flotte l'innombrable essaim des formes immatérielles, que dore de ses splendeurs l'éther incréé. Au centre de ce foyer de lumière et de vie, vrai comme la pensée divine, vivant comme le sentiment divin, s'élève, dans son immuable majesté, un temple, dont le grand Artiste seul a taillé les pierres impalpables, dessiné les profils invisibles et couronné le faîte infini. C'est le temple des mathématiques pures : lumineux sanctuaire, qu'habite, en ses profondeurs inviolées, le TYPE, le FORMEL AB so LU, principe de toutes les variétés harmoniques de la beauté. C'est de là que « la forme
« immortelle descend comme un ange dans sa prison « terrestre (i). » C'est là que, dégagée de l'impur et pesant^ limon qui la retenait dans les bas lieux, elle remonte, par la seule force de l'attrait de la patrie sur l'exilé. C'est là que l'âme du véritable artiste dirige l'élan de ses aspirations 3 là qu'il place l'introuvable beauté, entrevue dans ses rêves ardents; là qu'il la contemple radieuse de pureté autant que de séduction ; là enfin qu'il la glorifie dans tout l'enthousiasme de ses facultés enivrées. C'est le chaste royaume de l'idéal, où seules peuvent s'élever les âmes choisies, que le vulgaire appât des formes sensibles n'a point détournées des vierges délices de l'intellect, de l'imagination et du cœur.
Au-dessous de ce monde impérissable des essences pures, gît le monde des réalités matérielles. Ce monde, au sein duquel circule une sève de vitalité simple et fatale, est comme la base rudimentaire de l'être et le milieu organique de la vie relative. Il fut d'abord inexpressif : il attendait sa détermination et son âme. La détermination, ce devait être la forme immortelle; son âme, la personnalité et la volonté d'un être supérieur. Un peu de boue, sur laquelle Dieu avait soufflé, devint cet être, à qui il a donné la nature pour la mettre en œuvre et la présider. Et, dès lors, la réalité matérielle n'a plus été que l'expression sensible de la forme idéale des êtres et des choses.
Entre ces deux mondes corrélatifs, dont le second est
(i) L'immortal Forma al suo carcer terreno
Corne angel venne
(Poésies de Michel-Ange, dé), cit.)
si évidemment subordonné au premier, entre Tactif essentiel et Tinerte essentiel, mondes également saints, également bons, puisqu'ils sont tous deux l'œuvre de Dieu, l'homme est donc placé comme un médiateur, un modificateur, un formateur, en d'autres termes, une sorte de créateur secondaire. Honoré du droit suprême de l'être, le libre arbitre, il peut faire et ne pas faire, faire bien ou faire mal, édifier ou détruire le temple de Dieu dans l'espace et le temps.
Mais, l'activité étant l'essence même de la vie, l'homme doit agir et il agit ; et, comme il est lui-même l'image de Dieu, de même son œuvre devra être l'image de l'œuvre de Dieu. Voir le beau, l'admirer, l'aimer, se l'assimiler et le reproduire : tels sont donc le besoin et le devoir de l'homme dans son rapport avec l'œuvre divine. Mais ce n'est qu'au commencement que l'œuvre de Dieu était « grande et choisie entre toutes ses volon- « tés. y) S'il est vrai qu'elle a ressenti le contre-coup de la chute humaine, les œuvres de l'homme, quelles qu'elles soient, ne seront donc pas, ne devront pas être des actes d'imitation simple et de simple reproduction, mais bien des actes de restauration ou de restitution de cette nature primitive, si naturellement expressive de son Auteur.
*Di/ type ei du réel.
Les éléments de l'œuvre d'art sont donc, ou épars dans la nature, ou réunis par la pensée dans l'imagina-
(1) Psalm., c. X, a.
tion. Dans le premier cas^ ils se nomment le beau réel; dans le second^ ils se poétisent sous l'appellation de beau idéal. Tels sont les deux ordres de l'art dans la recherche de son objet.
C'est une grave erreur qui fait identifier le vrai avec le réel; car le vrai est idéal tout aussi bien que réel; et le vrai idéal ne peut être laid^ tandis que le vrai réel l'est souvent. Ainsi le caractère du beau serait profané.
Le vrai idéal n'est autre que le type ou la notion pure, la plus simple à la fois et la plus complexe, des formes parfaites de l'être : l'unité dans la variété.
Le vrai réel, au contraire, est ce qui est exprimé de ce type dans le milieu sensible, c'est-à-dire l'association accidentelle, incomplète et presque toujours altérée, des éléments du beau : en deux mots, la variété sans unité.
Remarquons enfin que le réel observé n'est déjà plus le réel, tel que l'entendent les partisans absolus de l'imitation stricte; car il est déjà, en tant qu'image reçue dans l'œil, un réel modifié dans la mesure de l'organisation même de celui qui la reçoit, chaque observateur voyant d'une façon qui lui est propre.
Entre le réel et le type il y a donc toute la différence du fait individuel à la généralité abstraite, du corps à l'idée du corps, mais surtout de la partie au tout, de l'existant et du formulé au possible. Le type sera donc l'expression de l'être dans ses deux termes premiers la substance et la forme, qui sont, avons-nous vu plus haut, synonymes de ceux de vérité et de beauté.
Vu beau artistique.
Mais, pour que la substance et la forme s'animent
SOUS la main de l'homme, pour que Tunion de la vérité et de la beauté produise l'amour, en un mot, pour que la création de l'homme soit féconde, — et c'est là le signe infaillible du vrai beau, — il faut que l'artiste, semblable à Dieu, qu'il représente en cet acte créateur, infuse son idéal dans la matière qu'il a façonnée, et souffle sur elle l'esprit de vie.
Alors seulement, pareil à son Maître, l'homme pourra s'applaudir soi-même et se reposer ; car son œuvre aussi sera bonne à ses yeux, c'est-à-dire imprégnée de son idéal et manifestant quelque chose de son propre être. L'artiste se sera reproduit et glorifié, et il aura reproduit et glorifié, par là même, selon ses forces bornées et sa puissance imitative, Celui qui est le principe de toute vérité, de toute beauté, de tout amour. Mais cette œuvre sera toujours inférieure au type, parce qu'elle est réalisée dans le fini; ainsi Dieu lui-même ne s'est reproduit que semblablement et non également dans la sienne, et par la même raison.
Cette condition de la reproduction pour Thomme, bien loin d'être, du reste, une fatalité regrettable, est, au contraire, la raison de son perfectionnement, de son progrès graduel ; car elle stimule et pousse sans relâche à la conquête d'une beauté supérieure celui qui, sans cette incitation continue, s'arrêterait bientôt dans les passives jouissances de la contemplation et de la création pleinement satisfaites.
Enfin, le Temps, coopérateur invisible, achevant cette œuvre humaine, qu'il doit pourtant un jour détruire, la coordonne, l'harmonise en ses couleurs comme en ses formes, et lui imprime un cachet de beauté particulière, inimitable et en quelque sorte progressif.
Le beau artistique n'existe donc que dans la pensée ou la conception de l'homme. Le manouvrier^ inintelligent mais adroit, pourra bien copier exactement le réel : le véritable artiste seul lui fera exprimer le beau typique, le vrai idéal. Le beau artistique est ainsi étendu dans le large domaine de la vraisemblance, et non resserré dans les étroites limites de la réalité pure.
Mais, disons-le non moins doctrinalement, on aurait grand tort d'en inférer que le type ne doive être qu'un simple résumé, une sorte d'addition ou somme mathématique des éléments épars de beauté que peut présenter le réel. Une telle association manquerait de ce caractère individuel et, si l'on peut ainsi dire, personnel que revêt chaque forme ; ce serait une complexité sans cohésion intime et sans vie : un pur concept. Le beau véritable est la manifestation du vrai, c'est-à-dire de l'être 5 or, l'être est essentiellement déterminé et naturellement incarné dans une forme réelle 3 et c'est là ce qui constitue pleinement sa personnification.
L'artiste devra donc faire porter son étude sur l'individu existant, s'il veut que ses productions, que ses créations aient une vie réelle autant qu'idéale. Il devra choisir d'individu à individu, sauf, pour le réaliser ensuite idéalement, à opérer de même à l'égard de l'individu choisi, c'est-à-dire à copier, à corriger ou supprimer les éléments réels qui le composent, suivant qu'ils lui paraîtront se rapprocher ou s'éloigner de cette beauté idéale, de cette certaine idée, qu'au dire de Raphaël, l'artiste porte en soi-même comme le divin exemplaire de toutes ses œuvres.
Ainsi seront conciliées les exigences, en apparence opposées, de ce qu'on est convenu d'appeler l'idéalisme
et le réalisme dans la recherche du beau : le beau artistique sera tout à la fois de création et d'imitation^ il vivra de la vie des deux mondes de l'esprit et de la matière.
Assurément cela ne serait point, si le goût n'était, avant tout, le conciliateur instinctif et seul infaillible de tous ces systèmes abstraits; mais ce subtil génie delà forme ne sort pas des élucubrations scientifiques, il vient directement de l'Artiste suprême et s'inspire naturellement de ses œuvres.
Le réel artistique, c'est le portrait daguerrien • le beau artistique, c'est la Joconde de Léonard de Vinci : l'un est l'individuel individuellement reproduit; l'autre est l'individuel universalisé et vivant, dans une reproduction exquise (i), c'est-à-dire choisie.
La réalité existante n'est donc que la sphère du choix pour l'artiste, son moyen, son instrument nécessaire de manifestation. Le beau n'est, en ce sens, qu'une âme brillant à travers l'œuvre diaphane dans laquelle elle est incarnée; et cette âme, c'est la pensée de l'artiste. C'est en ce sens que G. Sand a dit excellemment des efforts de l'art : « L'art n'est pas l'étude « de la réalité positive, c'est une recherche de la vérité « idéale (2). »
Ceux qui placent le beau dans la reproduction du réel, et surtout dans l'exactitude stricte de cette reproduction, se trompent ainsi de toute la distance qui existe entre le moyen de réaliser l'objet de l'art et cet objet même. Le réel n'est pas plus le beau, que le grand,
(x) De exquirerCy choisir.
(a) La Mare au Diable, t. I, p. 21.
proportion mathématique des corps, n'est le grandiose, expression finie de l'infini idéal.
Ce n'est point à dire, néanmoins, que le produit idéalisé soit le beau par cela seul qu'il n'est pas le réel copié ou imité servilement. Ce serait là une méconnaissance des lois de l'idéal et aussi de la nature de l'homme : car il y a une sorte de faux idéal, aussi négatif du beau idéal que du beau réel; et l'homme peut blasphémer comme il peut adorer. C'est pour cela que, recherchant le beau artistique, il nous a fallu le faire dépendre autant de la volonté que du goût de celui qui est appelé à le réaliser.
Je n'entends point par là, du reste, enlever à l'art ses moyens et ses effets de contrastes, manifestations indirectes du beau dont je parlerai plus bas.
Le beau artistique véritable doit donc être choisi et non purement réel, expressif et non inerte 5 car il doit vivre, il doit parler, il doit conclure à sa manière et finalement nommer Dieu. Nous verrons plus tard comment, mais là est son mérite incontestable.
Que serait autrement le réel artistique pur ou dépouillé de tout idéal.^ Le réel existant, tout bouillonnant et tout séduisant de vie, ne lui serait-il pas toujours infiniment supérieur?... Par l'expression essentiellement idéale, au contraire^ le réel artistique, tout fictif qu'il soit, s'élève souvent au-dessus du réel existant. C'est qu'il devient alors une révélation de cette beauté infinie, qui, des hauteurs de la création au fond de ses abîmes, descend graduellement l'immense série du réel, en caractérisant tout être, toute vie, jusqu'à l'atome sourd, invisible, impalpable, qui palpite à peine aux confins du néant!
De l'échelle de beauté dans le réel.
On comprend alors que la beauté^ cette divine lumière de Tidéal, quand elle brille encore ici-bas, ait déposé son plus vivant reflet sur le front de l'être royal et presque divin, qui seul sait voir et sentir son doux éclat. On comprend que le rayonnement de cette lumière supérieure s'affaiblisse dans ce peuple innombrable des êtres animés : humbles vassaux de l'homme, en qui la vie libre et progressive du suzerain est remplacée, à des degrés divers, par la vie fatale ; les clartés voulues de l'intellect, par les lueurs nécessaires de l'instinct; les visions idéales de l'imagination, par la vue usuelle des phénomènes; et les pures générosités du cœur, par les sympathies intéressées d'un obscur sentiment. On comprend enfin que ce rayonnement même secondaire de la beauté arrive à n'être plus, dans la nature inanimée, qu'un reflet passif de la beauté de Dieu, ou qu'une expression symbolique de la beauté humaine. Car cette nature, quand elle est soUtaire, n'est plus que le décor muet du théâtre divin : de saintes et mystérieuses harmonies y révèlent bien encore la vie élémentaire ; mais la scène est morne et presque inexpressive, elle attend et réclame les acteurs absents.
L'homme seul peut la vivifier, la poétiser, l'animer pleinement; car seul il est gratifié de la parfaite ressemblance divine. Tous les autres êtres lui sont subordonnés comme ses esclaves ; toute la terre lui est abandonnée comme son domaine ; et il les domine de toute la hauteur de son front naturellement relevé vers le ciel : de son regard, double éclair d'intelligence et de comman-
dément : de sa taille^ si fièrement verticale : de sa pensée, qui rayonne de tout son corps : de sa parole, qui exprime plus nettement encore cette pensée : de son chant, qui traduit son cœur : de ses oeuvres, qui parlent comme lui-même : de sa substance intime, en un mot, qui est le caractère propre de sa virile grandeur. Dans l'homme la beauté est à l'état substantiel .
Mais que dire de sa compagne, de cet être noble et charmant à qui la beauté même a donné son nom ? Ne domine-t-elle pas aussi le monde terrestre par le souverain attrait de sa forme enchanteresse, de son regard qui caresse et fascine, de ses mouvements si pénétrés de grâce, de son goût si distingué, de son âme si généreuse, enfin de ces mille séductions ineffables qui rayonnent de tout son être? Son corps, matière choisie, limité par les lignes les plus souples, animé par les plus tendres couleurs, est de plus si chastement idéalisé, qu'il se voile lui-même du soyeux réseau de ses longs cheveux, et que son pied, aux proportions enfantines, semble ne toucher qu'à regret la terre. La pudeur est la propre vertu féminine. Dieu a voulu, leçon profonde ! que la beauté fût mystérieuse comme la vérité, et que l'être qui tenait le plus sa beauté de la matière fût néanmoins l'être le plus pur. — Dans la femme la beauté est à Yét3.t formel. Issue de l'homme, elle en est la chair et l'amour, parce qu'à son tour elle est sa mère !
Alors de son sein fécond sort la palpitante personnification de cet amour, l'enfant, en qui tout est attrayant comme un baiser, touchant comme une caresse et souriant comme la vie ! — En lui est la beauté de l'homme et de la femme, résumée dans un seul être aimé et aimant, en un mot, la beauté à l'état v/ra/.
L'homme, tout déchu qu'il soit^ est donc le triple type du beau dans le monde réel ; sa forme et ses actes constituent donc l'épanouissement supérieur de l'être créé. Le plus rapproché de cet idéal invisible que toute forme tend à exprimer, il résume le monde, anime ses aspects, peuple ses déserts, et subjugue sa sauvage nature, par un ascendant natif que la grâce divine daigne encore renouveler en lui.
Toutefois, c'est surtout la femme qui est ici-bas le plus radieux symbole de la forme idéale. Aussi voyons-nous tous les artistes tourbillonner sous les regards de la fille d'Eve : l'art antique l'offrit à l'adoration charnelle sous le nom de Vénus 5 l'art chrétien la vénère spirituellement dans la Vierge-mère, dont le Dieu beau, la forme divine, a daigné se faire l'Enfant.
Or, si le type du beau se retrouve ainsi dans l'homme par la vision dans l'espace, ne se révèlera-t-il pas mieux encore dans FHomme-Dieu paf la tradition, cette vision dans le temps .'^ Mais n'anticipons pas.
T>u contraste et des harmonies.
Indépendamment de l'éclat qui lui est propre et qui resplendit isolément de son objet, le beau en a encore un autre, qui résulte des rapports des formes entr'elles et de leurs différentes expressions. Ces rapports sont d'opposition ou de sympathie, ils se nomment harmonies ou contrastes; et ils sont la raison d'être de l'entente du groupe et des effets, dans l'acception la plus large de ces deux mots de la langue technique de l'art.
Le contraste est le mode dérerminatif ^^x excellence;
il accuse et met en saillie, les unes par les autres, les distinctions les plus tranchées des êtres et des choses. L'harmonie est leur mode conjonctif; elle réunit et fusionne tous leurs rapports en une convergence d'expression.
Ce sont donc deux merveilleuses réalités et deux précieux moyens de manifestation esthétique.
Ainsi, dans le monde moral, la laideur, juxtaposée à la beauté, en rehausse Téclat de toute l'horreur de ses propres ténèbres ; ainsi la cruauté, si hideuse sur le visage qui l'exprime, double-t-elle la splendeur sereine et sympathique de la clémence qui l'épargne ou lui pardonne. De même encore les belles qualités réunies forment-elles entre elles comme un concert, aussi suave à l'oreille de l'esprit, que peuvent l'être à l'oreille matérielle les accords les plus mélodieux.
Ainsi, dans le monde physique, la ruine grise et terne, poétique trésor des souvenirs, ravive-t-elle l'éclat et la gaîté de la verdure la plus fraîche, comme elle accorde sa tristesse avec ce vaste linceul de neige et de frimas, que l'hiver étend à son tour sur le corps engourdi de l'antique et jeune Nature.
Ces rapports des couleurs et même des simples tons produisent des réactions réciproques si réelles, que la science elle-même a pu s'en emparer pour les analyser et les théoriser (i).
En tout et partout, la forme opposée ou juxtaposée à la forme s'idéalise et réagit sur la beauté, de manière à rendre réciproquement plus séduisantes et plus expres-
(i) Voy. les expériences si remarquables et si concluantes de M. Chevreul, de l'Institut.
l8o MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT:
sives toutes les variétés harmoniques de son type indivisible.
C'est pourquoi le monde sensible, dans sa splendeur ou dans sa nuit^ mis en rapport avec le monde idéal, produit dans notre âme ces ineffables expressions de joie, de tristesse, de mélancolie, d'admiration, d'extase... : vaste symbolisme de tous nos sentiments ; miroir de ce beau idéal un et insaisissable, qui enivre l'imagination du vrai contemplateur! La simple dimension matérielle des corps se transforme en une impression idéale : le petit devient le mignon 5 le proportionné, l'élégant ; le grand, le grandiose : les formes, les couleurs et jusqu'aux sons parlent, sourient ou pleurent 3 et tous les arts, avec leurs alphabets divers, formulent ces mystérieux rapports en expressions toujours pittoresquement démonstratives de l'idéalisme humain.
On peut donc dire, en ce sens, que le laid même peut concourir dans l'œuvre d'art à la reproduction du beau : il le manifeste indirectement ou par opposition, Mais c'est là sa seule valeur esthétique; au triple point de vue de la raison, du goût et de la croyance, il ne peut en avoir d'autre.
Le laid, n'étant en effet qu'une négation, ne saurait être l'objet positif de l'art. Celui qui oserait le prétendre s'engagerait par là même à démontrer que le faux peut et doit être aussi l'objet positif de la science; et le mauvais ou le mal, celui de la religion. Enoncer ces corrélations, c'est manifester Tévidence sur le rôle restreint du laid dans les arts. 11 n'y sera que ce qu'est l'argument par l'absurde dans la science philosophique, et ce que j'appellerai l'argument par l'horrible dans l'éloquence morale et religieuse.
PREMIÈRE CONSÉQJJENCE. l8l
Je trouve, du reste, cette idée trop bien exprimée dans une des critiques de la première édition de cet Ouvrage, pour que je résiste au plaisir d'en compléter et d'en corroborer mon exposition : et Le mal, simple faute, « est laid et ridicule ; crime, il est laid, mais il est « quelque chose de plus, et ce quelque chose de plus « fait qu'il épouvante; il dépasse le ridicule et arrive à « la terreur. L'artiste qui nous montre le laid, soit ridi- « cule, soit odieux, fait réagir chez nous le sens du « beau et atteint par là le même but que celui qui nous « montre le beau. Le laid peut donc être l'objet de l'art (( au même titre et selon les mêmes lois que le beau : ce œuvre contraire et semblable qui s'adresse au même « sens pour le provoquer à une réaction. Tel est le « comique. Tels sont encore ces types horribles, sinis- « très ou grotesques, dont chacun est, si l'on peut ainsi « parler, un idéal renversé, propre à faire valoir le véri- « table idéal (i). »
Mais cet idéal renversé ne doit être recherché qu'avec sagesse, surtout qu'avec sincérité. Quelle honte serait-ce qu'il servît de prétexte à des artistes vicieux ou grossiers, pour reproduire frauduleusement et impunément ce qui ne peut ni ne doit être l'objet direct de l'art!
Il y aurait un long chapitre à faire sur toutes les causes souvent fortuites de l'impression et de l'expression, et sur les correspondances intimes du symbole et de Tidée ou du sentiment. Evidemment ce travail ne serait autre que l'histoire de la nature, autant que celle de notre esprit et de notre cœur 5 et il se résoudrait toujours en un hymne de louange reconnaissante à Celui qui daigne
(i) M. J.-E. Alaux. Rev. contemp.^ t. X, p. 711. 13 août 1859.
l82 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
répandre encore un tel flot de poésie, sur le triste monde où s'accomplit notre courte mais rude épreuve.
Mais, outre qu'une telle étude dépasserait les bornes de cet ouvrage plus spécialement métaphysique, et surpasserait surtout la science expérimentale de son auteur, il faut savoir se garder de refaire ce qui est déjà bien fait. Je me bornerai donc à renvoyer le lecteur aux pages si attachantes que Bernardin de Saint-Pierre a consacrées à cet inépuisable sujet, sous la seule réserve d'y ajouter quelques traits spéciaux à notre matière, quand la déduction de nos Conséquences en fera naître l'occasion.
Remarquons-le néanmoins^ l'ensemble de ces modes de manifestation du beau se coordonne admirablement avec notre Théorie générale : le beau est manifesté par son objet seul, par ses contrastes et par ses harmonies. Or, l'objet isolé ne spécialise- t-il pas la substance de cette manifestation ; le contraste, ses formes distinctes ; l'harmonie, ses expressions convergentes au bien, c'està-dire sa vie ?
De r expression dans le beau.
Or, si tel est le monde créé, que, malgré les altérations qu'il a subies par la déchéance de l'homme et le contre-coup de ses expiations, il conserve toujours quelques débris de l'idéal comme une couronne sur un front cicatrisé ; si ces débris surnagent toujours, dans le naufrage de la création primitive, comme les impérissables épaves du beau divin 5 si l'œuvre humaine ou le beau dans fart n'est qu'un sauvetage heureux sur cet océan exploré, une condensation, une mise en relief, une
PREMIÈRE CONSÉQUENCE. iSj
individualisation, en un mot, de cet idéal, recueilli depuis la forme humaine jusqu'à la forme inerte, que serait-ce de cette œuvre et de l'art, si l'expression n'était son mode de manifestation, et le mystère son voile autant que sa parure?
Ainsi, tous les genres de l'art, comme nous le verrons en son lieu, devront, quoique à des degrés divers, avoir le même objet à formuler et à glorifier, à savoir : l'idéal, cet inextinguible reflet de Dieu sur toute chose. Dans cette œuvre éminente, l'homme, qui est la plus haute personnification de ce reflet sacré, sera leur type universel, leur multiple symbole ; sa pensée et ses sentiments devront s'incarner en toutes les œuvres de l'art, des plus sublimes aux plus humbles; et toujours les créations les plus belles, les plus parlantes, seront celles qui reproduiront le mieux cette forme humaine, soit comme sujet principal, soit comme simple ornementation. Pour en donner un exemple dans le genre le plus matériel en apparence, quelle colonne, si élégante qu'elle soit, vaudra jamais la gracieuse ou puissante cariatide, c'est-à-dire la colonne vivante, faite homme ?
Tout en étant toujours expressifs, les divers genres de l'art iront nécessairement en décroissant de leur importance, suivant que leurs œuvres seront une manifestation de moins en moins complète de l'idéal divin et humain, jusqu'à ce qu'ils viennent se heurter à la simple matière, par elle-même inexpressive. Alors leur nom changera; le métier se substituera à l'art.
Le beau idéal dans l'œuvre de l'homme nous apparaît donc comme un choix intelligent et fécond parmi des éléments donnés, savamment associés et reproduits
184 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRI":
à l'état expressif. Ce n'est point la servile imitation d'une réalité inerte et souvent difforme ; c'est la réalité, dégagée de toutes ses pesanteurs, épurée de tous ses défauts, réduite à ce qu'elle possède des éléments typiques, enrichie de ceux qu'elle ne possédait pas, manifestant les plus glorieuses beautés de l'être, exprimant ses sentiments les plus exquis, et immobilisée, éternisée en cet état de séduction tout idéale. Quelque belle, en effet, que soit la réalité vivante, elle a toujours ses faux aspects, ses mauvaises heures, ses altérations successives, son dépérissement insensible et sa dissolution finale. L'œuvre d'art, qui la reproduit, l'affranchit, au contraire, autant qu'il se peut, de toutes ces misères, la transfigure, y incarne une expression idéale permanente. Ainsi l'art, ce producteur divin, pose au front du beau la double auréole de l'expressivité et de l'immortalité; c'est là le but le plus haut de ses efforts, son plus surprenant miracle.
Evidemment, à ce point de vue, le beau artistique n'est pas et ne saurait être ce sourire frivole de la forme matérielle, qui fait naître le simple plaisir 3 ce sourire lascif de la forme charnelle, qui provoque la révolte des sens ; double excitation des futiles ou vicieux penchants de l'homme. Il est, au contraire, l'expression de tout ce qu'il y a de vrai et de bon dans l'être. C'est l'illustration de l'un par l'autre ; c'est, en d'autres termes, ridée représentée par une forme digne d'elle, et suscitant un sentiment noble et bon. Aux yeux du penseur qui sait voir et de l'artiste qui sait réfléchir, le beau artistique pleinement réaUsé n'est ainsi, selon notre théorie, que le bon-sens des êtres et des choses, incarné par le goût et faisant naître lattrait. Ces trois
PREMIÈRE CONSEQUENCE. l8y
conditions se correspondent de toute nécessité; et l'admirable métaphysique du langage en est la preuve parlante. Ne décerne-t-elle pas, en effet, la qualification de beau à toute manifestation brillant d'un de ces trois caractères? Un livre de science vraie est appelé un beau livre 5 c'est indifféremment que l'on dit un bon ou un beau tableau ; et l'action bonne, quand elle s'élève aux proportions de la vertu, est proclamée une belle action. Tout est convergence dans le monde de l'idéal, comme dans celui de la m.atière.
La forme, à elle seule, n'est donc que le moyen de manifestation du beau : et elle ne serait rien qu'une sirène vulgaire et dangereuse pour nos sens, si, par fexpression, elle ne révélait l'idéal à nos trois puissances immatérielles. L'expression est la raison suprême, la seule valeur sérieuse du symbole : sans elle, il n'est qu'un alphabet dont la clef est perdue ; avec elle, il est la formule vivante de toute vérité et de xoute bonté morales. Or, fhomme étant un être qui doit toujours tendre au bien par le vrai beau, son art, s'il est vrai, ne devra avoir d'autre but que l'excitation du bon sentiment, de la passion bonne, c'est-à-dire du noble et pur amour.
Mais, admirons ce mot profond ! passion signifie souffrance (i). L'amour vrai n'est bien manifesté que par le sacrifice : c'est là sa forme la plus vivante, la plus sympathique. Comme l'esprit sacrifie par la foi, et le corps par la douleur, ainsi l'âme sacrifie par famour. Or, le vrai sacrifice est chose violente mais volontaire. Le beau idéal, le plus haut, le subUme, résidera donc
(i) En latin, puti, passio : souffrir, souffrance.
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plus particulièrement dans ces expressions énergiques, et pourtant sereines, des sentiments qui sont l'honneur de l'âme humaine et la consécration de son excellence : courage, résignation, dévouement, repentir..., expressions les plus nobles que puisse manifester la forme, et tellement belles qu'elles communiquent leur beauté à la laideur même de l'être qui les produit. Cette beauté, à l'état souffrant mais puissant, est encore et par-dessus tout l'irréfragable preuve de la déchéance, de la réhabilitation par l'effort, et de la divinité des triomphes de l'esprit sur la chair. Mais c'est aussi pour cela que l'expression de ce triomphe devra toujours être de plus en plus idéale, et autant que possible en dehors des reproductions de la brutaUté matérielle.
Toute cette théorie de l'expression est, du reste, mise en lumière, mieux que ne le pourrait faire le métaphysicien le plus subtil, dans cette lutte magnifique qui s'établit un jour entre deux illustres peintres. Tous deux dans la même église (i), dans deux fresques placées en regard l'une de l'autre, avaient à représenter le glorieux acte d'un homme qui donne volontairement sa vie en témoignage et confession de sa croyance. — L'un, le Dominiquin, étend le saint martyr André sur le chevalet, montre son corps nu et meurtri, les violences des bourreaux, l'horreur des assistants et leur pitié, et, au milieu de cette scène atroce, la noble figure du vieillard, qui reste calme dans la douleur. Ce spectacle est beau, à coup sûr; mais, à un certain point de vue, il a quelque chose de pénible et de repoussant :
(i) Eglise de Saint-Grégoire, à Rome, bâtie en l'honneur de saint André, apôtre et martyr.
la matière et le mal physique y tiennent trop de place. — L'autre, le Guide, recule, au contraire, devant les détails sanglants du supplice : l'apôtre, entouré des satellites de la tyrannie, est conduit sur la colline où se dresse l'instrument de sa passion ; d'aussi loin que le martyr aperçoit la croix sur laquelle va ruisseler son sang, il s'arrête, tombe à genoux au milieu des bourreaux étonnés, et tend les bras vers le gibet sacré, comme pour saluer et devancer par le désir l'heure de son généreux sacrifice.
Lequel des deux vous semble avoir le mieux compris et rendu l'expression, la pure expression idéale?
En dehors de ces expressions, qui manifestent l'homme dans son acte le plus beau, le plus poétique, la vertu, il y en a beaucoup encore dont l'art peut s'emparer. Tour à tour suaves, tendres ou ardentes; gaies, tristes ou douloureuses, elles ne manifestent que des états de l'âme, où la volonté n'a que peu de part et de mérite : c'est le bonheur ou le bien-être dans leur sympathique expansion ; c'est la souffrance belle encore à travers les larmes; mais ce n'est plus la noble énergie humaine, représentée dans sa domination sur le mal moral et sur la matière. Néanmoins, ces expressions diverses peuvent devenir de précieuses ressources pour l'art, si elles convergent au foyer des sentiments élevés ou du moins honnêtes.
T>e la distinction dans l unité du beau.
Nous pouvons donc dire que l'objet de l'art, nonobstant son indissolubilité, nous laisse entrevoir dans sa forme abstraite une sorte de distinction ternaire, qu'une
l88 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT ':
division corrélative nous rendra plus sensible encore dans sa forme réalisée.
Oui, le beau idéal, considéré en soi et abstraction faite de toute manifestation réelle, s'offre à l'analyse du penseur sous la forme de trois éléments bien distincts. Indiquons en trois phrases ces éléments et leurs rôles.
Le premier, plus spécialement substantiel et scientifique, est le principe de la vérité dans la forme 5 ce qui exclut du domaine du beau toute œuvre qui est en opposition avec les lois mathématiques de la forme, les exigences philosophiques de la raison ou les traditions authentiques de l'histoire : en un mot, toute œuvre qui aurait l'impudence de nier le vrai, sous quelqu'une de ses faces.
Le second, plus spécialement formel ou artistique, est le principe de la beauté dans la beauté même ou du choix dans la forme 5 ce qui exclut du domaine du beau tout ce qui est en opposition avec les lois harmonieuses du type, tout ce qui n'est que la simple réalité, si souvent négative du beau idéal.
Enfin le troisième, plus spécialement vital ou religieux, est le principe de la honte dans la forme 5 ce qui exclut du domaine du vrai beau tout ce qui offense le sens moral de l'homme, tout ce que repousse sa croyance.
Tel l'impalpable idéalisme de l'art se distingue au regard de l'entendement et se rattache au monde de la véritable vie. Ce qui revient à dire que la forme de l'art doit être savamment réalisée, typiquement belle et sagement expressive, afin d'être féconde pour le bien. C'est de la sorte qu'elle réalise à l'extérieur ses trois éléments masculin, féminin et spirituel.
Ainsi disparaissent de la sphère de l'art véritable ces
PREMIÈRE CONSÉQJJENCE. 189
adroites mais triviales reproductions de la forme réelle, ces reproductions prétentieuses mais inhabiles de la forme conventionnellement typique (i). Ainsi doivent être évitées les séductions purement matérielles de la forme humaine^ les exhibitions descriptives ou plastiques de cette forme dénudée, soit sans autre but que la fidèle imitation^ soit dans un but de satisfaction physique et sensuelle : toutes reproductions aussi suspectes aux yeux du véritable ami du beau que condamnables à ceux du pieux moraliste.
Nous pourrons donc sans peine formuler maintenant la règle de la décence en matière de beau et d'art.
T>u mystère dans le beau.
Le mystère, nous l'avons dit, est le milieu d'action nécessaire pour les trois libres facultés de l'homme. Il semble cependant que l'imagination s'en accommode mieux encore que les deux autres : elle y flotte plus à Taise, elle poétise ses ombres ; et, à demi portée sur ses nuages de plus en plus translucides, elle s'élève avec moins de peine vers ces régions privilégiées, oii le beau essentiel enivre les regards et ravit les âmes. Il y a plus : le mystère est une loi du goût autant que de la conscience. « Qui ne sait, dit avec un tact exquis J. de « Maistre, que la beauté devinée est plus séduisante que « la beauté visible ? Quel homme n'a remarqué, et dix ce mille fois, que la femme qui se détermine à satisfaire
(i) Nous avons assisté et nous assistons encore à la pratique de ces deux excès ; je veux parler de l'école aussi fausse que nulle, dite de l'empire (le premier), et de l'école aussi nulle que dévergondée de nos soi-disant
réalistes.
igo MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
« l'œil plutôt que l'imagination manque de goût encore " plus que de sagesse? Le vice même récompense la « modestie en s'exagérant le charme de ce qu'elle « voile (i). » Or, la femme, ne l'oublions pas, est la particulière idole de l'art.
Dans l'ordre de la contemplation, qu'est-ce que l'çspoir ou le désir, si ce n'est l'avide aspiration de la volonté vers une beauté à peine entrevue ? Mais qui contestera que l'un et l'autre s'émoussentet se désenchantent devant la réalité de cette beauté pleinement contemplée ? N'estce donc point à dire que la beauté n'est pas absolument dans la simple réalité, et que pourtant elle existe quelque part, puisque l'homme en a un sentiment si persistant malgré ses perpétuelles déconvenues ? Et que serait ce quelque part si ce n'était le monde idéal? et dans ce monde idéal qui donc est beau si ce n'eft Dieu inviolable et impénétrable ?
Le mystère est donc à l'art ce qu'il est à la science et à la religion : s'il nous a paru le nuage qui voile le Dieu vrai à l'œil de l'esprit et le Dieu bon à l'œil de l'âme, il est aussi, ne l'oublions pas, le nuage qui atténue pour l'œil du corps la splendeur du Dieu beau et de toute beauté créée le reflétant.
L'art de la Draperie, cette partie si distinguée et si importante de la plastique, en est la preuve manifeste. Plus belle même que le nu lorsqu'elle est savamment traitée, la draperie ne doit le rang élevé qu'elle occupe dans la classification des moyens expressifs du beau, qu'au singulier privilège qu'elle a de voiler les formes en les accusant, et d'intéresser ainsi plutôt l'imagination que
(i) Philos, de Bacon, t. II, p. 294.
PREMIÈRE CONSÉQJJENCE. ICI
le regard, dans l'admiration respectueuse des chastes beautés qu'elle recouvre.
Le nu absolu, ou la forme complètement dévoilée, ne saurait être une condition nécessaire du beau dans l'art, comme on le pense trop souvent, au mépris des plus simples lois des convenances morales. Les sophismes de la convoitise des yeux n'y feront rien : dans l'état humain actuel, le nu absolu a presque toujours son côté cynique et partant mauvais ou scandaleux. Il ne saurait, d'ailleurs, y avoir deux morales : l'une pour l'art et les artistes, l'autre pour la conduite de la vie et les honnêtes gens 5 car une telle distinction serait un outrage évident à l'unité essentielle de la vérité et de la vertu. Qui ne comprend enfin que le beau est moins dans la forme que dans son expression 5 et que la beauté réelle, pour grande qu'elle soit, ne vaut jamais la beauté rêvée, parce que l'imagination est une fée aussi honnête que puissante, qui sait purifier en le transfigurant tout ce qu'elle ne peut contempler?
Le mystère est donc la raison dernière de ces deux tendances opposées de l'art dans la reproduction du beau animé, tendances qu'expriment ces deux mots, si souvent mal compris, de décence et d'indécence, qu'il nous faut bien déterminer maintenant.
T)e la décence et de T indécence.
La décence et l'indécence (i) sont la convenance ou l'inconvenance du beau, au regard de la loi morale.
La première est l'expression de la chaste contemplation de l'idéal par l'œil de l'âme ; la seconde est, au con-
(i) De decere : convenir !
traire, l'expression de la cynique contemplation du réel par l'œil du corps. L'une est donc le spiritualisme du goût; l'autre en est le matérialisme.
Qu'en conclure? C'est qu'il existe dans l'ordre du beau le même antagonisme que dans l'ordre du vrai et dans celui du bien : lutte entre l'imagination, faculté toute idéale, et l'œil, son organe matériel, c'est-à-dire entre l'idéal et la matière, ou plutôt entre la chair et l'esprit.
Qui devra succomber de l'un ou de l'autre ? Aucun assurément, puisque l'un et l'autre constituent notre nature, qu'ils sont tous deux créés par Dieu et qu'ils étaient de même « grandement bons » au commencement. Adam et Eve, dans l'Eden, étaient nus « et ils n'en « rougissaient pas » (i). Entre eux deux existait l'idéalisme contemplatif le plus pur. Mais en eux et par eux, et surtout par le Tentateur, la liberté de l'esprit a succombé sous le poids de la chair. Cependant, si l'un d'eux doit prévaloir, et qui le contesterait ? n'est-ce pas l'esprit ? Lui seul n'est-il pas l'être 5 et la matière est-elle autre chose que son milieu, sa base et son moyen d'existence.^ N'est-ce pas la vitalité de l'un qui féconde l'inertie de l'autre.^ Et cette matière, quand elle est animée de la vie organique, n'est-ce pas l'esprit qui est appelé à la gouverner, à l'aide de la volonté, qui domine tout, même la douleur, même la mort ?
Mais si le Christ a dit : « l'esprit est prompt », il a dit aussi : « la chair est faible » ; et cette faiblesse est une force contre l'esprit. C'est pourquoi, faisant flageller et crucifier en sa chair divine la chair révoltée de l'homme,
(i) Gen., II, 25.
PREMIÈRE CONSÉQUENCE. IÇ^
ce généreux Réparateur a daigné^ par ce sacrifice méritoire, la rétablir dans sa condition primitive, mais en y ajoutant une loi de précaution pour l'avenir. De même qu'on se tient en éveil et en garde vis-à-vis d'un ennemi vaincu mais non anéanti, de même il a voulu que l'esprit, affranchi et restauré par lui, se défiât toujours de l'entraînement de la matière et se prémunît sans cesse contre les embiiches du Tentateur.
La prédominance de l'esprit constituant pour l'être l'ordre moral ou le bien, on devra donc toujours s'efforcer de maintenir le corps dans sa subordination 3 et c'est de cette nécessité que découlera la règle essentielle de la pudeur et de l'impudeur. Exposons-la sans longs discours : une brièveté précise satisfera ainsi la conscience sans frustrer la raison.
La décence et l'indécence, avons-nous dit, ont pour objet la matière et l'idéal : toutes deux tendent, l'une à affirmer, l'autre à nier la loi du mystère, à ces deux points de vue. Il y a, en outre, une décence matérielle ou de fait et une décence idéale ou d'intention ; et l'indécence revêt de même ce double caractère.
Or, la décence matérielle sera, à tout le moins, une prudence ; mais la décence idéale ou d'intention sera une vertu ; car, si la première facilite, la seconde complète et consacre la prédominance de l'esprit sur la chair. De même aussi l'indécence matérielle sera, à tout le moins, une imprudence, mais l'indécence idéale ou d'intention sera un vice ; car, si la première facilite, la seconde complète et consacre la prédominance de la matière sur l'idéal, la révolte de la chair contre l'esprit.
Evidemment, si dans le monde des faits il était possible de maintenir une séparation aussi nette que dans le monde de l'abstraction entre ces deux sortes de décence et d'indécence, il serait permis de dire que celle qui concerne la matière est indifférente en soi, et sans signification morale bonne ou mauvaise, puisque, aussi bien que l'esprit, la chair est, avons-nous dit, l'œuvre directe de Dieu. Mais comme ces deux mondes sont liés par une chaîne indissoluble, comme la réaction entre l'élément spirituel et l'élément matériel est inévitable, il faut décider que l'indécence matérielle est un mal, en ce qu'elle achemine à la rupture de la subordination de la chair à l'esprit, c'est-à-dire au vice, et que la décence matérielle est un bien, en ce qu'elle maintient cette subordination, et qu'elle est ainsi la plus puissante sauvegarde de la vertu.
Saint Paul a dit : « Que l'impureté ne soit pas même « nommée parmi vous » . L'austère Sénèque, répétant Isocrate, a dit de même : « Ne pensez pas que ce qui est « honteux à faire soit beau à être exprimé » . Les deux sagesses, la divine et l'humaine, s'unissent ainsi pour exprimer cette condition essentielle du vrai bien comme du vrai beau. Ces deux paroles doivent donc résumer toute loi de décence pour la conscience de l'artiste. Mais ce double précepte de la Religion et de la morale a été trop bien expliqué par un auteur trop peu suspect, pour que je prive le lecteur d'un tel commentaire : « La pre- « mière punition de celui qui manque à la décence est " d'en perdre bientôt le goût ; une faute en amène une (« autre ; elles s'accumulent ; le cœur se déprave 5 on « ne sent plus le frein de l'honnêteté que pour s'armer « contre lui : on commence par être faible, on finit par
' PREMIÈRE CONSÉQJJP. NCE. IÇj'
" être vicieux (i)». De nos jours, enfin, Proudhon luimême, s'indignanc à la vue des nudités dont sont infectés nos salons annuels, va jusqu'à s'écrier : « Si le public c< comprenait l'injure qui lui est faite, il mettrait le feu à « l'exposition (2) » .
Ce ne serait donc point ici le cas d'invoquer la loi que nous avons posée plus haut, pour la manifestation du beau par son contraire et le contraste qui en résulte ; car il ne s'agit point ici du laid simple faisant repoussoir, mais du laid moral faisant scandale et provocation.
Telle est, croyons-nous, la saine doctrine, la doctrine philosophique autant que chrétienne de la pudeur : la pudeur ! sensitive du langage, mot redoutable et charmant, qui ne se prononce, pour ainsi dire, que les yeux baissés, et semble participer ainsi de l'inviolabilité sainte de la vertu qu'il nomme !
Ne faut-il pas, d'ailleurs, au point de vue seul du beau, que sa séduction soit bien puissante, pour qu'elle arrache à la poéfie erotique elle-même ce singulier hommage ?
Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage ? Laisse mes doigts jaloux écarter le nuage. Rougis-tu d'être belle, ô charme de mes yeux? L'aurore comme toi de ses roses s'ombrage. Pudeur, honte céleste, instinct mystérieux ! Ce qui brille le plus se cache davantage ; Comme si la beauté, cette divine image, N'était faite que pour les cieux (j) !
Ces mots home céleste sont bien la plus heureuse définition étymologique de la pudeur, comme celui dejron-
(i) Beaumarchais, Lea deux amis, acte i", scène ^'' ,
(2) Principes de l'art, p. 3^9.
(3) Lamartine, II"' Médit., Chant d'amour.
196 Mt rAPHYSIQJJF. DE l'aKT :
terie caractérise assez bien^ au même point de vue^ son hideux contraire.
L'art, étant l'élément et l'acte féminin dans l'homme, devra donc être pudique, comme l'est la femme qui se respecte et que l'on respecte dans sa beauté mystérieuse : il devrait être la Vierge immaculée enfantant le Dieu beau !
Il y a loin, comme on le voit, de ces règles raisonnables autant que raisonnées, aux exagérations ridicules que prêtent à la loi religieuse des esprits hostiles et superficiels. Le Christ a prêché la mortification, le crucifiement de la chair : cela est vrai. Mais est-ce donc en tant que chair qu'il aurait maudit la chair, lui qui, au commencement, l'a pétrie de ses divines mains ? Son grand Apôtre, inspiré par lui, ne nous dit-il pas que nos corps « sont les temples du Saint-Esprit, et qu'il nous faut glo- « rifier et porter Dieu dans ces corps » (i). Jésus-Christ donc, bien loin d'avilir la chair, l'a rappelée à sa première et noble destination, qui est de porter et de glorifier l'esprit. Il ne l'a maudite qu'en tant que chair insurgée contre cet esprit ; et s'il Ta refoulée en Lui-même, ce n'est point pour l'écraser par une sorte de caprice indigne de sa sagesse, mais pour la replacer raisonnablement et saintement au point précis de l'équilibre primitif, que la Chute avait rompu.
Le vice seul est l'ennemi de la chair : c'est lui qui la flétrit et la détruit par ses excès 5 l'esprit, au contraire^ la préserve ou la relève en la réglant. Que si parfois, dans ce dernier effort, elle succombe, la faute en esta l'esprit, évidemment responsable des conséquences de son abdi-
(1) s. Paul, 1' Cor., VI, 20.
PREMIÈRH CONShQ^UENCE. 197
cation souvent trop volontaire au profit d'un organisme insubordonné. D'ailleurs, par cette réaction exagérée mais si légitime, l'esprit fait-il autre chose qu'anticiper la joie de ce triomphe définitif, que la chair ressuscitée et transfigurée devra partager avec lui dans le monde des harmonies éternelles ?
Objet final de l'an.
Le Christ n'est donc pas l'ennemi de la chair et de l'art qui est évidemment obUgé de la reproduire ; il ne veut donc pas la mort de la chair mais sa soumission, la suppression de l'art mais son épuration, son renouvellement. N'est-il pas, en effet, lui-même la propre forme divine, surnaturellement associée à la forme humaine } N'est-ce donc pas de son berceau virginal qu'est sortie la réhabilitation de l'idéalisme vraiment divin des conceptions de l'art ; et n'est-ce point au rayonnement de sa Croix que le monde a dû de pouvoir admirer et de savoir vénérer l'austère et suave beauté du sacrifice.'^
Nous avions donc raison de dire, en commençant, que le Christ était, qu'il devait être, pour l'homme déchu mais racheté, le divin objet, l'objet final de l'art.
Mais, dans ces hautes questions esthétiques, mieux vaut encore contempler que discourir. Laissons se dérouler dans notre pensée la longue série des formes du beau religieux, depuis leur Type adorable jusqu'à ses plus humbles reproductions dans l'ordre continu de la sainteté.
Quelle imagination ne fléchirait enivrée devant cette indéfinissable figure du Christ, tour à tour calme et ému, triste et doux, majestueux et bienveillant, radieux sur le
igS MÉTAPHYSIQUE DF l'aRT :
Thabor, radieux surtout sur le Golgotha, car il y brille de la suprême beauté de Timmolation volontaire ? Divinité maternelle et fraternelle qui relève Thomme sans l'exalter et Fhumilie sans Tavilir!... En face de tant de grandeur^ dissimulée sous tant de bonté, l'âme s'abîme dans une adoration confiante et se repose dans la muette contemplation de l'extase. Elle jalouse alors le sort de ces beaux Anges qui le servirent souvent ici-bas : créatures idéales, types de l'être simple, immortelle population de l'empyrée, que la Révélation fait entrevoir comme un rêve vivant à l'homme charmé 1 — Quel œil ne s'abaisserait ébloui en face de cette Vierge^ tout embellie de sa maternité merveilleuse, et pressant sur son sein béni la fraîche fleur de la beauté humaine divinisée dans son Enfant : de cette Vierge, filiale passion de tous les jeunes cœurs, et, chose si admirablement confirmative de notre Théorie! personnification mystérieusement complexe de la vierge et de la mère, ce double chef-d'œuvre de la femme réhabilitée en elle par le Dieu beau ? — Qui ne verserait de généreuses larmes avec cette tendre et noble Magdeleine, qui, à force de repentir et d'amour, reconquiert l'honneur de son être profané, et dont chaque soupir est une volontaire expiation? — Enfin^, quelle âme ne tressaillerait, quel front ne se découvrirait de respect au passage de cette auguste cohorte d'apôtres, de cette légion héroïque de martyrs et de confesseurs, de cette imposante hiérarchie de docteurs et de pontifes, de cette foule innombrable de saints de toute race^ de tout sexe, de toute condition, de tout temps, de tout lieu : doux conquérants de l'univers et du ciel^ élite sacrée de l'humanité, types à la fois suaves et robustes de toutes les énergies morales de l'être libre, tendant
PREMIÈRE CONSÉQUENCE. 1 ÇQ
humblement mais vaillamment à 1 imitation, c'est-à-dire à la reproduction en soi-même de toutes les beautés de Dieu ? — Quel esprit donc ne s'inclinerait devant une manifestation si grandiose de l'idéal; et se pourrait-il que ce qui est si beau ne fût pas vrai autant que bon ?
Cette vaste ontologie chrétienne, si réelle dans sa substance, si pure dans ses formes, si généreuse dans sa vie, si variée dans son incessant développement et dans sa fécondité pour le bien, constitue ainsi un ordre de beauté, une région esthétique supérieure, où l'imagination trouve les objets de ses rêves les plus purs, de ses désirs les plus indéfinis, de ses admirations les plus grandioses. C'est le beau idéal divinisé sans cesser d'être humain : il n'y a rien de comparable à cela dans le monde de l'art.
Mais, qu'on veuille bien ne point exagérer notre pensée : pour tendre nécessairement à ce monde du beau divin, pour graviter autour de ce soleil générateur de toute splendeur idéale, l'art n'en est pas moins le reproducteur modeste de toutes ces beautés humaines, animées ou inertes, dont les formes et les expressions si variées constituent l'inestimable trésor des enchantements de l'âme et des plaisirs des yeux. Et cependant encore, il faut bien reconnaître que ces beautés secondaires, quelqu'humbles, légères et futiles qu'elles soient, se rattachent toujours par un lien indirect à celles qui rayonnent au plus haut du ciel de l'art; qu'elles en sont les reflets, les symboles et, comme le dit si énergiquement un grand mystique, les sacrements (i).
(i) ^. OWer, Introd. à la vie et aux vert, chr., 1859, p. çj
20a ViÉTAPHYSIQjaF DE LART :
Des diverses Esthétiques.
Trois grandes Esthétiques se divisent Thiftoire et le monde : l'esthétique oriento -égyptienne^ Testhétique grecque, l'esthétique chrétienne.
Il résulte de la Théorie qui domine cet Ouvrage que les arts, dans leur signification dernière, ne sont, ne peuvent être autre chose que des expressions, en un certain sens, théologales, bonnes ou mauvaises 5 car leur convergence est toujours à la souveraine beauté, c'està-dire à Dieu en tant que manifesté.
Rapprochons donc brièvement ces trois familles capitales d'arts ; nous distinguerons aisément celle qui est dans le vrai théologal, c'est-à-dire dans le beau véritable.
L'Esthétique oriento-égyptienne, exagérant le grand jusqu'au monstrueux, et la puissance de la vie matérielle jusqu'au chimérique, se présente à l'imagination comme l'assemblage le plus bizarre de toutes les formes de l'être, confondues dans une unité factice^ souvent disgracieuse. Cet art est rarement vrai 5 car ses formes sont fantastiques et sans réalité positive, son inélégance touche à la gaucherie, et la science mathématique n'épure pas ses produits. Cet art, de plus, est rarement bon ; car il est peu expressif et par conséquent peu fécond, quand il n'est pas cynique. Son seul élément de poésie est le grand; c'est par là qu'il impressionne; et cela devait être, puisqu'il est l'expression de la matière et de ses forces, et que la matière, inexpressive par elle-même, ne peut avoir de prise sur l'imagination de l'homme que par ses proportions. Graves, silencieux, empreints d'un
PRF.MIÈRP CONSÉQ^UtNCn. 201
vague mystère^ le centaure ailé de Ninive et le sphinx des Pyramides sont comme les rois immobiles du désert et la personnification du génie de la Nature. C'est une sorte d'égoïsme divin dans Tart. L'idolâtrie de la Nature ou le Panthéisme est le fond de cet art et fut son déshonneur.
L'Esthétique grecque, reproduction théogonique de la nature humaine dans les proportions les plus harmonieuses, s'adresse, au contraire, à l'imagination par toutes les séductions d'une forme choisie, expressive d'un idéal distingué. Mais cet idéal ne s'élève pas au-dessus des pensées de l'homme. Issu de la simple conception humaine, ce symbole n'a pu être qu'une réahté élégante, vivifiée par le spiritualisme, ennobUe par le grandiose ou le grand idéal, mais néanmoins bornée comme la nature qui en est le principe. Cet art est vrai ; car sa forme est savamment étudiée et coordonnée par le goût. Il n'est pas toujours bon ; car ses expressions, s'arrêtant aux limites équivoques de la moralité humaine, ne manifestent presque jamais les puissances d'un ordre moral supérieur; car son impudeur, soit de fait, soit d'intention, dédaignant presque toujours les voiles du mystère, semble se plaire à donner en pâture la forme humaine à la curiosité du regard, et à la détourner ainsi des pures contemplations de l'idéal. C'est l'égoïsme humain de l'art. L'idolâtrie de l'homme, l'adoration de la forme humaine, est le fond de cet art et fut son crime contre le vrai Dieu (i).
(i) Grœca res est nihil vehtre : c'est le propre des Grecs de ne rien voiler, a dit Pline. Il est bien évident, néanmoins, que cette apfjréciation n'est, comme la nôtre, qu'une généralité, et que, pour être d'une justice plus exacte envers l'art grec, il faudrait l'apprécier par époque. Au double point
L'Esthétique chrétienne semble être, au contraire, une heureuse fusion de ces deux extrêmes, vivifiée et complétée par ridéal complexe qui leur manquait. Son archétype, le Christ, est naturel et surnaturel, divin et humain tout ensemble ; et le symbolisme de sa loi (considéré dans son essence et non dans ses réalisations trop souvent incomplètes ou contraires à son esprit), est incontestablement le plus pur langage que la forme spirituelle puisse parler aux yeux du corps et aux yeux de l'âme, à l'aide de la forme matérielle.
Cet art sera donc vrai dans sa forme et dans son expression. Car, s'il puise les éléments de ses conceptions dans la réalité créée, il emprunte l'esprit qui les anime au monde surhumain, à la source révélée de la puissance et de la vie ; et là est le grandiose du vrai réel, la fécondité du souverain bien.
Que sont les créations colossales mais si souvent grotesques de l'art orientoégyptien, que sont même les créations distinguées mais si souvent impures de l'art grec, auprès de cette double merveille de la beauté physique et idéale, concentrée en une personne adorable par l'idéal chrétien ? Enfant, le Christ brille de la grâce charmante de l'innocence ; homme, de la grâce austère du dévouement. Pourrait-on sans profanation mettre en regard de
de vue de l'idéal et des convenances morales, on verrait alors qu'il y a loin de Phidias à Praxitèle. Dans son savant ouvrage sur l'art chrétien, M. Rio, juge si compétent en cette matière, explique très-bien que l'art grec s'est en quelque sorte déshabillé progressivement, jusqu'à sa décadence, où la nudité devint aussi complète que provocante. On rendrait exactement sa pensée en disant que l'austère tunique de la Minerve du Parthénon glissa ainsi peu à peu jusqu'aux flancs de la Vénus de Milo, pour tomber enfin effrontément aux pieds de la Vénus anadyomène.
(Note empruntée à mon Etude sur la philosophie de l'art de M. Taine, 1866,)
PREMIÈRF. CONSÉQUENCE. 20^
ce Type auguste les monstruosités panthéistiques déjà rappelées? et qu'oserait ajouter à ce corps divin le pinceau même d'Apelles ou le ciseau de Phidias ? Le sourcil du Jupiter d'Homère en se fronçant ébranle l'Olympe; la massue d'Hercule écrase les monstres ; la lyre d'Orphée bâtit des villes et apprivoise les tigres mêmes. . . Qu'est-ce cependant que tout cela auprès du Verbe de l'Evangile^ qui apaise les mers, terrasse les méchants, assemble les cœurs et dompte les passions, tigres du monde moral transformés en agneaux du bon Pasteur ? Qu'est-ce que l'Apollon pythien auprès de l'archange terrassantl'espritdu mal? Qu'est-ce que la Diane d'Ephèse avec son répugnant symbolisme, que sont les Vénus de tout nom, si impudemment immodestes, auprès de cette Vierge voilée, qui inspire l'amour en commandant le respect? Qu'est-ce que Niobé auprès de la iMère des douleurs, se tenant si courageusement debout au pied de la Croix? Qu'est-ce que l'épicuréisme si énervant et si honteux de la vie païenne, auprès de l'héroïsme de cette pudeur chrétienne qui^ noblement suicide, préfère l'âme au corps et la mort à toute souillure ; auprès de ces vertus de tout ordre, qui répandent les arômes les plus enivrants, les joies les plus saines, jusque dans les conditions les plus humbles et les plus tristes de la vie humaine ? Que sont enfin les tendances bornées et les admirations terrestres de l'art antique, auprès des aspirations immenses et des célestes contemplations d'un art, auquel la foi chrétienne ouvre des horizons infinis et révèle de surnaturelles beautés. Evidemment le symbolisme de cet art ne pouvait heurter aux écueils des deux précédents. L'idéal humain, associé dans le réel à l'idéal divin, y devait mettre le beau parfait à la portée de l'homme régénéré. Nous
204 MÉTAPHYSIQ^UF DF l'aRT :
l'avons déjà dit à propos des sévérités mosaïques à Tendroit de la statuaire, seul le Dieu fait homme pouvait ainsi se rendre impunément accessible à l'art ; en faire même à son image un vrai révélateur; et abolir l'idolâtrie, en employant la matière et la forme, avant lui adorées, à l'adoration du Dieu de toute forme et de toute matière. Ce fait, inouï dans les annales religieuses de l'homme, n'est-il pas la plus saisissante démonstration de l'Incarnation divine, c'est-à-dire de la divine beauté du Christ?
Ce serait un beau travail à faire que la comparaison approfondie de ces trois symbolismes, qui ont exprimé tour à tour la Nature, l'Homme et Dieu : l'art orientoégyptien, divinisation de la nature; l'art grec, divinisation de l'homme; l'art chrétien, humanisation surnaturelle de Dieu : trois arts successifs qui circonscrivent tous les efforts théogoniques et théologaux de l'homme, et qui, si les deux premiers n'étaient des déviations coupables, seraient comme l'expression de la marche ascendante de l'imagination humaine vers le beau absolu. Dans le premier, le beau est peu apparent; le grand matériel l'absorbe et l'écrase sous sa masse inerte. Dans le second, le beau, quelque admirable qu'il soit, ne s'élève guère au-dessus des proportions et des expressions humaines. Dans le troisième, le vrai beau devra se manifester pleinement; car, à la matière la plus artistement formée pourra toujours s'associer le parfait idéal, le divin : mais ce ne sera pas ici l'œuvre simple de l'homme, ce sera l'œuvre de l'homme pénétrée de l'esprit de Dieu.
Il serait intéressant aussi d'apprécier la part d'influence de la Nature physique sur chacune de ces Esthétiques si distinctes, et d'assigner ainsi les causes apparentes d'une
PREMlÈRr. CONSHQJJENCE. lOf
sorte de fatalisme dans l'art, dont, il est vrai, on a trop souvent exagéré Timportance. Sur quelque point du monde, en effet, que Fhomme ait successivement tenté de semer son idéal, cet idéal, quel qu'il fût aussi, y a indistinctement germé, comme un produit direct de sa pensée et de sa volonté créatrices ; car l'idéal est une plante vivace qui a sa racine dans l'homme même et non dans aucun sol terrestre. Que l'art exprime les croyances ou les fausse, il est toujours intime dans son principe, et n'est extérieur que par la matière à l'aide de laquelle il se réalise. Mais si l'homme peut toujours dominer et régler cette matière, il est évident aussi qu'il en subit trop souvent les déplorables entraînements.
Ainsi : l'Orient et l'Egypte nous apparaîtraient avec leurs soleils dévorants, leurs puissantes faunes, leur sève exubérante ou leurs immensités mornes, comme les patries exclusives d'un naturalisme confus, sous lequel semble ployer l'imagination de l'homme et s'effacer l'homme lui-même : la Grèce, au contraire, avec sa topographie bornée, son ciel éternellement souriant, sa nature élégante et parfumée, ses races belles parla forme et puissantes par la pensée, nous semblerait comme l'Eden inspirateur d'un nouvel Adam, qui se divinise : mais, dans la contrée intermédiaire, également dépourvue des séductions de celle-ci et soustraite à la pression effrayante de celle-là, nous verrions naturellement sortir de la grotte de Bethléem le Dieu pacificateur de ces deux tendances exagérées, le Dieu qui devait réhabiliter le beau par l'expression, en expiant dans sa chair divine tous les excès de l'art théogonique.
De ces études jailliraient pour nous de vives lumières sur les grandes hontes des servitudes volontaires ou des
2o6 MÉ fAPHYSlQ^UE DE l'aRT :
orgueils de Fart en ces divers climats. Nous verrions comment la Nature extérieure domina l'homme et entraîna son libre esprit; comment cet esprit se perdit dans sa propre contemplation ; comment^ après ce double abus, l'intervention divine devint nécessaire pour redonner à l'homme la juste mesure du beau moral et rallumer en lui Toeil éteint de sa faculté esthétique ; comment, enfin, depuis lors, l'action de cette faculté, cathoUcisée, c'està-dire universalisée, se trouva par là même affranchie de toutes les influences de temps et de lieux.
Mais, disons-le encore à ce propos, un semblable travail romprait toutes les propositions de celui-ci, et nous ferait sortir de l'ordre de l'idée pure, dont les formules sont simples et promptes, pour nous faire entrer dans celui du fait, où les observations n'ont de valeur que par la multiplicité ordonnée. Il nous faudrait, de plus, entamer ce travail pour toutes les branches de fart, qui ne sont que les différentes faces, les modes différents de manifestation de l'indivisible idéal 5 il importerait surtout de généraliser ces observations d'esthétique comparée, en portant les investigations de cette analyse non plus sur trois points du globe seulement, mais partout où l'homme, quelque peu civilisé, a laissé l'empreinte de son génie formateur. Or, tout en avouant d'abord mon insuffisance pour ce genre d'études, j'ose dire que ce que je viens d'en esquisser doit suffire pour ceux qui savent, et que, pour ceux qui ne savent pas, des volumes mêmes n'y sauraient suffire.
%ésumé.
Au point de vue de 1 Esthétique que j'ai formulée, la
PREMIÈRE CONStQJJENCE. 207
seule qui soit digne de rhomme et de Dieu^ le beau en général est la forme pure des êtres et des choses.
Le beau artistique résulte de la recherche du type à travers les variétés disséminées du Réel; et par là il touche au vrai et le réalise par une sorte d'imitation créatrice. Mais ce beau doit être expressif d'un sentiment fécond; et par là il touchera au bon et le fera réaliser par une sorte d'imitation sympathique. Telle devra être l'action du beau sur l'âme du contemplateur.
Si, dans l'ordre primordial, le Verbe éternel, forme divine, est le nécessaire objet de l'art ; dans l'ordre de la Déchéance réparée, le Verbe incarné, forme divine et humaine, et ses ministres célestes, et sa divine Mère, et ses imitateurs humains, sont assurément les plus beaux modèles de l'art. L'idéalisme, graduellement ascendant de l'homme à Dieu, qu'ils représentent et manifestent, doit donc être le but suprême et éternellement poursuivi de ses aspirations.
Cette loi, entendue sainement et sans exagération, donne la raison sérieuse et le résultat réel de toute esthétique, en tant qu'expression de l'objet suprême de l'art ou du beau, essentiellement divin. Evidemment, son application pourra varier à l'infini de ton, de forme, de proportion ; car, bien que le beau n'ait qu'une expression finale, à savoir, le souverain bien, il a des milliers de formes et par conséquent des milliers de moyens de la produire, sacrés ou profanes, sérieux ou badins, affirmatifs ou négatifs, positifs ou ironiques, solennels ou ingénus. Mais, nonobstant cette riche variété d'aspects, Fart, dans toutes ses manifestations, devra converger, au moins implicitement, vers ces types augustes ; car toute matière touchée par Dieu, son modèle, doit s'imprégner
2o8 M É T A P M Y S 1 QU P. DE l' A R T :
de sa vie et devenir le vêtement symbolique de son multiple idéal.
Les Cieux et la Terre^ double chef-d'œuvre de l'Art divin, expriment leur Auteur et le glorifient; l'art humain ;, en reproduisant ce chef-d'œuvre, ne peut donc qu'exprimer et glorifier Dieu. Ainsi, dans le concert universel de la Création, l'homme fournit son humble note ; mais c'est une note qui, librement produite, monte plus harmonieuse et plus agréable que toutes les autres à l'oreille et au cœur de l'Artiste divin.
Tel est l'art, tel est l'objet de l'art : imaginer, imager, formuler l'idéal de tout être, exprimer Dieu ou du moins quelque chose de Dieu.
Tout autre travail des mains serait une négation coupable de cet ordre idéal essentiel, ou un simple acte matériel et mécanique, utile peut-être, obscur toujours, mais assurément étranger aux lois de l'Esthétique proprement dite.
Synthèse du beau par T{aphaël.
Mais laissons là les formules, toujours froides et stériles quand le génie ne les fait pas vivre. Voici qu'un artiste, aussi penseur que poète, a retracé, dans le plus mystique des poèmes de l'art, et la génération divine du beau, et les effets de son doux règne sur les imaginations successivement initiées à ses splendeurs.
Sur un sol ténébreux, un père désolé contient dans ses bras son jeune fils, que Satan, c'est-à-dire l'esprit de laideur morale et physique, possède et dénature 5 il demande du secours et la guérison. La mère du pauvre enfant, type admirable de la terrestre beauté, intercède pour lui à genoux.
PREMIÈRE CONSÉQ^UENCE. 209
Autour sont groupés des hommes qui ne répondent à ces demandes qu'en dirigeant les yeux et les pensées des suppliants vers le haut lieu où est monté le Dieu
guérisseur.
Cette partie de Toeuvre est l'image de ce monde terrestre^ où règne si souvent le laid physique et moral^ où l'horreur qu'il inspire ranime et ravive le désir du beau, où la foi, aveugle au divin pouvoir du beau sur le laid, remplit l'âme d'une ardente espérance.
Mais gravissons la glorieuse montagne. Là, dans ce monde, terrestre toujours mais supérieur, que baignent les flots d'une lumière enivrante, trois hommes sont couchés sur le sol consacré. Ce sont les trois Apôtres choisis 5 ils ont levé les yeux, et une vision céleste les a éblouis et jetés contre terre.
Ainsi la contemplation du beau absolu, en ravissant l'homme ici-bas, énerve ses organes périssables et fait naître en même temps dans son âme immortelle le désir de la pleine possession de ce beau entrevu : il veut dresser des tentes et il s'oublie soi-même; il s'anéantit dans les passives joies de l'extase.
Plus haut encore, portés sur l'éther lumineux par la force idéale convergente que ne retarde plus le poids d'un corps terrestre, deux êtres formels, et qui pourtant ne sont pas matière, contemplent face à face ce que les Apôtres n'ont pu longtemps regarder. C'est Moïse, c'est Elie, les deux plus grands voyants des anciens jours.
Ils représentent la destinée de l'imagination humaine et de la forme matérielle après la mort, à savoir : la possession du beau par la contemplation ou l'admiration rassasiée ; en d'autres termes, la vision directe et essen-
tielle, récompensant et remplaçant la foi ou la vision par symbole.
Enfin^ au-dessus de tous ces degrés ascendants, de cette gravitation successive^ qui mesure et classe le divin progrès de l'homme vers le beau pendant et après sa vie, resplendissant comme les astres et candide comme la lumière même, apparaît le Christ, le Fils éternel du Père, le Dieu formel incarné mais transfiguré, c'est-àdire redevenu pour un instant le Dieu formel pur, la pure FORME divine, le beau absolu !
La vérité vient de Lui : « Ecoutez-le, dit la voix. » Le beau, divin langage, n'est-il pas le verbe éternel du vrai?
De Lui descendent aussi de proche en proche, sur ses élus les délices réelles de la contemplation; sur ses témoins fidèles les ardents désirs pour la beauté entrevue ; sur les hommes de bonne volonté les patiences méritoires de la foi; enfin sur la victime défigurée et grimaçante du vice la guérison de sa laideur morale et le calme de sa primitive beauté. Et FEsprit de ténèbres, vaincu par cette irradiation fulgurante, est forcé d'abandonner sa proie au Dieu qui la réhabilite et la transfigure en Lui î
Le rayonnement de la Forme divine traverse donc toutes les zones idéales de la vie humaine, en y déposant, dans la proportion des mérites, la possession, le désir et la fécondité du Beau.
Ainsi est réalisée, sous le voile du plus vaste symbole, la notion vivante des trois termes divins, c'est-à-dire : le Vrai, qui par sa seule manifestation, le Beau, produit le Bien, restaure la vie et fait tout palpiter de foi, d'espoir et d'amour. Ainsi est commentée par la forme cette
PREMIÈRE CONSÉQ^UENCE. 211
merveilleuse prophétie qui conviait le Christ à venir régner sur la terre par sa beauté (i). Ainsi sont glorifiés et divinisés à l'avance les scandales apparents de son sacrifice volontaire.
Qu'ajouter à cette traduction de la narration évangélique, écrite par le pinceau le plus créateur et le plus séducteur que jamais main d'homme ait fait mouvoir ? Que le lecteur, que l'artiste contemple et médite ; mais qu'il remarque encore un dernier enseignement. Car, après avoir retracé les diverses révélations du beau, le maître a voulu les compléter, en quelque sorte, en assignant à l'artiste lui-même sa place d'honneur dans ce chœur de l'harmonie des formes.
A l'écart, du sein de l'ombre protectrice que répand sur eux l'arbre de vie, deux adorateurs embrassent en une vue d'ensemble ce radieux spectacle. Placés dans une région supérieure, touchant néanmoins à la terre, à genoux, revêtus d'une sorte de vêtement sacerdotal, ces deux hommes, dont l'un, pour qu'on ne s'y méprenne pas, est le peintre lui-même, représentent les contemplateurs, les prêtres du beau, les artistes enfin.
A eux appartient, en effet, le privilège des visions idéales ; à eux est imposé le glorieux devoir de les reproduire aux yeux infirmes des autres hommes, et de leur faire aimer et adorer le Dieu beau ! Apôtres de ce Dieu, ils le manifestent, le servent, le prêchent; et c'est l'attrait du beau qui produit le bien. C'est donc entre leurs mains qu'est remis un des plus forts leviers qui puissent soulever l'homme vers les hautes régions de l'idéal.
{i)Specietua et pulchritudine tua intendeyprospere procède et régna .?s. xiiw , 3 .
Mais je m'arrête ; il n'est pas temps encore de leur dire ces choses.
Je viens de déterminer, au point de vue purement métaphysique, le divin objet de leurs labeurs; je vais maintenant parler des divers moyens qui leur ont été donnés pour les réaliser. Ce sera seulement après cette étude, qu'en précisant le but de leurs efforts, j'essaierai de tracer d'une main ferme les austères devoirs que leur imposent un ministère si noble, une destinée si importante dans les évolutions de l'Humanité.
Alors tout sera dit sur l'idéalisme de l'art; nous le connaîtrons pleinement : car nous aurons analysé sa forme et sa vie, comme nous venons d'analyser sa substance.