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FORME DE LART

Invisibilia... per ea qua facta sunt inteîlecta compiciitntvr.

S. Paul, ad Rom., 1, 19.

A forme est l'élément Imaginatif, réveil lateur et féminin de l'art : elle est en effet subordonnée à la conception ; et c'est elle qui^ en tant que forme pure^ enfante les chefs-d'œuvre à la vie de manifestation idéale et, en tant que forme matérielle, à la vie de manifestation extérieure ou sensible.

L'art est expressif, c'est là son caractère premier et indélébile. Il est donc un langage : langage qui devra avoir autant d'alphabets que l'imagination a de points

de contact avec le monde sensible. Ces alphabets seront distincts entre eux mais harmoniques^ suivant cette loi de distinction également harmonique qui régit tout être, toute chose et tout acte 5 et ils constitueront les divers moyens de réalisation des conceptions de Tart.

Or, les points de contact de l'homme avec le monde extérieur sont les sens. Nous aurons donc à revenir sur les rapports qu'ils établissent entre l'esprit et la matière. Cette intéressante étude nous fera découvrir les destinations relatives des sens dans le monde de l'Esthétique ; et il en résultera une classification des arts par la nature même de leurs agents respectifs.

l{appel de nos idées générales.

Mais, avant de déduire cette seconde conséquence de la Théorie générale, avant d'aborder la question spéciale des moyens de l'art, nous croyons utile de replacer sous les yeux du lecteur le tableau de ces grandes règles ontologiques que nous avons vues s'engendrer du haut en bas de l'échelle de l'être. Ce rapprochement permettra de mieux apercevoir le légitime enchaînement des conclusions les plus éloignées, que nous aurons à en tirer. Ces retours sur les principes posés ne sauraient donc être considérés comme des répétitions oiseuses : ce sont des revues générales, où l'esprit compte ses forces, apprécie les dépouilles déjà recueillies, et puise la confiance pour de nouvelles conquêtes dans le champ de l'inconnu.

Trinité dans l'unité, tel est Dieu. Tel aussi est l'homme : tout en lui correspond, par une relation non d'égalité mais de similitude, avec le Dieu son auteur et son type. De même que Lui il est immatériel 5 et de

même que Lui, rincarnation divine nous autorise à le dire, il a été interné dans une forme matérielle et périssable, qui le révèle au dehors. De même que la raison aidée de la foi peut affirmer que, dans le Dieu indivisiblement un^ le Père est plus spécialement la vérité ou substance; le Fils, la beauté ou forme; le Saint-Esprit, l'amour ou vie divine : de même, dans Thomme immatériel, elle constate trois facultés fondamentales, aussi distinctes dans leur destination qu'inséparables dans leur fonctionnement, facultés qui constituent son propre être spirituel, révèlent sa divine ressemblance, et qui, mises au service de sa volonté libre, sont comme trois instruments d'action et de reproduction de son être, trois puissances en un mot, destinées à l'élever lui-même, bien au-dessus de la terre, jusqu'aux pieds du Dieu son modèle proportionnel. Par son intellect, principe spéculatif et masculin, il aspire à la vérité divine, qui est l'objet de la science; par son imagination, principe contemplatif et féminin, à la beauté divine, qui est l'objet de l'art; par le cœur, principe actif et spirituel, à la bonté divine, qui est l'objet de la Religion. Par la première donc il pense ; par la seconde il formule ; par la troisième il unit, relie et vivifie la pensée et la formule; et de la sorte son acte idéal, triple mais un, devient expressif de sa personnalité, qui en est glorifiée, tout aussi bien que le Dieu son principe et sa fin. Telle est la loi de l'activité humaine dans le monde de l'Invisible. Mais admirons la suite du plan divin ! Voilà que, pour faire passer cette loi du monde immatériel au monde matériel, des serviteurs fidèles sont donnés à chacune de ces facultés. Ces serviteurs, ce sont les sens. Corrélatifs à ces facultés, distincts de même et pourtant insépara-

2l6 MÉTAPHYSIQUE DF l'aRT:

bles les uns des autres, agents matériels d'un moi immatériel qui doit se reproduire en produisant, ils réalisent le complément de cette trinité humaine dont Tacte extérieur sera l'expression.

Ainsi^

La Parole-Ouïe, sens de l'intellect, exprimera l'invisible et impalpable substance des êtres et des choses par la parole parlée (i)^ qui est évidemment la substance manifestée;

La Vision, sens de l'imagination, exprimera la forme des êtres dans les choses par l'image, qui est évidemment aussi Informe manifestée;

Le Toucher enfin, sens du cœur, exprimera la vie des choses par les êtres, au moyen de Faction, qui est évidemment encore la vie manifestée.

Telle s'opérera la manifestation sensible dans le triple ordre de l'idéal; tels se révéleront dans l'homme et par l'homme le vrai et le bien par le beau.

Mais il y aurait une grande inintelligence des phénomènes analysés à les supposer circonscrits chacun dans ces trois ordres respectifs. Bien qu'isolés par l'abstraction, ces trois phénomènes, comme ces trois ordres, ne sont qu'un en réalité. Et de même que les trois facultés

(i) Le mot jparo/^, déjà employé une ligne plus haut, a deux significations bien distinctes. Au premier cas, il signifie la puissance ou faculté de parler : au second, le fait. C'est pour cela que je l'ai doublé d'un adjectif qui semble faire pléonasme, mais dont l'emploi ne doit être attribué qu'à l'insuffisance de la langue humaine. J'aurais pu, pour nommer le sens, employer le mot de padabilité. J'avais même, dans ma première édition, adopté celui de vocabiîité. J'ai mieux aimé, pour celle-ci, rentrer dans la simplicité du langage usuel. On m'en tiendra compte, je l'espère. Du reste, puisque déjà on distingue si souvent la parole écrite de la parole parlée, ne peut-on admettre un verbe intérieur, une parole intime, qui n'est ni écrite ni parlée et qui est leur principe à toutes deux?

de rhomme ne peuvent rien, dans Tordre idéal, sans un accord entre elles au moins implicite; de même les trois sens qui leur correspondent ne peuvent non plus rien, dans Tordre matériel^ sans un accord semblable entre eux, nécessaire évidemment pour réaliser, sinon Tacte, du moins le produit humain.

T)e F acte et du produit humains.

Acte, produit : arrêtons-nous à ces deux mots^ lesquels, réunis à celui de volonté qui logiquement les précède, expriment les trois phases progressives de Tactivité de Thomme. Vouloir, agir, produire : en ces trois termes il y a acte; mais dans le troisième seul, qui procède nécessairement des deux premiers, il y a acte complet; car seul des trois il se résume en un monument extérieur, qui survit à Tacte et qui en témoigne. Le produit est toujours un acte ; mais Tacte n'est pas toujours un produit.

L'acte est Texpression plus apparente de la distinction par nous signalée dans Tactivité humaine. En effet, quand, à Taide du premier sens, Thomme formule la substance par la parole et le chant; quand, à Taide du second, il perçoit la forme par la pure image oculaire ; quand, à Taide du troisième, il manifeste la vie par le mouvement simple ou rhythmé, sous chacune de ces trois formes, il exprime son activité spontanée et restreinte, et ne la révèle que passagèrement au dehors. On y comprend, à la rigueur, Tisolement d'une faculté et de son sens correspondant, ou tout au moins leur prédominance sur les autres facultés et les autres sens.

Lt produit, au contraire, est Texpression de la concen-

2t8 ?4f.taphysiqjje de l'art :

tration au moins implicite de tous les moyens d'agir dont peut disposer l'homme ; et il en porte la durable empreinte. Ainsi, tandis que l'acte est tour à tour parole, image, mouvement, le produit, réunissant en lui seul ces trois modes expressifs, leur donne un corps extérieur et une sorte de vie indépendante. L'acte est fugitif. Le produit, autant qu'il est permis d'employer ce mot pour les œuvres fragiles de l'homme, est persistant et immuable; il continue son auteur, le représente, l'immortalise, et reste debout à côté de sa tombe comme l'infatigable sentinelle de sa gloire ou de son déshonneur. Le produit est donc l'effort humain à sa plus haute puissance; c'est la personnalité prolongée, la vie transmise, la création pleine, opérée par l'homme avec les éléments qu'il tient de Dieu ; c'est proprement aussi l'acte féminin, car dans l'ordre idéal, comme dans l'ordre matériel, c'est l'enfantement d'un être distinct et formel. Or, l'art proprement dit, considéré dans ses moyens, est essentiellement un produit, puisqu'il est la réalisation persistante de la forme distincte.

Classification générale des moyens de Farr.

Matérialiser l'idéal au moyen de la parole; idéaliser la matière au moyen de l'image : tels sont, avons-nous déjà vu (i),les deux actes inverses qui mettent l'homme en rapport avec le monde visible et le monde invisible, à l'aide de ses deux premiers sens, la Parole-Ouïe et la Vision. Ces actes sont la double base de sa vie spéculative et contemplative.

Tant que ces deux sens néanmoins agissent seuls, il n'y a pas d'art proprement dit, il n'y a que les germes^ de l'art ; car il n'y a point encore de forme distincte et douée d'une sorte de vie persistante. Mais si le Toucher, le sens opérateur, intervient d'une manière spéciale dans les actes de l'homme, il les fixe, ainsi que nous le dirons plus tard, par des signes conventionnels ou des formes expressives ; et alors l'acte d'art cesse d'être fugitif comme la simple fonction vitale ou le mouvement simple; il devient un produit, posé en dehors de son auteur, comme une représentation, une traduction de lui-même.

L'acte humain n'est ainsi que le préambule de l'œuvre d'art; le produit humain seul en est le terme. L'étude de ces divers produits va nous faire connaître les véritables moyens de l'art et la forme esthétique générale.

Or, nous venons de le dire, l'activité humaine, eu égard à la double nature de l'homme, ne pouvant produire qu'en matérialisant l'idéal ou en idéalisant la matière, il s'ensuit que ces deux opérations devront, à nos yeux, déterminer et diviser tous les moyens de l'art. Ces moyens ne peuvent être, en effet, autre chose que les interprètes des deux mondes de l'invisible et du visible, se révélant l'un à l'autre et l'un par l'autre, à l'aide du sens particulièrement actif de la vie qui doit les unir et les féconder.

Mais si les moyens de l'art sont de deux espèces, l'œuvre d'art est toujours ternaire; car il y faut le concours au moins implicite de ses trois puissances et de leurs sens corrélatifs, au sein de la matière sonore, visible et palpable.

L'intellect, par le premier sens ou la Parole-Ouïe,

exprime, à l'aide du son, la forme sonore; mais cette ^expression n'est qu'un vain bruit, qui à peine soulevé s'évanouit dans l'espace, si le troisième sens, le Toucher, n'intervient pas pour tracer la lettre, cette algèbre de la pensée et cette matérialisation de la parole, la note, cette algèbre du son et cette matérialisation du chant. Et ces deux modes de matérialisation de l'idéal prenant alors, le premier le nom de Littérature, le second le nom de zMusique, constituent, au point de vue de l'Esthétique la plus générale, les arts purement substantiels, les arts de l'intellect.

L'imagination, par le second sens ou la Vision, exprime, à l'aide de la lumière, la forme visible ; mais cette expression n'est qu'une mystérieuse et passagère impression dans l'organe de la vue, si le troisième sens, le Toucher, n'intervient encore pour exécuter la plastique effective, qui est la réalisation identique de l'image, la plastique fictive , qui en est la réalisation simulée pour la simple vue. Et ces deux modes d'idéalisation de la matière par la forme, prenant alors, chacun dans son sens le plus générique, le premier le nom de Sculpture, le second celui de Teinture, constituent, au point de vue de l'Esthétique proprement dite, les arts purement formels, les arts de l'imagination.

Or, c'est le cœur qui, à l'aide du troisième sens ou le Toucher, exprime cette forme sonore et cette forme visible par la, forme palpable ; et cette expression devient alors extérieure et persistante, en un mot, un produit. Ainsi les actes du cœur et de son sens corrélatif constituent les moyens auxiliaires indispensables de tout art pratiquement réalisé.

En tout cela on voit que le cœur n'a pas, comme les deux premières facultés, l'intellect et Timagination, de catégorie d'art qui lui corresponde spécialement et directement. C'est qu'il est l'opérateur universel et l'intermédiaire indispensable ; c'est que la vie, qu'il représente, est union et ne peut par là même s'isoler à ce point.

Cependant il faut se garder d'en rien conclure contre notre Théorie ; la loi de distinction du travail d'art entre les trois facultés n'en sera pas moins appliquée. N'est-il pas, en effet, à remarquer que les arts de Finrellect et de l'imagination ont chacun une de leurs deux subdivisions plus spécialement consacrée au langage du cœur, à savoir : la musique pour les premiers, et la peinture pour les seconds, le chant et la couleur étant évidemment les deux plus hautes expressions de la vie substantielle et de la vie formelle ?

Ainsi donc la substance, la forme et la vie se reflètent distinctement dans la classification des arts 5 et si cette classification est binaire en apparence, elle est ternaire en réaUté. On en peut poser dans cet ordre le parlant tableau :

. , ,v 1, (littérature, substance

Arts de Imtellect |

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