PEINTURE, [ SCULPTURE
forme
Cette formule suflRt, ce nous semble, à la démonstration ; et il n'y a pas jusqu'à l'interversion forcée des trois
mots sacramentels de notre Théorie^ qui ne soit une manifestation sensible de cette puissance de rapport et d'union, établie par le cœur entre tous les arts. Il en est évidemment le foyer et le rayonnement.
Mais^ l'intellect étant la faculté du vrai^ les arts qui dépendent de cette faculté seront plus spécialement les arts du vrai idéal ; l'imagination étant la faculté du beau, les arts qui dépendent de cette faculté seront plus spécialement les arts du beau idéal; le cœur étant la faculté du bon, tous les arts, qui ne peuvent rien sans son puissant auxiliaire, devront essentiellement tendre au bien ; et ceux qui, comme la musique et la peinture, en dépendent plus spécialement pour leur réalisation dans le double ordre intellectuel et imaginatif, seront par là même les arts de ce bien idéal, c'est-à-dire les arts plus directement expressifs du sentiment et de la vie.
T^apport de cette classification avec les idées et le langage.
Cette classification, tout en découlant rigoureusement de notre Théorie, n'en est-elle pas en même temps une évidente consécration, surtout quand on la rapproche des notions généralement et instinctivement admises en matière d'art? Le rapprochement des doctrines avec le langage ordinaire ne saurait être dédaigné; c'est dans les locutions spontanées de l'homme que se cachent le plus de vérités, parce qu'elles sont l'expression de la franchise involontaire de son bon-sens.
D'après les notions reçues, le beau est l'objet plus spécial de l'art; et les arts plastiques sont même considérés comme les seuls arts véritables. Or, dans la rigueur
de nos déductions, les arts plastiques sont seuls les produits directs de Timagination, faculté spéciale du beau dans Thomme ; leurs formes naturelles et non conventionnelles ont un rapport direct avec la substance qu'elles manifestent 5 ils constituent par conséquent seuls les arts proprement dits^ les beaux- arts.
D'après ces notions encore, le vrai est l'objet plus spécial des arts de l'intellect, auxquels même on ne donne ce nom d'art qu'au point de vue le plus général de l'Esthétique. Or, nos déductions veulent aussi que nous ne les considérions que comme des arts improprement dits ; qui ne prennent ce nom que par extension et en raison de l'indivisibilité essentielle du vrai et du beau 5 dont la forme extérieure n'est pas une forme à proprement parler, mais un signe arbitraire et fictif, n'ayant vie et valeur qu'avec et par l'idéal qu'elle exprime ; dont les produits enfin sont plutôt des actes purement idéaux, fixés pour être renouvelés par l'acte de l'homme, que des œuvres vraiment représentatives, c'est-à-dire des produits naturellement et directement expressifs.
Enfin, toujours d'après les notions reçues, rien n'est bon qui n'est utile et ne tend au développement de la vraie vie. Or, notre Théorie donne aux deux modes de l'activité intellectuelle et imaginative le seul auxiliaire qui puisse leur faire réaliser utilement leurs produits 5 et cet auxiliaire, c'est la faculté religieuse par excellence le cœur, dont le sens correspondant, le toucher, unit et vivifie. Et il ne faut pas oublier que les deux catégories d'arts de l'intellect et de l'imagination lui fournissent chacune un alphabet spécial.
224 MÉTAPHYSIQ^UE DE l'aRT :
Corrélation intime des arts entre eux.
Mais, quelles que soient ces distinctions abstraites, l'art, nous ne saurions trop Taffirmer, n'en est pas moins concordant dans tous ses moyens : l'intellect lui donnant sa valeur de substance 5 l'imagination, sa valeur de forme; le cœur, sa valeur de vie ou de fécondité.
Expression du beau par voie substantielle, les arts de l'intellect réclament néanmoins une sorte de forme qui manifeste leur idéal 5 car ils sont comme une plastique immatérielle. Ne dit-on pas en effet dans le langage ordinaire : Xz. forme du style, le dessin du rhythme, la couleur sombre ou brillante de l'harmonie, etc. : toutes expressions empruntées à la riche langue de l'art plastique, et accusant une parenté étroite entre les deux sortes d'oeuvres, auxquelles elles s'appliquent ainsi réciproquement ?
Quant aux arts plastiques, expression du beau par voie formelle, il faut, au contraire, un idéal qui les anime, car ils sont une sorte de poésie matérielle. Aussi a-t-on coutume de dire : tableau parlant, forme ou couleur harmonieuse y œuvre de style.
La littérature et la musique ont donc leur forme idéale, comme la peinture et la sculpture ont leur langage ou style matériel. La forme parle chez les unes, le langage formule chez les autres ; et la vie, plus spécialement représentée chez les premiers par la musique, chez les seconds par la peinture, la vie, puissant trait d'union, donne la plénitude de l'expression à ce double et réciproque symbolisme.
Ainsi s'opère l'accord des facultés et des sens, et se
réalise l'unité d'expression dans l'art; ainsi, quels que soient les moyens ou la forme de l'art, toutes les facultés sont appelées à prendre leur part de son travail de manifestation, afin que le produit qui en résultera soit toujours orné du triple fleuron céleste du vrai, du beau et du bien.
Au simple point de vue idéal, on peut même supposer une égalité complète entre toutes les facultés qui président à la conception de l'œuvre d'art.
Subordination de V imagination dans lacté d'an.
Mais, lorsqu'on passe de ce monde de l'idéal au monde où s'opère la réalisation matérielle, la forme prend un autre caractère, qu'il est bon de signaler avant d'entrer dans les détails de cette étude nouvelle.
C'est ici le centre du mystère de l'incarnation de l'idéal humain, mystère en tout semblable à celui de cette adorable Incarnation divine, qui remit sous les yeux de l'homme dégradé le parfait modèle de l'harmonie primitive entre la chair et l'esprit. C'est donc le lieu de rappeler cette glorieuse analogie, déjà signalée dans la Théorie générale.
Le Fils, forme de Dieu, son Verbe, était égal aux deux autres personnes divines ; mais, en se faisant chair, il se subordonna au Père, vivante substance divine, et rattacha amsi la matière à l'esprit par le sacrifice.
La femme, qu'il a relevée d'une déchéance plus profonde encore que celle de l'homme, le représente dans la trinité de la famille humaine, dont elle est aussi la seconde personne, et dans laquelle, quoique égale aux deux autres, elle reçut dès lors, en tant que forme plus
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matériellement belle, le noble lot de la subordination dans la souffrance dévouée.
Il en sera donc de même de l'imagination par rapport à l'intellect; et de même aussi la forme, en tant que matière, va être subordonnée à l'idéal, dont elle est cependant la consubstantielle, en tant que forme pure. Elle se trouvera ainsi constituée à cet état mixte que nous appellerons formel-matériel. Mais il ne faut point pour cela confondre la forme avec la matière ; ce serait avilir la faculté qui la conçoit et la produit, la noble imagination, issue de Dieu par ressemblance aussi bien que les deux autres facultés. Il ne faut voir dans cette subordination qu'une conséquence de l'inertie de la matière, et une réaction contre la chair révoltée, au profit de l'esprit déchu mais réhabilité en Dieu et par Dieu même.
Ainsi les deux plus grands mystères qui régissent le monde spirituel, la Trinité et l'Incarnation, régissent aussi le monde de l'art.
L'analyse de chacun des arts va nous rendre palpable cette vérité ; mais précisons-la en général, avant même que chaque fait nous la dénonce.
TDes trois éléments généraux de fart.
Oui, dans tous les moyens de réaliser la forme qui constituent une branche d'art, se retrouveront toujours, plus ou moins visibles, trois éléments, dont l'un représentera la substance ou l'être invisible et caché du produit artistique 3 l'autre, sa forme pure et sa manifestation matérielle 5 le troisième, sa vie ou son expression idéale : le premier, ai-je besoin de le dire ? relevant en
Dieu du Père et en l'homme de l'intellect; le second, du Fils et de l'imagination ; le troisième, du Saint-Esprit et du cœur.
Elément substantiel ou masculin, élément formelmatériel ou féminin, élément vital ou spirituel : voilà donc l'analyse a priori de tous les véritables produits de l'art.
Les deux premiers de ces éléments seront toujours assez faciles à distinguer. Quant au troisième, le plus mystérieux des trois, mystérieux comme ce lien inexpliqué de la vie oui dans tout être réunit la forme à la substance, il ne se manifestera parfois que par le fait même de l'union des deux autres et le produit qui en résulte, comme aussi parfois il tombera sous les sens de même que ceux-ci, et sera visible tout aussi bien que l'Esprit- Saint, duquel il relève, le fut au baptême du Christ. Mais, visible ou invisible, il sera toujours, non point comme on le pourrait croire, un résultat passif de l'union des deux premiers, mais bien leur double procession vivante, leur lien efficient, en un mot leur principe spirituel.
Ces trois éléments seront égaux entre eux dans l'ordre du pur idéal humain, qui ne peut être que la reproduction réduite de l'idéal divin. Mais, dans l'ordre de la réalisation matérielle, le second élément, eu égard à sa combinaison plus intime avec la matière, se subordonnera au premier, de même que la seconde personne divine, égale au Père en tant que Fils éternel, s'est subordonnée en tant que Fils incarné. Et c'est en ce sens que, dans les études spéciales qui vont suivre, je ferai remarquer une infériorité de raison entre ce second élément et le premier.
228 iMÉTA PHYSIQUE DE l'aRT :
Nous allons maintenant examiner séparément tous les moyens de l'art, et constater leurs rapports constants avec les facultés et les sens qui leur correspondent.
Réclamons pour cette partie de l'œuvre un redoublement de bienveillante attention; car l'étude qui consiste à rapprocher successivement chaque catégorie d'arts, chaque art même, d'une loi ou règle commune, ne peut être que monotone autant qu'aride. Que si, au contraire, le lecteur s'associe à ce travail, il se peut que cet inconvénient inévitable soit largement compensé par le plaisir du pressentiment de tous ces rapports, aussi distincts qu'ils sont semblables.