DES ARTS DE L INTELLECT
(Evidemment l'idéal invisible, substantiel, est la partie principale de cette première catégorie
■^^J^ des arts; et la forme, qui les manifeste, touche
peu à la matière. Cependant les signes matériels, qui la rendent perceptible à nos sens, accusent une correspondance, souvent évidente, avec la triple distinction élémentaire que notre Théorie impose a priori à toute l'Esthétique. i
Des trois éléments qui leur sont communs.
Cette correspondance se formule d'elle-même dans l'entendement en trois éléments communs à ces deux sortes d'arts, et dont le nom peut changer en chacun d'eux sans qu'ils cessent d'être identiques dans leur essence. Ces éléments, qui se produisent par le
sens de la Parole-Ouïe^ formulent^ à eux trois, Tidéal écrit par la Littérature ou chanté par la Musique.
C'est, d'abord, le nombre, loi du son, qui en sera le principe générateur, l'élément substantiel ou masculin, le nombre étant en effet chose tout idéale, tout imperceptible aux sens, l'intime invisible de la parole et du chant.
C'est ensuite le son, base inerte de ce chant et de cette parole, qui en sera la matière subordonnée, l'élément formel-matériel ou féminin, le son étant en effet chose toute matérielle, toute perceptible aux sens, l'extérieur, le sensible de la parole et du chant.
Enfin ne saurait-on reconnaître le troisième dans cette force nécessaire, à la fois principe et produit de l'union du nombre et du son, dans cette expression en un mot, qui est leur action vitale et spirituelle et comme le verbe qui les unit, les féconde et les fait vivre de la vie intellectuelle et morale ? Ici cet élément paraît n'être qu'une pure allégation de métaphysique imaginaire et d'analogie théologique ; mais, dans l'étude séparée que nous allons faire des deux arts de l'intellect, il sortira, nous le verrons, de son nuage doctrinal et s'accusera aussi nettement, aussi distinctement que les deux autres.
Nous allons apprécier, du reste, successivement ces trois éléments ensemble à un double point de vue 5 et cette communauté de principe des deux arts, qui doit déjà frapper l'esprit, deviendra alors une preuve incontestable de l'exactitude de notre classification.
1" Ve la Littérature.
Issu du Verbe divin, le verbe humain devait aussi
s'incarner. Et, en effet, cet acte si fugitif, ce rayon sitôt éteint de la pensée, pouvait-il suffire à l'homme, à sa soif du vrai, à ses rêves de gloire, à ses instincts d'immortalité? La seule parole, rapidement et hasardeusement confiée aux simples vibrations de l'onde sonore, auraitelle pu remplir toute sa mission d'expression et d'expansion de l'idéal ?
Un impérieux besoin dut donc travailler le cœur de l'homme de laisser aux âges futurs des monuments des œuvres de sa pensée, comme il en laisse des œuvres de ses mains. L'homme, si ce n'est Dieu, dit : que la lettre soit 5 et la lettre fut! Mais le présent interroge en vain le passé sur ce grand fait. Par une sorte de divine fatalité, lorsque l'homme se livre à la recherche des origines, il lui arrive presque toujours de se heurter à des mystères.
Si l'on en croit néanmoins l'histoire, l'Ecriture fut d'abord purement symbolique : l'homme sut peindre avant de savoir écrire. Plus tard, et c'est aussi l'ordre des idées, il représenta les objets par leurs seules parties principales ; ce qui constitua l'hiéroglyphe proprement dit. Mais c'était toujours une représentation telle quelle des choses ou des êtres exprimés. De là à la représentation de la parole ou du sens par la lem^ proprement dite l'intervalle était immense. . . Il fut cependant franchi. L'antique hiéroglyphe fut vaincu : l'alphabet phonétique ou vocal, quoique d'une forme plus conventionnelle et par là plus favorable au mystère dans les communications de la pensée, ne tarda pas à se vulgariser; et il relégua peu à peu son rival dans cette profonde obscurité des oublis séculaires, d'où le génie linguistique de notre âge vient à peine de l'évoquer. Dès lors le sens de la
SECONDE CONSEQJJENCE. Z^ l
Parole-Ouïe était complété ; et la pensée parlée avait réalisé sa parfaite manifestation.
De sa grandeur et de sa puissance.
La littérature est à la parole ce que la parole est à la pensée. Art sublime par lequel la parole^ forme de la pensée, est incarnée dans la lettre, comme l'esprit de Ihomme Test en son corps ! Des deux parts choses viles et nobles tout ensemble : un peu de boue, plus ou moins bien façonnée, il n'importe ; un peu de liqueur colorée étendue sur une humble matière en traits plus ou moins bien formés, il n'importe encore ; et l'une et l'autre, sous le souffle de Dieu et de l'homme, deviennent la parlante révélation, l'une, de l'esprit; l'autre, de la pensée que produit l'esprit !
Par la littérature, la parole peut défier le temps et l'espace : elle circule comme le sang idéal de l'humanité dans toutes les veines les plus ténues du corps social ; d'un bout du monde à l'autre, aussi bien que des siècles passés aux siècles présents, l'homme parle à l'homme; et cette parole retentira encore aux contrées les plus lointaines dans le plus lointain avenir.
Ainsi la parole humaine, pâle contre-épreuve de la parole divine, parvient à se donner une sorte d'ubiquité et d'éternité relatives, qui glorifient dans son auteur humain son divin Auteur,
Qui pourrait regarder sans émotion ces antiques manuscrits, conservant dans leurs plis poudreux la pensée toujours animée des génies qui ne sont plus, la peinture toujours palpitante des temps évanouis et la mémoire toujours glorieuse de tous les élus de l'intellect, de l'imagination et du cœur? Admirable témoi-
2^2 MÉTAPHYSIQ^UE DE l'aRT:
gnage du néant et de la grandeur de notre être! Une si frêle substance, empreinte de caractères plus frêles encore, survit aux hommes, aux monuments, aux siècles; et l'idéal contenu dans ces chétifs linéaments ressuscite tous ces morts, reconstruit toutes ces oeuvres, évoque tous ces âges ; et l'homme, dans son sauvetage pieux des débris du passé, recueille avant tout ces œuvres sans valeur matérielle aucune, les estimant néanmoins plus précieuses que l'or et le diamant.
C'est que l'écriture n'est rien moins qu'une sorte de reproduction et de permanence de l'être, c'est-à-dire de ce que l'homme prise naturellement au-dessus de tout; c'est que l'humanité, dans la profonde conscience de sa fragilité apparente et de son immortaUté pressentie, se rattache avec bonheur à tout ce qui ranime en elle le culte sacré des souvenirs de l'esprit et des espérances de l'âme.
De sa vulgarisation par la Typographie.
Mais, grâce à la science mécanique, voilà que la typographie, cette gravure de la littérature, va multi- . plier le pain de l'inteUigence, au point d'en faire l'aliment quotidien et abondant des plus petits et des plus délaissés d'entre les hommes. La httérature de tout ordre, qu'elle porte en elle les secrets suprêmes de la science, les enchantements variés de l'art ou les vérités saintes et fécondes de la religion, la littérature, dis-je, ne sera plus renfermée dans l'étui de bois de cèdre où, comme en un glorieux cercueil, dormait le manuscrit unique, inestimable trésor des privilégiés du savoir et de la fortune : elle sera empreinte, indélébile et toujours renaissance, sur la feuille légère, que cette sybille des derniers
temps jette à profusion à la foule, avide de ses oracles; et c'est ainsi qu'elle sera un puissant véhicule de vérité ou d'erreur, de bien ou de mal !
La lettre, portrait de la parole, est donc un moyen donné à l'homme ou imaginé par lui, pour reproduire son libre idéal, le répandre^ et l'éterniser autant qu'il est en son pouvoir. C'est la forme fictive de ce premier art de l'intellect, la littérature, de celle surtout qui a le beau pour objet direct, la Poésie.
De son infériorité par rapport à la Parole.
Ce serait cependant une grave erreur, si, assimilant le portrait à l'original, on se laissait aller à penser qu'il ait une égale vie, une puissance égale de révélation.
Platon a dit avec un grand sens : « Les productions de « l'écriture se présentent à nos yeux comme vivantes 5 « mais, si on les interroge, elles gardent le silence avec « dignité... L'écriture... ne sait ce qu'il faut dire à un c( homme, ni ce qu'il faut cacher à un autre. Si l'on « vient à l'attaquer ou à l'insulter sans raison, elle ne « peut se défendre; car son père n'est jamais là pour la f( soutenir. De manière que celui qui s'imagine pouvoir « étabhr avec l'écriture seule une doctrine claire et « durable est un grand sot (i). »
C'est pour cela que Celui qui a établi la doctrine claire et durable par excellence s'est appelé Verbe ou Parole, n'a rien écrit lui-même et a dit à ses représentants : « Allez et enseignez » ; que ceux-ci ont fondé son Eglise sans rien écrire d'abord eux-mêmes ; que cette
(i) Plat, in Phced. 0pp., t. X, éd. Bipont, p. 381 et s., trad. par de Maistre dans son Principe générateur, p. 26.
Eglise compta des milliers de fidèles bien avant la rédaction du premier des quatre Evangiles ; enfin que son grand Apôtre en a si logiquement conclu que « la foi est reçue par l'Ouïe » ^ et que « TOuïe doit s'ouvrir à la parole du Christ (i) ».
Aussi ceux des chrétiens qui n'ont plus voulu croire qu'à l'Ecriture et non à la Parole divine prêchée par les Envoyés se sont-ils, même entre eux, divisés de croyances et comme matérialisés dans la lettre muette de toutes ces bibles, qu'ils sèment aveuglément parmi des aveugles.
L'écriture n'est que la reproduction inanimée de la parole; la parole est l'homme même, seule puissante, seule vivante ; et la Uttérature ne saurait la remplacer pleinement.
Comment la littérature est expressive.
Mais faudrait-il, d'autre part, ne considérer la littérature que comme un miroir reflétant passivement toutes les pensées et toutes les passions humaines, de telle sorte que fût vraie d'une vérité absolue cette définition devenue banale : La littérature est t expression du temps et de la société qui Font produite ?
Cette appréciation de la Uttérature, qu'on a également appliquée à l'art, bien que juste en ce sens que tout produit est une expression et qu'on ne saurait nier l'influence possible des milieux au sein desquels il se réalise, devient un outrage à la dignité de l'une et de l'autre, si l'on entend par là une reproduction fatale, un simple résultat. Ainsi que toutes les œuvres de l'art, la
(i) s. Paul, aà Rom. y X, 17.
littérature est un effet ^ cela est vrai ; mais en tant qu'œuvre de l'intelligence et de la volonté humaines, en tant qu'issue de l'homme enfin, elle est destinée à être cause à son tour, elle doit avoir une mission et l'accomplir; et cette mission, quoi qu'en puissent dire les docteurs de l'abaissement matérialiste, est de manifester librement l'idéal et le faire vivre d'une vie féconde.
Que la littérature, bien qu'art spécial de l'intellect, est l'interprète de toutes les facultés.
On ne saurait le contester : la littérature parle tout à la fois aux oreilles et aux yeux de l'esprit, elle est en même temps musique et plastique. Mais le caractère musical y prédomine, car sa base est le son idéalisé ; et là est la raison de la parenté plus intime des deux arts de l'intellect et de leur commune destination.
Néanmoins la littérature, suprême expression de l'idéalisme humain, doit relever à la fois des trois facultés-mères, et varier ses formes suivant celle des trois qu'elle devra plus spécialement manifester.
Sous l'inspiration de l'intellect, la littérature aura l'austérité sereine des styles théologique, philosophique, scientifique et historique. Elle sera ainsi tour à tour : le docteur inspiré, qui formule les croyances et les devoirs; le penseur puissant, qui réfléchit en son âme et manifeste l'ensemble des causes ; l'observateur pénétrant qui sous le monde des faits découvre le monde des lois; enfin la grande justicière, qui cite à sa barre les temps et les êtres passés, les rappelant, pour l'instruction de l'avenir, à une vie de gloire ou de honte éternelles.
Sous l'inspiration de l'imagination, la littérature abandonnera les réalités strictes de la pensée et des faits, pour ces représentations tragiques ou comiques, pour ces conceptions de caractères et de mœurs, ces longs récits imaginaires enfin, qui, tous, sont comme le roman de l'histoire humaine et l'interminable légende du cœur. Mais, pour séduire plus sûrement encore les esprits, elle empruntera à la musique et à la science du nombre la loi du rhythme et produira la poésie : la poésie, cette fraîche fleur de l'idée et du sentiment, dont l'éclat ravit les yeux de l'âme, dont les parfums enivrent le cœur ; ce mélodieux rossignol, échappé des bosquets de l'Eden, dont les chants si vibrants et si doux bercent l'âme dans l'ineffable rêverie de l'infini ; ce barde inspiré enfin, dont les mâles accords revêtent d'harmonie les idées, les croyances et les aspirations de l'humanité ?
La poésie est la partie la plus esthétique de la littérature ; elle a dans sa forme quelque chose de visible et de palpable, qui semble appartenir à l'ordre plastique. Aussi la langue grecque, si gracieusement expressive, l'a-t-elle nommée du substantif de ce verbe que les sculpteurs signaient sur leurs œuvres (i). Le poète et l'artiste sont deux faiseurs ; tous deux ont pour objet plus spécial de leurs labeurs la forme du vrai, le beau ; et l'opinion générale a encore consacré cette étroite confraternité. La poésie est le plus pur encens de l'autel, la première voix des peuples, la plus harmonieuse reproduction de la Nature, le plus profond et le plus tendre soupir de l'âme humaine.
(i) noffifv : fabriquer.
Car c'est sous rinspiration du cœur que la littérature traduira tous les sentiments dont peut s'honorer l'homme^ et qu'elle les fera vivre d'une vie supérieure même à la vie réelle.
A l'aide de toutes ses ressources^ elle concentrera alors dans l'art méditatif et lyrique, et surtout dans l'art dramatique, toutes les fascinations de l'art littéraire. Ce dernier, auquel tous les autres : déclamation, musique, danse, décors, viendront apporter le tribut de leurs expressions combinées, sera ainsi comme le résumé vivant, le dernier mot de l'esthétique littéraire. Si donc ses excès et ses abus préoccupent les moralistes, au point même de réunir dans Texpression d'une juste sévérité Bossuet et Rousseau, ne serait-il pas juste aussi de reconnaître que, sainement entendu et surtout honnêtement pratiqué, il pourrait être le plus puissant de tous les moyens de manifestation et de vulgarisation de l'idéal, puisqu'il parle à la fois à toutes les facultés et à tous les sens de l'homme ?
Ainsi le domaine entier de l'art est parcouru et fertilisé par la littérature ; ainsi, suivant les genres divers qui la fractionnent, elle parle avec bon-sens, elle chante et peint avec goût; et de ces deux caractères de son acte devra résulter, comme nous le verrons plus tard, l'irrésistible attrait qu'exerce sur l'esprit et sur l'âme le vrai beau, si glorieusement expressif de l'idéal.
Des trois éléments spéciaux de l'art littéraire.
Nous devrons donc facilement trouver en cet art les éléments, par lesquels il correspond à la grande loi de notre Théorie. Et, en effet, que l'on considère la Utté-
rature dans son ensemble idéal ou dans son ensemble matériel, son rapport avec cette théorie est presque toujours évident et toujours certain.
Dans son ensemble idéal, la vraie littérature présente manifestement à l'esprit ces trois éléments indispensables : une substance à exprimer, une forme qui l'exprime, et une vie qui les unit et les féconde. En peut-il être autrement, puisque « le style est l'homme » et que l'homme est un et ternaire comme Dieu lui-même ?
La substance ou le fond de la littérature correspond au vrai : toute littérature doit avoir en vue le développement d'une idée vraie, c'est-à-dire en un certain sens conclure (nous dirons plus tard comment) ; et celle qui a le plus de fond est évidemment celle qui conclut le plus explicitement Dieu.
La forme de la littérature correspond évidemment au beau : toute littérature doit reproduire aux yeux de l'âme les chastes attraits de l'idéal 5 c'est là l'objet de toutes les littératures de forme, de toutes les poésies proprement dites.
La vie de la littérature corrrespond au bon : toute littérature doit exprimer et susciter des sentiments au moins honnêtes, et faire tendre directement ou de proche en proche au souverain bien.
Dans son ensemble matériel, chose trop peu observée ! la même loi se révèle aussi clairement. Prenons à cet égard l'observation de plus haut, et remontons à la parole, âme de l'écriture, comme la pensée est l'âme de la parole. Les deux premiers éléments de la parole sont l'accentuation et le son 5 et les deux premiers éléments de la littérature, la consonne et la voyelle. Or, l'accen-
SECONDE CONSÉQUENCE. 23g
tuation ou la consonne est l'élément substantiel^ le nombre de la parole ou de l'écriture^ puisqu'elle distingue et précise le son ; et le son ou la voyelle en est l'élément formel-matériel, puisque, tout en étant la base préexistante ou la matière nécessaire de la première, elle n'existe néanmoins que par elle à l'état de son articulé. Que serait, en effet, le son sans l'accentuation, ou la voyelle sans la consonne ?. . . Ce qu'est le bloc avant le coup de ciseau du sculpteur : une matière susceptible de la forme, c'est-à-dire un bruit purement physique, tout au plus expressif d'une sensation, jamais d'une idée.
La consonne donc régit le produit vocal : dans l'ordre logique de la construction elle précède la voyelle et la domine ; elle est l'élément radical ou premier. On ne peut en aucune façon s'en passer dans l'écriture : c'est comme le dessin linéaire du son.
La voyelle, au contraire, semble être le moyen de manifestation de la consonne et comme sa couleur ; elle est moins importante et moins essentiellement significative. Les langues primitives prennent souvent une voyelle pour l'autre et les sous-entendent même au besoin. Dans les langues métaphysiques la consonne prédomine, tandis que c'est la voyelle dans les langues plus spécialement plastiques ou poétiques. Le nombre relatif de ces deux éléments, ou du moins leur emploi, exprime ainsi le caractère des diverses langues à ces deux points de vue. Ces faits curieux et frappants, pour l'observateur le moins érudit, sont, paraît-il , acquis à la science Hnguistique (i).
(1) « On sait que les radicaux sémitiques se composent toujours de trois tt consonnes sans voyelles intermédiaires, de sorte qu'à proprement parler « ce ne sont que des valeurs abstraites et qui ne peuvent pas même se
Ainsi donc la consonne est par elle-même 5 la voyelle, au contraire, est par et pour la consonne. Or, ce qui est par soi-même est véritablement, c'est le substantiel, le premier; et ce qui ne vit que par l'association à cette substance et pour sa simple manifestation est évidemment second et subordonné, c'est l'élément formelmatériel.
11 en est de même du substantif et de l'adjectif, ces deux premiers éléments logiques du langage réalisé par les lettres. Leurs noms mêmes n'indiquent-ils pas qu'ils en sont, l'un la substance intime, et l'autre la forme surajoutée ?
Ce qui est vrai pour les éléments premiers de la littérature, l'est également pour ce qu'on peut appeler la plastique littéraire en général. Ainsi, dans la prose, ce qu'on nomme le nombre du style en représente l'élément substantiel; ce qu'on y nomme l'harmonie, l'élément formel-matériel. Le nombre en effet dessine in visiblement, intimement le style, il lui donne l'être : l'harmonie rend le nombre sensible, extérieur ; et, s'il était possible que la prose pût exister sans ces deux éléments, il semble qu'elle se pourrait encore moins priver du premier que du second.
Même observation à l'égard de la poésie. Mais ici la nature des deux éléments est plus saisissable, parce que la poésie touche en quelque sorte à la plastique, et que dans la plastique cette nature apparaît, comme nous
« prononcer. Du moment quej par l'intercalation des voyelles, ils deviennent « saisissables à la parole, ils perdent leur caractère de racines et prennent « un sens déterminé, soit comme temps de verbe, soit comme nom de « toute espèce. » Du Beau, études esthétiques, M. Adolphe Pictet, 1856, p. 331.
le verrons plus tard, aussi visiblement que la matière même.
Le mécanisme de la poésie, si Ion peut ainsi parler, se compose de la mesure ou rhythme et de la rime. Or, le rhythme, c'est-à-dire le nombre dans la poésie, est assurément la partie la plus substantielle de cette forme littéraire, comme la rime, ou le son poétique, en est la partie plus spécialement formelle-matérielle.
La mesure, en effet, constitue proprement et intimement le vers, tandis que ce même vers se passe souvent de l'ornement de la rime : témoin les poésies grecques et latines et nos vers blancs. La rime, au contraire, n'est que la coloration du vers, sa manifestation plus sensible, plus harmonieuse 5 et seule elle ne peut le constituer : car sans mesure il n'y a plus que de la prose, que gêne une consonnance inutile, alors disgracieuse et partant proscrite. Enfin la première ne tombe pas, il semble, sous les sens comme la seconde, qui est la propre caresse de la poésie pour le sens auditif.
Mais, dans tous ces ordres de la construction littéraire, cette dualité ne saurait être étudiée plus longtemps, isolée d'un troisième élément qui est autant le principe de leur union que son produit, et qui, par conséquent, dans tous ces ordres est l'élément vital et spirituel de l'art littéraire. C'est assurément par sa vertu unissante et féconde que de la consonne et de la voyelle procède la syllabe ; et des syllabes, le mot, c'est-à-dire l'expression. Mais, le mot une fois sorti de cette mystérieuse genèse, voilà que notre loi s'accuse d'une façon splendide : le substantif Qt ï adjectif, c'est-à-dire la substance et la forme manifestes du langage humain, sont essen-
tiellement unis entre eux par le verbe^ qui est manifestement aussi Faction ou la vie de ce même langage.
Pourvue de tous ces moyens, la littérature peut se mettre à l'œuvre : le nombre et l'harmonie produisent la prose à l'allure simple et naturelle 5 la mesure et la rime, la poésie avec toutes ses recherches d'élégance et de séduction. Enfin toutes les deux exprimant plus spécialement : la prose, la stricte substance du langage ; la poésie, sa forme harmonieuse, réalisent l'œuvre Uttéraire tour à tour ou à la fois substantielle et formelle, produit vivant de l'une et de l'autre et expressive en tous ses ordres et à tous ses degrés.
La littérature, moyen de l'art intellectuel, est donc, même dans sa partie matérielle^ marquée au sceau de 1 unité ternaire ; elle devra donc glorifier le Dieu dont elle porte l'empreinte.
De la Déclamation.
Toutefois la littérature, et surtout la littérature de forme, ne se manifeste complètement, comme nous l'avons dit plus haut, que par la déclamation. L'art dramatique est donc l'art littéraire le plus expressif 5 et la déclamation, une sorte de traduction par l'action d'une œuvre littéraire donnée. La déclamation seule n'est, par conséquent, pas un art à proprement parler ; car elle ne crée pas, elle ne fait que reproduire, en l'interprétant, souvent, il est vrai, avec un génie d'expression incomparable, l'œuvre déjà produite par son véritable auteur. L'acteur, le mot le dit assez, n'est qu'une action exécutante. L'amour-propre, ou le talent hors ligne de quelques-uns, a seul pu faire donner à cette action inter-
prétative des chefs d'œuvre de la scène la qualification ambitieuse de création.
De l'Art oratoire.
Que si, au contraire, c'est l'auteur même qui se fait son propre acteur, alors la déclamation devient un des arts créateurs les plus éminents. Ce n'est plus en effet une simple traduction de l'œuvre littéraire d'autrui, tentée à froid par une intelligence le plus souvent inférieure; c'est la pensée et le sentiment de l'homme jaillissant des profondeurs de son être, pour s'animer sur ses lèvres et dans ses gestes en une action à la fois séductrice et conquérante. L'art oratoire, si bien représenté par une chaîne d'or qui rattache aux lèvres de l'orateur tout le faisceau de ses auditeurs transportés, l'art oratoire, dis-je, est, dans l'ordre idéal^ ce levier rêvé par Archimède, puissant à remuer le monde, et dont la logique et la passion sont le double appui. Qui dira les charmes de l'éloquence, les douces violences qu'elle exerce sur l'homme armé ou désarmé } Qui dira ses bienfaits et ses gloires, ses méfaits et ses hontes ? Grand aigle, aux deux ailes toujours éployées du raisonnement et de la persuasion, elle part et s'élève d'abord d'un vol lent et indécis, plane ensuite majestueusement au plus haut des choses par dessus toutes les têtes, et se précipite enfin tout d'un trait pour saisir^ ravir et enlever une proie qui se livre elle-même. L'éloquence est la plus surprenante manifestation de la puissance morale de l'homme et des irrésistibles sympathies qui relient entre eux les esprits, les cœurs et les âmes.
244 MÉTAPHYSIC^UE DE l'aRT :
2° Ve la zMusique.
La musique, cette formule rhythmique et modulée des impressions et des sentiments de Thomme, est le complément harmonieux de la parole et de l'écriture ; elle est même, lorsqu'elle est absolument isolée de celles-ci, une sorte de parole et d'écriture vaguement mais incontestablement expressive des mystères de l'idéal.
Qu'elle relève du cœur autant au moins que de l'intellect.
Si la littérature, dans la sphère de l'intellect, est plus spécialement destinée à la manifestation de la pensée, la musique, dans cette même sphère, semble, au contraire, plus spécialement consacrée à la manifestation du sentiment. Elle est la plus suave et la plus énergique eft'usion du cœur, sa langue proprement dite ; et c'est pour cela qu'elle est une pour tout l'univers comme le sentiment partout le même, tandis que la langue de l'intellect est multiple et diverse comme les pensées si diverses et si contradictoires des hommes.
Aucun acte, aucun produit de l'homme, du reste, n'atterte mieux que celui-ci combien notre être est icibas incomplet, combien disproportionné avec cet idéal, qui est pourtant son aspiration instinctive et sa vie. Impénétrable dans sa forme indécise et flottante, la musique s'offre aux méditations du philosophe comme les débris frustes d'une langue perdue, ou les rudiments informes d'une langue encore ignorée : écho lointain des transports du premier jour, ou lointain prélude du cantique sans fin de la vie future!... Dans ce monde mélancolique du regret et de l'espoir, si étrangement alterné
SECONDE CONSÉQUENCE. 24f
de passions ardentes, de joies fugitives et de poignantes douleurs^ elle se prête admirablement aux élans de lenthousiasme, aux tendresses de Tamour, aux cris de l'angoisse, aux caprices de la rêverie... D'une expression à la fois puissante et vague, elle est comme un thème riche et fécond, d'où chacun tire les révélations correspondantes à la prédisposition de son âme, et l'homme, qui s'assimile cet idéal si complexe, peut, s'il est permis d'ainsi dire, broder sur ce canevas mélodique toutes ses pensées les plus nuageuses, tous ses sentiments les plus indéfinis. Enfin, pour emprunter à la nature ses images, la musique est la source limpide et intarissable des harmonies extérieures de la parole humaine; et si parfois son onde s'épanche mollement comme le flot qui caresse une rive fleurie , parfois aussi son jet s'élève pur et superbe comme l'explosion la plus vibrante du spiritualisme humain. Evidemment, la musique est plus que l'ébranlement d'un fluide sonore; elle est peut-être l'idéal le plus reculé mais à coup sûr le plus voilé des modes expressifs; elle est surtout et avant tout la mystérieuse interprète des mystères du cœur.
La musique a donc dû être le premier des langages : l'ode, l'hymne sont contemporains du monde. Le chant dut poétiser la parole pour la faire monter plus vive et plus belle de l'homme naissant jusqu'à son puissant Créateur, comme le témoignage spontané et le naïf encens de son amour.
La musique est encore le solennel hosanna de la nature, le concert immense de la gravitation des choses et de l'harmonie des êtres, la voix unanime de l'univers, célébrant le Dieu caché sous les splendeurs de son œuvre. Imperceptibles bruissements de la végétation, chants et
cris de l'animal, voix des éléments, doux murmures des eaux plaintives et des feuilles frémissantes, mystérieux soupirs de la nuit, joyeux réveils de l'aurore, longs mugissements des vagues et des tempêtes, sourds éclats du tonnerre : tout chante la gloire du Créateur et la raconte aux oreilles de l'âme : « Ce ne sont point des paroles et " des discours inintelligibles pour qui veut compren- « dre (i). M
De ses divers instruments.
Mais la musique est par-dessus tout, nous lavons déjà dit, le continuel hosanna de l'homme, l'expansion la plus directe de son cœur, l'âme de toutes ses fêtes, la vie de tous ses sentiments. Elle se produit, soit par les séductions naturelles de la voix humaine , de tous les instruments phonétiques le plus parfait, le plus sympathiquement expressif, soit parles artifices ingénieux d'une instrumentation plus matérielle, qui ne tend qu'à la reproduire ou à l'encadrer. C'est tour à tour l'agreste pipeau, qui accompagne la mélodie traditionnelle de la chaumière -y le clairon qui déchire les airs comme un glaive aigu et le tambour qui fait battre le cœur, tous deux ébranlant les courages et se mêlant aux tonnerres homicides de la gloire ; la mandoline molle et stridente, qui pointillé un gai refrain d'amour ; le violon, qui parle, prie, chante, rit et pleure comme nous ; la harpe, dont les sons purs mais voilés semblent un écho des chœurs angéliques ; le piano, instrument passionnel par excellence, qui, de chacun de nos doigts, de chacun de nos pieds même, fait l'exécutant intelligent d'un orchestre
(1) Psalm., XV1II,4.
SECONDE CONSÉQ^UENCE. 247
complet; Forgue^ ce piano grandiose et comme animé par un souffle de vie^ résumé puissant de toutes les instrumentations^ qui répand à flots égaux sur les chants sacrés sa lente et grave harmonie ; la cloche, qui, dans sa note une et répétée, jette incessamment à travers les airs émus l'expression éclatante et solennelle de l'immutabi- Uté et de la grandeur de l'Etre qu'elle salue : ce sont enfin tous ces instruments réunis, qui dans leurs acclamations unanimes glorifient Dieu , les héros, la patrie^ l'objet aimé, la nature, en un mot tout ce qui émeut et passionne le cœur.
C'est alors qu'enrichie de toutes ces ressources, la musique s'unit à la poésie, sa sœur harmonieuse, pour produire cette forme lyrico-dramatique, sérieuse ou légère, qui, sous le nom ôi opéra, idéalise au plus haut degré la manifestation des sentiments humains.
La musique, appliquée à l'art dramatique, l'élève en le transfigurant ; par elle, en effet, on sort de la reproduction réelle et souvent prosaïque des actions et des sentiments, pour entrer dans un ordre de reproduction évidemment très-conventionnelle, mais à coup sûr plus élevée et plus expressive. Ce genre d'art est, par cela même, une des preuves les plus manifestes de la nature idéalisante et non purement imitative de l'art en général.
Et, après avoir répandu dans le temps et l'espace les trésors de ses enchantements et de ses révélations, la musique rentrera dans l'éternelle patrie de l'harmonie, pour célébrer le triomphe de la vertu et la gloire de son grand Rémunérateur.
De la valeur expressive de la Musique.
C'est donc bien à tort qu'un poète, un maîcre-ès-arts
de l'intelligence, a défini la musique : « le moins intel- « lectuel et le plus sensuel de tous les arts (i) ». Cet homme illustre aurait-il donc été à ce point insensible de cœur et d'esprit aux impressions musicales, que des œuvres telles, par exemple, que la supplication d'Isabelle à %oheri et le T>ies irœ n'aient pu dépasser son épiderme ? Jusqu'ici cependant tous les esprits, même les moins poétiques, avaient cru que ces chefs-d'œuvre pénétraient jusqu'aux intimités les plus mystiques du sentiment et même de la pensée, et que par conséquent la musique, quand elle est dans sa voie saine, est bien l'expression la plus séductrice, mais en même temps la plus pure de l'idéal.
Ainsi en pensait Platon, qui, tout en chassant certains poètes de sa République (2), faisait de la musique un art étroitement lié à la grandeur morale de l'individu, et par là même à l'honneur et à la gloire de la patrie. ce La musique, dit-il, est la partie principale de l'éduca- « tion, parce que le nombre et l'harmonie s'insinuant « de bonne heure dans l'âme s'en emparent et y font « entrer à leur suite la grâce et le beau, lorsqu'on donne « cette partie de l'éducation comme il convient de la
(i) Lamartine, Histoire des Girondins, t. VU, p. 113. Si j'ai relevé cette opinion de l'éminent écrivain, c'est qu'il la met en avant pour apprécier d'une manière peu flatteuse les goûts de notre intelligente cité lyonnaise. Ce m'était une raison de plus pour tenter de déterminer les limites raisonnables de l'expressivité musicale.
(3) C'est une erreur devenue banale que Platon expulse les poètes et la poésie de sa République en les couronnant de fleurs. Mon compatriote et ami, Victor de Laprade, a pleinement vengé le grand homme de cette sotte calomnie dans son remarquable ouvrage sur le sentiment de la nature. Mais pourquoi faut-il qu'en cet ouvrage il embrasse l'opinion de Lamartine sur la musique, et qu'il nous faille avoir affaire à ces deux illustres poètes sur une question d'harmonie et de symphonie?
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" donner; au lieu que le contraire arrive lorsqu'on la « néglige. Et encore parce qu'un jeune homme élevé « comme il faut dans la musique saisira avec la dernière et justesse ce qu'il y a de défectueux et d'imparfait dans « les ouvrages de la nature et de l'art, et en éprouvera « une impression juste et pénible, et que par cela même " il louera avec transport ce qu'il remarquera de beau, « lui donnera entrée dans son âme et se formera par là « à la vertu; tandis que, d'un autre côté, il aura un mépris « et une aversion naturels pour ce qu'il y trouvera de « vicieux, et cela dès l'âge le plus rendre, avant que « d'être éclairé des lumières de la raison, qui ne sera « pas plus tôt venue, qu'il s'attachera à elle par le rapport « secret que la musique aura mis par avance entre la « raison et lui. Voilà, à mon avis, les avantages qu'on « se propose en élevant les enfants dans la musique (i). » Quoi qu'il en soit de ces subtiles déductions en faveur du spiritualisme musical, ce ne serait pas une exagération moindre que d'attribuer à la musique une valeur d'expression allant jusqu'à la manifestation exacte et complète de la pensée. L'enthousiasme trop exclusif de certains dilettanti peut seul leur faire méconnaître à ce point les lois de l'expression relative des divers arts. Celle de la musique, aussi vague qu'elle est vive, ne saurait jamais arriver à la précision de celle de la littérature , si elle n'en est aidée. Sa lano^ue a beau être une sorte d'alphabet dont quelques âmes privilégiées ou initiées prétendent épeler sans peine toutes les lettres, lire tous les mots et comprendre toutes les phrases : ces lettres, ces mots, ces phrases ne sauraient avoir avec les sentiments,
(i) République, liv. 111, p. 99. Trad. deGrou, 1853.
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et surtout les idées, que ces rapports généraux qui sont à l'intelligence ce que sont à Fœil les couleurs sans les nuances. Un tel langage ne peut évidemment spécifier les êtres, les choses et leurs rapports comme le langage de la littérature ; et il restera toujours dans ce milieu indéterminé oii flottent, insaisissables et modifiables à l'infini, les formes les moins nommées et les notions les moins distinctes. Un des plus hardis philosophes de notre temps, qui n'a pas craint d'appeler la musique une philosophie admirable, n'hésite pourtant pas à dire, à propos de cette sorte de musique ou de ces sons qui ne se lient point au langage articulé, que « chacun leur « applique et ses propres pensées et ses propres impres- « sions (i). »
Cependant, tel qu'il est, ce langage, autant issu de la nature que de l'art, est avant tout une langue vulgaire; et si lésâmes élues croient en avoir la pleine inteUigence, les âmes moins richement douées le savourent avec d'égales délices, lorsque, par une heureuse association, la parole véritable leur en traduit le sens exquis. C'est qu'alors la musique et la littérature forment une sorte d'art mixte, dont les deux parts s'expriment et s'animent réciproquement. Dans cette Grèce antique où, comme nous venons de le voir, la musique était tenue en si haute estime, cet art était toujours, dans le principe, uni à la poésie comme son simple complément d'expression; et le goût de la musique purement instrumentale y correspondit à l'époque de décadence de ce bel art (2).
Je n'ai donc pas dû hésiter à classer l'acte et le produit
(i) Ballanche, Orphée, p. 307.
{2} Voy. du jeune Anach., IIP vol., p. 108.
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musical parmi les actes et les produits les plus éminents du génie de l'homme. On ne saurait contester qu'ils appartiennent plus à l'art qu'à la littérature^ en ce sens que leur formule est plus naturellement expressive. Toutefois la musique est un art improprement dit^ puisque sa réalisation entière est dépendante de l'exécution et fugitive hélas! comme elle. Et en cela même elle se rapproche encore de la littérature, qui pour vivre et revivre a toujours besoin de la déclamation ou du moins de la lecture^ et dont la forme^ de plus en plus simplifiée, n'a aucun rapport apparent avec la substance ou l'idéal qu'elle exprime.
Des trois éléments spéciaux de la Musique.
Aussi bien que la littérature, la musique contient et spécialise manifestement en ses produits les trois éléments communs aux arts de l'intellect.
Si nous étudions la technologie de cet art, nous y distinguons sans peine, avec les meilleurs maîtres, ces trois choses qui résument tout l'art musical : le rhythme, qui est la mesure, l'ordre e*t la règle du son ; V harmonie, qui est ce son lui-même dans sa complexité simultanée 5 et la mélodie, qui est la résultante expressive de l'union du rhythme et de l'harmonie et leur vivante manifestation. Cette distinction une fois précisée, notre théorie en va jaiUir simple et riche comme les trois notes de l'accord parfait.
Le rhythme n'est-il donc pas le principe intime de la musique, le nombre invisible, le dessin idéal qui mesure et détermine toutes ses parties, la consonne qui articule ses sons, en un mot : le substantif de la langue musicale.^ Le rhythme est ainsi le générateur puisssant de tout
accord et de toute mélodie ; et ce qui le prouverait au besoin, c'est qu'il suffit de changer le rhythme d'un air pour en faire un air tout différent, quoique composé des mêmes notes maintenues dans le même ordre et le même ton. Aussi cet élément constitue- t-il l'élément substantiel ou masculin de la Musique. — On dit, et ce fait serait digne de remarque, que, de tous les rhythmes, le plus répandu, celui qui régit presque tous les chants primitifs, est le rhythme à trois temps. Les Grecs, ces maîtres-ès-arts du beau , appelaient le rhythme ternaire le rhythme parfait. Ne serait-ce point là une correspondance secrète de l'art instinctif et de l'art réfléchi avec cette grande loi de notre théorie , qui rattache tous les arts au grand mystère de l'Etre divin.
L'harmonie , au contraire , représente évidemment l'élément formel-matériel ou féminin de la musique. Si le rhythme est la consonne précise, le nécessaire substantif de la langue musicale, l'harmonie n'en est-elle pas la voyelle sonore et le brillant adjectif.^ En effet, l'accord n'est, après tout, qu'un son complexe mais unique; et ce n'est que lorsqu'il est combiné avec un rhythme et d'autres accords , qu'il forme un chant et qu'il vit de la vie mélodique. Ainsi, autant qu'il est possible de distinguer entre deux choses si intimement enchevêtrées, l'harmonie est comme la matière brute du rhythme et sa base. Cela est si vrai, que, tandis que le rhythme peut se concevoir et se produire isolé dans les instruments à son unique comme le tambour, sans le rhythme au contraire l'harmonie pure est impossible, et ne serait qu'un simple bruit complexe sans commencement ni fin, ni modifications aucunes, si, grâce à ces merveilleuses cor-
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relations successives qui associent les sons dans la mémoire^ on ne parvenait à y trouver le caractère d'un véritable accord. C'est même par ces corrélations toutes physiques et involontaires, qu'on peut juger de la justesse ou de la fausseté de tout son isolé. L'harmonie n'existe donc que par son rapport avec le rhythme, qui est la mesure nécessaire de ses accords ; car deux accords qui se suivent sont déjà un rhythme, et par conséquent un commencement de mélodie. L'harmonie est ainsi plus • spécialement la forme, le corps, la parure du rhythme mélodique ; ea c'est pour cela sans doute qu'elle est traitée comme une sirène trop sensiblement séduisante par l'art musical le plus pur et le plus austère, l'art musical religieux.
L'harmonie résume et condense, on le sait, toute gamme de sons dans l'accord parfait. Or, cet accord n'a que trois notes en réalité: la fondamentale, la tierce et la quinte, l'octave n'étant, au dire des maîtres en cet art, que le retentissement final et nécessaire des trois autres au sommet de l'échelle diatonique. Il y a plus encore. On sait que la musique se réalise par deux modes , le mode majeur et le mode mineur. Or, il est à remarquer que l'harmonie, cette base formelle de la musique, est représentée en chacun de ces modes par un accord, l'accord parfait majeur et l'accord parfait mineur, et qu'elle ne se complète que par un troisième accord, l'accord de quinte diminuée, sorte de rapport vivant entre les deux autres, formant ainsi avec eux une trinité essentielle à toute harmonie. « L'harmonie, dit un maître « en cet art, se réduit à trois accords fondamentaux : « l'accord parfait majeur, l'accord parfait mineur et t( l'accord de quinte diminuée. Les deux premiers doi-
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« vent être considérés comme principes constitutifs; le « troisième , comme le principe de la vie et du mouve- (' ment ; ce sont ses propriétés transitives qui font que « le système musical actuel est propre à exciter les sen- « sations et les sentiments divers de Tâme (i). » Ainsi les deux premiers accords représenteraient les principes constitutifs.^ c'est-à-dire la substance et la forme de l'harmonie, tandis que le troisième serait l'expression de sa vie ! Se peut-il imaginer une correspondance plus directe avec notre doctrine esthétique ?
Mais, ne le perdons pas de vue, le rhythme et l'harmonie ne peuvent se séparer que par pure abstraction; et, en face de ce doux mot d'harmonie surtout, que parler d'isolement? Ne séparons donc pas plus longtemps ce qui est fait pour une union véritablement consubstantielle. La perfection idéale de l'art n'est réaUsée que par cette union; et c'est le troisième élément qui l'opère, c'est-àdire ce principe spirituel ou, si j'ose le dire, cette sorte d'esprit-saint musical qui a le nom si suavement et si activement expressif de mélodie. La mélodie est évidemment aussi le produit animé et parlant du rhythme et de l'harmonie; elle les contient et les reflète, comme l'enfant ses auteurs : le rhythme est sa loi nécessaire, son être premier, le ciseau savant qui dégage la statue mélodique dans le bloc informe du son ; et, quant à l'harmonie, elle ne s'en peut non plus passer que l'enfant, de sa mère ; la beauté, de sa parure.
C'est ainsi que par ces trois éléments réunis s'obtient
(i) M. J. Ward, mon savant et regretté confrère à l'Académie de Lyon, à l'obligeance duquel je dois l'indication de cette remarquable loi de l'harmonie musicale.
cette œuvre pleine, ce produit complexe et vivant de l'art musical, lequel n'est réellem.ent manifesté que par l'exécution.
La musique, moyen de l'art intellectuel, relevant spécialement du cœur, est donc aussi marquée au sceau de l'unité ternaire; elle devra donc glorifier le Dieu dont elle porte l'empreinte.
De l'Exécution.
L'exécution est à la musique ce que la déclamation est à la littérature. C'est par conséquent un art subordonné et le complément indispensable de toute musique écrite. Les artistes qui s'y consacrent ne méritent donc pas davantage le nom de créateurs qu'on leur donne ou qu'ils se donnent parfois, sauf de même ces rares exceptions, où le talent interprétatif s'élève presque au niveau du génie compositeur.
Autrement en est-il lorsque, comme l'orateur, le compositeur exécute lui-même l'œuvre qu'il a produite. Alors il est l'artiste musical complet, c'est-à-dire le prophète inspiré, le merveilleux rapsode, le barde austère, le chevaleresque troubadour, le hardi, trouvère et enfin le chanteur improvisant, lesquels tous, aux temps religieux, héroïques, poétiques ou vulgaires des peuples, surgissent successivement comme les sources vivantes et intarissables de toutes les mélodies divines ou humaines.