‹ Métaphysique de l'artChapitre 26 sur 39 · VIE DE L'ART · texte numérisé non relu

VIE DE L'ART

Vivus est fiiim sermo Dei, et ejfficdx... S. Paul, ad Hebr., IV, 12.

Jusqu'ici mes efforts ont porté sur le premier et le second élément de Tart.

En scrutant l'un après Tautre les secrets de sa substance et de sa forme, j'ai pu spécifier les principaux caractères du beau et ses divers modes de manifestation. Ce qui revient à dire que j'ai traité de Tobjet intime de l'art, et signalé la nombreuse variété des moyens à l'aide desquels il se produit au dehors.

Triste condition du travail humain : abstraire, diviser, analyser, examiner séparément toujours ! C'est en quel-

que sorte le scalpel à la main et comme dans un cadavre rompu que nous cherchons le mécanisme et la raison de la vie!... Un tel mode de procéder, bien que justifié par la faible portée de notre intelligence, ne semble-t-il pas condamner à une sorte de mort momentanée l'être ou l'idée qu'on soumet à cette dissociation hypothétique ? Si donc nous en voulons recueillir quelque profit, il faut que cette dissociation ne dure que le temps justement requis pour déterminer chaque élément ; et qu'aussitôt après, ces éléments étant rendus à leur force d'attraction réciproque, nous passions à l'étude du principe qui les unit, de cet esprit-saint, en un mot, qui, dans l'œuvre de l'homme comme dans l'homme, comme dans le Dieu- Homme lui-même, unit la substance et la forme dans la matière soumise, pour constituer l'idéal esthétique pleinement manifesté.

Or, comme la parole de Dieu, qui est l'Art divin, est vivante et efficace, ainsi l'art de l'homme, qui est l'universelle parole humaine, devra être vie et efficacité. En

} d'autres termes , le vrai étant l'élément substantiel de l'art et le beau son élément formel, le bon en sera néces-

k sairement l'élément vital. Procession nécessaire du vrai et du beau, c'est lui qui unira cet élément mascuUn et cet élément féminin de l'art en un produit animé, expressif de l'un et de l'autre et, par là même, fécond pour le bien.

Ve r Expression,

l L'expression est ainsi la merveille suprême de l'art, puisqu'elle manifeste sa vie, son efficacité, sa fécondité. Et, en effet, exprimer n'est-ce pas reproduire?

TROISIÈME CONSÉQUENCE. ^l^

Nous voici donc enfin placés au foyer^ où tous les rayonnements de la vérité substantielle et de la beauté formelle, viennent se condenser en cette énergie splendide et persistante qu'on appelle la vie. La vie! puissance mystérieuse, qui émeut le néant, éveille les germes endormis, unit et anime les éléments divers de l'être, et qui n'est autre chose en lui et en ses actes que le bien réalisé, comme il l'était à l'origine dans toutes les œuvres de l'Artiste suprême ! « Dieu vit toutes les œuvres qu'il « avait faites, et elles étaient grandement bonnes (i). »

La vie de l'art n'est donc autre chose que l'action complexe de toutes les facultés dans la production de son œuvre ; c'est l'unité de cette œuvre dans la science et par la religion 5 c'est enfin l'idéal humain, expressif: autant qu'exprimé, et constitué en cet état de séduction puissante par l'action spéciale du cœur.

Mais, si l'expression est la vie et la fécondité de l'art, la vie n'opère et la fécondité ne se réalise que par l'amour. L'amour, principe de toute vie, est le nerf efficient de la bonne œuvre ; il sera donc le fond de la vie de l'art. Or l'amour est religion. Cette troisième Conséquence sera donc la partie plus spécialement religieuse de l'art, comme la première est sa partie plus spécialement scientifique ; et la seconde, sa partie plus spécialement artistique.

T)e loAmour.

L'amour, en sa pure et pleine essence, est la bonté souveraine, l'union absolue dans l'activité éternelle ; c'est

(i) Gen., I, ji.

la troisième personne de la Sainte-Trinité; c'est Dieu! Tel il sera donc, en son essence finie, dans l'homme le semblable de Dieu 5 il sera la bonté même dans Timmortelle activité de son cœur.

Que ne puis-je en écrire avec les traits de feu qu'il retrempe sans cesse à sa source ardente ! je pourrais alors faire connaître, dans toute sa suavité puissante, ce principe, ce moyen et ce but de toute bonne œuvre. Quelques mots, un regard, un soupir suffiraient pour peindre et décrire la manifestation la plus pénétrante et la plus expansive de Dieu et de l'homme. Je n'ai pas ce don sacré, privilège des âmes saintes. Si donc j'ose parler de cette chose ineffable, que les cœurs vraiment aimants s'associent à mon effort, et que l'Esprit d'amour me soit en aide !

L'amour et la haine se disputent le cœur de l'homme.

Or, si l'amour est funion essentielle, la haine est l'essentielle séparation. L'amour constitue donc l'être complet ou la vie ; la haine en est donc la destruction graduelle ou la mort.

L'amour est le divin attrait qui sollicite et fait courber généreusement l'homme sous le joug des devoirs ; mais il est, avant tout, l'expression la plus belle de la persistance des personnalités dans leur fusion et de leur liberté dans leur unité. Fleur et fruit de la vie, phénix de l'âme, il renaît de lui-même ; et, dans cette évolution incessante, il renouvelle sans fin le flot successif de la création primitive. Esprit de vie, il vient de Dieu pour y retourner; il est le lien universel et éternel des êtres, la première et la dernière condition de leur sociabilité ; il exprime et absorbe toute loi ; il est enfin le moyen et le terme

TROISIÈME CONSÉQIIENCE. 3IJ

de la vraie religion^ qui seule est l'expression absolue des rapports librement sympathiques des êtres.

L'amour doit donc animer le cœur de l'homme ; c'est le règne de Dieu en lui. Or, l'unique besoin de l'homme, comme son unique bonheur, est d'aimer.

Que la 'Beauté est mère de loAmour.

Le paganisme avait fait de l'Amour le fils de Vénus, déesse de la beauté. Il y a une vérité au fond de cette fable. Lorsque le beau s'offre à nous qui allons si naturellement à lui, la contemplation est-elle autre chose que la chaste et féconde communion de l'âme avec le beau ; les sens , que des intermédiaires par lesquels le beau va jusqu'au cœur 5 et l'amour, que le mystérieux produit de cette union mystérieuse?

Toutefois le dogme chrétien a complété le mythe païen d'une merveilleuse manière. L'amour naît de la beauté 5 oui, mais toute naissance est une douleur avant d'être une joie ; or, toute douleur volontaire est un sacrifice 5 et l'amour véritable n'est qu'un sacrifice, dont le modèle achevé est au Calvaire.

Donc l'art devra être une perpétuelle excitation aux généreux amours, aux énergiques passions, aux grands sacrifices, d'autant plus beaux, qu'ils seront plus généreux, plus énergiques et plus grands ; et, par un juste retour, ces amours, ces passions, ces sacrifices deviendront la source intarissable de ses plus belles inspirations: car il est de la nature de l'amour de se reproduire en produisant.

Mais l'homme se trompe, hélas î son imagination est faible pour l'appréciation du beau, comme son intellect,

3l6. MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :

pour celle du vrai. Il en résulte l'égarement du cœur ou les faux amours. C'est alors que le beau matériel^ cette écorce périssable et souvent impure du beau idéal^ fascine trop souvent Fhomme, le fait s'incliner vers la terre, et, au lieu de sentiments élevés, désintéressés, généreux, ne provoque en lui que les entraînements vulgaires de la volupté, les fureurs égoïstes de la passion et les hontes sans terme de l'inconstance. Tristes emportements de matérialisme, qui inspiraient à un vertueux païen cette apostrophe de mépris, si belle et si haute qu'on la dirait tombée d'une plume chrétienne : « O âmes courbées c< vers la terre et vides des choses du ciel! » (i) ^ Mais il y a plus : la haine du vrai beau est le produit naturel de ces appétits misérables, car ils sont la négation même de l'idéal. Cette haine tend à détruire tout ce qui nous rapproche du souverain bien ; elle prend avec le temps une activité farouche, et devient même la sauvage délectation de l'âme. Elle tourne alors l'amour en fanatisme ignorant et barbare ; et l'homme s'avilit de plus en plus sous la pression tyrannique du vice et de l'erreur, double laideur de l'être moral autant que de l'être physique, et leur perdition inévitable à tous deux.

L'art devra donc craindre de faire naître ces amours blâmables, ces sentiments mauvais, en donnant le change sur la substance et la forme du beau. Il devra, au contraire, flétrir toutes les affections faciles et désordonnées, tous les mouvements déréglés et par conséquent coupables. C'est par ce procédé tout à la fois affirmatif du beau et négatif du laid physique et moral, qu'une vie pure et féconde se développera dans l'art; et

(i) Perse^ Sat. H".

qu'il ne sera plus, suivant Terreur des esprits communs, un simple reflet passif des réalités de tout ordre, mais un acte librement expressif de la beauté idéale par la beauté matérielle.

Ainsi^ rappelant et complétant nos idées générales, nous pouvons dire que si la première Conséquence est la théorie du syllogisme du beau ou la loi de Fintellect pour l'œuvre d'art, si la seconde est celle de son symbole ou la loi de l'imagination, la troisième sera celle de son sacrifice ou la loi du cœur. Et toutes ces lois convergeront à la glorification de Dieu par le beau.

Conditions de la vraie vie de Tan.

Mais pour que l'art atteigne à un tel degré de perfection morale, il faut que sa substance et sa forme sagement combinées, passent ensemble à l'état de vie idéalement matérielle. Et qui pourra mieux opérer cette combinaison que le principe unissant et reliant par excellence, la religion, cette expression la plus haute et la plus pure de l'amour.^ En d'autres termes, la vie de l'art est, si l'on peut ainsi dire, l'amour et l'union légitime de la substance et de la forme engendrant et enfantant l'amour.

L'art serait donc coupable s'il se repHait et se concentrait en sa propre contemplation, comme en sa fin suprême. Dans ses efforts de manifestation et de séduction, cette activité essentiellement relative devra, au contraire, être avant tout coordonnée et dévouée à son Absolu. En d'autres termes, l'œuvre d'art n'étant bonne ou mauvaise, n'ayant en un mot de valeur morale qu'eu égard au but ou elle tend et aux efforts déployés pour l'y

faire atteindre, l'étude que nous allons en faire dans cette dernière partie, se présentera naturellement à nous sous un double point de vue : le but et la pratique de l'art.

Résumons ce qui vient d'être dit : l'art tend à manifester le beau; le beau contemplé est le principe de l'amour, comme famour est le principe de l'action. L'art doit donc tendre à manifester, à susciter l'amour, mais l'amour bon, c'est-à-dire l'amour qui réalise la bonne autant que la belle œuvre. Tel est son but.

Ainsi l'amour, principe et produit éternel de la beauté, accompagne et suit l'art, roulant en quelque sorte sur lui-même avec l'homme qu'il emporte vers l'idéal. Cette destination de l'art élève son culte au niveau des plus grands ministères sociaux. Il faudra donc que celui qui en assume les difficiles devoirs, prouve par la générosité de ses tendances et la distinction de son travail, que son âme et sa main sont toutes deux à la hauteur de cette mission glorieuse. Telle devra être la pratique de l'art pour atteindre son but.

L'art est ainsi une affirmation du vrai beau qui conclut au vrai bien.

Comment Fart doit affirmer et conclure.

Mais, avant d'aller plus loin, il est nécessaire de dire comment nous entendons que tous les arts doivent affirmer et conclure. Le doivent-ils faire comme le philosophe dans sa thèse ou le mathématicien dans son théorème, c'est-à-dire en divulguant dès l'abord le secret final de leurs moyens de séduction^ comme ceux-ci de leurs efforts de démonstration } Assurément imposer aux

TROISIÈME CONSHQ^LIF.NCE. ^IÇ

arts une règle aussi exclusive du mystère^ serait méconnaître la nature du beau et son mode d'action tout intime sur les imagmations humaines. Quelle femme a jamais dit à ceux qu'elle prétendait ravir et captiver : et Je vais m y prendre de telle façon pour vous plaire ; « tel est mon but et je l'atteindrai. » Un début semblable ne serait-il pas une profanation de la grâce^ autant qu'une maladresse à faire sourire la plus vulgaire coquetterie; et qui ne sait ce joli vers de La Fontaine sur Madame de la Sablière :

Son art de plaire et de n'y penser pas?

La beauté doit séduire par elle-même et comme à son insu : elle doit exprimer, symboliser et émouvoir, et non démontrer, argumenter et convaincre.

Qu'il en soit donc ainsi de l'art, cet acte féminin de l'homme ; qu'il se produise dans sa grâce naturelle, dans son charme ingénu : miroir intelligent^ où se reflétera d'elle-même et sans prétention la beauté qui enivre les yeux et améliore les âmes. Pour ne ressembler pas à un syllogisme, les œuvres des divers arts n'en seront pas moins un poème admirablement démonstratif, où les perfections de la beauté infinie seront chantées de près ou de loin par toutes les puissances de l'homme, mises ainsi au service d'une universelle adoration.

L'art doit donc conclure, puisqu'il est expressif, mais comme doit et peut conclure le beau, c'est-à-dire, non point par l'effet calculé froidement, mais par la fascination naturelle et triomphante, qu'exerce sa manifestation toute spontanée sur les yeux et les cœurs des hommes. Le goût éclairé est l'agent unique de cette manifestation.

et le goût ne dépend que de lui-même. Ce qui revient à dire que l'artiste doit être un homme de foi autant qu'un homme de goût; car la foi est la base de toute belle comme de toute bonne œuvre. La vérité étant expansive par essence^ elle se fera nécessairement jour dans tous les actes de l'homme qui croit à la légitimité et à la puissance de ses séductions 5 elle embellira naturellement ses œuvres de tous les reflets divins ; elle les rendra éloquentes de cette secrète éloquence de la form.e, qui, pénétrant en nous par les yeux, portes toujours ouvertes de l'âme, a des accents aussi sûrs et aussi vibrants que celle de la parole, pour instruire l'homme et le porter au bien. C'est en ce sens seulement que l'art sera la gracieuse et puissante logique du beau.

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