‹ Métaphysique de l'artChapitre 27 sur 39 · BUT DE LART · texte numérisé non relu

BUT DE LART

Wn^our atteindre au but suprême, qui est le sou- '=p)^ verain bien, l'art, avons-nous dit, doit susciter ^j^^ l'amour; or^ si l'amour est un dans son essence, il est multiple dans son unité.

Trois amours se partagent le cœur de l'homme sans le diviser ; car tous les trois ils s'engendrent, se pénètrent, se confondent dans un seul sentiment, dans un seul devoir. Les trois objets de ces amours sont : Dieu, l'homme et la nature, c'est-à-dire Dieu et ses œuvres.

oAmour de Dieu.

L'amour de Dieu, lien intime qui rattache le Créateur à sa créature ; rapport essentiel et, comble d'honneur ! réciproque entre l'homme et Dieu 5 atmosphère nécessaire aux généreuses palpitations de l'âme; raison suprême de tous les autres amours ; commencement et consommation de toute vie morale ; premier et dernier mot du cœur!... Quelles lèvres en pourraient parler dignement, si ce n'est celles que l'ange aurait touchées, comme celles dlsaïe, avec le charbon de l'autel ? Bornons-nous donc à transcrire, dans le silence de l'admiration, les expressions que Dieu seul peut en révéler à ses élus. Que chétives seraient les élucubrations les plus hautes de la métaphysique humaine, que froides les effusions les plus délirantes de l'amour humain, auprès de ces ardents soupirs du mysticisme inspiré :

« O Père des miséricordes et Dieu de toute consola- « tion..., je vous bénis toujours et vous glorifie avec « votre Fils unique et l'Esprit-Saint consolateur, dans « les siècles des siècles.

« Ah ! Seigneur Dieu, mon saint ami, lorsque vous « viendrez dans mon cœur, toutes mes puissances inticc mes tressailleront.

ce Vous êtes ma gloire et l'exaltation de mon cœur 5 « vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de ma « tribulation.

« C'est une grande chose que l'amour; c'est tout à « fait un grand bien... Rien n'est plus doux, rien n'est « plus fort, plus élevé, plus étendu, plus agréable, plus « plein ; rien n'est meilleur dans le ciel et sur la terre ;

322 MÉTAPHYSIQ^UE DE l'aRT :

« parce que l'amour est né de Dieu et ne peut, si ce « n'est en Dieu, reposer sur aucune créature...

« Si quelqu'un aime, il a compris ce que ce mot « exclame.

« C'est un grand cri dans les oreilles de Dieu que ce cette ardente affection de l'âme qui dit : Mon Dieu, « mon amour! vous êtes tout mien et je suis tout vôtre.

« Dilatez- moi dans l'amour, pour que j'apprenne à fc goûter avec la bouche intérieure du cœur combien il « est suave d'aimer et de se liquéfier et de nager dans « l'amour!...

« Que je chante le cantique d'amour; que je vous « suive au plus haut des cieux^ mon bien-aimé ; que « mon âme s'épuise dans votre louange et dans les ce joies de l'amour .^..

« Que je vous aime plus que moi; que je ne m'aime « moi-même que par rapport à vous ; que j'aime en « vous tous ceux qui vous aiment véritablement, comme « l'ordonne la loi d'amour qui rayonne de vous.

« L'amour est prompt, sincère, pieux, doux, agréable, " fort, patient, fidèle, prudent, longanime, viril, et ne « se recherchant jamais lui-même (i), »

Mais l'homme est lent à aimer Dieu comme à croire en Lui ; et le Seigneur a dû lui commander, lui imposer l'amour! . . . «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton « cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ; c'est « là le plus grand et le premier commandement (2). » Ne devait-ce donc pas être un besoin pour nos âmes avant d'en être un devoir.^ et cette loi n'est-elle pas

(i) Imit. deJ.-C. III. 5.

1» Ev. S. Matth., XXII, ^7-

ainsi la preuve la plus attristante de notre déchéance ?

Tel est Tamour de Dieu, le plus digne, le seul digne du cœur de Thomme, celui qui, poursuivant Tégoisme sous ses déguisements les plus subtils, le démasque, le transforme par le sacrifice, et Télève à la seule perfection réelle, la communion avec Dieu et l'imitation de Dieu.

Aussi cet amour est-il le ressort des plus fortes âmes comme des cœurs les plus tendres. La vérité lui doit ses incessantes conquêtes : n'est-ce pas ce généreux amour qui embrase les âmes de ses héroïques apôtres? La bonté lui doit tous ses trésors de sympathie : n'est-ce pas cet ardent amour qui dilate les cœurs au pomt de les rendre capables de contenir tout ce qui reçut de Dieu le bienfait de la création et Fhonneur de la vie ? La beauté ne devrat-elle donc pas, elle aussi, pour être puissante et féconde, se vivifier à son contact, inspirer ce grand amour et le glorifier ?

Ce sera le premier, le plus noble, que dis-je .'' Tunique but de Tart. Quels que soient, en effet, les sentiments variés qu'il est appelé à exprimer, tous ne reviennent-ils pas à ce type le plus reculé du sentiment primitif; et peuvent-ils être autre chose qu'une forme distincte, souvent indirecte mais toujours convergente, du seul, de l'indivisible amour divin ?

cAmour des œuvres de Vieu.

Si le premier objet de l'amour est Dieu, le second sera nécessairement l'œuvre de Dieu.

L'œuvre de Dieu la plus haute est assurément la hiérarchie angélique. Groupée autour de ce Dieu et comme

identifiée à sa gloire, elle doit être après lui le premier objet du culte du cœur; et c'est pourquoi elle fournit jusqu'à son nom aux plus pures formules de l'admiration et de l'amour humains. Mais, cette sainte aristocratie de l'être appartenant plutôt à l'ordre mystique qu'à l'ordre philosophique, nous devons réserver nos rapports avec elle pour l'intime de l'âme ; touchant auxiliaire ici-bas et fraternité glorieuse dans le monde éternel ! Achevons toutefois ce coup d'œil d'ensemble. Au-dessous de cette création des substances pures, apparaît l'œuvre de la création matérielle, simple, organique ou animale, œuvre sans personnalité réelle et sans conscience précise, mais constituant la base essentielle de la forme pure et le milieu splendide de la manifestation pour tout être créé; puis, entre ce monde spirituel supérieur et ce monde matériel inférieur, vient se placer, comme le complément de l'œuvre divine, cet être complexe, spirituel et corporel tout ensemble, l'homme en un mot, qui, participant ainsi de la nature de ces deux mondes, est, nous l'avons déjà dit, leur trait d'union manifeste et leur vivant rapport. — Or, s'il est vrai que l'œuvre de Dieu exprime Dieu, ne semble-t-il pas qu'on voie briller sur elle à ce point de vue d'ensemble comme l'immense reflet de la substance, de la forme et de la vie du Dieu trois fois puissant?

La nature matérielle n'existe donc que par sa relation avec des êtres plus rapprochés du Créateur, auxquels elle doit être subordonnée. Et pourtant cette belle Nature, même isolée, ne peut-elle être pour le cœur un objet d'amour? N'est-elle pas bonne à contempler dans ses incessants spectacles et à étudier dans ses impénétrables secrets, comme le miroir brisé mais toujours

expressif de toutes les beautés et de toutes les puissances de Dieu? N'est-elle pas un livre à demi ouvert^ où la main créatrice a écrit ses révélations en caractères d'une poésie et d'une grâce incomparables?

Mais ces hiéroglyphes divins ne sauraient avoir de sens que pour les âmes à la fois méditatives et généreuses, qui savent rechercher l'idée sous le symbole et la main du donateur sous le don. La Nature n'est ainsi que le simple moyen des rapports de Dieu avec l'homme et de l'homme avec Dieu. L'amour de la Nature ne peut donc être, ne sera donc qu'une face de l'amour de Dieu et de l'amour de l'homme. Par là seulement il échappe à ce matérialisme grossier que nous venons de flétrir, en flétrissant les amours dont il est l'idole. Mais nous ne pourrons parler de l'amour de la Nature que lorsque nous aurons défini et scruté l'amour de l'homme, comme nous avons tenté de définir et de scruter l'amour de Dieu.

cAmour de l Homme.

Après Dieu, mais en Dieu et pour Dieu, le plus noble objet de l'amour, c'est évidemment l'homme.

Au point de vue philosophique que la raison et la foi nous ont de concert assigné, cet être nous est apparu, dans sa complexité de famille, comme l'expression mais la réduction personnalisée de l'Etre divin, l'homme proprement dit reflétant la substance génératrice, la femme sa forme adorable, l'enfant sa vie énergique. xVIais, nonobstant cette intime distinction, tous les hommes, tous, sont les membres du Corps dont le Christ est la tête; et ce généreux Sauveur a toujours associé et presque confondu l'homme avec Dieu dans ses préceptes

d'amour. C'est ainsi qu'après avoir rappelé le premier commandement de la loi^ intimant l'amour de Dieu, il ajoute : « Le second commandement est semblable au « premier : Tu aimeras le prochain comme toi-même. « De ces deux commandements dépend toute la loi ( i ) . » De même que le premier, ce commandement est imposé comme un devoir aux âmes assez malheureuses pour n'en pas éprouver l'impérieux besoin. Et, glorieux mystère! c'est encore Dieu que l'on aime, que l'on secourt dans ces hommes les plus humbles et les plus misérables, auxquels le Christ a daigné s'identifier lui-même !

Dans ces textes augustes je lis la dignité de mon être et la divinité de mon but : l'homme est le semblable de Dieu, le frère du Christ ; et l'amour de l'homme s'absorbe dans l'amour de Dieu ! Admirable économie de l'ordre chrétien! Aucune philosophie, aucune théologie n'a mieux uni l'homme à Dieu, et n'a mieux en même temps distingué Dieu de l'homme, donnant ainsi une égale satisfaction à ces deux sentiments^ également fondamentaux, de la personnalité et de l'unité des êtres. C'est là pour le sens intime sincère le caractère le plus authentique et surtout le plus beau du vrai; c'est le triomphe de la forme et de l'art divins sur les rêves froids et informes de ces théologies rationnalistes, qui n'aboutissent qu'à isoler misérablement l'Etre divin par l'unitairianisme ou à l'annuler hypocritement par le panthéisme.

L'amour de l'homme n'est donc autre que l'amour de Dieu dans sa créature la plus favorisée, que dis-je? la seule fraternellement associée à sa grandeur et à sa vie éternelles. Cet amour est la base de tout rapport, de

(i) s. Matth.,XXII, 37.

toute civilisation, de tout bonheur humains. Dans Tindividu, à la fois son sujet et son objet, il coordonne et pondère harmonieusement toutes ses puissances ; hors de lui, ou d'homme à homme, il associe les individus dans la famille, les familles dans la patrie, les patries dans l'humanité, et l'humanité en Dieu. Mais sous son influence bénie tout s'unit sans se confondre, parce que la confusion dans un Moi suprême serait Tégoïsme ou l'anéantissement de l'amour, et qu'en l'homme comme en Dieu l'amour doit être éternel. Il traverse donc avec foi les ombres de la mort, et survit pieusement dans les cœurs par le culte des souvenirs éternels, dans les âmes par celui des éternelles espérances:

L'unité de l'amour humain ne connaît, comme celui de Dieu, ni le temps ni l'espace : le vrai doit à cet amour ses découvertes les plus utiles; le bien, sa propagande la plus dévouée. Le beau lui devra donc offrir le concours de ses séductions les plus pures et les plus entraînantes.

Tel sera le second but de Fart : cultiver et féconder cette belle plante humaine, dont la racine et les fruits sont en Dieu.

Or, c'est sous trois formes que l'homme s'offre à l'amour de l'homme; et ces trois formes, réelles et essentielles comme la nature des choses, se nomment, nous venons de le dire, Humanité, Patrie, Famille.

1° Amour de l'Humanité.

L'amour de l'Humanité est fraternité; et ainsi le nomme-t-on. Or, évidemment, il ne peut exister de fraternité entre les hommes qu'à la condition d'une paternité commune. L'amour de l'Humanité n'est donc près-

que qu'une face de l'amour de Dieu, qu'une sorte d'acte de foi filiale au Père céleste, aussi démonstratif qu'il est involontaire. C'est pourquoi de tous les amours qui brûlent au cœur de l'homme, il est celui qui, après l'amour divin, revêt les formes les plus idéales et l'énergie la plus expansive . Il tend à l'unité mais sans violence 5 il prend en pitié les frontières mais sans les briser; il aspire sans relâche à cette association spirituelle et universelle des âmes, dont Dieu a toujours été le souverain inviolable, et que l'Eglise catholique, par son apostolat infatigable et sa sainte hiérarchie, réalise de siècle en siècle et de jour en jour de la manière la plus grandiose et la plus touchante. Par cette Eglise, en effet, les hommes sont unis non-seulement dans le temps mais encore audelà de la tombe, laquelle n'est à ses yeux que la limite séparative des deux mondes de l'épreuve et de la gloire. Que dis-je ? Embrassant l'ensemble des destinées, cette société spirituelle ne se nomme-t-elle pas des trois noms si expressifs d'églises militante^ souffrante et triomphante : églises entre lesquelles s'échangent par la prière et le sacrifice tous les regrets et toutes les aspirations : égUses qui doivent, après l'épreuve de la première et l'expiation de la seconde, n'en plus faire qu'une seule dans la consommation de l'amour éternel !

L'amour de l'Humanité dut donc être faible en ces temps antiques, où les dieux avaient divisé les hommes, où les hommes avaient créé ces deux classes d'excommuniés involontaires, les esclaves déchus du titre d'hommes, les étrangers flétris du nom de barbares, les uns et les autres retranchés du cœur de l'homme et du citoyen. Avant que le Christ fût venu fraterniser avec les fils d'Adam, « en renversant, en sa chair divine, les

TROISIÈME CONSÉQUENCE. ^ZQ

(( murailles de séparation et d'inimitié « (i) qui les divisaient, le monde n'était pas l'univers (uni-versus, ou tendant à l'unité); ce n'était qu'une juxta-position de patries hostiles, entre lesquelles les idées humaines et les sentiments humains ne pouvaient circuler comme un sang généreux et vivifiant; car l'amour de la patrie en dedans était haine en dehors; et le citoyen repoussait l'homme.

Tel ne doit pas être l'amour de la patrie.

2° Amour de la Patrie.

L'amour de l'Humanité était un amour trop vague et trop vaste dans son objet pour qu'il pût suffire au cœur humain ; il fallait qu'il revêtît des formes plus appropriées à la faiblesse et à la limitation de notre nature. C'est pourquoi nous allons voir ce sentiment réduire son objet à des unités successivement inscrites les unes dans les autres^ jusqu'à ce qu'enfin il arrive à l'homme individuel lui-même ; car l'amour-propre resserré dans des bornes raisonnables est un des droits de l'être.

Nous allons descendre cette échelle des sentiments humains, en les analysant dans l'ordre du devoir, qui est inverse de l'ordre des faits; et lorsque, en partant de Dieu, source de tout amour, nous serons arrivés au pied de cette échelle auguste à côté de celui qui doit la gravir, nous comprendrons mieux le mouvement de plus en plus généreux qui doit l'élever de sphère en sphère jusqu'à celle de l'amour infini.

Donc, après l'humanité, la patrie ; comme après la patrie, la famille; comme après la famille, l'individu.

.(i) s. Paul ad. Eph., 11. 14.

La patrie n'est pas seulement pour l'homme le sol qui a porté son berceau et reçu les reliques de ses ancêtres. A ce titre^ en effet, la patrie ne serait qu'un point dans l'espace; et sa notion ne s'élèverait pas au-dessus d'un matérialisme plus ou moins poétisé. La patrie est quelque chose de plus grand et de plus noble. Elle est entre les hommes une communauté morale d'origine, de race, de langue, de religion, d'aptitudes, de mœurs. C'est le même milieu physique et idéal, la m*ême sphère de vie et d'action, donnés par le temps et les évolutions de l'activité humaine à un même groupe d'hommes; c'est autant une extension de la famille qu'une réduction, de l'humanité.

Oui, la patrie est une humanité, restreinte à ce que nos forces de toute nature peuvent embrasser d'idées, de sentiments et d'intérêts généraux dans le vaste séjour terrestre. Comme l'œil de l'homme ne peut contempler d'un seul coup tout l'univers, dont son intellect lui affirme pourtant l'existence, dont son imagination lui dépeint les merveilles ; ainsi son cœur ne peut, du moins pratiquement, s'étendre à toute la masse humaine, et doit se borner pour la vie usuelle à ce qu'il en peut atteindre. Ce qui revient à dire que, si l'œil a son horizon, le cœur de même a le sien aussi souple, aussi indéfini, mais aussi borné.

Tous ces milieux distincts ne localisent, du reste, le sentiment humain que pour le généraliser plus tard, en le fortifiant par la continuité d'exercice. L'amour de l'humanité est plus souvent une abstraction qu'une réalité, un rêve spéculatif qu'une affection active. L'amour de la patrie, au contraire, en spécialisant le premier, lui donne la vie par l'action. Sans nier en effet que l'amour

de l humanité puisse se manifester par de grands sacrifices (et le dévouement évangélique si souvent couronné par le martyre en est la preuve la plus émouvante), on peut affirmer qu habituellement, hélas ! Fami du genre humain ne lui paie son tribut qu'en phrases sonores et en vagues sympathies, tandis que le vrai patriote le paie à son pays en utiles services, en sacrifices d'or et de sang. D'ailleurs, n'est-ce pas Dieu lui-même qui, en divisant leurs langues, « a séparé les fils d'Adam et posé les « confins des peuples jj (i) ?

L'amour de la patrie est donc dans les vues providentielles ; et ceux-là n'aiment pas l'humanité qui le flétrissent du nom d'égoïsme national. Elle est noble, au contraire, et féconde cette loi du monde social qui, identifiant la vie nationale avec chaque vie individuelle, fait de tout ce qui illustre ou déshonore un pays le patrimoine de gloire ou de honte de celui qui en est citoyen. Il y a là une puissance de cohésion physique et de solidarité morale au dedans, d'incitation continue et de généreuse rivalité au dehors, qui ne peut que faire progresser l'homme et son idéal de sociabilité.

Sans doute tous les amours, sauf l'amour divin, peuvent tourner à l'égoïsme; mais, passés au feu purifiant de la charité, divinisés par le sacrifice, ils sont des liens fraternels entre les hommes, ils sont des germes de vertus que tous admirent 5 et, si l'amour de Dieu et de l'humanité a suscité saint François Xavier et Las Cazas, l'amour de la patrie n'a-t-il pas produit Vercingétorix et Daniel O'Connel?

Le cosmopolitisme, détracteur de l'amour de la patrie,

(1) D^ur^r., XXX II, 8.

ressemble le plus souvent, au contraire, à un sophisme doublé d'une lâcheté. Car la réclamation de ses prétendus droits semble n avoir le plus souvent pour but que l'affranchissement des devoirs qu'impose l'amour du pays natal.

L'art devra donc sans cesse raviver dans les âmes la flamme de cet amour; et dans les héros qu'elle embrase/ dans les vertus qu'elle vivifie, il trouvera sans peine des sujets de compositions admirables et le texte de fructueuses leçons.

3" Amour de la Famille.

Jusqu'ici famour pour Thomme ne nous est apparu que sous des formes générales et en quelque sorte plus idéales que matérielles. Mais, à mesure que nous descendons, la couche d'air s'épaissit ; et les formes de cet amour revêtent un caractère, si l'on peut ainsi dire, plus physiologique, plus charnel. Les sentiments se spécialisent de plus en plus : on passe des groupes composés au groupe élémentaire; à l'unité en un certain sens factice succède l'unité naturelle et matérielle tout ensemble.

La famille est le centre commun et comme le sanctuaire de l'élément distinctif de la race et de la forme humaines. C'est en son sein que s'accompHt l'jrr mystérieux de leur perpétuation, selon Tordre admirable de la variété dans l'unité. L'amour, qui est sa loi unique, est le plus puissant de tous les amours, car il est associé par Dieu même à l'œuvre divine 5 le plus réel, car il unit les âmes en même temps que les cœurs et les corps ; le plus secourable, car c'est par lui seulement que

. ... la vie appuyée^ appuyant tour à tour, Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour ;

TROISIÈME CONSÉQ UENCE. 333

le plus gracieux enfin et le seul éternel, car il se personnifie dans l'Enfant, dont le même poète a si justement dit qu'il est

Notre union visible en un amour vivant (i).

Génie bienfaisant ou plutôt ange gardien du foyer, l'amour de la famille s'empare de l'homme à son berceau, et le conduit jusqu'à sa tombe à travers les désenchantements successifs de tous les autres amours humains. Il porte, en effet, en lui-même sa raison d'être et ses trésors de bonheur, juste conséquence de ses nombreux et saints devoirs.

La famille, nous l'avons déjà vu, existe d'une existence radicale et consubstantielle à la société humaine : elle en est, quoi qu'on ait dit, la base et le germe ; elle en conserve les caractères originaux, résumés et comme empreints dans les profondeurs mêmes de son organisme. N'est-ce pas elle qui impose à la puissance sociale le caractère auguste et touchant de la paternité ; qui donne à la langue poUtique ce grand mot de fraternité duquel toute liberté dérive 3 qui égalise cette paternité et cette fraternité dans les tendres réciprocités du dévouement ? Foyer incorruptible des pures affections, inviolable asile des mœurs, école première des grands hommes et des saints, la famille est sacrée comme une œuvre directe de Dieu.

Aussi se défend-elle contre les sophistes qui tentent de l'abolir comme se défendent la vérité et la bonté, par des lumières et des bienfaits 5 elle est patiente avec eux comme une chose éternelle ; et, quand la fièvre de leurs

•(1) Lamartine, Joce/yn.

faux systèmes est calmée^ elle berce généreusement sur son sein les enfants mêmes de ces ingrats^ convertis à force de déceptions et de mécomptes aux suprêmes joies du foyer.

Trois amours ;, du reste, se distinguent dans son unique amour : mais conjugal, paternel ou maternel et filial, il est toujours la triple affirmation dans le cœur de l'homme de Tunité, de la puissance et de la fécondité de ce divin amour qui est son principe et sa fin. Bien loin donc d'être une concentration égoïste des cœurs, ces trois amours sont, au contraire^ les trois rayons primitifs du soleil des âmes, éclairant et réchauffant à la fois jusqu'aux plus lointains horizons de la grande famille humaine.

Combien alors l'art serait-il coupable si, au lieu d'entretenir ce feu sacré, il s'efforçait de l'éteindre sous le souffle épais des inspirations malsaines ; si, par le culte effronté de la beauté sensuelle, il en venait à substituer la volupté facile et insatiable aux saintes ardeurs d'un amour, généreux comme le devoir, solennel comme le mystère de la vie, éternel enfin comme les âmes qui jaillissent de son sein.

Liens d'humanité, de patrie, de famille : tels sont les trois chaînes d'or qui unissent dans le temps l'homme à l'homme, et le rattachent de haut en bas et de groupe en groupe à ce lien vivant et éternel, réunissant les trois augustes Personnes divines elles-mêmee en une société sainte, type adorable de toute société !

Amitié.

Dans rénumération des divers modes de l'amour humain, je n'ai pas parlé de l'amitié, cette virginale affec-

TROISIÈME CONSÉQ^UENCF. ^ ^ f

tion des âmes^ en dehors du vulgaire attrait de la beauté des corps. Aurais-je donc oublié ce rapport angélique^ charme^ soutien et reconfort du cœur?.. Non^ je sais sa puissance et sa douceur infinies. Si donc je me suis tu sur son essence et sur ses nobles sacrifices^ c'est qu'elle ne m'a semblé être qu'une sorte d'imitation volontaire de tous les autres amours. Union tout à la fois sympathique et libre, elle est à la fraternité naturelle ce qu'est la paternité naturelle à l'adoption également libre et sympathique; elle existe de peuple à peuple comme d'homme à homme; et le Christ lui-même n'a-t-il pas daigné la sanctifier par son exemple^ en accomplissant pour son ami Lazare un de ses plus grands miracles.'^

Réunissons-la donc à l'élite des purs amours; faisonsla même asseoir au foyer de la famille. Car^, si elle n'a pas les doux et forts liens de la chair et du sang, mieux que la famille souvent elle a cette unité de pensées et cette énergie de sentiments, que peuvent seules réaliser les chastes coïncidences de l'attrait et de la liberté.

Amour propre.

Enfin, au-dessous de toutes ces forces (car l'amour est la force essentielle) qui tendent à élever l'âme et à ennoblir l'être, le dernier dans Tordre du devoir, quoique le premier, le plus fort et le plus envahissant dans l'ordre des faits, gît l'amour-propre, l'amour subjectif, c'est-àdire le Moi, heureux de la pleine conscience de l'être, jaloux de le conserver et de l'agrandir. Comble d'orgueil dans l'être déchu, écueil d'égoïsme dans l'être réhabilité, cette invincible affection ne doit cependant pas être confondue avec son excès; et elle n'est pas moins légitime que les autres, lorsqu'elle est contenue et dirigée

vers le but commun de tout amour. Le Christ commande bien à l'homme le sacrifice de soi en vue de Dieu 5 mais qui ne voit que c'est moins pour lui imposer un suicide glorieux qu'une glorieuse transformation en vue de l'éternelle couronne ? Ne nous dit-il pas, en effet, d'aimer le prochain « comme nous-mêmes? » Assimilation fraternelle qui donne la juste mesure de cette morale d'abnégation aussi raisonnable que le droit, aussi généreuse que le devoir, et pleinement expressive de la dignité de l'être ! Les esprits impies ne voient dans les beaux sacrifices de la vertu chrétienne qu'un simple égoïsme, froidement calculé sur les promesses de la vie future. Les grands cœurs, qui n'aiment l'homme et ne s'aiment euxmêmes qu'en Dieu, dédaigneront cette injure déguisée en argument; et ils continueront d'accomplir, pour le bonheur du genre humain et la gloire de Dieu, ces singuliers prodiges d'égoïsme,que l'austérité pharisaïque de leurs contempteurs n'égalera jamais.

« En quoi consiste la perfection. Seigneur, dit l'âme « fidèle ? » Et le Seigneur répond : « En t'offrant toi- « même de tout ton cœur à la volonté divine ; en ne « recherchant ton intérêt ni dans les petites, ni dans les c( grandes choses, ni dans le temps, ni dans l'éternité ( i ) . » Détracteurs de la morale chrétienne, si vous lisiez ses livres les plus autorisés, vous ne vous exposeriez pas à calomnier à ce point ce que vous ignorez !

L'amour-propre sera donc en l'homme ce qu'est Tamour absolu en Dieu : une force intime, unissant, équilibrant toutes ses puissances, et imprimant à son être une activité bonne et glorieuse, c'est-à-dire le sacri-

(i) Imit. de J.-C, liv. III, c 25, n. 5.

fice de soi-même à soi-même en vue de Dieu. Ce sera^ en d'autres termes, le sentiment de sa puissance de connaître et de sa puissance de formuler, à l'état actif et fécond. Que dis-je? Ce sera moins un sentiment distinct de l'être, que cet être lui-même, d'autant plus charmé de ses droits qu'il n'aspirera qu'à les transformer en devoirs; ce sera enfin le point de départ de l'homme s élevant graduellement, et de toute sa volonté fécondée par-la Grâce, aux plus sublimes sphères de l'amour infini.

Echelle ascendante des sentiments.

Dans l'enfance, l'amour-propre domine; l'être se fait : c'est la secrète végétation de la personnalité.

A ce sentiment succède insensiblement mais promptement celui de la famille, à laquelle l'enfant a dû l'être. Le jeune homme brûlera de payer le dévouement passé par le dévouement présent, à ceux qui représentèrent pour lui la Providence. Jeunesse et vieillesse, doux échanges de rôles, qui, à l'entrée comme à la sortie de la vie, favorisent entre des êtres si divers les plus tendres, les plus touchantes réciprocités.

Mais, au regret de la famille qui s'éteint ou va s'éteindre, succède dans le cœur de l'homme le désir de la famille qui doit naître. L'être produit va produire à son tour. Or, remarquons-le, c'est l'attrait du beau qui préludera au plus grand acte de l'art divin et humain tout ensemble, la production de l'homme lui-même. L'âme de ce poursuivant passionné de l'idéal, s incline devant l'image de chair qui lui manifeste le mieux la beauté typique de ses rêves; et bientôt le volontaire rapprochement de deux jeunes cœurs dégage l'étincelle de vie commune qui s'incarnera dans Fenfant.

Cependant que serait cette nouvelle société^ si elle se murait elle-même^ si elle isolait de tout rapport d'amour extérieur ses jeunes membres, appelés, eux aussi, à fonder des familles à leur tour. La loi de sociabilité veut le croisement des races, autant au moins que la loi de reproduction physique. La famille va donc élargir son cercle trop étroit et fraterniser avec celles qui l'entourent. Toutes instinctivement vont associer leurs sentiments, leurs besoins, leurs sagesses ; et ces relations plus larges, plus générales, formeront la grande famille, qui porte le doux nom de patrie, sans doute parce qu'à l'origine elle a eu pour chef un ancêtre commun, ou peut-être un élu de tous les coeurs qui l'ont nommé du plus auguste des noms, du nom de père.

Mais la patrie est chose multiple et concentrique : c'est le foyer natal, et la ville natale, et le pays natal, enfin le centre national et politique. Ainsi la patrie, plus matérielle au point de départ, se spiritualise en montant dans la pensée : elle s'incarne en effet d'abord dans quelques formes restreintes, dans quelques sites accoutumés; elle se formule ensuite plus idéalement à mesure qu'elle s'étend dans l'espace ; et elle s'élève enfin à sa plus haute personnification dans cette unité vivante et protectrice, qui apparaît aux yeux de tous les bons citoyens sous la forme vénérée et presque divine d'une mère immortelle.

La sphère morale de l'homme s'est agrandie 3 mais il est toujours à letroit dans des limites. L'instinct d'une fraternité plus générale le sollicite sans repos. Avec les esprits exceptionnels de l'ancien monde si divisé, avec les glorieux protestants de la fraternité humaine de tout temps si méconnue, il s'écrie : « Je suis homme, rien

TROISIÈME CONSÉQJJENCE. ^^Ç

« d'humain ne saurait m'être étranger (i)» . Cette généreuse sympathie Ta rapproché du mystère des origines; l'identité de nature lui révèle l'unité de la cause et de la destinée ; il lève les yeux au ciel, il ploie les genoux, et, s'adressant amoureusement au Dieu de la raison et de la foi : O Dieu, s'écrie-t-il, auprès de qui sont déjà nos aînés dans la vie du temps, « vous nous avez faits tous « pour vous, et notre cœur est sans repos jusqu'à ce M qu'il repose en vous (2) » .

Telles sont les évolutions du cœur dans la graduelle idéalisation de ses sentiments. Plus il monte, plus les auxiliaires matériels de ces sentiments s'atténuent : l'intérêt décroît ; la générosité le remplace ; et enfin la communion avec Dieu devient le terme et la récompense de cette continuelle et volontaire ascension vers Lui.

Et quand on songe que l'art n'a d'autre but que l'excitation de tous ces beaux sentiments, peut-on assez dire qu'il est une grande, une sainte chose.^

cAmour de la ^?{jiiure.

L'amour de la Nature est impliqué dans tous les amours humains ; il l'est encore dans l'amour de l'homme pour Dieu et de Dieu pour l'homme.

La Nature, œuvre de Dieu, est « magnificence et « témoignage (3) » . Temple auguste, dont les proportions semblent toucher à l'Infini auquel il est consacré, dont les décorations défient les imaginations les plus

(i) Térence. l'Ilejturov-T;//0(3u/xev()». Acte 1", scène i". (2) S. Augustin, (j) Psalm., ex, j.

créatrices, où ruisselle l'harmonie, où flotte Tencens de tous les parfums, où passent incessamment, brillantes hécatombes, toutes ces légions d'êtres organiques, qui se renouvellent dans la mort même ! Depuis l'Ange aux grandes ailes, à la blanche tunique, assis sur les orbes des sphères son luth vibrant à la main, jusqu'au petit oiseau, au manteau d'arc-en-ciel^ au ramage imperceptible, perché sur un rameau vert, tout dans ce temple immense accomplit le culte éternel, tout glorifie le Dieu de la forme, le Principe éternellement adorable de la vie et de la beauté.

Et pourtant la Nature entière n'est que l'escabeau des pieds divins; elle n'est surtout qu'une sorte d'amas des débris de cette primitive création, donnée en domaine à l'homme primitif Délices de l'Eden, qu'étiez-vous donc si ces débris sont encore si beaux que l'homme ne puisse les contempler sans enivrement, si ce reste de trésor de la forme et de la vie physiques est encore tellement riche, que malgré les conquêtes de l'homme il soit éternellement nouveau sous sa main envahissante ?

Redisons-le donc, la Nature est belle encore aux yeux de l'homme. Dieu a voulu que chacune de ses beautés périssables lui révélât l'impérissable beauté; et que leur ensemble fût comme un alphabet tout à la fois matériel et idéal, qui exprimât la communion idéale et matérielle de l'homme avec cette beauté mystérieuse. Aussi, qu'elle reste libre et vierge en sa poétique immensité, que l'épée du conquérant y découpe la vaste frontière de la patrie, ou que la charrue du chef de famille y dessine le modeste enclos du patrimoine, il n'importe. Toujours la terre, la patrie ou le patrimoine, par leurs séductions natives ou acquises, par leurs traditions ou leurs souve-

nirs de bonheur, de gloire ou même de souffrance, s'assimileront à l'homme, s'identifieront à son existence, enfin deviendront pour lui comme des figures de la iamille, de la patrie et du monde éternels. Et l'homme, à ces formes si variées d'un idéal si expansif, vouera dans le fond de son cœur un culte d'amour, qu'une disposition virtuelle au sacrifice épurera sans cesse^ et fera remonter naturellement à la source de tout amour.

Milieu de toute créature mvisible, vêtement de tour idéal, le monde physique s'offre encore à la plume, à la lyre, au ciseau, au pinceau de l'artiste, sous l'aspect de ses trois règnes animal, végétal et inorganique^ dont le Paysage représente si poétiquement à foeil du contemplateur la vivante unité. Ce sont là tout autant de mines inépuisables de ravissants symboles, pour tous les sentiments humains, qui se résolvent inévitablement dans famour du Créateur de toutes ces merveilles.

Ainsi l'amour de la Nature qui, seul et abstrait, ferait descendre les facultés de l'homme dans un matérialisme mconciliable avec leur vraie vie, devient, par ses rapports avec Dieu et l'homme, la face la plus séduisante et la plus poétiquement expressive de l'amour qui unit ces deux êtres dans l'ordre de la contemplation. N'est-ce pas, en effet, dans le sein fécond de la Nature que tous les êtres, objets de l'amour, prennent cette enveloppe de beauté mortelle qui les manifeste à l'admiration de l'homme.'^ Que dis-je ? n'est-ce pas dans le sein virginal d'une humble fille de la terre, que le Dieu Sauveur prit cette forme matérielle, dans laquelle il daigna, par amour pour nous, emprisonner son incommensurable Essence }

L'amour de la Nature, au point de vue de l'Esthétique, est donc comme fatmosphère nécessaire et pré-

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destinée de tous les autres amours 5 il devra donc être un des grands buts de l'art.

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