CLASSIFICATION CORRÉLATIVE DES GENRES DE LART
Le but de l'art une fois connu^ il sera facile d'indiquer la route qu'il doit suivre pour atteindre à ce terme, où la trinité d'efforts devient unité de vie et d'expression.
Autant qu'il est possible d'isoler ce qui est régi par une loi générale de convergence^ nous distinguerons, dans les arts, des genres en nombre égal à celui des sentiments que nous venons de distinguer dans les cœurs. L'Art, qui doit les exprim.er tous, sera ainsi une langue à plusieurs idiomes, diversement expressifs du même idéal, mais dans la concordante variété desquels on retrouvera sans peine les racines, les formes et les règles de la langue mère.
A l'amour de Dieu, d'abord, correspondra l'art religieux;
A l'anvour de l'Homme ensuite, correspondra l'art humain, lequel, eu égard aux trois subdivisions de l'objet de cet amour, à savoir : l'humanité, la patrie, la famille, s'appellera dans le même ordre art humain proprement dit, art national, art que nous pourrions appeler familial mais que nous nommerons simplement zn privé ou de genre; et l'amour humain subjectif ou l'amour-propre y trouvera son expression spéciale dans cet art dont la personnalité humaine est l'objet exclusif, l'art individuel ou de p or irait;
A l'amour de la Nature, enfin, correspondra l'art natu-
rel, reproductif des beautés matérielles proprement dites en trois subdivisions corrélatives aux trois règnes physiques ci-dessus rappelés/ art dont le genre du Taysage sera le résumé le plus harmonieux et le plus expressif.
Chacun de ces genres d'art aura sa forme matérielle propre, essentiellement correspondante à son idéal distinct. Nous avons déjà indiqué Fintime relation des lignes, des formes et des couleurs matérielles avec les trois éléments de l'être 5 nous verrons ici l'application constante de cette loi si mystérieuse de l'Esthétique.
Mais, de même que tous les amours se résolvent en un seul, ainsi tous ces divers genres se pénètrent, se combinent, se suppléent de telle sorte, que tous peuvent, dans leur mesure, exprimer ce que chacun exprime plus spécialement. Ainsi l'art religieux pourra être en même temps l'art humain, l'art national, et réciproquement; l'art privé, ou de genre, pourra se vivifier et s'ennoblir par la triple inspiration qui les anime ; l'art individuel, ou de portrait, pourra s'élever à la hauteur de tous les genres qui précèdent, en reflétant dans une personnalité simple les sentiments qui sont l'objet de ces genres supérieurs; l'art naturel enfin, si multiple dans sa vague expression^ devra fournir sa note à chacun de ces cantiques chantés par la matière au pur idéal, en appropriant à ce spectacle sans lin la grande scène de la création.
Ajoutons encore que dans la réalité il serait très-difficile d'isoler radicalement chaque genre, surtout les genres inférieurs, lesquels, à peine de se matérialiser, devront se rattacher par d'invisibles liens à l'idéal des genres supérieurs. C'est en ce sens que nous avons reconnu pour tous les arts une destination commune que la Meta-
physique elle-même coordonne et régit. L'association des genres est^ d'ailleurs^ souvent commandée par cette loi d'harmonie et de contraste, qui a pour but de sauver l'art de la monotonie et de la prétention systématique. C'est au goût, le régulateur suprême des choses de l'art, à l'appliquer sagement. Par lui, la fantaisie sera toujours gracieuse, et elle évitera les excentricités bizarres ou blâmables. L'art doit être essentiellement expressif pour le Bien; mais il faut qu'il atteigne ce résultat en séduisant; car, avons-nous dit, son mode unique d'action morale est l'attrait du beau et non le pédantisme dogmatique du parti-pris.
Les divers genres ainsi divisés d'après les buts relatifs qu'ils doivent atteindre, faudra-t-il encore les apprécier spécialement?... Après ce que nous avons déjà dit des moyens de l'art dans leur rapport avec le monde de l'idéal, ne devons-nous pas redouter les répétitions toujours fastidieuses? Bornons-nous donc à superposer aux études qui vont suivre les sentiments distincts que nous venons d'analyser, afin qu'inspirés à leur tour par l'art, ils redeviennent eux-mêmes inspirateurs des chefs-d'œuvre de l'art.
Du reste, si dans la première Conséquence nous nous sommes adressé plus particulièrement à l'intellect, et dans la seconde à l'imagination; dans cette dernière, c'est au cœur que nous allons parler : or, comme le cœur comprend vite, il parle en peu de mots.
oAn religieux.
Dans la classification des genres, l'art religieux occupe nécessairement le premier rang, puisqu'il a pour objet
TROISIÈME CONSÉQUENCE. ^4f
le premier des êtres, pour but l'excitation à son amour, pour résultat la glorification du beau idéal divin. De même, en effet, que la science religieuse, la première des sciences, est le culte de la vérité divine par la spéculation active ; de même que la religion est le culte de la bonté divine par la bonne-œuvre éclairée 5 de même l'art religieux est le culte de la beauté divine par la contemplation productive et féconde.
Faire admirer Dieu, en reproduisant ce que l'œuvre divine et humaine nous manifeste de sa beauté, ce que le Dieu-Homme nous a révélé de sa substance ; et par cette admiration faire naître l'amour divin, c'est-à-dire l'amour bon par-dessus tout amour, l'amour actif pour le souverain bien : tel est évidemment le but de l'art religieux.
Cet art est donc l'art par excellence ; à lui seul, comme à l'aigle, il appartient de contempler le soleil divin de la beauté. C'est là son privilège ; mais c'est aussi là son danger, danger si redoutable que quelques esprits timorés, niant jusqu'à la possibilité des représentations de l'Etre divin, ont prétendu que toute tentative de l'art en ce sens n'était qu'une inutile profanation.
Au point où nous en sommes, ai-je besoin de réfuter cette opinion singulière.^ N'avons-nous pas vu que l'art est en l'homme une fonction qui se peut, en un certain sens, appeler théologale ; et le Christ, Fils de Dieu, ne s'est-il pas produit à nos regards charmés, comme la forme divine réalisée humainement, comme le type éternellement adorable de la beauté idéale et matérielle.^ Ne s'est-il pas révélé aussi bien sur le Thabor que sur le Calvaire ? L'art enfin n'est-il pas un langage, et tous les langages ne nomment-ils pas Dieu.^
Tous les moyens de Tan seront donc évidemment les tributaires de Tart religieux, ses ouvriers infatigables : chacun devra réaliser à sa manière un trait de la divine ressemblance.
Les arts de l'intellect commencent le saint travail :
La littérature fournit les lettres d'or, qui dessineront dans l'entendement le nom ineffable, qui formuleront dans l'imagination la radieuse image du Dieu beau, qui burineront dans la conscience les saints préceptes, qui seront enfin les prestigieux moyens de l'éloquence sacrée. D'accord avec la musique, qui est sa vie, elle renferme dans la forme rhythmique les cantiques et les hymnes, ces purs holocaustes de l'idéal; celle-ci les anime des expressions de sa mélodie, les revêt des richesses de son harmonie, pour s'adresser plus particulièrement au cœur; et toutes deux, musique et littérature, diront à l'unisson : « Il est bon de confesser le Seigneur et de chanter ton (« nom, ô Très-Haut. ., sur le décacorde et le psaltérion, « avec le cantique et sur la cithare (i). »
Les arts plastiques devront continuer le glorieux office; l'intellect a donné son coup d'encensoir, l'imagination va donner le sien; ainsi, tous les arts paieront leur tribut au Dieu de l'art, les premiers lui offrant le sacrifice de l'idéal matérialisé, les seconds le sacrifice de la matière idéalisée : double hommage qui rattache par là même tout l'homme à Dieu.
D'abord, avec de simples éléments matériels, l'architecture étend sur le sol en forme de croix, et élève jusqu'aux cieux en forme de phare, YEglise, ce foyer d'où rayonnent toute vérité et toute vertu, cette maison de
(i) Psalm., XCI, 14.
Dieu et des âmes^ dont chaque pierre va parler (i).
La sculpture pétrit ensuite avec son limon le plus pur l'image du Christ^ce type humain et divin tout ensemble, cette manifestation la plus féconde de l'amour de Dieu pour l'homme. N'est-ce pas, en effet, grâce à sa surnaturelle Incarnation que l'homme déchu a pu tenter sans danger la reproduction divine avec la matière, comme il la tente avec sa pensée?... Une fois l'autel orné de cette divine forme, le rayonnement qui en émane pénètre toutes les autres formes ainsi spiritualisées : partout la statue accomplit ou reçoit l'adoration, et par conséquent exprime le sacrifice ; le bas-relief transfigure les parois du temple en les revêtant des formes de tous les héros et de toutes les vertus que l'amour de Dieu suscite. Pierre, marbre, bois, métaux, tissus ; rien n'est plus matière; il n'y reste que le pur idéal saintement incarné.
Mais tous ces langages vont plus particulièrement de l'imagination à l'imagination 5 voici que l'imagination va parler plus directement au cœur. Déjà, pour l'émouvoir, elle a employé le charme ineffable de la musique ; mais la peinture, avec sa forme tout à la fois plus idéale et plus réelle que celle de la sculpture, va faire palpiter les vastes murailles sous ses vivantes créations, que la Fresque et la (iMosaïque traduiront à l'envi en leur noble et éternel langage. Quelle sévérité sereine, quelle grâce puissante, quelle parlante animation dans ses types d'anges, de vierges, de martyrs, de docteurs : élite bien-heureuse, chastes victimes de l'amour divin, dont le seul aspect l'allume ou le réchauffe dans les cœurs purs ! La ligne semble contenir avec respect ces figures sereines sur
(i) Lapides damabuTU. S. Paul, XIX, 40.
34^ MÉTAPHYSIQIJE DE l'aRT :
lesquelles le pinceau du Pérugin a immobilisé l'extase, ces formes éthérées que celui de Raphaël a pénétré de grâce, ces types puissants que celui de Michel-Ange a empreint de grandiose. Saluons en ces artistes immortels la vivante trilogie de la peinture religieuse.
La couleur^ en ces merveilles^ n'est plus^ du reste, un simple phénomène de chatoiement physique, charmant le seul regard ; c'est le resplendissement de la forme vivante, chantant à sa manière la gloire de ce soleil incréé^ duquel émane éternellement la vraie lumière,, duquel descend notre lumière terrestre, cette éblouissante parure des corps. Mais, ô merveille jusqu'alors inconnue ! voilà que cette simple lumière subit ellemême la transfiguration de l'art : le vitrail à la courbe élancée, aux splendides couleurs, ne la laisse pénétrer sous les arceaux gothiques qu'à travers une vision céleste !
Toutes les formes de la Nature sont ainsi conviées à .. ce congrès général de l'esthétique la plus grandiose : tout parle, tout chante, tout vit, tout jusqu'aux plus humbles meubles de l'édifice. De même qu'aux premiers jours du monde le feu du ciel descendait propice sur les offrandes du pasteur Abel, de même on sent que le souffle de Dieu est descendu sur l'œuvre humaine destinée à le célébrer : aussi l'âme s'en élève-t-elle vers Dieu comme l'encens.
Car voici que se déroulent dans leur suave majesté les cérémonies saintes : art sacré des mouvements humains, glorifiant le mouvement essentiel ! Admirons la splendeur des vêtements liturgiques et, si l'on peut ainsi dire, l'austère pantomime de l'adoration; écoutons au sein du silence, ce milieu solennel de la prière, les
chants tour à tour austères ou joyeux, qu'accompagnent les lentes harmonies de l'orgue sonore, qu'absorbe et résume la voix des cloches retentissantes. Prosternonsnous enfin ; car, au milieu du peuple agenouillé, voilà que s'accomplit le mystère des mystères, le divin sacrifice, suprême expression de l'amour!
Après l'hommage de l'homme à Dieu par la prière, la FORME divine, le divin corps du Fils, trésor immortel de l'Eglise, est offert à Dieu par l'homme et pour l'homme, inestimable rançon ! et Dieu le rend à l'homme sous ces mêmes apparences matérielles du pain et du vin, sous ces éléments vitaux de la communion la plus intime, pour être la forte nourriture de son âme et le germe divin de ses pensées, de ses œuvres, de ses vertus !
Qu'on me dise s'il est rien de plus noble, de plus utile et de plus beau que l'art qui encadre tant de grandeurs, qui exprime et suscite de tels sentiments, qui élève enfin l'humanité si prodigieusement au-dessus d'elle-même, et lui fait atteindre sans effort cette région de l'idéal céleste, où Dieu lui-même daigne venir à sa rencontre pour s'unir à elle?
Dans l'Eglise catholique tout est symbole ; et tout symbole y exprime la foi et l'amour. Sa langue sacrée, une pour tout l'univers, formule le symbole unique de la foi 5 ses sacrements, nombreux comme nos besoins, réalisent le multiple symbole de l'amour : la première en nourrissant l'esprit de la substance du vrai, les seconds en faisant pénétrer la grâce divine dans l'âme, à travers les sens, sous les formes les plus pures et les plus touchantes.
La liturgie de cette Eglise est ainsi l'expression la moms indigne du culte de ce grand Dieu, que fart a
3fO MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
pour premier devoir de glorifier; et seule, dans l'accomplissement de ce saint devoir, elle se tient également éloignée des splendeurs sensuelles du symbolisme antique et de la prétentieuse inanité du spiritualisme moderne. Elle est donc le plus haut degré qu'ait atteint l'art humain dans ce que nous avons cru pouvoir nommer son ministère théologal.
Je ne parle point des imitations, contrefaçons et transformations des œuvres d'art de culte à culte. L'art religieux véritable n'a rien à démêler avec ce procédé violent d'assimilation : il doit s'inspirer de sa foi seule, et son expression est à ce prix.
Cela ne fait pas obstacle néanmoins aux substitutions qui auraient l'incontestable mérite de symboliser ellesmêmes la victoire de la vérité sur l'erreur. Ainsi, malgré l'inspiration primitive si différente, il est beau de voir le Panthéon de Rome, impur sanctuaire de tous les vices divinisés, devenir le sanctuaire purifié de toutes les vertus chrétiennes. Poétique et pieuse antithèse, qui de plus a eu le mérite de sauver à l'architecture un de ses plus rares chefs-d'œuvre !
Mais ces cas ne sont pas communs, et ne peuvent, d'ailleurs, se réaliser que pour les arts et dans les cas où le symbolisme, moins direct et moins précis, ne forme pas dans l'ordre substitué un trop manifeste contre-sens.
Ressouvenons-nous maintenant de nos études sur les moyens de l'Esthétique. En chacun des arts nous avons signalé un élément substantiel, générateur ou masculin^ et un élément formel-matériel, producteur ou féminin, dont la combinaison en des proportions diverses était accomplie par un troisième, l'élément vital, opérateur ou spirituel.
TROISIÈME CONSHQ^UFNCE. ^fl
Eh bien ! dans l'art dont nous venons d'énumérer les merveilles, dans cet art dont l'objet est l'Idéal suprême ou divin^ il est à remarquer que le premier de ces éléments prévaut toujours et empreint toutes ses œuvres d'un caractère de grandeur et surtout d'élévation^ qui frappe les imaginations mêmes les moins prédisposées à les admirer. Le besoin de preuves nous a déjà, par anticipation, fait mettre en lumière dans les études précédentes ce caractère spécial de l'art religieux ; je serai donc bref ici, et me bornerai à de simples remarques, bien suffisantes pour un art qui est évidemment de tous le plus substantiel et le plus idéal.
Dans la littérature sacrée : théologie^ philosophie ou poésie, prédomine toujours le fond plutôt que la forme ; le nombre plutôt que le son; le rhythme plutôt que la rime. De même dans la musique sacrée le rhythme mélodique l'emporte sur l'harmonie, qui n'y est jamais qu'un accessoire, souvent dédaigné et même proscrit comme trop matériel. La forme purement lyrique y prévaut aussi sur cette forme dramatique, spécialement destinée à reproduire les passions humaines moins calmes, moins solennelles, moins élevées que la passion divine et religieuse. Enfin, dans le plain-chant, la mesure et le son, identifiés l'un à l'autre en ces trois seules divisions du temps : la note, la double-note et la brève, y prennent un caractère d'austérité régulière et paisible, qui devient comme l'expression mélodique de la majesté du saint lieu.
Mais ce qui n'est qu'une nuance, difficile à percevoir peut-être dans les arts de l'intellect, devient une couleur vive et tranchée dans les arts de l'imagination.
Dans l'architecture sacrée, la ligne verticale domine
3f2 MÉTAPHYSIQ^UE DE l'aRT :
l'horizontale jusque dans leur fusion si harmonieuse, qui sous le nom d'ogive est devenue le type de la courbe religieuse proprement dite. Le grandiose, cet élément du beau le plus rapproché de l'Infini, est assurément en tout sens mais surtout en hauteur le caractère distinctif de l'architecture religieuse.
Dans la sculpture sacrée, les mêmes proportions se remarquent entre les éléments linéaires de son modelé. La forme semble s'y purifier en s'élevant; et l'exubérance horizontale ne s'y rencontre que pour les effets de contraste. La direction verticale est le caractère plus absorbant de la courbe des types religieux, auxquels elle imprime par cet élancement une noblesse et une dignité particulière, lorsque son emploi n'est pas exagéré. Il en est de même de la peinture sacrée, avec laquelle la communauté de types et d'éléments est entière. De plus, le dessin y prévaut sur la couleur, et l'expression sur l'effet.
Tout, dans les arts plastiques ainsi consacrés, tend donc à monter, c'est-à-dire à s'élever au-dessus de l'infime matière. Au simple aspect de cet ensemble mystique (que l'homme du reste peut et doit toujours perfectionner, car c'est là l'humain côté du culte divin), on s'aperçoit sans peine qu'on n'est plus dans le domaine de la chair, mais dans celui de l'âme 5 on marche avec respect dans ce sanctuaire, mais on ne craint ni d'écouter ni de regarder, parce que, si les sens n'y sont pas supprimés, ils y sont soumis, et que toutes les puissances imaginatives s'y meuvent, sans effort comme sans résistance, dans une atmosphère de sérénité et de sainteté.
S'il en a quelquefois été d'autre sorte, si un art frivole ou grotesque, voluptueux ou cynique, s'est trop souvent
TROISIÈME CONSÉQ^UENCE. ^f^
glissé dans le lieu saint comme un traître, quelle qu'ait été d'ailleurs sa perfection de forme et d'expression, il n'y a pas de parole assez énergique pour flétrir de telles impiétés : il y faudrait le fouet du Christ.
Remarquons enfin que l'art religieux chrétien est le seul qui sache inspirer le désintéressement d'argent et de gloire à ceux qui s'y consacrent de cœur et d'âme. En cet art brille ainsi plus particulièrement la nature essentiellement relative et sacrifiante de l'art. Les œuvres religieuses des grands siècles de foi ont ce mérite incomparable que la personnalité humaine, d'ordinaire si vaniteuse ou si cupide, s'y absorbe dans un dévouement absolu à Dieu et aux hommes. Presque tous les monuments de l'art chrétien, œuvres lentes et colossales de générations successives qui s'y épuisaient obscurément, nous sont arrivées du fond des âges, comme arrivent des pays lointains aux Infidèles ces grands missionnaires, qui n'ont d'autre nom pour eux sur le front que celui du Dieu dont ils brillent de leur enseigner l'amour. L'art moderne, si ardent à revendiquer l'honneur et le profit de ses moindres œuvres, ne comprend pas ces abnégations sublimes ; l'art vraiment religieux pouvait seul les pratiquer, parce qu'elles se fondent sur la vertu chrétienne par excellence, le sacrifice !
L'art chrétien est donc l'expression d'un spiritualisme supérieur, essentiellement opposé, nous l'avons déjà dit, au symbolisme grossièrement cynique ou sensuellement séducteur de l'art religieux des Anciens ; là est donc le beau, tel que nous l'avons dépeint, c'est-à-dire le beau, esprit et matière, mais en lequel la matière est toujours subordonnée à l'esprit, comme l'esprit à Dieu.
Le Génie du Christianisme^ œuvre du genre religieux
3f4 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
le plus élevé^ n'est qu'une démonstration esthétique de la Religion chrétienne. Son illustre auteur n'eût pas dit avec chance de succès à son siècle incroyant : le Christianisme est vrai 5 il imagina donc de lui dire : voyez comme il est beau ! se pourrait-il que ce qui est si beau ne fût pas vrai? Et le siècle incroyant se remit peu à peu à genoux devant le Christ. Le goût avait commencé ce dont avait désespéré le bon-sens ; et l'attrait de la grâce" humaine divinisée fit le reste. Admirable preuve, exemple merveilleux de la mission en quelque sorte évangélique de l'art, et de l'universelle et éternelle gloire qui attend ses vrais missionnaires !
Il y a trois siècles^ le symbolisme de l'art catholique fut attaqué par des âmes puritaines, scandaUsées de quelques exagérations pieuses, qui pour tous les esprits raisonnables ont de tout temps pris le nom de supersrition, et que l'Eglise a toujours condamnées au même titre. Pour rectifier cette naïve déviation de la foi, — fort blâmable assurément quoique souvent si profondément spiritualiste dans sa raison dernière, — que d'excès déraisonnables et manifestement criminels ces mystiques fanatisés n'ont-ils pas commis? Quel honteux vandalisme n'ont-ils pas promené sur notre Europe, si poétiquement ornée des œuvres de douze siècles de civilisation chrétienne! L'art religieux en reçut une profonde atteinte; et ces iconoclastes modernes, aussi sots et non moins barbares que les premiers, le crurent à jamais étouffé sous les ruines et noyé dans le sang. Ainsi, sans trop s'en douter, ces blasphémateurs pieux nièrent dans l'homme la faculté contemplative et productrice et la tendance à Dieu par l'imagination.
Mais il n'est pas donné à Terreur de s'établir à demeure
TROISIÈME CONSÉQUENCE. ^^f
dans l'esprit de rhomme, en face de la vérité repoussée mais restée présente. Une réaction ne pouvait manquer; tardive, il est vrai, elle s'accomplit enfin. L'erreur, mal à l'aise dans le vide de ses temples sans ornement et de sa religion sans culte, se prend à regretter la vivante splendeur de notre sainte Esthétique ; elle fait retour à nos symboles, à nos cérémonies, jusqu'à nos sacrements; et pour tout résumer en un grand acte, elle répare et achève en ce moment cette merveilleuse cathédrale de Cologne qui était à ses yeux jadis un temple d'idolâtrie. Que dis-je? elle fait bien davantage encore : elle confesse loyalement ses torts ; elle a le noble courage de s'avouer à cet endroit vaincue. Aussi ne pouvons-nous mieux terminer cette appréciation de l'art religieux, que par la reproduction d'une de ces rétractations si douces à entendre de la bouche d'un adversaire aimé (i). La Gaiette ctoAugshourg donnait, il y a peu d'années (2), une relation des obsèques d'un archevêque de Munich, que l'auteur faisait suivre des observations suivantes :
« Je suis, comme vous le savez, protestant, et par « conséquent je n'avais jusqu'ici aucun motif pour assista ter à une pareille solennité. Je ne pouvais donc me " rendre compte des parties dont elle se compose. (( Mais ce que je puis assurer, c'est que les hymnes c< funèbres, qui retentissaient sous les immenses voûtes ec de la cathédrale, n'étaient pas l'expression d'une vaine « pompe, d'une sombre magnificence ; leurs échos péné-
(i) Le document qui va suivre était récent lors de la première édition de ce livre ; mais il est trop significatif pour être omis dans celle-ci : le temps ne saurait infirmer de tels témoignages.
(2) Octobre 1846.
^fÔ MÉTAPHYSIQJJE DE l'aRT :
f( traient jusqu'au fond de Tâme de la multitude, qui se " pressait dans les nefs de l'église.
« Permettez-moi de terminer cette remarque par une « autre réflexion. L'ingénieuse disposition des décors, " la sérieuse dignité et la sublime grandeur de cette a auguste cérémonie ont produit sur moi une impres- (( sion profonde. Il m'a fallu m'avouer à moi-même que « le culte catholique, dont on se plaît tant à décrier les » pompes inutiles, saisit puissamment l'intérieur de « l'homme et agit sur lui de la manière la plus salu- <( taire ; lui seul satisfait à la fois les puissances intellec- « tuelles, sensitives et esthétiques de T homme. .J'ai appris à fc reconnaître, et je l'apprends de jour en jour avec plus ce de clarté, que le culte protestant est par trop pauvre f< et décharné ; qu'il atteint bien moins au sublime but ce de l'adoration divine et de l'édification commune; et « que, lorsque des églises et des cathédrales, vénérables ce par leur haute antiquité, sorties comme d'un seul jet c< du sentiment catholique, et dont le profond symbocc lisme n'a d'autre expression que celle de la foi cathoc< lique, sont forcées de servir aujourd'hui au culte pro- '< testant, on ne peut s'empêcher d'y voir une sorte de « profanation. »
Il ne serait pas difficile de démontrer que la phrase par nous soulignée est une sorte d'intuition de notre Théorie. Je m'honore de cette rencontre d'idées, et me plais à signaler comme une preuve de plus de leur justesse cette correspondance de vues dans les esprits les plus divisés. Oui que vous soyez, noble inconnu, si vous êtes encore sur la terre des ténèbres, je vous adresse mon humble livre; œuvre de foi, puisse-t-il aider en vous l'œuvre du retour !
TROISIÈME CONSÉQUENCE. . ^y"]
J'ai insisté sur ce premier de tous les genres de l'art, parce que c'est en lui que se manifeste le mieux, le plus ostensiblement, cet idéal suprême qui fait le fond de toute esthétique sérieuse. Néanmoins j'aurai à en parler encore, en traitant de l'art naturel, qui se rattache évidemment à tous les autres.
Nous allons passer en revue ces genres divers, qui puiseront toujours dans celui-ci leur sève la plus vigoureuse; car Dieu est nécessairement la raison et le but derniers de toute beauté comme de tout amour.
c4rr humain.
L'art, qui a l'homme pour spécial objet, se subdivise, avons-nous dit, en trois sous-genres distincts : l'art humain proprement dit, l'art national, Part privé ou de genre.
1° Art humain proprement dit.
Glorifier l'Humanité, faire naître son amour dans les âmes, les entraîner par l'attrait du beau dans la voie de la véritable unité morale : tel est le but de l'art humain, but sacré entre tous après celui de la gloire de Dieu, avec lequel il se confond, du reste, comme un effet dans sa cause.
Cet art doit tendre à établir ou à resserrer les liens de la fraternité entre tous les membres de la famille humaine. Il devra donc, généralisant tous les sentiments, affirmer régahté de nature dans l'inégalité du fait, pressentir la destinée future dans la destinée présente, placer le droit de chacun dans le devoir de tous, et résumer ces grandeurs de l'être humain en cette vérité chrétienne : les
5f8 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
hommes sont frères, parce qu'ils sont enfants de Dieu et cohéritiers de sa gloire en Jésus-Christ. Il n'y a pas d'autre base sérieuse de rapports généreux entre les hommes ; et le respect et le dévouement, qu'ils se doivent les uns aux autres, remontent nécessairement en hommage au Père céleste par la médiation du céleste Rédempteur.
C'est dans cet ordre d'idées que Fart trouvera la raison d'être de cette beauté humaine la plus générale, qui passionne jusqu'aux esprits les moins curieux d'en rechercher l'origine. L'homme abstrait, ce type de notre nature, aussi idéal dans son unité essentielle que réel dans ses variétés innombrables, ne peut, en effet, ni se nier, ni s'oublier parmi les hommes depuis l'avènement de l'Homme-Dieu ; il est devenu le centre sympathique de tout sentiment social. C'est pour cela que le genre d'art qui tend à le faire de mieux en mieux connaître est, après le genre religieux, celui qui parle le plus haut à notre cœur et à notre esprit, et qui excite l'admiration la plus générale et la plus durable.
Cet art devra donc mettre toutes les richesses de ses divers symbolismes au service de ce sentiment générateur de la civilisation universelle.
Sur sa première page la Littérature a écrit : amour de Dieu ; sur la seconde elle écrira : amour de l'humanité, fille de Dieu ; et tous ses efforts auront pour but de faire comprendre et d'unir de plus en plus l'homme à l'homme. Sa Métaphysique, au lieu de s'obstiner dans la voie étroite et périlleuse de l'individualisme rationnel, engagera la raison elle-même dans la voie large et sûre de cette tradition, humaine autant que divine, qui seule réunit les âmes et les conduit aux austères sommets du
sacrifice. Son histoire, des faits contingents s'élèvera aux causes nécessaires, à ces grandes lois évolutives de Ihumanité, sorte de fatalisme subordonné, dont elle découvrira la seule raison d'être dans les sentiments bons ou mauvais des hommes, dans la justice ou la bonté de Dieu. Son éloquence, au lieu du sermon, fera le discours, cette manifestation la plus passionnée des aspirations et des passions humaines : le traité de Morale, cette calme leçon humaine des humains devoirs. Sa poésie, riche de tous ces trésors, incarnera harmonieusement le génie humain lui-même : lyrique ou méditative, elle chantera ses impressions personnelles et ses intimes sentiments; épique, elle éclairera les vicissitudes générales de la société humaine au flambeau de ses traditions les plus glorieuses ; dramatique, elle peindra les vastes conflits des passions communes, leurs grandes catastrophes et leurs secrètes misères ; philosophique enfin, elle travaillera sans relâche au grand poème unitaire, que chaque âge doit continuer de siècle en siècle jusqu'à la consommation.
La Musique, qui célèbre si bien Dieu, célébrera également sa plus noble et sa plus belle œuvre : elle associera à la poésie, qui est son âme, une expression plus sensible et plus vibrante des mêmes sentiments ; elle en vivifiera les divers genres en leur prêtant ce puissant levier d'harmonie^ qui ébranle et transporte l'âme sans/ efforts dans la région supérieure des horizons indéfinis.
La Plastique, de son côté, se façonnera à l'image d'un idéal aussi grandiose.
L'Architecture, cet art d'un symboUsme si profond pour qui sait voir, écrira en monuments variés la vie morale et physique de l'homme social, du berceau à la
tombe. Ainsi successivement, dans Tordre des idées sinon dans Tordre des faits, elle construira les collèges, ces nobles manoirs de la discipline et de la science, consacrés à la fraternité dans Tenfance physique et dans Tignorance, enfance morale : les tribunaux, ces redoutables sanctuaires de la justice humaine, consacrés à la fraternité dans le droit : les prisons, ces cités dolentes, comme dit le Dante, consacrées, hélas ! à la fraternité dans le crime : les théâtres, ces prestigieux palais de tous les arts en action, consacrés à la fraternité dans les jouissances de Tesprit : les couvents, ces douces républiques d'âmes, consacrés à la fraternité dans Tamour, Tamour divin et humain tout ensemble : les hôtels-Dieu, dénomination sublime ! ces asiles de Thumanité divinisée par Jésus dans le pauvre, consacrés à la fraternité dans la souffrance : les cimetières enfin, ville muette revers de la ville vivante, consacrés à la fraternité dans la mort!. — Or, remarquons-le , chacun de ces monuments aura son caractère essentiel manifesté dans sa forme extérieure : le collège s'élèvera simple et salubre comme la science et la discipline, ses hôtes austères et vivifiants; le tribunal s'équilibrera dans ses proportions en quelque sorte géométriques comme les deux plateaux de la balance qui sert de symbole à la justice ; la prison se repliera sur elle-même, sombre et dure comme le repentir et Texpiation; le théâtre s'élargira en orbes concentriques autour des chefs-d'œuvre, foyers sympathiques des admirations, des rires et des pleurs ! Le couvent se dressera à l'extérieur comme une citadelle mystique, inviolable à tout œil et à tout bruit profanes, et s'ouvrira à Tintérieur comme une vaste lice aux austérités vaillantes, comme une calme oasis aux pieuses joies de la vie commune;
rhôtel-Dieu s'allongera sur le sol comme un lit de douleur; la nécropole enfin, avec ses tombes expressives, s étalera silencieuse autour de la chapelle funèbre, dont la Croix extérieure résumera toutes les douleurs et ranimera toutes les espérances sommeillant à Tentour.
Puis la Sculpture ornera ces œuvres diverses de symboles humains, en se partageant avec la Peinture le monde de Tallégorie et celui de l'histoire. Toutes les deux puiseront à cette double source les types ou les individualités les plus expressives du sentiment humain; et celle-ci en embellira jusqu'aux poèmes, aux romans et aux récits, qui sont comme la vie ou le rêve de ce sentiment. Toutes deux écriront ainsi les fastes de l'humanité, ses rudes labeurs, gloires ou revers, joies ou tristesses : toutes vicissitudes de ses destinées dans lesquelles l'élément religieux a toujours tant de part. Phidias fera vivre l'humanité dans ses dieux mêmes ; Michel-Ange posera son grave Tensieroso sur la tombe de l'homme ; tandis que Raphaël tracera son immortel poème de la vie primitive sur les murs du Vatican ; et le vieil Orcagna, celui de la mort et du jugement sur ceux du Campo- Santo de Pise. Leur symbolisme à tous sera le symbolisme religieux réduit aux proportions d'un idéal inférieur mais semblable : ce seront donc les mêmes lois esthétiques à appliquer, mais atténuées ou transposées.
Qiioi de plus beau, en effet dans cette mesure, que les représentations, par tous les moyens de l'art, de ces puissantes abstractions, de ces faits généraux, de ces aspirations universelles, de ces épreuves communes, de ces sacrifices réciproques enfin, qui attestent si évidemment la sociabilité indéfinie et l'unité solidaire de tous les enfants d'Adam.^ Quoi de plus touchant et de plus
respectable que ces monuments élevés à des idées ou des sentiments si justes et si profonds? Quoi de plus attachant que ces œuvres de l'intellect^ germes ordinaires de celles de l'imagination, et dans lesquelles, nous l'avons vu, le cœur se fait si bien sa double part, œuvres où les poètes, les musiciens, les philosophes, les historiens recherchent, formulent et célèbrent tous les secrets de la sympathie humaine? Sympathie ! mot triste et doux, qui exprime si bien cette vaste communauté de l'amour dans les souffrances ! Compatir réciproquement : telle est la formule humaine de l'amour humain 5 mais le Christ, en l'écrivant avec son sang, l'a divinisée et glorifiée à jamais.
L'idéal de l'art qui tend à développer ce sentiment et à lui faire porter des fruits de sociabilité, cet idéal doit parler vivement au cœur de l'homme. Il est empreint, d'ailleurs, d'un tel caractère de généralité et de permanence, qu'il vulgarise immédiatement et sauve pour toujours de l'oubli les œuvres dont il est l'âme et le ressort. Plus un écrivain, plus un artiste remue d'idées humaines, ou de sentiments humains dans ses compositions, plus il élève et élargit la base de son succès et de sa renommée. L'orateur, le pamphlétaire, le chroniqueur, le poète ou l'artiste, qui n'exprime que les passions ou les intérêts de son époque ou de son pays, passera avec ces passions et ces intérêts 5 mais celui, au contraire, qui, dans les accidents fugitifs de la vie des sociétés et des individus, sait retrouver et dépeindre les sentiments intimes et généraux de la nature humaine, qui dans les hommes en un mot sait peindre l'homme, celui-là ne passera pas ; sa gloire ne sera ni d'un temps ni d'un lieu ; sa mémoire se léguera de siècle en siècle 5 et ses œuvres
seront, autant qu'on peut le dire ici-bas, impérissables comme cette Humanité même, dont il se sera constitué le héraut et le défenseur.
Mais, pour que cette gloire couronne son nom, il faut que l'écrivain ou l'artiste n'oublie ou ne méconnaisse jamais la divine origine de l'homme, sa déchéance, sa nature militante et sa réhabilitation par le sacrifice. S'il en était autrement, si cette nature humaine était généralisée jusqu'à l'absolu, c'est-à-dire jusqu'à la déification, les arts de l'intellect auraient bientôt corrompu tous les autres arts qu'ils précèdent et inspirent; le culte de l'homme remplacerait l'amour de l'humanité; et les hommes, tristes jouets d'une confusion aussi monstrueuse, se laisseraient misérablement aller à une sorte d'idolâtrie idéale, qui, tout en s'insinuant dans les esprits sous les apparences du spiritualisme, ruinerait de fond en comble et le monde spirituel et le monde moral. Alors, en effet, tous les mots augustes que nous avons prononcés sur ce sujet, faussés, défigurés, deviendraient autant de fédches de la pensée, groupés autour d'une déesse humanité naturellement impassible et irresponsable : être hideusement contradictoire, sans personnahté comme sans unité, sans but comme sans origine, dont la destinée fatale et inconnue serait le perpétuel argument des sophistes et des pervers, pour justifier toutes les folies et, si l'on peut ainsi dire, humaniser tous les crimes.
2" /4rt national.
iMais l'objet de l'art humain est une abstraction, une idée, à peine revêtue de formes précises : il faut un certain effort d'esprit pour y atteindre.
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11 n'en est pas ainsi de Tobjet de Tart national. La patrie est quelque chose d'immédiatement réel et connu, qui saisit tout l'homme et domine immédiatement ses actes; son idéal matériellement formulé est par conséquent plus accessible à toutes les âmes. L'amour de l'humanité, en dehors du dévouement religieux surtout, est bien souvent un sentiment purement spéculatif et peu fécond ; l'amour de la patrie, au contraire, est habituellement un sentiment actif, une sorte de religion.
L'art national va suivre l'homme dans toutes les phases de sa vie de citoyen, en passant par tous les développements que comporte un sentiment si varié et si puissant. Toujours véhément et parfois naïf dans ses expressions, il pourra faire sourire le sophiste ; mais il fait battre le cœur du héros : c'est une assez belle compensation.
EmbeUir, poétiser la patrie, l'honorer par des œuvres, qui mettent, si l'on peut ainsi dire, noblement en relief le génie de ses hommes d'Etat, la sagesse de ses magistratures, les exploits de ses capitaines, l'activité de son industrie, les travaux plus nobles de l'intelligence, les généreux dévouements de la guerre et les services utiles de la paix : voilà la carrière de l'art national, voilà les inépuisables sujets de ses inspirations.
Et d'abord, la Littérature, cette incarnation de l'idéal d'un peuple, récite en vers épiques les origines de la patrie; elle grave en brèves formules les tables de sa loi, vivante manifestation de sa moralité ; elle aiguise le burin de son histoire, où devront se graver loyalement les gloires et les revers du passé, les vertus et les crimes, exemple ou leçon pour l'avenir ! elle met sur la scène les grands citoyens, seuls dignes des populaires honneurs
TROISIÈME CONStQJJENCE. ^Ôf
du drame, les scélérats n'y devant figurer, suivant la loi du vrai beau, que comme simple contraste ou repoussoir; elle produit le discours parlementaire, écho borné;, et le journal, écho multiple des pensées et des passions patriotiques, double levier aux mains des Cicérons ou des Catilinas de la Httérature; enfin elle fournit les hymnes des combats et des fêtes civiques, et ces légendes ingénues ou sublimes qui sont comme la mémoire poétisée des nations. Alors la Musique les complète par son langage si passionné et si noble. Lyrique ou dramatique, elle les grave à jamais dans les souvenirs j mais la simple chanson patriotique, avec ses refrains fiers et vibrants, a plus de prise encore sur la fibre populaire : elle ébranle les peuples opprimés, gagne les batailles, vivifie les allégresses publiques, et va bercer de sa lointaine mélodie jusqu'aux rêves de Texilé qui la salue comme une voix de mère.
Les arts plastiques ne paient pas un moindre tribut au sentiment national. Ils traduisent en chefs-d'œuvre les traditions des peuples, éternisent leurs hauts faits, glorifient leurs grands hommes, dessinent leurs symboles et expriment enfin sous mille formes visibles leur idéal distinctif
L'Architecture, aidée de la Sculpture et de la Peinture, anime les cités, les provinces, les capitales par la poésie de ses innombrables édifices. Déjà nous en avons décrit qui, pour être inspirés par l'idéal religieux ou l'idéal humain, n'en sont pas moins la plus riche partie du patrimoine national; mais d'autres s'offrent à notre appréciation dont l'idéal de la patrie est plus directement inspirateur. Dans la cité, c'est l'hôtel-de-ville, cette maison commune, ce palais du peuple, avec sa tour dominatrice;
son beftroi^ voix de fête ou d'alarme ; ses vastes portiques^ forum des assemblées ; ses nombreuses salles, sièges des divers services; ses archives enfin, trésor des droits de la cité et du citoyen. Dans l'Etat, ce sont : le palais, cette maison du chef, avec tous les attributs de la puissance publique, grandeur, splendeur et symboles : les ministères, ces centres vivants de l'action de tout un peuple, point de départ de toutes ses hiérarchies pacifiques ou guerrières : les ponts, ces démentis donnés à la nature, mains tendues entre des territoires amis : les forteresses, ces défis jetés à la face de l'étranger, défenses de l'art ajoutées à celles de la nature : les casernes, ces réservoirs de la force publique, sauvegarde de la paix autant que prévision de la guerre : les Arcs de triomphe, cette personnification de la patrie et de la victoire couronnant éternellement leurs héros, dont la lettre sculptée et le bas-relief font revivre les exploits : les Bibliothèques, ces richesses de l'esprit national et, comme les appelait un peuple sage, ces remèdes de l'âme : enfin les iMusées, ces palais réservés de l'art élevés par lui-même à lui-même, sanctuaires élégants de l'Esthétique, où tous les genres d'art réunis viennent étaler leurs merveilles et recevoir le culte d'une particulière admiration.
Ces derniers monuments semblent même, au premier aspect, exprimer complètement l'art national chez un peuple; mais le faut-il croire d'une manière absolue.-^ Deux éléments constituent ordinairement les Musées : le premier, ce sont les œuvres d'art nationales, sinon par leurs sujets du moins par leurs auteurs; le second, les richesses de l'art étranger, que le sort de la guerre, le zèle de l'art ou d'autres causes heureuses ont accumulées
TROISIÈME CONSÉQ^UENCE. 367
chez un peuple. Ces collections variées et souvent incohérentes sont, pour la plus grande partie de leurs trésors, comme des nécropoles de Fart, où chaque nation dépose les symboles muets de civilisations inconnues ou évanouies, sorte de reliques du beau, épaves pieusement recueillies sur le torrent dévastateur du Temps et de l'ignorance plus dévastatrice encore. Mais ces froides demeures ne sont pas l'asile d'un art vraiment national; il n'y a d'art vivant que celui qui est à sa place et dans son atmosphère de naissance. Cet art est dans les monuments auxquels i| s'incorpore et qu'il complète et vivifie; il est sous la voûte des temples et des palais, en plein air et sur les places publiques, partout enfin où il y a un sentiment, un fait, un service, un dévouement, un grand homme de la nation à exprimer, à honorer, à immortahser.
Rien ne résume l'idée des splendeurs de l'art national comme le palais que Venise, au temps de sa puissance, avait donné pour siège à son fier patriciat : palais dont l'architecture fantastique semble un triomphant ressouvenir de cet Orient qu'elle avait conquis, et sur les murs duquel toute son histoire est écrite en chefs-d'œuvre par ses propres artistes, brillant eux-mêmes au premier rang dans les annales générales de l'art. La grande salle du conseil est comme l'imposant sanctuaire de ce temple de la patrie : là sont reproduits les plus hauts faits de ses héros; au centre est la personnification glorifiée de la Reine de l'Adriatique; autour se déroule, ainsi qu'en un cadre vivant, la série de tous ses grands doges, au milieu desquels brille, leçon sublime î la place laissée vide par la trahison de Faliero. Ce spectacle grandiose et palpitant d'honneur devait être bon à l'âme des citoyens de la
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florissante république ; il doit arracher des larmes aux yeux des héritiers italianisés de ces gloires vénitiennes, il captive et émeut jusqu'à la curiosité distraite du visiteur étranger.
Mais ce monument était en même temps le siège de l'Etat : Fart n'en était que l'accessoire, le simple décorateur.
Ne pourrait-il donc être élevé au sein d'un peuple un monument spécial, où toutes les gloires de son passé viendraient recevoir l'hommage enthousiaste de l'art et de la postérité patriotiques; sorte de poème sans fin de tous les arts^ voués à l'illustration de cette patrie idéale dont la patrie matérielle n'est que la forme sensible et changeante, annales poétisées que résumeraient ces trois mots féconds : gloire, reconnaissance, exemple?
De création semblable il n'en existerait point encore, si un petit Etat n'avait en cela devancé les plus grands. La Bavière montre avec une juste fierté son Walhalla, superbement posé sur la rive pittoresque du Danube, et réunissant toutes les célébrités allemandes, sous la garde, il est vrai, du génie de la Grèce dans un Parthénon merveilleusement restitué (i).
Néanmoins, ne considérons-nous point comme tels certains monuments, qui, à une destination primitive différente, ont substitué cette noble et glorieuse destination?... Tel est notre palais de Versailles, bâti comme par pressentiment par le grand Roi pour la grande Nation, et dans lequel toutes les célébrités françaises,
(i) Notre appréciation de ce remarquable monument exigerait bien encore une autre réserve. Certains hommes fameux plutôt que célèbres y ont été placés, dont nous nous garderions fort de contre-signer la carte d'entrée. Mais ce n'est point ici le lieu de ces examens de renommées.
TROISIÈME CONSÉQJJENCE. 569
abritées par l'architecture, modelées par la sculpture, animées par la peinture nationales, se coudoient et s'embrassent, vieilles ou jeunes, saluées par tous. En parcourant ces salons, dont les grandeurs du passé font les honneurs au présent; en passant en revue la longue file de ces statues et de ces portraits de citoyens illustres qui ont vécu et sont morts pour la France; en contemplant toutes ces peintures épiques, qui, à quelques tristes exceptions près^ ne reproduisent que les choses merveilleuses de notre tradition nationale ; en voyant la gloire célébrée par le talent, qui est aussi de la gloire, quel Français ne sentirait palpiter son cœur, et germer dans sa volonté le désir d'une place pour sa mémoire dans ce panthéon des gloires et des célébrités de son pays?
C'est ainsi que tous les arts plastiques peuvent se réunir pour honorer collectivement la patrie, et' célébrer solennellement son culte, celui de ses héros, et surtout celui de ses martyrs.
Le symbolisme de l'art national, quoiqu'inférieur à celui de l'art religieux et même à celui de l'art humain, leur est évidemment proportionnel. Il est donc inutile d'en parler; ce n'est encore qu'une simple transposition à faire, mais qui laisse toujours l'idéal humain dans une sphère réellement supérieure.
L'art national est donc une grande chose, une chose qui parle haut et ennoblit les âmes, soit que son symbohsme se produise avec tout l'éclat du génie littéraire, musical ou plastique par la main des maîtres et dans de somptueux monuments, soit qu'il revête les formes simples de la verbeuse chronique, de la naïve légende, du chant populaire, de l'image coloriée ou de la grossière figurine, qui vont, jusque dans la plus humble chau-
mière, perpétuer la mémoire des grands hommes et les grandes traditions du pays.
Mais, pour que cet art soit digne de l'homme et de Dieu, répétons-le bien, il est évident qu'il ne devra tendre et faire tendre qu'aux sentiments purs, élevés, généreux.
Il devra donc se garder de se faire le courtisan du pouvoir ou du peuple, en glorifiant les crimes des partis, en encensant tous les succès, en excitant, par des symboles menteurs et des représentations passionnées, les défiances et les haines entre ceux qui ne sont tous que les enfants de la même patrie, leur commune mère.
Il devra aussi se refuser à exciter, de peuple à peuple, les préjugés insensés et les hostilités injustes. Les nations sont soeurs. En vain des frontières naturelles ou factices les séparent , les incroyables inventions de la science de tous les âges tendent à les rapprocher presque jusqu'à les réunir. La matière au service de l'idéal toujours progressif, avance de jour en jour l'époque si désirable d'une fédération universelle. N'est-ce pas l'art architectural qui a créé ces cités flottantes, vivants traits d'union entre les cités que les océans divisent ? Alerte et léger comme le poisson, rapide comme l'oiseau, le vaisseau, ce chefd'œuvre du génie et de l'audace de l'homme, laboure infatigablement les mers qu'il brave, et mêle entre eux les hommes qu'il berce dans ses flancs. La vapeur, moderne Titan, donne des ailes de feu à l'homme sur la terre et sur les eaux, portant par tout le monde et les , fruits de son travail, et l'expression de sa pensée ou de ses sentiments que la Presse multiplie et éternise. Mieux encore, l'électricité, prompte comme la foudre dont elle asservit l'élément, réahse leur ubiquité et leur instan-
TROISIÈME CONSÉQjJENCE. 37 1
tanéité miraculeuses. Toutes les barbaries seront donc bientôt pénétrées par le puissant esprit chrétien : partout, à la suite de la Religion qui poursuit la sainte unité des âmes et du Commerce qui réalise le bienfaisant équilibre des produits humains, on voit accourir la science qui sonde sans relâche le mystère des origines, et recherche les titres perdus de la primitive confraternité. Que Fart prête donc aussi son concours à cette vaste expansion, en suscitant par ses œuvres, en un juste équilibre, le sentiment patriotique et le sentiment humain. Si l'artiste garde son cœur ouvert à toutes les aspirations honnêtes et supérieures, s'il se défend autant des enthousiasmes ridicules et violents que des raisonnements égoïstes et vulgaires, s'il est surtout sincèrement religieux, il n'aura pas de peine à concilier ces deux affections humaines, opposées en apparence mais concentriques en réahté.
Le grand art et sa destinée.
Les genres que nous venons d'étudier constituent dans leur ensemble ce qu'on a coutume de nommer le grand art : art sur la décadence duquel beaucoup gémissent, parce qu'un préjugé fâcheux veut qu'il ne puisse se produire que dans des proportions, trop souvent exclues par les conditions nouvelles de notre état social et de nos mœurs. Penser ainsi c'est s'abuser doublement.
En premier lieu, les puissances productrices et rémunératrices de la société actuelle ne sont-elles pas aussi grandes, plus grandes même que celles des sociétés anciennes.'^ Que si, par suite du fractionnement légal de la richesse, les Mécènes du passé ont en grande partie disparu, ne reste-t-il pas encore, ne restera-t-il pas toujours
et l'Etat plus fort et plus riche qu'autrefois^ et les associations plus faciles à former dans un milieu plus fécond, et les individus eux-mêmes, quand la fortune a souri exceptionnellement à leurs efforts ou qu'un savant esprit d'ordre a fixé son inconstance?
En second lieu, les conditions du grand art sont-elles donc mathématiques?... Sans doute le grand est un des éléments les plus désirables du grandiose, et même certaines manifestations de l'art ne sont bien à l'aise que dans son immensité 5 mais il n'en est pas un élément nécessaire. Le grandiose, avons-nous dit, est une impression et non une dimension. Telle œuvre littéraire ou musicale, tel édifice, telle statue, tel tableau, exigus et restreints dans leurs proportions matérielles, sont cependant plus grandioses que des produits de même genre d'une grandeur matérielle décuple et centuple. La Vision d'Ejéchiel de Raphaël, par exemple, tableau de quelques centimètres carrés, est aussi grandiose au moins que l'œuvre colossale du Jugement dernier de Michel- Ange, et Test à coup sûr beaucoup plus que les créations énormes mais si gauches et si peu expressives de l'art, oriental (i).
Si le grand art n'est point assez cultivé, la faute en est donc aux hommes, qui préfèrent le luxe confortable
(1) J'ai cité cette œuvre de Raphaël, parce qu'elle a été pour moi-même comme une révélation de la nature éminemment idéale du grandiose. Je la connaissais seulement par sa gravure, lorsque je vis le tableau original dans la galerie de Florence ; et je crus d'abord n'avoir sous les yeux qu'une copie : tant l'impression de grandeur qu'avait produite sur moi cette composition protestait contre les proportions mesquines de la toile; tant mon imagination s'obstinait à l'étendre en fresque puissante sur une immense muraille ! Mais, à force de réfléchir en contemplant, il me fallut bien comprendre que l'art dilate la matière autant qu'il la transfigure.
aux jouissances idéales, et non point aux choses, qui se prêtent toujours aux plus nobles expansions de l'Esthétique. Mais il n'y a point à désespérer. La langue du grand art n'est pas morte, et les grands artistes savent toujours l'écrire. Que les caractères à employer varient de proportion, il n'importe guère. En prenant ces déguisements de petitesse, cet art ne saurait s'avilir ; il pénétrera, au contraire, plus facilement dans toutes les demeures, où il introduira le goût des grandes allures dans la reproduction du beau ; et, comme nombre de ces demeures sont habitées par ceux qui participent aux ministères sociaux et aux gestions publiques, il les pourra gagner, eux aussi, à la longue, à la protection de plus en plus éclairée et généreuse des^ œuvres à la fois grandes et grandioses.
3° cArt privé ou de famille, vulgairement dit : oArt de genre.
Réchauffer le foyer de la famille et celui de tout amour particulier, resserrer le faisceau des mœurs privées, qui sont l'élément caché mais puissant des mœurs pubUques : tel est évidemment le but de l'art privé, ou de genre.
Quelqu'inférieur que soit en apparence ce but idéal, il n'est pas moins noble en réalité que ceux qui précèdent, s'il est considéré à ce point extrême où tout converge et se réunit nécessairement. La famille est-elle donc autre chose que le bouton de cette fleur, dont la patrie est l'éclosion ; et l'humanité, l'épanouissement, pour fructifier sous le regard fécond du Dieu qui en est glorifié?
Ainsi envisagé l'art de genre, quoique capricieux et sans règle précise dans sa forme, n'en a pas moins
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comme les autres arts une belle mission à remplir. Et qu'importent les moyens quand le but est le même ?
Il serait difficile^ du reste, de donner à cet art une physionomie bien caractéristique. La famille est bien son objet le plus générique; mais c'est en ce sens seulement que le sentiment qui en est Tâme représente l'amour particulier, par opposition aux trois amours généraux, corrélatifs aux trois premiers genres de Tart.
La famille est, en effet, le premier lien qui rattache les hommes et crée entre eux ces rapports intimes dont l'ensemble constitue les mœurs privées, comme les rapports de citoyen à citoyen constituent les mœurs nationales ; les rapports de peuple à peuple, les mœurs humaines ; les rapports de Fhomme à Dieu, la Reli-
gion.
Evidemment l'étude des mœurs privées fait le soin principal de Tartiste de genre; et ce qui le prouverait, si c'était contestable, ce serait le milieu au sein duquel il est habituellement entraîné à placer la scène de ses conceptions. Si l'art religieux brille dans les temples; fart humain et l'art national, dans les monuments du monde et de la patrie ; l'art de genre, lui, simple et bourgeois, dans l'acception juste et non satirique de ce mot, hante plus volontiers les habitations particulières, et vit de la vie modeste, prosaïque, parfois triviale, du plus grand nombre.
A cet égard son importance, comme agent social, semblerait moindre. On ne peut nier assurément que l'idéal respectif de chacun des premiers genres ne soit supérieur au sien ; et l'on conçoit que leurs inspirations et leurs formes à tous, en empruntent un tel caractère de grandeur et d'élévation, qu'on ne puisse les retrouver
TROISIÈME CONSÉQUENCh. ^J^'
à ce degré dans le genre d'art que nous apprécions en ce moment. Pour le dire en passant^ là est la raison secrète des succès plus faciles et plus nombreux dans ce genre que dans les genres supérieurs.
Cependant, si Ton ne se préoccupe, suivant notre Théorie, que du but de chaque genre, comme tous les efforts de Tart ne doivent tendre qu'à attirer Thomme au bien par les légitimes séductions du vrai beau, il en résultera que tous ses modes seront égaux en mérite, qu'ils se confondront tous dans un effort complexe pour atteindre ce but suprême. Tout débat de préséance réduit à ces termes ne serait alors qu'une vaine querelle de mots.
Il importe de remarquer, d'ailleurs, que les classifications sont des abstractions plutôt encore que des réalités, de telle sorte que la pénétration des genres les uns par les autres peut et doit les modifier au point même de les transformer, et par conséquent de les élever ou de les abaisser dans des limites que ne saurait poser la pure théorie.
Grave ou rieur, l'art de genre devra toujours, est-il besoin de le dire.^ parler honnêtement, n'honorer que la vertu, ne flétrir que le vice, ne ridiculiser que les défauts et les travers de la vie privée, et ne mettre en rehef tous ses enseignements que sous des formes, si l'on peut ainsi dire, distinguées dans leur vulgarité même. Il se nuancera toutefois suivant le développement intellectuel et moral de l'artiste et du public auquel il s'adressera : successivement, drame sérieux, haute comédie, roman intime, opéra-comique, vaudeville, farce, caricature, spectacle de décors et enfin scènes descriptives purement réelles. Ainsi, pour ne parler que de la pein-
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ture essentiellement corrélative à tous les autres arts mais plus directement expressive de la vie réelle, au plus haut point de cette graduation esthétique se placeront Poussin, avec le grand style, Taustère douleur et la foi amicale de son Eudamidas ; Greuze, avec son monde patriarcal, ses compositions naïves, pures, parfumées d'antique vertu; Léopold Robert, avec son noble dessin, ses graves enchantements, sa poésie rêveuse, grande comme la Nature et séduisante comme les beaux rivages sur lesquels elle se pose en joyeuse ballerine ou en sirène désolée; au dernier, à l'extrême degré, Gérard Dow, Téniers, Rembrandt lui-même et tous leurs suivants flamands et hollandais, avec leurs scènes intimes, leur fini microscopique, leurs lumineuses mais vulgaires études du simple effet physique et de la forme purement matérielle.
Du reste, vague, indéfini, indépendant comme la fan^ taisie, l'art de genre plus que tous les autres échappera sans cesse aux liens de la division méthodique. L'idéal atténué qui l'anime semble en quelque sorte mal à l'aise et comme exilé dans une région indigne de lui; et les. facultés de l'homme, par une coordination toute divine, aspirent toujours à remonter vers ce grand Idéal qui est le principe et la source de tous les autres. L'art de genre ne pourra donc pas constituer un genre aussi spécial, aussi distinct que les deux précédents. Dans ceux-ci en effet l'idéal reladf, quoique successivement décroissant, a toujours une suffisante importance; dans ce dernier l'idéal relatif, étant le plus éloigné de tous de l'idéal absolu, devra toujours enlever le genre et le faire tendre à une absorption supérieure.
La difficulté de notre étude sera ainsi en raison inverse
de son importance. L'art va forcément ici se rétrécir aux proportions du simple manoir et de la vie privée. Idole de ce tabernacle obscur des souvenirs intimes et des amours particuliers^ le Jupiter Olympien deviendra le Lare portatif. La forme descendra des hauteurs où nous avait portés le grand art, pour se mettre au niveau du monde et de l'idéal restreints qu'elle est appelée à manifester. Dernier terme de l'art humain, lart de genre n'en sera, en un mot, que la dernière transposition.
Et toutefois les moyens esthétiques de l'intellect ne laisseront pas de le poétiser et de l'honorer.
La littérature et la musique se mettront sans hésiter à l'œuvre, l'une pour exprimer, l'autre pour vivifier ces nouvelles idées dans les esprits, ces nouveaux sentiments dans les coeurs. Tous les genres de l'art littéraire pourront se plier à ce ministère gracieux. Moins contrainte, moins sérieuse, moins grandiose dans sa tenue, la Uttérature se pourra laisser aller à une sorte de désinvolture élégante, qui lui permettra l'usage de tous les moyens même les plus futiles de séduction. Tous ses modes s'assoupliront aux exigences de la vie usuelle : sa philosophie sera plus simple et sa morale plus pratique 5 sa chronique offrira un intérêt plus attachant dans ses récits de faits réels ou de romanesques aventures; son drame répétera toute la vie intérieure avec ce mélange piquant de joie et de tristesse, que viennent si souvent aussi entrecouper les catastrophes : car quel nid d'oiseau, si petit qu'il soit, est à l'abri des ébranlements de l'orage et des coups de la foudre .'' Le sermon, le discours, la harangue deviendront fexhortation cordiale, le logique plaidoyer, la conversation intime. Enfin la lettre, cette
causerie à distance, cette reproduction si variée du style familier, multipliera les doux échanges de confidences, à travers le double obstacle du temps et de l'espace qu'elle brave sous sa frêle enveloppe.
La poésie dorera tous ces langages de son harmonie, que la musique complétera : naïf souhait de bonne fête dans la bouche bégayante de l'enfant qui sourit à sa mère^ elle deviendra rêverie tendre dans l'imagination émue de la jeune fille qui pressent l'avenir; elle éclatera en accents passionnés dans l'âme ardente du jeune homme qui prend fièrement possession de la vie. L'hymne, le chant noble, la chanson patriotique, se transformeront en la simple chansonnette^ cette libre expression des affections, des mœurs, des opinions et des plaisirs privés, dont les gais refrains marquent chacune des phases de notre vie par une mélodie, que l'écho du cœur retient fidèlement. Enfin cette douce poésie du foyer endormira devant la Croix ses douleurs au murmure de la pieuse élégie, dernière consolation d'une âme qui se raconte à elle-même sa souffrance, et se plaît à en saluer le terme et la récompense dans l'avenir éternel.
Les arts de l'imagination ne dédaigneront pas non plus l'idéal qui préside à l'art de genre.
L'architecture cherchera dans la construction de la simple maison, le type de forme et de disposition qui favorise et développe le mieux le sentiment de la famille. Ces relations du monde matériel avec le monde idéal sont ici tout aussi profondes, mais infiniment plus délicates que dans les genres supérieurs. Heureux l'artiste qui saura les comprendre ! il aura trouvé le secret de l'appropriation, cette vie réelle et intime de l'art architectural.
TROISIÈME CONSÉQ^UENCE. ^jg
La différence est grande, à cet égard^ entre le maçon entrepreneur et le véritable architecte, l'un ne s appliquant qu'à faire le plus grand nombre de cases humaines dans un espace donné, l'autre se préoccupant avant tout des goûts, des rapports, des mœurs de ceux qui habiteront son édifice. Aussi, de ces maisons, ruches banales où s'entassent les locataires sans cesse renouvelés de nos villes modernes, à ces maisons héréditaires et comme affectées à l'abri d'une race entière que présentent encore d'antiques cités, il y a toute la distance qui sépare la spéculation de l'art, la matière de l'idéal, l'homme animal, si l'on peut ainsi dire, de l'homme proprement dit. Une de ces constructions bien observée met mieux à jour l'existence de ses hôtes que ne le pourrait faire le chroniqueur le plus minutieux : on pourra en effet, après cet examen, dire ce que sont la femme par rapport à son époux, les pères par rapport à leurs enfants; les familles dans leurs rapports entre elles et avec la cité. Partout, où l'architecture privée aura quelque préoccupation des lois morales qui doivent régir les réunions et les isolements dans la famille, il en sera ainsi ; et la plus humble maison pourra avoir son symbolisme de forme et ses convenances d'arrangement, aussi bien que les plus fastueux palais.
Plaignons donc les peuples chez lesquels la spéculation du bâtiment remplace l'art architectural! Ses oeuvres alarmeront Ihygiène autant qu'elles outrageront le goût. Informes, démesurées, amoncelées mathématiquement les unes contre les autres, ces monstrueuses bâtisses engendreront dans leurs parties inférieures fhumide atmosphère d'une nuit éternelle, tandis qu'offensant toutes les lois de subordination de farchitecture privée
à l'architecture publique , elles étoufferont les vrais monuments dans leurs étreintes gigantesques, et découronneront le pays de ses plus glorieux chefs-d'œuvre. Ainsi dans un champ mal cultivé l'herbe folle s'élève plus haut que la blonde moisson, et la dérobe aux regards attristés.
Les vieilles cités étaient affranchies de ce fléau. Aussi combien leur aspect était plus original, combien plus pittoresques leurs simples maisons, combien plus grandiose l'effet de leurs monuments ! Mais, hélas ! le marteau démolisseur les ravage si ardemment, que bientôt tout aura disparu sous les efforts des vandales utilitaires de notre âge. Que si la salubrité et la viabilité publiques reprennent ici leurs droits^ le bon goût ne saurait-il en même temps faire respecter un peu mieux les siens ?
Il faut donc se diriger vers les demeures champêtres, dernier asile d'un passé presque évanoui, pour retrouver cette architecture, qui à l'intérieur s'asservissait aux besoins moraux comme aux besoins physiques de ceux qu'elle abritait, et à l'extérieur mariait toutes les formes, combinait tous les effets pour l'embellissement de l'aspect et le charme des yeux. Aux côtés de la façade largement ouverte se dressent les tours, sveltes, debout et en quelque sorte vivantes comme des sentinelles. Le toit pointu s'élève comme un symbole de souveraineté; mais la girouette inconstante le domine à son tour et crie à tout vent comme une perpétuelle dérision de ce repos dominateur que l'homme a cru conquérir au-dessous d'elle. Dans toutes ces formes extérieures, qui ne sont plus à nos yeux que de purs ornements, le Château est éminemment l'expression de l'état guerrier, comme il est celle de l'état patriarcal dans tous les détails de sa distri-
bution intérieure et de ses dépendances. Salle d'honneur, trône du père de famille, âtre immense de l'hospitalité, ombrages séculaires, culture restreinte au milieu des énergies de la libre nature pastorale : tout y met en relief les mœurs d'êtres, que rattache entre eux la solidarité d'existences continuées d'âge en âge sur le même sol : mœurs primitives et sauvages mais puissantes et généreuses, auprès desquelles les mœurs citadines modernes ne sont que des relations éphémères, comme celles de ces voyageurs qui changent chaque jour de voisins, de logement et de cHmat.
Néanmoins nous retrouvons encore quelque chose de cette poésie intime de l'architecture, mais plus affadie et plus vulgaire dans la villa du temps présent, plus rustique et plus simple dans la chaumière de tous les temps, laquelle ne varie guère la simplicité élémentaire de ses dispositions et de son aspect.
Dans la sphère oh nous sommes placés, la sculpture aura peu d'occasions de se produire; ses œuvres, sans proportion avec la modeste habitation de l'homme, n'y pénètrent d'ordinaire qu'à la condition, assez gênante pour elle, de s'idéaliser en petitesse ou de se réduire, comme nous l'avons déjà dit, à la simple ornementation. Aussi ne pourra-t-elle mieux servir le sentiment privé qu'en s'échappant de cette prison matérielle pour aller s'empreindre sur les monuments les plus grandioses. C'est alors qu'elle placera au fronton du temple païen l'inconsolable Niobé si belle de sa maternelle douleur, et dans l'intérieur de l'église chrétienne la Vierge du Calvaire si belle de son courage maternel.
De même aussi la peinture enrichira-t-elle le trésor général de l'art de toutes les admirables créations, dont
plus haut nous avons attribué Tinspiration à l'esprit de famille largement traduit : toutefois elle s'accommode plus volontiers à l'expression réduite de ces sentiments. Presque aussi réelle que la sculpture par son modelé fictif, mais plus vivante par la riche et parlante harmonie de sa coloration, elle se prête mieux aux exigences de ce genre le plus réel et le plus vivant de tous. N'avons-nous pas dit déjà qu'elle avait des procédés spéciaux pour chaque genre ? Si elle réserve d'ordinaire à l'église, au monument public, au palais ses mosaïques et ses fresques de proportions colossales et de fière allure, elle prodiguera à la maison particulière le luxe mignard de ces tableaux de chevalet, qui, appendus sans peine à la muraille, peupleront la résidence de l'homme de tout un monde palpitant d'une vie plus simple, plus appropriée aux idées et aux mœurs communes»
Dans ce genre d'art, si restreint quant à son objet, le premier élément esthétique fait évidemment large place au second. En d'autres termes, toutes ses productions s'affranchissent des rigoureuses conditions du style noble proprement dit : leurs hgnes et leurs formes sont pluslibres, plus expressives de la simple réaUté ; et la verticalité n'en est plus le caractère dominant. Nous sommes ici sur le confin subtil de l'idéal et du matériel , ils se touchent parfois, se combinent, se heurtent ; et souvent même le dernier parvient presque à absorber le premier, ou du moins à l'éclipser.
L'art de genre est ainsi, vis-à-vis des genres supérieurs, • dans le rapport de la simple prose et de la poésie familière à la prose noble et à la grande poésie. C'est au véritable artiste de soutenir sa gracieuse vulgarité, à l'aide d'un idéalisme sagement entendu. Les vertus intimes.
modestes réductions de celles que célèbrent et suscitent les arts supérieurs, seront toujours leur matière la plus naturelle et la plus admirée. Nous l'avons déjà dit, en général, et c'est le cas de le répéter, relevées ou modestes, ces expressions de bonté généreuse et sympathique sont toujours la beauté même.
Ainsi cultivé l'art de genre s'élèvera souvent au niveau de l'art le plus haut, en même temps qu'il empruntera de son réalisme plus strictement imitatif une sorte d'innocent intérêt, de grâce ingénue et de séduction sensible, auxquels se laissera prendre l'idéaliste même le plus austère et le plus exigeant.
Mais c'est surtout la gravure, qui, en multipliant ces œuvres et en les ramenant par là même aux proportions des édifices privés, se trouvera être l'art domestique par excellence. Par elle, en effet, ainsi que nous l'avons déjà dit, progressera dans toutes les demeures même les plus humbles la vie contemplative, la vie de l'imagination; toute oeuvre d'art sera mise à la portée de tous; et le cuite actif et pratique du beau sera sans cesse excité dans les âmes les plus rebelles comme dans les plus dociles à sa douce influence.
C'est ainsi que l'art, dans cette région inférieure, parviendra à poétiser toutes les choses de la vie humaine, et à formuler cet idéal de l'intimité, qui n'a toutefois de valeur et de prix qu autant qull n'abaisse pas l'homme en l'isolant du reste du monde. Là comme ailleurs mais plus qu'ailleurs, il importera donc d'appliquer la loi de convergence, qui coordonne tout en vue de l'amour final, cette gravitation universelle de tous les sentiments vers Dieu. L art n'aura qu'à se laisser aller à cette force gêné-
reuse qui sollicite tout idéal comme l'attraction attire toute matière ; et cette force le maintiendra toujours dans un milieu convenable entre les trivialités extérieures et les sublimités intimes, entre le réalisme de l'imitation grossière et l'idéalisme des créations supérieures.
Art individuel ou de portrait.
Enfin, de même que l'amour humain a son complément dans l'amour-propre ou l'amour de soi, de même l'art individuel ou de portrait sersi le complément des trois sous-genres de l'art humain que nous venons d'étudier; il sera même moins un sous-genre à part que le simple mode de reproduction de leur sujet à tous, c'est-à-dire de l'individu humain parfaitement isolé.
Etudier, analyser, reproduire l'homme dans son expression la plus idéale ; c'est là le but de l'art individuel ou de portrait. Cet art est évidemment le corrélatif du sentiment de l'amour de soi et de l'amour d'individu à individu, puisqu'il exprime la personne concourant elle-même, et le plus souvent par une intervention très-volontaire, à son exacte mais flatteuse reproduction. Ici, en effet, l'exactitude sera bien la loi première ; mais le goût du modèle s'accommodera volontiers de l'infidélité d'une copie embeUie, et la vanité viendra ainsi en aide à l'idéalisme.
Si l'art du portrait restait resserré dans cette sphère, il serait peu digne de l'attention du philosophe : car de telles oeuvres ne pourraient être à ses yeux que les planches assez maussades du livre sans fin de l'égoïsme.Mais une plus large voie peut lui être ouverte. Par cet art la Reli-
TROISIÈME CONSÉQUENCE. ^8f
gion verra s'accomplir plus réellement la transfiguration de ses saints; l'humanité^ la glorification de ses héros; la patrie, le culte filial de ses grands hommes; la famille, l'illustration de sa race et la perpétuation de ses glorieux ou tendres souvenirs. Par cet art enfin la beauté vivante, ce fugitif éclair de Dieu sur la face humaine, trompant le temps jaloux, se survivra à elle-même et éternisera les pures jouissances, dont sa contemplation enivre les regards et les cœurs.
L'art du portrait peut- ainsi correspondre aux sentiments les plus généraux et les plus généreux, s'élever à toute la hauteur des arts plus spécialement affectés à manifester ces sentiments, et devenir même un de leurs éléments indispensables ; car il répond à un besoin inné dans l'homme, à cette curiosité qui, quoi qu'en disent certains sophistes, le pousse incessamment à remonter de l'effet à la cause. On aime, et c'est une impression indéfinissable, à contempler les traits de ces hommes vertueux ou pervers, qui ont remué le monde de la pensée ou celui de la matière, et influé grandement sur les hommes ou les choses humaines. On veut lire sur ces visages les passions qui les animèrent, les énergies de toute nature qui en ont rayonné. Grande preuve, preuve irréfragable du sens instinctif que nous avons de la double nature humaine et de l'intime relation de l'homme lui-même avec ses œuvres.
Mais j'irai plus loin : cet art a encore ce grand mérite de reproduire le vrai ou l'être dans son caractère réel et vivant, c'est-à-dire d'individualiser pleinement le beau et de le sauver de l'inanité du type abstrait ou imaginaire. Or, individualiser tout être et toute chose, les reproduire dans leur forme propre et distincte : telle est, après tout,
nonobstant le droit de les poétiser qui en est l'indispensable correctif, telle est la loi générale et première de tous les genres d'art.
A tous ces titres donc cet art est un art véritable, et même le plus périlleux de tous; car il doit être à la fois le plus réel et le plus idéal, le plus imitatif et le plus créateur. C'est, en d'autres termes, un art noble et profond comme l'homme lui-même, si sublime dans sa substance, si beau dans sa forme, si énergique dans l'activité de sa vie, si mystérieux enfin dans les imperceptibles et innombrables replis de son étrange nature. Mais aussi voilà pourquoi il se rencontre si peu d'habiles portraitistes; et pourquoi, parmi les œuvres les plus admirées, on place à juste titre les portraits que les plus grands maîtres eux-mêmes n'ont pas dédaigné de produire.
Il y a loin de ces œuvres éminentes à ces portraits misérables, que l'incapacité cupide fabrique à tout prix pour l'ignorance satisfaite, et même à ces merveilleux portraits daguerriens, tout rayonnants qu'ils soient de fidélité apparente. Si les premiers sont trop peu ressemblants, on pourrait dire par contre que les seconds le sont trop. Souvent, en effet, dans ces brillantes contreépreuves mathématiques de la nature réelle, se rencontrent de fâcheuses aberrations optiques ; et l'on se prend en outre à y regretter l'absence de ce tact suprême de l'artiste, qui seul sait habilement saisir l'heure, le lieu et l'aspect des impressions si fugitives de la pensée et du sentiment sur les traits si mobiles du modèle.
N'oublions pas, du reste, que ce genre comme les autres a tous les moyens de l'art à sa disposition.
Ceux de l'intellect ne lui font pas défaut. La littéra-
ture ne produit-elle pas tour à tour : la prière, qui est l'expression du cœur 5 la méditation, qui est la réflexion ou reflet de l'âme; l'étude anthropologique, qui est l'analyse et comme le portrait en pied de notre être ; les genres descriptifs enfin^ qui reproduisent aux yeux de l'esprit tous les caractères distinctifs de l'âme ou du corps humain! Le poète est le portraitiste de toutes les beautés qui font vibrer sa lyre ; il se peint lui-même dans ses rêveries solitaires, dans ses chants lyriques qu'anime la joie ou que trempent les pleurs, et auxquels la musique imprime le cachet de vie particulier à chaque expression.
Quant aux arts de l'imagination, ils ont à mettre cette personnaUté en relief d'une manière encore plus précise ; car ils accomplissent la manifestation de l'homme tout entier, la matière autant que l'esprit.
L'architecture, nous l'avons vu, suit l'homme de son berceau jusqu'à sa tombe; et sur cette tombe encore la sculpture immobiUse ses traits qu'elle fait revivre même dans la mort. Mais ces reproductions, quoique plus effectives, sont essentiellement monumentales et matériellement incomplètes : elles sont froides et muettes enfin comme la pierre, le marbre et le bronze qui leur servent de base.
A la peinture seule il appartient de réaliser tous les prestiges de la ressemblance, en un mot, de répéter la vie. Tout y concourt : la ligne, c'est-à-dire la substance idéale de la forme ; la couleur, c'est-à-dire la révélation distincte et variable des corps animés ; l'expression enfin, c'est-à-dire la fécondité variée et persistante de la vie, tous réunis reproduisant complètement, quoique fictivement, un être idéal matériellement réalisé. Sous le pin-
ceau créateur l'homme tout entier renaît : l'art le transporte sur une simple toile ! C'est là le triomphe de l'idéal et de ses fictions j c'est la transfiguration de la matière !
Mais que l'homme ne reste pas ainsi à se mirer dans son image. Cette stérile contemplation le plongerait à la longue dans une torpeur voisine de la mort. Le portrait ne doit pas être fait^, avons-nous dit, dans un but d'égoïsme : on se rit de l'homme qui se fait peindre pour soi-même, pour soi seul. En dehors du domaine grandiose de la Religion, de l'humanité et de la patrie, le portrait est destiné à être la consolation de l'absence, et la relique pieuse de la famille, du légitime amour et de l'amitié.
c4rr naturel.
Nous avons suivi l'art dans toutes les voies ouvertes à son activité par les deux plus grands sentiments dont le cœur puisse brûler, l'amour de Dieu et l'amour de l'homme 5 nous avons vu comment il doit obéir à ces sentiments et les faire naître dans les âmes.
Il nous reste à l'étudier dans son rapport avec la Nature, troisième objet des amours de l'homme, dernier terme de cette vaste trilogie : Dieu, l'Hpmme, la Nature, qui a été le point de départ de notre étude sur la vie de l'art, et qui se résume elle-même en ces deux mots pleinement expressifs des rapports harmonieux de l'Infini et du fini : Dieu et ses œuvres !
Ce sujet, traité au point de vue poétique, serait vaste à remplir tout un ouvrage spécial. Mais, à notre simple point de vue métaphysique, nous devrons nous défendre des entraînements de la contemplation, et nous borner
à tracer la loi qui rattache cet art à notre doctrine esthétique.
Observer^ contempler et reproduire la Nature : tel est le but apparent de Fart naturel. Aussi, pour les gens irréfléchis, n'est-il autre chose qu'une reproduction servile et purement matérielle des formes et des couleurs, une simple équation mathématique entre la copie et son original. Et cependant si l'art naturel n'était que cela mériterait-il le nom d'art .'^
Mais si, nous ressouvenant des motifs supérieurs, des raisons finales que nous avons donnés plus haut de l'amour de la nature, nous la considérons comme un milieu relatif, comme un riche théâtre, où se joue indéfiniment le grand drame humain, tragique, sérieux ou charmant, mais perpétuellement expressif des destinées de fhomme dans le temps et au-delà du temps, alors la Nature entière s'animera pour nous d'une vie humaine et presque divine ; elle se peuplera même de ces Esprits supérieurs, protecteurs ou ennemis de l'homme, que toutes les théologies ont affirmés et qu'ont rêvés tous les arts sous des formes aussi diverses que poétiques; elle s'embellira, dans ses moindres êtres, dans ses parties les plus infimes, d'une expression tout à la fois séduisante et profonde ; et l'art, qui la reproduira sous l'influence de ces visions de l'âme et des sentiments qu'elles font naître, deviendra leur interprète auxifiaire, le plus fécond en traductions diverses ou en manifestations symboliques.
Alors aussi, soit que les arts de l'intellect reproduisent ces beautés idéalement, soit que ceux de l'imagination les manifestent sous leur forme matérielle et plastique, toujours le genre naturel pourra participer de l'honneur
et du mérite des genres qui ont Dieu et Thomme pour objet, toujours il se maintiendra dans cette sphère privilégiée de l'art général. N'est-ce pas, en effet, pour la gloire de Dieu et le bonheur de l'homme que la littérature de science ou de poésie pénètre les secrets de la nature et raconte ses splendeurs visibles ou voilées, depuis la nébuleuse gigantesque jusqu'à l'imperceptible atome? Quand le naturaliste nous dépeint en traits vivants la variété inépuisable des formes et des couleurs, des mœurs et des instincts, qui constitue l'ensemble du globe et de sa population pittoresque ; quand le voyageur nous raconte les merveilles des lieux par lui explorés ; quand le poète célèbre les beautés inertes ou animées dont brille encore ce palais ravagé de l'Adam déchu; quand le musicien enrichit sa mélodie expressive des harmonies indéfinies que son oreille a recueiUies dans l'orchestre universel de la Création, quelle pensée, quel sentiment surgit dans l'âme ainsi charmée? Est-ce là une simple jouissance pour les yeux et les oreilles du corps?... Ces révélations variées n'intéressent-elles pas, n'ébranlent-elles pas, au contraire, les fibres les plus nobles et les plus intimes de notre organisme spirituel? En face de ces représentations tout idéales des beautés naturelles ou factices de l'Univers, de cette manifestation de la sagesse de ses lois, de son admirable unité dans sa variété non moins admirable, l'esprit et le cœur ne sont-ils pas invinciblement portés à l'amour de Dieu dans ses œuvres, à l'amour de l'homme, la première de ces œuvres, et par conséquent à la bonne-œuvre qu'enfanrent toujours ces deux grands et saints amours ?
Mais ce qui n'est qu'un sentiment vague et souvent inappréciable va devenir une sensation rigoureusement
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expressive; ce que les arts de Fintellect ne révèlent qu'à l'aide de signes conventionnels et relativement impuissants, les arts de l'imagination vont le manifester par une reproduction réelle et sensible.
La nature, avons-nous dit, se compose de trois ordres ou règnes matériels, triple objet de toute plastique : l'animal, le végétal et le minéral ou l'inerte, si toutefois il est rien d'inerte dans la matière pénétrée de l'esprit de Dieu et emportée dans le mouvement de la vie universelle.
Or, chacune de ces classifications peut être l'objet d'un art à part, qui aura, nous le verrons plus bas, sa substance et sa forme spéciales, et sera l'accessoire obligé des littératures correspondantes. Qu'eût été même la littérature primitive sans l'hiéroglyphe symbolique, racine vivante des divers alphabets? Que seraient Euclide et Newton sans les lignes et les figures géométriques que le dessin met au service de leurs démonstrations.^ Que serait Buffon lui-même sans les planches représentatives de ces animaux, dont ses descriptions, si poétiques et si précises qu'elles soient, ne sauraient donner une aussi exacte idée? Poètes, voyageurs, dramaturges et romanciers, tous ceux qui racontent ou chantent le beau, tous ceux qui peignent avec la plume enfin, que seraient-ils sans ceux qui peignent avec les pinceaux ou le burin ? Ce qu'ils seraient? assurément des artistes admirables toujours mais incomplets, et souvent impuissants à reproduire ce que la plastique naturelle reproduit seule véritablement. Et cependant, par une juste réciprocité, ne faut-il pas reconnaître aussi que certains effets du spectacle de la nature, tels que le mouvement d'une cascade, le changement d'un aspect, le bruit d'un orage, qui échappent
aux arts plastiques essentiellement inertes par leur matière, seront au contraire rendus par la littérature et la musique, avec une fidélité idéale et souvent même une précision imitative, que peut seule atteindre la subtile activité de l'esprit.
L'étude spéciale et détaillée de ces divers genres de l'art naturel nous ferait, avons-nous dit, dépasser les limites de cet Ouvrage purement spéculatif. Mais il est un moyen de les traiter implicitement tous; ce moyen, c'est l'étude et l'appréciation d'un genre, qui réunit et résume toutes les catégories de l'art naturel, et qui manifeste le mieux leur caractère expressif Je veux parler du Paysage, dont le plus vivant, le plus créateur des moyens plastiques, la peinture, se charge presque seule de formuler toutes les séductions.
Paysage.
Le paysage, lorsqu'il est fait sous l'influence d'une pensée, d'un sentiment ou même d'une simple impression morale, lorsqu'il est orné de toutes les richesses de la forme et de la couleur, lorsqu'il est animé de toutes les réalités végétatives ou animales correspondant à l'idéal qui l'a inspiré, lorsqu'il est honoré enfin de la présence duroi de la Nature et du seul vrai représentant de Dieu ici-bas, le paysage, dis-je, est vraiment alors ce vivant théâtre, dont les décors et les acteurs, combinés avec goût, nous expriment dans le plus heureux ensemble le vaste idéalisme de la Création, dont chaque art est l'harmonieux écho ou le reflet splendide. Ainsi considéré, le paysage est le corrélatif et le complément nécessaire de tous les genres d'art précédemment analysés.
Traduction de l'œuvre divine : reproduction du
monde, cette patrie de l'humanité, ou seulement de la patrie, ce monde du citoyen : immobilisation des souvenirs de tous les âges, de tous les pays, de toutes les civilisations, le paysage, qui embrasse tout ce que Dieu, les hommes ou le temps ont pu faire de visible, représenté dans sa perfection ou dans sa ruine, est donc un genre complexe, c'est-à-dire religieux, humain, national, privé ou personnel, suivant qu'il réveillera tous ou quelques-uns des sentiments que ces mots caractérisent.
Heureuse la main appelée à feuilleter les pages parfumées du livre divin de la nature, et à traduire aux âmes comme aux yeux des hommes ces secrètes paroles de la forme affirmant son glorieux Auteur! Heureuse aussi la main qui reproduit à l'homme les merveilles lointaines de sa vaste dem^eure ! Heureuse encore, et surtout bénie soit-elle, la main qui refait sa patrie à l'exilé et trompe ou endort ses regrets! Ville populeuse ou solitude muette, chaumière ou palais, plaines riantes, montagnes aimées, gais troupeaux : tout apparaît à ses yeux rassérénés, tout obéit à l'évocation de l'art, tout se ranime et revit, fidèle comme un portrait, précieux comme un
souvenir !
Qui ne voit qu'à ce point de vue le rôle du paysagiste s'agrandit d'abord jusqu'aux proportions du chant orphique et de l'homérique odyssée, et qu'il s'embellit , d'autre part, de tous les charmes si pénétrants de l'amour du pays et de la consolation ?Qui ne comprend que par ce rapport général avec tous les genres supérieurs, le paysage reconquiert sa véritable importance, sa destination sérieuse, poétique et même morale.^ Fée inspiratrice des âmes tendres et contemplatives, la Nature met ainsi aux mains du vrai paysagiste son plus magique
talisman, l'enlace de ses lignes les plus caressantes, le fascine de ses plus chatoyantes couleurs, Tenivre de ses expressions les plus vives et les plus douces. Elle ne sera donc plus à ses yeux un objet passif d'études à réaliser avec la froide précision de l'ouvrier; ses beautés seront pour lui comme un inépuisable trésor, ou le goût intelligent, mû par un sentiment généreux, ira rechercher, à travers les palpitantes variétés du réel, ces éléments immuables du vrai, c'est-à-dire du réel idéalisé, qui, seuls constituent le beau.
Ainsi pour le paysagiste, comme pour tous les autres artistes, le choix sera la condition première de l'expression idéale. Il est vrai qu'au regard de la forme sa peine sera moindre, parce qu'en général le monde physique est plus naturel, ou plutôt moins dénaturé que le monde moral. Toutefois, modifié comme il l'a été dans le prmcipe par les catastrophes physiques qui se lient aux catastrophes morales de l'humanité, et comme il l'est chaque jour encore par la main même de l'homme, il nécessitera toujours de la part de l'artiste une étude approfondie des lois harmoniques de sa beauté spéciale, et des corrélations de cet immense corps avec l'idée ou le sentiment qu'il voudra lui faire exprimer. Toutes les lignes, toutes les formes, toutes les couleurs, tous les effets matériels ont des puissances intimes d'expression que nous avons déjà signalées. Est-il besoin d'y revenir.^ Ne se révèlent-elles pas, d'ailleurs, naturellement dans la contemplation? Quelle âme ne s'est élevée avec le peuplier, n'a fléchi avec le saule-pleureur, n'a souri avec la verdure de la terre et l'azur des deux, ne s'est enfoncée rêveuse dans les lointains horizons des plaines et des mers, ne s'est repliée sur elle-même en face de l'eau
profonde et réfléchissante, n'a écouté sans fin les mystérieux murmures des ondes fugitives et des bois agités, n a escaladé fièrement les monts^ sublimes marchepieds de Dieu, n'a salué enfin les sérénités ou les orages de la Nature comme les parlantes expressions des bontés ou des justices de son auteur ? Ainsi donc l'art naturel sera toujours dans un rapport indirect, éloigné sans doute mais réel, avec les arts de tout ordre, et pourra par là même avoir en un certain sens son genre religieux ou noble, comme son genre simple ou familier.
Ici, du reste, comme en tout et partout, se rencontrera l'inévitable distinction de l'esprit et de la matière. D'où deux classes de paysages bien tranchées : ou l'artiste cherchera à former son œuvre d'éléments choisis mais sérieusement étudiés et rapprochés par son goût, pour créer un ensemble typique qu'il animera par une expression morale, la figure ou le personnage lui venant en aide pour la mieux manifester; et alors ce sera le paysage idéal, le paysage de style, l'œuvre d'art naturel la plus exquise, la plus créée : ou bien copiste strict et servile, il se bornera à découper dans l'immense horizon un fragment du grand tableau de la nature, qu'il reproduira et livrera aux regards sans tenter de lui imprimer le sceau d'un idéal, c'est-à-dire d'une expression quelconque ; et alors ce sera le paysage réaliste ou de portrait, œuvre bornée et finie comme la simple matière, œuvre vide d'âme qui la vivifie ou de sentiment qui la féconde, œuvre en un certain sens inerte, muette, et par conséquent secondaire.
Le type du premier de ces genres sera, si l'on veut, le célèbre Vcluge de N. Poussin. Peut-on, en effet, sans tressaillir jusqu'au fond de son âme, contempler cette
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représentation étrange, ineffable de la lente agonie du monde primitif, de la crise lugubre où la Nature, coupable dans son chef et sacrifiée à Dieu par Dieu même, s'abîme dans les horreurs d'une mort violente? L'œil du ciel s'éteint ; les grandes eaux battent les crêtes des grandes montagnes; le serpent des bas-fonds, hôte inconnu, les a gagnées. Tout disparaît; l'humanité elle-même n'est plus représentée que par un cavalier sous lequel se dérobe sa monture épuisée, et par un père, hélas ! qui, avant de sombrer avec sa barque, passe son petit enfant à la mère, dont les deux bras l'appellent du haut d'un rocher non encore envahi. Pensée sublime de l'artiste ! L'amour paternel et maternel, sentiment indestructible, plane ainsi au-dessus de cette scène de générale destruction ; et, comme pour le traduire en une espérance de salut et de vie, la petite cotte rouge du pauvre enfant se détache encore, vivante couleur, sur cet ensemble plombé et demi-ténébreux. Voilà vraiment le grand paysage, le paysage qui fait penser, qui réveille des sentiments moraux, nobles, tendres et généreux : d'ailleurs, scène gigantesque, retracée sur une surface de moins d'un, mètre carré, comme une leçon aux artistes qui seraient tentés de confondre le grand avec le grandiose.
Le type du second genre de paysage, du genre réaliste ou de portrait, sera, au contraire, un de ces paysages flamands pris au hasard ; car tous reproduisent avec une précision technique admirable et le toit enfumé de la chaumière, et l'arbre chétif ou touffu qui végète auprès, et la pierre aride ou moussue sur laquelle se repose le vagabond déguenillé, et les instruments aratoires qui attendent la main du laboureur, et les animaux domestiques qui peuplent la basse-cour de ce petit royaume.
Telles sont les deux routes suivies pour la représentation de la Nature par le paysage. Toutes deux exagérées conduiraient au faux ; car l'idéalisme exclusif n'est pas plus le vrai dans Tart que ne Test le réalisme exclusif lui-même.
Le peintre idéaliste, en exagérant la puissance d'expression assez bornée de ce genre, en simplifiant trop ses types, en réglementant trop ses formes, doit craindre de toucher au double écueil de la monotonie incompréhensible et de l'indigence prétentieuse. L'alphabet de l'art naturel n'est pas une écriture ésotérique ou chiffrée; c'est, si l'on peut ainsi dire, une langue hiéroglyphique symbolique, évidemment accessible à l'esprit, mais tout simplement et par les yeux.
Le peintre réaliste, en dédaignant toute expression idéale, en se renfermant dans la stricte imitation des sites, doit craindre de son côté de compromettre son goût par les bizarreries et les invraisemblances qui parfois déparent les réalités matérielles, et que la nature seule peut recouvrir de ce divin manteau de vie dont elle enveloppe et pénètre toute matière; il doit surtout redouter le mutisme dans les idoles qu'il fabrique, l'admiration et le culte dont on les honore étant toujours en raison directe de leur expression.
Une fusion entre ces deux manières est donc indispensable. Il faut, pour ce genre comme pour tous les autres, arriver à l'accord du choix et de l'imitation, du type et du réel, de l'idéal et de la matière, c'est-à-dire à la subordination de l'œil et de la main de l'artiste à son imagination, libre sans doute, mais éclairée par son intellect et réchauffée par son cœur. En d'autres termes, pour réaliser l'idéal de l'art naturel, il faut combiner Poussin
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et le Claude avec Ruysdaël et Winans, que dirai-je ? avec le daguerréotype.
Telles nous semblent être les lois génératrices du beau^ dans l'art qui a la simple Nature pour objet.
La peinture, avons- nous dit, est le moyen privilégié de ce genre d'art; car, à l'égal du soleil, elle possède, incarnée dans une matière il est vrai moins subtile, toute cette riche gamme de couleurs, dont l'astre vivifiant fournit les notes à l'harmonie optique de l'univers; elle en anime le paysage ; et elle est encore le moyen le plus aimé pour la reproduction de toutes les variétés physiques de la nature dans ses trois règnes.
Ce n'est pas néanmoins que la sculpture et l'architecture ne soient souvent ses auxiliaires. L'une et l'autre embeUissent, ou du moins ornent cette nature que reproduit le paysage; l'une et l'autre se coordonnent aux convenances sans nombre de ses lignes, de ses sites, de ses climats et de ses productions. L'architecture vivifie ses œuvres à l'aide de décorations que dessine l'art naturel; la sculpture tient le ciseau dans ce travail, et répand partout, sur les fi'ises des monuments comme dans les ombreux détours des jardins, le luxe fastueux de ses statues et de ses décorations expressives, dont tous les êtres vivants lui fournissent les types variés.
/animaux, Fleurs, Nature morte.
Mais, indépendamment de leur condition accessoire que j'ai déjà plusieurs fois indiquée en parlant de la simple ornementation, ces différentes reproductions de l'art naturel peuvent encore former des subdivisions à part, correspondant aux trois règnes mêmes de la nature. Ce seront, d'abord, celle de l'animal étudié dans ses espèces
si multiples et dans ses mœurs si attachantes 5 ensuite celle de la fleur^ dans ses innombrables familles si gracieusement distinctes par leurs formes et leurs couleurs ; celle enfin de la Nature-morte, qu'elle soit brute ou que l'art mécanique Tait déjà modifiée.
Ces trois plastiques, qui occupent le dernier rang dans l'échelle de l'art quand elles ne sont que des reproductions matérielles, peuvent néanmoins s'élever à la hauteur de ses premiers genres, lorsqu'à la matière reproduite savamment elles attachent une expression idéale 5 car, nous ne saurions trop le rappeler, l'art n'est qu'un langage, c'est-à-dire une expression.
Oui, le symbolisme est le langage des yeux et des sens, le vrai langage de l'art; et il est poétique et persuasif tout ensemble, puisquil s'adresse à l'imagination, la plus poétique de nos facultés, et qu'il procède par la voie comparative, la plus insinuante de toutes les voies de persuasion. Le symbolisme est la lettre vivante, aussi ancienne que l'homme même, aussi immuable que sa propre nature.
11 est de mode aujourd'hui, je le sais, dans un certain ordre de penseurs, de cantonner, si l'on peut ainsi dire, le symbolisme dans les âges primitifs, et de n'y voir qu'un langage d'enfance, reconnu volontiers pour beau et poétique au suprême degré, mais que le genre humain, parvenu à son âge viril, doit dépouiller comme un vêtement trop étroit et trop usé pour ses pensées nouvelles et progressives. Cette appréciation a, selon nous, le double tort de méconnaître la nature humaine en exagérant une vérité. L'homme, en effet, est et sera dans l'avenir esprit et corps comme il l'était par le passé ; mais aucun esprit sérieux ne conteste que, quoiqu'il ait par là
même toujours besoin de la forme extérieure pour exprimer ses pensées et ses sentiments, il ne puisse arriver par le développement de sa science à réduire, hélas ! considérablement la part de Fart dans le langage de l'humanité. J'ai dit de la science; car la religion, elle, ne répugne point au symbole : elle se plaît, au contraire, à renfermer les dogmes les plus hauts sous ses formes les plus gracieuses; et peut-être même est-ce là la raison de l'hostilité de certaine science. On oublie trop, d'ailleurs, que, si la science est nouvelle, la vérité est ancienne; et que plus on remonte, plus on se rapproche de sa source divine. Mais nous avons suffisamment démontré en tout cet Ouvrage, que l'homme ne se peut pas plus passer d'art que de religion et de science, et que par conséquent il lui faudra toujours user, n'importe en quelle proportion, de syllogisme^ de symbole et de sacrifice.
Le symbolisme n'est donc point une langue morte. Cet alphabet de la forme, vaste comme le monde, est vivant, au contraire, comme la pensée et le sentiment ; et les trois termes qui le constituent produisent à l'envi cette parole métaphorique, il est vrai passive et silencieuse, mais assurément aussi de toutes la plus expressive et la plus pittoresque.
Qui ne connaît les piquants rapports que lart naturel a découverts entre les formes et les mœurs des animaux et celles de l'homme, et les sages leçons qu'il en fait si ingénieusement ressortir.^ La Fontaine, interprété par Granville, nous offre le double type de ce que les arts de l'intellect unis aux arts de l'imagination peuvent produire de plus charmant en ce genre.
Qui n'a, de même, épelé le subtil alphabet des Heurs, prêtant à la beauté, à la passion, et même à la pensée
TROISIÈME CONSÉQJJENCE. 4OI
et au sentiment religieux, un langage tout à la fois si énergique et si suave; s'adressant, du reste, à tous les sens et faisant pénétrer fidéal en nous, si Ton peut ainsi dire, par tous les pores? Encens pieux, parfums enivrants, senteurs embaumées? Rose en bouton de la tendre enfance, rose épanouie de la belle jeunesse, rose mystique des âmes ! Lis de la virginité, violette de la modestie, sensitive de la pudeur ! . . . Quelle grâce, quelle puissance de séduction et d'entraînement acquiert ainsi la matière dans cette mystérieuse éloquence ! « Fleurs, « dit le poète inspiré, fleurissez comme le lis, et donnez « votre parfum, et couvrez-vous gracieusement de feuil- « lage, et chantez le cantique, et bénissez le Seigneur ce dans ses œuvres. — Glorifiez son nom, et rendez-lui « témoignage par la voix de vos lèvres et dans les can- « tiques de vos lèvres et avec les cithares , et vous direz « ainsi dans votre témoignage ; Les oeuvres du Seigneur « sont toutes grandement bonnes (i). » Les vraies œuvres de l'art naturel sont celles, dont, grâce à la composition de l'artiste, se dégagent de la sorte incessamment et comme sensiblement ces doux parfums de l'idéal (2).
Enfin pourrait- on nier le mérite des reproductions de la simple nature-morte, lorsqu'à la perfection de l'imitation matérielle elles joindront de même une signification et une expression idéales ? Tels sont les symboles, les emblèmes et les attributs de toutes sortes, isolés ou asso-
(i) Eccles., XXXIX, 19 et s.
(2) Saint-Jean, mon regretté compatriote et ami, avait remarquablement compris toutes les ressources idéales de ce bel art. Quelque grand que soit son talent de dessinateur et de coloriste, sa fine entente du spiritualisme de la fleur n'est pas, à nos yeux, sa moindre gloire.
ciés aux figures allégoriques dont l'art use pour représenter et rappeler les choses de l'esprit et de l'âme. Ces objets matériels parlent à l'homme de tout ce qui doit le préoccuper et le passionner ; et ils ont l'avantage de résumer leurs enseignements en une simple forme bien reproduite. La religion, l'humanité, la patrie, la famille doivent à ce symbolisme tous ces signes, tous ces costumes qui, dans leur variété convergente, expriment parfois si vivement les goûts, les croyances et les passions des hommes.
Qui ne connaît ce vaste blason de tous les sentiments, cet armoriai toujours enrichi, jamais achevé de la vitalité humaine? Ce naïf et gracieux langage est trop vulgarisé pour que j'aie besoin d'en donner des exemples. Disons seulement que ces symboles doivent toujours être beaux dans la reproduction de la forme ; car rien dans l'art, même purement mécanique, ne doit échapper à cette loi suprême. Mais disons aussi que l'art, qui reproduit ces objets, les associe et les rapproche avec intelligence dans le but de réveiller l'idéal qu'ils peuvent représenter, doit être considéré comme un art véritable, puisqu'il réunit les deux conditions essentielles de l'Esthétique : une forme choisie et une expression distinguée.
Tout ce que je viens de dire du genre naturel, accessoire ou principal, forme ce code général de l'art de l'ornementation, qui emprunte à tout l'ordre créé, à l'ordre humain surtout, les mille et une variétés de sa plastique. Mais l'ornementation ne peut être un art véritable qu'à la condition d'être symbolique, c'est-àdire expressive; et elle pourra toujours l'être par ses lignes, par ses formes, et même par ses couleurs, dont
nous avons constaté la singulière et naturelle corrélation avec le monde idéal.
Au-dessous de cet ordre de reproduction expressive^ il n'y a plus que l'humble métier mécanique, l'œuvre purement matérielle.
Tel est l'art naturel en lui-même et dans ses rapports avec les autres genres de l'art^ rapports qui seuls lui donnent une réelle importance au point de vue de l'Esthétique. Auxiliaire, supplément et complément de ces genres supérieurs, il est, en effet, la carrière toujours renouvelée, d'où ils tirent tous les éléments de leurs œuvres; mieux encore, il est le temple splendide, où ils inaugurent les vivantes images du Dieu beau.
Que l'artiste de genre naturel se garde donc de ne voir dans l'objet de son travail que des dispositions heureuses et des effets chatoyants, simple jeu de formes et de lumière pour le seul plaisir des yeux. Cette fausse idée serait le germe d'un matérialisme d'autant plus dangereux qu'il se voilerait d'élégance, qu'il s'insinuerait sous les séductions du luxe, et qu'il se mettrait sous la protection toujours si puissante du goût public abusé. Il n'en serait pas moins cependant la plus grossière interversion des lois du beau, puisqu'il tendrait à substituer la passive sensation à l'expression essentiellement active.
Cet écueil est particulièrement à redouter dans ce genre d'art, où semble prévaloir exclusivement la forme matérielle, où le pur idéal a plus de difficulté pour luire à travers son épaisse enveloppe, où le verbe humain est si fort dissimulé sous le voile du mystère.
404 MÉTAPHYSIQ^UE DE l'aRT :
T{ésuTné.
"Je crois avoir déterminé la vie graduelle et logiquement distincte de l'art; en d'autres termes, j'ai tenté de montrer que, de Dieu à l'atome et de l'atome à Dieu, l'art divin descendait et l'art humain remontait comme les beaux anges de l'échelle mystique. Le but de l'art humain est ainsi la communion des hommes avec Dieu par le beau matériellement exprimé. Cette noble tendance, qu'elle soit directe ou indirecte, est évidemment son plus grand honneur et son premier devoir.
Fécondité de l'art pour le bien.
Si l'art est fidèle à cette destination, s'il manifeste la vraie beauté à l'aide de la forme matérielle savamment reproduite, s'il représente dignement tous les objets divins ou humains des amours des hommes, alors l'homme charmé, fasciné, transporté, aimera, dans toute l'étendue et la pureté de ce mot à la fois vital et religieux. Alors aussi l'art, réagissant sur lui-même, verra l'inspiration augmenter de plus en plus les lumières de ses contemplationSj et les beaux sentiments qu il aura allumés dans les âmes produire de plus en plus aussi des œuvres bonnes et fécondes : car, nous l'avons dit, la loi de i'amour est de produire, et de se reproduire en produisant.
Ainsi s'accomplira l'acte suprême de l'art ou sa vie par l'union mystérieuse de sa substance et de sa forme.
Ainsi sera atteint par l'art comme par la science et la Religion le vrai but de l'être, à savoir : la glorification de Dieu dans ses œuvres et par ses œuvres, et par con-
XROISIÈME CONSÉQ^UENCE. 40^
séquent aussi la glorification de l'homme, qui est la plus belle œuvre de Dieu. C'est la tendance finale nécessaire de ces trois actes généraux de l'homme ; et l'art n'est-il pas tout ensemble et la divine science et la religion divine du beau?
Cette tendance doit, du reste, être sainement entendue. Sans doute, tous les genres de l'art s'y devront livrer; mais ce sera, nous le répétons, chacun à sa manière et selon ses ressources, c'est-à-dire les uns formellement, les autres d'une façon seulement implicite, tous sans prétention et avec l'allure particulière qui les caractérise, mais tous, sans en excepter les plus légers, les plus frivoles même en apparence. Au seul bon-sens il appartiendra de nuancer ces applications de la règle générale.
Que l'art simplemeîit imitatif n'est pas un art véritable.
Autrement en serait-il si l'art, descendant de sa haute sphère, se réduisait aux faciles travaux de la reproduction passive des formes matérielles. Alors, en effet, au lieu d'être une poétique cause, il s'abaisserait au niveau d'un prosaïque résultat, s'il ne devenait même une séduction mauvaise, un triste écueil de fange, où s'enfoncerait de plus en plus celui qui ferme obstinément les yeux aux célestes clartés du beau.
Oui, si l'art n'est pas expressif activement et par initiative, s'il ne l'est que passivement et par imitation, il cesse de relever de la Métaphysique ; il rentre dans l'humble catégorie des actes matériels. Il n'est plus digne par conséquent des méditations du penseur, des inspirations du poète -, il ne requiert plus que des mains adroites; il n'est plus que le dangereux amusement de l'homme dans le milieu corruptible. Il devra donc alors être tenu pour
4o6 MÉTAPHYSIQUE DE l'aRT :
suspect toutes les fois que, dépassant le simple besoin matériel, il tentera de parler à la seule imagination et aux sens 5 il devra être proscrit comme un entremetteur de matérialisme, aussi bien par le savant qui ne trouve plus dans de telles œuvres la forme expressive de ses substances, que par le prêtre et l'homme moral qui n'y peuvent non plus découvrir le moindre reflet de cette beauté radieuse et toute divine dont l'amour porte au bien et le produit.
De la persistance des édifications et des scandales de l'art.
Ainsi l'art est chose auguste ou détestable.
La parole s'envole comme un vain son ^ l'action s'efface dans le souvenir : ces manifestations simples de l'activité de l'homme sont fugitives comme sa vie matérielle. Aussi, de tous ceux qui ont marqué par l'action ou la parole : orateurs, hommes d'Etat, magistrats, guerriers, quelque grands qu'ils furent, que reste-t-il qu'une vaine renommée, d'ordinaire presque aussitôt évanouie que le bruit qu'ils firent en ce monde .^
Il n'en est point ainsi de l'artiste et de l'art. Outre que c'est l'artiste qui fait revivre ces grands anéantis, il se survit encore lui-même à lui-même. Ses œuvres, enfants vivants, perpétuent indéfiniment le père bon ou mauvais qui les a engendrées 5 elles vivent souvent plus que sa gloire, elles bravent toujours ses tardifs repentirs.
Voyez cette œuvre littéraire, ce chant, ce monument, cette statue, ce tableau, ce dessin, expressifs de grandes ou saintes pensées, de nobles ou de pieux sentiments : ils continuent, par l'effet qu'ils produisent sur les esprits ou sur les cœurs, la bonne-œuvre de leur auteur depuis longtemps couché dans la tombe, peut-être dans l'oubli ;
et les arts mécaniques de la typographie et de la gravure, infatigables auxiliaires, éterniseront l'édification en en multipliant le principe. Honneur à Tartiste qui reste ainsi l'éternel champion du vrai^ le témoin éternel du beau sous les yeux de Dieu et des hommes ! Défunt, il parle encore ici-bas 5 et, dans le monde de la rétribution, ce généreux confesseur du vrai beau, accueilli comme un fils bien-aimé par le Dieu de la transfiguration, est enivré par lui de toutes les joies de la contemplation éternelle.
Voyez, au contraire, ces mêmes oeuvres, mais expressives d'idées impies, de sentiments corrupteurs ou de passions obscènes 5 elles incarnent en quelque sorte et propagent l'erreur ou le vice, bien au-delà de la vie de leur triste auteur ; et les mêmes arts reproducteurs, cette fois complices implacables, éterniseront aussi le scandale en le multipliant ! Malheur à l'artiste qui, en sortant de cette courte vie, laisse ainsi derrière lui ces outrages vivants au vrai ou au bien, ces provocations parlantes au mal, que ne saurait anéantir un désaveu ! Malheur surtout s'il n'a pas même accompli cette suprême bien qu'impuissante réparation ! car il a laissé, et pour toujours, sur le chemin de ses fi-ères moins voyants, les pierres d'achoppement de l'erreur séduisante ou du beau sensuel, les brillants fantômes qui entraînent aux abîmes. Tentateur éternel, ne sera-t-il pas maudit et puni dans leur chute, qui est ainsi son œuvre infernale?... Quelle interversion de vie! Quel jugement à subir pour la profanation du don sacré de l'idéal, de ce divin ministère du beau, forme indivisible du vrai et du bien!... Et si, dans ce jugement redoutable, Ton doit, selon la parole du Maître, rendre compte de la
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simple parole inutile, que sera-ce donc de toutes ces paroles fixées et comme incarnées dans la matière, pour l'expression permanente de pensées impies ou de sentiments mauvais? Que sera-ce surtout de la parole servile et de toutes ces œuvres vénales, mises honteusement et lâchement au service du mal ?