‹ Métaphysique et esthétique = Parerga et paralipomenaChapitre 10 sur 21 · FoTtement secouée, mais féconde · texte numérisé non relu

FoTtement secouée, mais féconde

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hitinii niondaiiie, de la vio réuliste il(!8 peuples menée par la volonté, et, parallèlement a l'hintoiro do l'inimani(é, marche innocemment, sans souillnres Hanglante», riiisloire de la philosophie, de la science et des art»*. \j'i (lilTcrciKC entre le génie et les tètes normales n'fsL (TailUMirs (pie (piantitalive, en tant qu'elle est une ditrcronce ile degré; cependant on est tenté tle la regarder comme (pi.tlitative, quand on considère coml)ien les tètes ordinaires, malgré leur diversité individuelle, ont néanmoins une certaine direction commune de penser, vi\ vertu de laquelle, (ians les mêmes occasions, toutes leurs idées prennent aussitôt la même voie et tombent dans la même ornière. De là l'accord fréquent de leurs jugements, qui ne s appuie pas sur la vérité ; et cet accord va si loin, que certaines de leurs idées fondamentales, professées de tout temps, sont sans cesse resserrées et alléguées, alors que les grands esprits de toutes les époques leur font opposition ouvertement ou sourdement.

Un génie est un homme dans la tête duquel le monde comme représentation a atteint un degré de clarté de plus et s'est imprimé plus nettement; et comme ce n'est pas l'observation soigneuse du détail, mais l'intensité de la conception de Tensemble qui fournit l'iniuition la plus importante et la plus profonde, l'humanité peut attendre de lui la plus grande somme d'enseignement. 11 la lui donnera, s'il parvient à son développement, tantôt sous une forme, tantôt sous l'autre/ On peut donc délinir également le génie la conscience

1. Ce qu'une nation peut montrer en fait d'œuvres d'art, de poésie et de philosophie, est le produit de la surabondance d'intellect ayant existé en elle.

admirablement claire des choses, et, partant, de leur opposition aussi, le propre i( moi ». C'est à Thomme ainsi doué que Thumanité demande des lumières sur ces choses et sur sa propre existence ^

En attendant, cet homme, comme tous les autres, est ce qu'il est en premier lieu pour lui-même ; cela est dans l'essence des choses, inévitable, immodifiable. Ce qu'au contraire il est pour les autres demeure, comme un point secondaire, soumis au hasard. Ils ne peuvent, en tout cas, recevoir de son génie plus qu'un reflet, moyennant une tentative réciproque pour penser ses idées avec leurs cerveaux, dans lesquels subsisteront néanmoins toujours des plantes exotiques, naturellement étiolées et chétives.

Pour avoir des idées originales, extraordinaires, peutêtre même immortelles, il suffit de s'isoler si absolument du monde et des choses pendant quelques instants, que les objets et les événements les plus ordinaires vous apparaissent comme complètement nouveaux et inconnus, ce qui révèle leur véritable essence. Cette exigence n'est pas difficile à remplir; mais son accom-

1. Par la rencontre la plus rare de plusieurs circonstances des plus hautement favorables, il arrive que de temps en temps, une fois peut-être par siècle, naît un homme doué d'un intellect qui dépasse remarquablement la mesure normale. (N'oublions pas que l'intellect est une propriété secondaire, c'est-à-dire accidentelle par rapporta la volonté). 11 peut toutefois se passer du temps avant que cet homme soit distingué et apprécié ; la sottise d'une part, l'envie de l'autre, y mettent obstacle. Mais la chose a-t-elle lieu, alors les hommes se pressent autour de lui et de ses œuvres, dans Tespérance qu'il fera pénétrer un rayon de lumière dans l'obscurité de leur existence, qu'il leur fournirades éclaircissements sur celle-ci : en quelque sorte une révélation^vovenant d'un être supérieur, si peu même qu'il le soit.

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plissement n'est nnllmient «mi notr»; pouvoir ^i ^||rest précisément la nHin|iie du génie '.

Le génie est parmi les autres lélcs ce que l'escarhoucle est parmi les pierres précieuses : elle rayonne (le sa proprtî lumière, tandis (|ue les autres ne reflètent • {u'une lumière d'emprunt. On peut dire aussi que le génie est par rapport à ces télés ce que les corps idioélectri(|ues sont par rapport aux simples coniJucteurs de Télectricité. Il ne s'appli(|ue donc pas au savant ordinaire, qui ne fait qu'enseigner ce qu'il a appris, de même que les corps idioéleclriques ne sont pas conducteurs. Il est à la simple scien<!e, si l'on veut, ce que le texte est aux notes. Un savant est celui qui a beaucoup appris ; un génie, celui qui apprend à l'humanité ce qu'il n'a appris de personne. En conséquence, les grands esprits, dont un seul à peine éclôt parmi des centaines de millions d'êtres humains, sont les phares de l'humanité, faute desquels celle-ci se perdrait dans la mer sans bornes des plus effroyables erreurs et de l'abrutissement.

En attendant, le savant ordinaire, le professeur titulaire de Gœtlingue, par exemple, considère le génie à peu près comme nous considérons le lièvre, qu'on ne peut utiliser et préparer qu'après sa mort ; aussi, tant qu'il est vivant, doit-on tirer sur lui.

Celui qui veut éprouver la reconnaissance de son époque doit marcher du même pas qu'elle; mais cela ne produit jamais rien de grand. Aussi, quand on se propose de grandes choses, doit on fixer ses regards

1. Le génie à lui seul ne peut pas plus avoir de pensées originelles que la femme à el!e seule ne peut engendrer d'enfants ; mais l occasion extérieure doit venir, comme fait le père, féconder le génie, alin qu'il engendre.

ScHopF.NHAi KR. — Métapli V siquc. ^

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sur la postérité et travailler avec une confiance assurée pour celle-ci. Il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse rester inconnu de ses contemporains, cas où l'on serait comparable à l'homme qui, contraint de passer sa vie dans une île déserte, y dresserait péniblement un monument destiné à transmettre le souvenir de son existence aux navigateurs futurs. Si cela semble dur, il faut se consoler par ridée que pareil destin frappe souvent même l'homme ordinaire simplement pratique, qui n'a, en revanche, aucune compensation à attendre. Celui-ci, s'il est favorisé par sa position, exercera une activité productive sur le terrain matériel, acquerra, achètera, bâtira, défrichera, plantera, fondera, organisera, améliorera avec une ardeur quotidienne et un zèle infatigable. Il s'imagine travailler pour lui-même; mais le tout finit par profiter seulement aux descendants, et très souvent pas même aux siens. Aussi peut-il s'appliquer également le nos non nobis, et pour récompense il a eu son travail. Sa situation n'est donc pas meilleure que celle de l'homme de génie, qui attendait sans doute aussi une récompense, au moins de l'honneur, et qui finalement n'a travaillé que pour la postérité. Ajoutons que tous deux ont beaucoup hérité aussi de leurs ascendants.

La compensation réservée au génie consiste non dans ce qu'il est par rapport aux autres, mais dans ce qu'il est par rapport à lui-même. Qui a plus vécu, en réalité, que celui dont certains instants continuent à remplii de leur seul écho les siècles et leur tumulte? Oui, le parti le plus habile serait peut-être, pour un tel homme, s'il voulait vivre tranquille et exempt de tracasseries, de trouver uniquement sa jouissance dans ses idées et dans ses œuvres, et de léguer seulement au monde sa

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riclm exislciKîo, dont lasimphî imaRf», en(|iielquc sorte richiiolitho, nr. lui appartiendrait qu'apr^is sa mort. (Voir llyron, Prophétie de Danic, début du IV'' chantj. De plus, la sup^Tiorité d'un homme de génie Hur les autres ne se limite pas h l'activité de ses meilleures forces. Mais, si un homme cxlraordinairement bien bî\ti, souple et agile, accomplit tous ses mouvements avec une facilité singulière et avec plaisir, en éprouvant la satisfaction de Tactivité à laquelle il est si particulièrement apte, et par là même exerce souvent sans but; si, de môme encore, non seulement comme danseur de corde ou danseur, il exécute les bonds que nul autre ne peut exécuter, ainsi que les pas de danse plus faciles, accessibles également aux autres ; et si, même dans sa simple marche, il révèle sa force élastique et sa prestesse rares, de même un esprit vraiment supérieur produira non seulement des idées et des œuvres qui n'auraient pu provenir de nul autre, et ne se bornera pas à cette preuve de sa grandeur ; la connaissance et la pensée étant sa vocation naturelle, il s'y complaira de tout temps, comprendra plus facilement, plus vite, mieux que les autres, même les choses moins importantes, accessibles aussi à ceuxci, et ressentira une joie immédiate et vive de chaque connaissance acquise, de chaque problème résolu, de chaque idée ingénieuse, personnelle ou étrangère ; son esprit sera ainsi constamment actif, sans but défini, et sera pour lui une source toujours vive de connaissance ; de sorte que l'ennui, ce démon domestique des gens ordinaires, ne peut s'attaquer à lui. Ajoutez à cela que les chefs-d'œuvre des grands esprits antérieurs ou contemporains n'existent en réalité complètement que pour lui. Un cerveau ordinaire, c'est-à-dire mauvais,

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goûte à une grande production intellectuelle qu'on lui recommande à peu près la même satisfaction qu'un podagre à la perspective d'un bal ; cependant celui-ci y va par convenance, et celui-là lit Toeuvre recommandée, pour ne pas rester en arrière. La Bruyère a dit avec raison : « Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point. »

Les idées des gens spirituels, et même géniaux, sont à celles des gens ordinaires, même là où elles se rencontrent pour l'essentiel, ce que des tableaux peints avec des couleurs vives et ardentes sont à de simples esquisses ou à de faibles aquarelles.

Ainsi donc, tout cela constitue la récompense du génie, son dédommagement d'une existence solitaire dans un monde qui n'est pas celui qui lui convient. Gomme toute grandeur est relative, cela revient au même si je dis : Gains a été un grand homme, ou Gains a été condamné à vivre seulement parmi des gens misérablement petits; car Brobdingnac et Lilliput ne diffèrent que par le point de départ. Si grand, par conséquent, si digne d'admiration, si intéressant apparaît à sa longue postérité l'auteur d'œuvres immortelles, et si petits, si pitoyables, si insupportables ont dû lui apparaître à lui, tandis qu'il vivait, les autres hommes. C'est ce que j'ai voulu exprimer quand j'ai dit que, si du pied de la tour au sommet il y a trois cents pieds, il y aura sûrement trois cents pieds aussi du sommet au pied^

On n'aurait donc pas dû s'étonner de trouver les gens de génie le plus souvent insociables, parfois

1. Les grands esprits doivent pour cette raison quelque ménageaient aux petits esprits : tout en effet étant relatif, ils ne sont de grands esprits que grâce à la petitesse des autres.

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môme rébarbatifs. Cela ne i)rovicnl pa» du mûiH|ue d*amat)ililé ; mais leur marche à travers ce mrinde ressemble à celle d'uii promeneur (|ui, par une belle maliiiée, corHemple avec ravissement la nature dans toute sa frajchrur et toute sa ma^!iili<!(înce, mais doit se borner à elle ; car, en fait de soeiété, il peut tout au plus trouver des paysans qui, courl)és sur le sol, le labourent. Il advient souvent ainsi qu'un grand esprit préfère son monologue aux dialogues à tenir dans le monde. Se laisse-t-il aller une fois par hasard h eeux-ci , il peut se faire que leur insignifiance le rejette dans le monologue ; ou il oublie en effet son interlocuteur, ou, sans se préoceuper si celui-ci le comprend ou non, il lui parle comme l'enfant parle à sa poupée.

La modestie dans un grand esprit serait fort du goût des gens; mais elle est malheureusement une conlradiclio in adjecto. Il devrait en effet accorder la préférence sur les siennes aux idées, opinions et vues des autres, comme à leur manière d'être, de ces autres dont le nombre estlégion, lesleur subordonneret lesy accommoder, ou même les supprimer complètement, pour laisser régner celles-ci. Alors il ne produirait rien, ou proJuirait ce que produit la masse vulgaire. Or, la vérité, c'est qu'il ne peut produire de choses grandes, réelles, extraordinaires, qu'en ne tenant aucun compte de la manière d'être, des idées et des vues de ses contemporains, en créant en paix ce qu'ils blâment, en méprisant ce qu'ils louent. Sans cette arrogance, il n'y a p.\s de grand homme. Même si sa vie et son activité se déroulent dans une époque qui ne peut ni le reconnaître ni l'apprécier, il n'en reste pas moins toujours lui-même, et ressemble alors à un voyageur distingué forcé de passer la nuit dans une misérable au-

berge ; il reprend le lendemain sa roule, le ccmir joyeux.

En tout cas, un penseur ou un poète peut déjà être satisfait du temps où il vit, si celui-ci lui permet seulement de penser et de travailler en paix dans son coin ; et il peut se féliciter de son bonheur, si ce temps lui accorde un coin où il lui est permis de se livrer à ses travaux sans avoir à se préoccuper d'autrui.

Que le cerveau soit en effet un simple travailleur au service du ventre, c'est le lot commun de presque tous ceux qui ne vivent pas du travail de leurs mains, et ils s'en trouvent très bien. Mais pour les têtes supérieures, c'est-à-dire pour celles dont les forces cérébrales dépassent la mesure exigée par le service de la volonté, c'est désespérant. Aussi un esprit de ce genre préférera-t-il, si cela est nécessaire, vivre dans la situation la plus modeste, si elle lui permet de consacrer son temps au développement et à l'emploi de ses forces, c'est-à-dire si elle lui accorde le loisir inappréciable pour lui. Il en va autrement des gens ordinaires, dont le loisir, sans valeur objective, n'est pas sans danger même pour eux; et ils semblent le sentir. La technique de notre temps, qui s'est élevée à une hauteur sans exemple et qui multiplie et accroît les objets du luxe, donne en effet aux favorisés de la fortune le choix entre plus de loisir et plus de culture intellectuelle, d'une part, et, d'autre part, grâce à un redoublement d'activité, entre plus de luxe et plus de bien-être ; ils choisissent en règle générale ce dernier, ce qui est caractéristique, et préfèrent le Champagne au loisir. Cela est logique : tout effort intellectuel qui ne sert pas aux fins de la volonté est pour eux une folie, et c'est là une tendance qu'ils qualifient d'excentricité. D'après cela, la persistance en vue des fins de la volonté et du ventre

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serait la coiuNMitricilo. I^a volonté n'est-elle pan l<: centre et inê[ne le noyau du monde!

Kn somme, pourtant, ees allernatives ne sont pas un cas très IViMjuent. De nif^me (|ue la plupart des hommcH ontjuste l'aigent né(îessair<*, et pas de superflu, ils n'ont pas non plus de superflu d'intelligence. Ils ontjuste autant de celle-ci (]u'il faut pour le service de leur volonté, c'est-à dire pour la [)oursuite de leur gain. Ceci fait, ils sont heureux de pouvoir badauder, de se livrer à des jouissances sensuelles ou à des jeux enfantins, les cartes, les dés; ou encore ils tiennent entre eux les plus plates conversations, s'altifent et se font des révérences. Ceux qui ont un tout petit excédent de forces intellectuelles sont déjà rares; et de même que ceux qui ont un petit excédent d'argent s'accordent des plaisirs, ceux-là s'accordent un plaisir intellectuel. Ils se livrent à des études libérales qui ne rapportent rien, ou à un art, et sont déjà capables d'un intérêt objectif d'une espèce quelconque ; aussi peut-on converser avec eux. Il est préférable, au contraire, de ne pas entrer en relations avec les autres; car, excepté les cas où ils parlent de leurs expériences, des choses de leur métier, ou rapportent ce qu'ils ont appris d'un autre, ce qu'ils disent ne vaudra pas la peine qu'on l'écoute ; ils comprendront rarement bien ce qu'on leur dit à eux, et cela contrariera le plus souvent leurs vues. Aussi Balthazar Gracian les qualifie- t-il très pertinemment d'hombres que no lo son S et Giordano Bruno les traite de même : Quanta differenzia sia cil contratfare e ritrovarsi ira gli tiomini, e tra color che son fatti ad imagine e similitudine diquelli". {Délia cai^sa, dialogue 1",

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