‹ Métaphysique et esthétique = Parerga et paralipomenaChapitre 11 sur 21 · Hommes qui ne le sont pas · texte numérisé non relu

Hommes qui ne le sont pas

:2. « Quelle ditférence on rencontre et retrouve entre les

120 ML 1 Al'in ^lULL El EbTllLllgLL

édit. Wagner, t. I, p. 224). Ces derniers mots concordent merveilleusenieiil avec l'alfirnialion du Koural : (( Les gens viilgMires ont l'apparence d'hommes; je n'ai jamais rien vu qui ressemble plus qu'eiix à ceux-là^ » Pour répondre aux besoins d'un entretien divertissant et [)Our combler le vide de la solitude, je recommande au contraire les chiens, dont les qualités morales et intellectuelles vous apporteront presque toujours joie et satisfaction.

En attendant, i! faut nous garder en tout d'être injustes. De même que souvent l'intelligence et parfois aussi la sottise de mon chien ont provoqué mon étonnement, j'ai éprouvé le même sentiment à Tégard de l'espèce humaine. Des milliers de fois son incapacité,

iionjQies, et entre ceux qui sont faits à l'image et à la ressemblance de ceux-ci ! »

1. Voir le Koural de Tirouvallouver, traduit par Graul, p. 140.

(Schop.)

Le Koural, mot sanscrit qui signifie morale, est le poème le plus populaire du Su<l de l'Inde. Un des plus modernes parmi les ouvrages philosophiques de cette contrée, il résume les doctrines et les principes les plus purs de la religion nationale et les règles de conduite applicables aux diverses circonstances et conditions de la vie. C'est un « traité des devoirs » qui est pour les Indous ce qu'est pour les catholiques occidentaux llmilation de Jésus-Christ, nous dit I']. Lamairesse, qui a donné en lb67 une traduction française de ce curieux livre.

{Le trad.)

Si l'on Songe à l'étroite concordance de l'idée, et même de l'expression, chez des peuples si éloignés les uns des autres par l'espace et par le teuips, on ne peut mettre en doute que cette idée et cette expression ne soit-nt sorties de l'objet même. Pour ma p rt, je u'ét tis certainement [)as sou^ rintluen^ e des pas-âges cites, dont l'un n'était pas encore imprimé et dont l'auire n'avait pas repasse sous mes yeux depuis douze ans, quand l'idée me vint, voilà une vingtaine d'années, de me commander une tabatière dont le couvercle, autant que possible en mosaïque, devait représenter deux beaux gros marrons, avec une feuille indiquant que c'étaient des marrons d'Inde. Ce symbole était destiné à me rappeler à chaque moment l'idée mentionnée ici.

I ICNKI^K*^ SK HICKÛHAM N I. INTKLLKCT 121

son mnnquft total de jiiffemont et sa bcslialit/î ont soulevé ma coU'îie, et j'ai iJil m'asftocier an profon»] soupir du poète aiu'icn :

Hnmniii p^oncris mater nutrixque profecto SluUilia csl'.

Mais, h d'autres moments, je me suis étonné comment, chez une telle race, ont pu naître tant de beaux arts, tant de sciences utiles, quoi(|ue provenant toujours des individualités, des exceptions; comment les uns et les autres oui pu prendre racine, se maintenir et se perfectionner, et comment cette môme race a (idèlemeut conservé et préservé de la destruction pendant deux ou trois mille années, en les transcrivant et en les sauvegardant, les œuvres des grands esprits, Homère, Platon, Horace, etc., et cela au milieu de toutes les désolations et de toutes les horreurs de son histoire : preuve qu'elle reconnaissait la valeur de ces œuvres. Je me suis étonné également de certains travaux spéciaux, parfois aussi de traits d'esprit ou de jugement comme inspirés chez des gens qui font partie de la masse, voire chez celle-ci même, qui, lorsque son chœur est nombreux et complet, juge d'ordinaire très sagement; c'est ainsi qu'un ensemble de voix même inexpérimentées, pourvu qu'elles soient très nombreuses, produit toujours un elTet harmonique. Ceux qui dépassent la mesure, et qu'on qualitie de génies, sont simplement les lucida inlervalla de l'espèce liumaiue tout entière. Ils a« complissent en conséouence «îe qui est complètement interdit aux autres. Leur ori- ^^'inalité est donc parla même si grande, que non seu-

1. u La mère et la nourrice du genre humain, cest assurément la sottise. »

lement leur diversité saute aux yeux des autres hommes ; mais même l'individualité de chacun d'eux a une si forte empreinte, qu'entre tous les génies ayant existé il y a une différence complète de caractère et de facultés, en conséquence de laquelle chacun a fait au monde, par ses œuvres, un présent que celui-ci n'aurait jamais pu recevoir d'aucun autre génie. Aussi le mot de l'Arioste : Natura lo fece, e poi ruppe lo stampo S est-il à bon droit célèbre, tant il est frappant.

Par suite de la mesure finie des forces humaines, chaque grand génie n'est tel qu'à la condition d'avoir, même intellectuellement, un côté réellement faible, une partie dans laquelle il est parfois même inférieur aux têtes médiocres. Cette partie sera celle qui aurait pu faire obstacle à sa faculté saillante; mais il sera toujours malaisé de l'indiquer d'un seul mot, même la personnalité étant donnée. Il est plus facile d'exprimer la chose indirectement. Le côté faible de Platon, par exemple, est précisément celui où Aristote est fort, et vice versa. Le côté faible de Kant est celui où Gœthe est grand, et à l'inverse.

Les hommes adorent volontiers n'importe quoi. Mais leur adoration s'exerce le plus souvent devant la fausse porte, et c'est la postérité qui vient lui assigner son véritable siège. Ceci fait, l'adoration que la masse cultivée voue au génie dégénère aisément en inepte culte des reliques, absolument comme celui que les croyants consacrent à leurs saints. Des milliers de chrétiens vénèrent les reliques d'un saint dont la

1. (( La nature le fît, puis brisa le moule. » Ce mot de TArioste, Schopenhauer le répète en plus d'un endroit de ses œuvres. (Le Irad.)

PKNSKKS SK llKFKnANT A li'iNTRLKRCT 123

vie ot la cloetriiio leur sont iiuuiiinucK ; la religion de milliers de bouddhistes consisU^ beaucoup [dus dans l'adoration i\c. la dent sacrée (dalada) ou d'autres relicjues (dliatu), — telles <|ue la da^,^)ba (jui les renferuie, ou la sainte patra, ou la trace du [)ied pétrifié, ou l'arbre sacré semé par Bouddha, — (|ue dans la connaissance approfondie et la fidèle prati(|ue de son haut enseignement; de même la maison de l'élrarque à Arqua, la prison supposée du Tasse à Ferrare, la maison de Shakespeare, avec sa chaise, h Stratford, la maison et les meubles de Goethe, à Weimar, le vieux chapeau de Kant, sans oublier les autographes respectifs, sont les objets d'une curiosité admirative badaude de la part de nombreuses gens qui n'ont jamais lu les œuvres de ces grands hommes. Ces gens-là ne peuvent faire que ce qu'ils font. Quant à ceux qui sont plus intelligents, ils désirent voir les objets qu'un grand esprit a eus souvent sous les yeux, parce qu'ils se flattent au fond de l'étrange illusion que l'objet ramènera en même temps le sujet, ou que quelque chose de celui-ci doit rester attaché à celui-là.

On peut ranger auprès de ce monde-là ceux qui recherchent avec zèle et s'efforcent de connaître à fond la matière des œuvres poétiques, par exemple la légende de Faust et sa littérature, puis les circonstances et les événements personnels vrais de la vie du poète qui ont donné lieu à son œuvre. Ces gens-là ressemblent à celui qui, voyant un beau décor au théâtre, se haie d'aller examiner sur la scène les tréteaux en bois qui le supportent. Les investigateurs critiques nous renseignent aujourd'hui suffisamment sur Faust et sa légende, sur

1. Voir Spence Hardy, Easiern Monachism, Loudres, I80O, pp. 216 et 224, et Manual of Buddhism, Londres, 1833, p. 331.

124 MKTAI'll^>lMl K RT KSTHKTIOrK

Frédérique de Sesenheim, sur la Marguerite de la Weissadlergasse (rue de l'Aigle-Blanc), sur la famille de la Charlotte de Werther, etc. Ils confirment cette vérité, que les houimes ne s'intéressent p^s à la forme, c'est-à-dire à la manièie et à la touche, mais seulement au sujet ; c'est celui-ci qui h ur dit avant tout quelque chose. Quant a ceux qui, au lieu d'étudier les idées d'un philosophe, s'initient à l'histoire de sa vie, ils ressemblent aux gens qui négligent un tableau pour son cadre, dont ils examinent longuement la sculpture de bon goût et la valeur de la dorure.

Jusqu'ici, cela va. iMais il y a encore une classe de gens qui ont égalementen vue ce qui est matériel et personnel, et qui poussent l'investigation, dans celte voie, jusqu'à la complète bassesse. Pour remercier un grand esprit de leur avoir ouvert ses trésors intérieurs et d'avoir enfanté, au prix de la tension la plus extrême de ses forces, des œuvres de nature à les éclairer et à les ennoblir, eux et leur postérité, jusqu'à la dixième, à la vingtième génération; pour le remercier d'avoir fait à l'humanité un présent sans pareil, ces drôles se croient autorisés à traduire sa personne morale devant leur tribunal, pour voir s'ils ne découvriront pas en lui une tare quelconque, afin d'atténuer la rage que, dans le sentiment accablant de leur nullité, ils éprouvent à l'aspect d'un esprit supérieur. Telle est la source, par exemple, des recherches sans fin, consignées dans les livres et dans les journaux, sur la vie de Gœthe au point de vue moral. N'aurait-il pas dît épouser telle jeune fille avec laquelle, dans sa jeunesse, il eut une amourette ? N'aurait-il pas dû, au lieu de se contenter de servir loyalement son maître, plonger dans le peuple, agir en patriote allemand, digne d'oc-

PKNSKKS SK HKKKHAM A l.'lM KIJ.KC T 1 2i»

cuperun siège duiiH la I^anlnkircho', et ainsi de suite? L*injiiHli(îc criante et la soir de détraelion perfide de ces juges sans mandat lémoigncnt (|u'ils sont de» drôles au point de vue moral comme au point de vue intellectuel : ce <|ui n'est pas peu dire.

Le talent travaille pour l'argent et la gloire; par contre, I(î niohile (jui pousse le génie à l'élaboration de ses œuvres n'est pas si facile à indi(|uer. L'argent est rarement son partage; la gloire non plus : seuls les Français peuvent le croire. La gloire est une chose trop incertaine, et, examinée de près, de trop mince valeur :

Responsura tuo uunquam est par fama labori-.

Ce n'est pas non plus précisément la satisfaction personnelle, — car celle-ci est presque contrebalancée par la fatigue deTelTort, — c'est plutôt un instinct tout particulier, qui pousse l'individu génial à exprimer ce qu'il voit et ce qu'il sent en œuvres durables, sans avoir besoin pour cela d'être conscient d'un autre motif. En somme, la chose se produit en vertu de la même nécessité qui force Tarbre à donner ses fruits, et n'exige du dehors qu'un sol sur lequel l'individu puisse prospérer. Vue de plus près, c'est comme si, chez un tel individu, la volonté de vivre, en tant qu'esprit de l'espèce, prenait conscience d'avoir acquis ici pour une courte durée, par un hasard rare, une plus grande clarté de l'intellect, et tentait d'obtenir maintenant au moins les

1. L'épr'ise de Francfort sur le Mein où siégea le Parlement national allemand, à partir du IS mai iS4S jusqu'au 30 mai 18*9.

[Le tracl.)

t. (K Ton renom ne répondra jamais également à ton labeur.

résultats ou produits de cette vue et de cette pensée claires au profit de Tespèce entière, qui est aussi l'essence la plus intime de cet individu, afin que la lumière qui en émane puisse pénétrer plus tard de ses rayons bienfaisants l'obscurité et la lourdeur de la conscience humaine ordinaire. C'est là en conséquence la source de cet instinct qui pousse le génie, sans préoccupation de la récompense, des applaudissements ou de la sympathie, et plutôt même en négligeant le souci de son bien-être personnel, à accomplir dans la solitude son œuvre au prix du plus grand effort, en songeant plus à la postérité qu'aux contemporains, qui ne pourraient que l'égarer ; ceux-ci en effet sont une grande partie de Tespèce, tandis que, dans le cours du temps, les quelques personnes capables de juger s'avancent une à une. En attendant, le génie peut d'ordinaire faire sienne la plainte que Gœthe met dans la bouche de son artiste :

Il m'a malheureusement manqué

Un prince pour apprécier les talents,

Un ami qui se complût avec moi.

Au couvent je trouvai de sots protecteurs.

G'estainsique, malgré mon zèle, je me suis torturé

Sans connaisseurs et sans élèves ^

Léguer à la postérité son œuvre, comme un dépôt sacré et le fruit réel de son existence, en la soumettant à un juge meilleur que les contemporains, tel sera alors le but qu'il se proposera : but qui dépasse tous

Page 1