‹ Métaphysique et esthétique = Parerga et paralipomenaChapitre 5 sur 21 · La réalité de ce rêve · texte numérisé non relu

La réalité de ce rêve

DnCiniNK h|.; I.\ (:iiNNA|:*9AM;K. Kl U¥:T\VH\sHjVK M

J'ai noniîiH'î hi chose en soi ressftnce int/*rieure du inonde, d'après ce qui nous est le plus exaelement connu d'elle : volont<V Sans doute, c'est là une expression subjective, choisie par égard au sf/jf/ de la cnnnaismnce. M/iis, comme nous commuiii(|uon8 la roufirtissayice, cet rgarl est e8s«*nliel. (iela vaut donc irifinifiient mieux (|ue si je l'avais nommée hi-ahm ou Hiahina, ou âme fin monde, ou d'un autre iiotn

La chose primaire et originelle est seule la t^olonté, \i OiAiqua, non la [joJ>.^,t'.;. La confusion de Tune avec Tautre, pour lesquelles un seul motexiste en allemand, est la source de la non compréhension de ma doctrine. LeOiî.Yiaa est la volonté proprement dite, la volonté en général, telle qu'elle est reconnue dans l'animal et dans l'homme. La oojaYj est la volonté réfléchie, consilium, la volonté en vertu d'un choix. On attribue aux animaux non une [:iojÂYp mais un OiAr.;j.a. Comme il n'y a dans les langues modernes qu'un seul mot pour les deux, les philosophes ne s'accordent pas sur la question de savoir s'ils doivent attribuer ou non la volonté aux animaux. Ceux qui l'accordent, pensent ^û:r^y.x ; ceux qui la refusent, ^o'f/^r.

Je dis : la volonté de vivre comme la chose en soi n'est pas fractionnée, mais se trouve tout entière dans c/m(/i^e être individuel. Alors, la même chose peut se trouver en même temps en plusieurs endroits ? Oui, la chose en soi le peut, parce qu'elle n'est pas impliquée dans l'espace, qui lui est complètement étranger et n'est que la forme de son phénomène. Qu'on se représente une substance qui aurait, dans le monde des phénomènes, lapropriété impossible de pou-

32 MÉTAPIIVMnl E ET ESTHÉTigUE

voir occuper un nouveau lieu, sans abandonner celui qu'elleoccupait jusque-là. Cette substance (c'est ici une expression métaphorique) est lachose en soi, la volonté de vivre en soi, qui, par suite de son caractère inépuisable absolu, existe entière et non Iraclionnée dans chaque phénomène, qui ne s'accroît pas par son accroissement, et qui ne diminue pas par sa diminution.

Les intelligibilités résident toutes dans le domaine de la représentation ; elles sont la liaison d'une représentation avec l'autre. Les inintelligibilités apparaissent dès qu'on rencontre le domaine de la volonté, c'est-à-dire dès que la volonté apparaît directement dans la représentation. Cela nous saute aux yeux dès que nous remuons un membre. La chose reste incompréhensible. Puis Torganisme, la végétation, la cristallisation, chaque force naturelle : tout cela reste incompréhensible, parce qu'ici la volonté se manifeste directement.

Le naturel, par opposition au sicrnatarel, signifie ce qui apparaît en conformité du rapport normal de Texpérience. Mais comme Texpéiience est seulement un phénomène, c'est-à-dire comme ses lois sont conditionnées par la forme de la représentation dans laquelle elle se présente, par l'intellect auquel l'expérience est donnée, le surnaturel, ce qui se produit contrairement à ces lois, est une manifestation de la chose en soi qui fait anormalement irruption dans le rapport de l'expérience. L'opposition d'un naturel et d'un surnaturel exprime déjà la triste constatation que l'expérience, avec sa normalité, n'est qu'ui; phénomène derrière lequel se dissimule une chose en.oi qui pourrait à chaque instant supprimer ses lois.

l,;i |)l»il()S(>|)hi(î est (Ml r^alili^ rcfToi t pour rcconiinilrr \)i\v la repn'îyiMililiou co <|ui n'^i^l pas rcpK^senlaticMi, et doit cepcrudaiit rlro cli(;n:ln'î aussi en nouH-môme,

v;nu<i|iini tiiMu ^f'fiiHM lui»' simpln r«^prf''S?nl.'iIioi].

La (lillÏTCnoe du doftiN; des l'orces intellectuelles, qui ouvre un si large abiiiu» entre le génie et le vulgaire fils de la terre, no repose, ii dire vrai, (|ue sur un développement et une perfection plus ou moins grands du système ccréhral ; mais cette dilTérence est néanmoins importante, parce (|ue tout ce monde réel dans lequel nous vivons n'existe que par rapport à ce système cérébral, et que celte diiïérence implique conséquemment un autre monde et une autre existence.

Au reste, la diilercncexentre l'homme et l'animal a la même cause.

La ienètre qui s'ouvre dans la poitrine de Momus n'est qu'une plaisanterie allégorique, et l'imagination ne peut même se la représenter. Mais que la boite crânienne avec ses téguments soit visible, cela peut s'admettre, et, grand Dieu! quelles dilTérences on observerait là sous le rapport de la grosseur, de la forme, de la nature et du mouvement du cerveau! Quelles gradatioi^s! L'esprit supérieur imposerait au premier coup d'œil autant de respect qu'en imposent aujourd'hui trois étoiles sur la poitrine, et quelle triste figure ferait maint individu porteur de celles-ci I

Les hommes de génie et d'intelligence, comme ceux chez qui rintellectualité, la théorie, respritl'emportent de beaucoup sur le moral, la pratique, le caractère, sont fréquemment dans la vie non seulement maladroits et ridicules, comme le remarque Platon dans le

ScnopFNHArFR. — Métaphysique. 3

3i MKTAPIIYSIUL'I': KT KSTfIKTIOCE

VU'' livre de sa République, et comme les dépeint (iœthe dans son Torquaio Tasso ; ils sont de plus fré- .|uemment faibles au point de vue moral, misérables, presque méchants (témoin J.-J. Rousseau, qui en a donné réellement la preuve). Cependant la source de toute vertu, la conscience meilleure, est en eux souvent plus forte que chez beaucoup qui agissent mieux, mais (|ui pensent moins bien. Geux-la connaissent plus exactement la vertu que ceux-ci, qui l'exercent mieux. Ceux-là, pleins de zèle pour le bien comme pour le beau, voudraient s'élever tout droit au ciel ; mais Tépais élément terrestre leur oppose un obstacle, et ils retombent en arrière. Ils ressemblent aux artistes-nés, auxquels manque la technique ou pour lesquels le marbre est trop dur. Maint autre, beaucoup moins enflammé qu'eux pour le bien, et en ayant beaucoup moins sondé les profondeurs, le pratique infiniment mieux. L'homme de cette espèce abaisse sur les premiers un regard de mépris, et cela avec quelque droit ; et cependant il ne les comprend pas, et eux aussi le méprisent, non sans raison. Ils sont à i)lamer, cmr chaque être vivant a, par sa vie même, souscrit les conditions de la vie; mais ils sont encore plus à plaindre. Ils seront sauvés non par la voie de la vertu, mais par une voie propre : ce ne sont pas les œuvres qui les rendent bienheureux, c'est la foi.

La culture est, par rapport aux qualités naturelles de rintellect, ce qu'est un nez en cire à un nez réel, ou ce que sont les planètes et la lune au soleil. Par suite de sa culture, en efi'et, l'homme ne dit pas ce qu il pense, mais ce que d'autres ont pensé et ce qu'il a appris (c'est le dressage); et il ne fait pas non plus ce qu'il voudrait, mais ce qu'on l'a habitué à faire.

IMM iUlM.: \)\<: \.\ CONNAISSANCK Kt MKTAI'llYMiiUK 35

îiCs uniinaux accoinplissent inainlos foiiclions inlellecLiinlhis inliiiiineiit inirux (|iir riioiiiiiic ; ils rclrouvent, |)ar cxt^iiple, un clieinin, ils recoiinuis&eiit une persoiiiu', ('((*. De iik^iik* le génie se iiionlre, daiiM beaucoup (l(^ circonslauces de la vie réelle, incoinparablcineiit nioius capable (|ue riioiiirne ordinaire. De même encore (|ue les animaux ne l'ont en réalité jamais de l'olies, riioniine ordinaire n'est pas soumis ii celles-ci au même degré (|ue l'Iiomme de génie.

Il y a entre le génie et l'aliéné cette ressemblance, qu'ils vivent dans un tout autre monde cjue le monde à l'usage de tous.

Sur le visage de l'Apollon du Belvédère je lis la colère profonde et justifiée qu'inspirent au dieu des Muses la pauvreté intellectuelle et la sottise incorrigible des philistins. Il a lancé ses flèches contre eux, pour anéantir la couvée des bousilleurs éternels.

Gomme Hamlel, en apercevant le spectre de sou père, arrête fixement ses yeux sur lui seul et ne voit aucune des personnes qui l'entourent, tous ceux qui, les premiers, ont découvert une grande et importante vérité, ne se sont préoccupés leur vie entière que de celle-ci, sans prêter attention à l'agitation momentanée de leurs contemporains ou sans s'arrêter à ce que ceux-ci disaient de leur visage. Car une telle trouvaille rend jusqu'à un certain point le regard tixe.

Une anthropologie devrait avoir trois parties : 1° Description de l'homme extérieur ou objectif, c'est-à-dire de l'organisme ;

îl'' Description de l'homme intérieur ou subjectif.

30 MlilAl'liVSinLK \A K- 1 II I. I l'Jl' i:

c'est-à-dire de la conscience qui accompagne cet organisme ;

3° Dénionslralion de rapports précis entre la conscience et l'organisme, par conséquent entre l'homme extérieur et l'homme intérieur (ce dernier point est à étudier d'après Cabanis).

La psychologie, en tant que science indépendante, peut à peine exister, car les phénomènes de la pensée et de la volonté ne se laissent pas pénétrer à fond, si on ne les envisage pas en môme temps comme un effet de causes physiques existant dans l'organisme. Aussi la psychologie présuppose-t-elle la physiologie, et celle-ci l'anatomie; autrement elle reste très superficielle. Il faut donc enseigner non la psychologie, mais l'anthropologie. Or, celle-ci embrasse les deux sciences médicales précitées, et par là même un terrain infiniment étendu.

Que la différence incommensurable entre l'homme de niveau élevé et l'homme de niveau bas n'ait pas suffi à constituer deux espèces, cela est fait pour étonner et même pour affliger.

Himly^ a remarqué que le déploiement du spectre solaire physiologique attaque les yeux. En réalité, celui-ci est pour les yeux ce que l'onanisme est pour les parties génitales, tandis que la vue réelle de la couleur cherchée est pour eux ce que la satisfaction sexuelle naturelle est pour lesdites parties. Les deux

1. Himly (Charles-Gustave), néà Brunswick en J 77^, mort en J 837. s'établit médecin, s'occupa surtout des maladies des yeux et fonda la revue : Oplitalmplogische Biblioihek. Son fils, Ernest- Auguste-Guillaume, né en 1800, lut également un médecin distingué, qui ne se borna pas à la spécialité de son père.

[Le trad.)

iKu.lltlM. hl, I \ « «»/« >Ai.^.'.ANCK Ki MKTAI'IIY.slgi K ii i

ilcîriiierfl cas sont lu nMiconlrc et la iMîUlraliftalion Je» pôles opposrs; <lans les detix |)r(Mnior8, au contraire, le pôle vraiment donm; dent r«!mplaccr l'antre «h* Inî iiièine.

Les faits et gestes clos hommes, dans tontes leur» occupations importantes ou insignilianles, môme dans chacun de leurs mouvements, portent le caractère tout particulier du voulu et de l'inlenlionné, et apparaissent parhi tout dillVrenls des mouvemenis des animaux. Ainsi, (pie l'on ima^çine un ohservateur tout neuf venu de la planète la plus lointaine, il pensera évidemment (jue les hommes sont mus par un ordre de motifs qui n'existent pas pour les animaux. Ce sont les }iolioniij les représentations invisibles, abstraites.

Si la nature avait fait le dernier pas jus([u'à l'homme à l'aide du chien ou de Téléphant, au lieu du singe, comme celui-là serait tout autre ! Il serait un éléphant raisonnable, ou un chien raisonnable, tandis qu'il est maintenant un singe raisonnable. La nature l'a pris du singe, parce (|u'il était le plus court; mais pour peu qu'elle eût modifié sa marche antérieure, il serait devenu plus court par un autre endroit.

Maint zoologue n'est au fond, il faut bien le dire, qu'un enregistreur de singes.

Les calotins et leurs partisans, qui se trouvent actuellement aussi parmi les zoologues, — par exemple, Rudolf Wagner, d'Erlangen\ — ne veulent pas admettre

1. Uudolf Wagner, né à BavL-euthen 1805, se consacra de bonne heure à létude des sciences naturelles, voyagea en Italie et en France, et entra en relations assez étroites avec Cuvier, dont les opinions religieuses un peu timorées exercèrent leur influence sur lui. Ses investigations portèrent surtout sur la physiologie

que, dans le syslème zoologique, riiomme soit rangé parmi les animaux. Les misérables, qui méconnaissent l'esprit éternel, un et le même, vivant dans tous les êtres, et qui, dans leur folie puérile, blasphèment contre lui!

Par contre, Geoffroy Saint-IIilaire veut maintenant supprimer la différence entre bimanes et quadrumanes, les réunir tous deux en une même famille, et placer au milieu Torang-oulang, entre Vhomo et la simia.

Les insectes et autres animaux inférieurs doivent être regardés, dans leurs faits et gestes, comme les débutants de la création : ils livrent les rudiments de nos faits et gestes à nous.

Chaque fois que, par les grandes révolutions de la nature, la surface de notre planète s'abîme, et avec elle toutes les générations de vivants, de sorte qu'il doit en surgir d'autres, c'est un « changement de décoration » sur le théâtre du monde.

Jusqu'ici les philosophes se sont donné beaucoup de mal pour enseigner laliberté de la volonté. Qaant à moi, j'enseignerai la toitte-puissance de celle-ci.

des nerfs et ses rapports avec la psychologie. Eq 1854, da'is un congrès des naturalistes allemands, il émit Topiniori (|ue les pro- ^n"ès des sciences naturelles confirment plutôt qu'ils ne détiuisent les dogmes de la foi religieuse, ce qui souleva une ardente polémique entre les matérialistes et les spirituaiistes. Rudolf Wagner fut avant tout un bon professeur d'Université. Jl mourut en 186i.

{Le frad.)

s I» KC (1 L Aï h I N T K A N SC K N I) A NT R SU H l/\n»AI{i;\TK rHKMKDITATION

QUI UKCNi; i)\Ns i.\ iH -riM i: 1)1' rn\f:i-v

To zr/.f^ ryj'A nz: sv t/, V'>^, ol/./.'x ;i'.a

(Il n'y a p.i'^ (lo hasard dans lo mondr, mais sf^ii- Icmcut de I harmonie et de l'ordre.)

IMolin. EniK'aiJc^, IV, livre IV. chap. 3.>.

Bien que les idées présentées ici ne conduisent à aucun résultat ferme et ne soient peut-être qu'une simple fantaisie philosophique, je n'ai cependant pu me résoudre h les livrer à l'oubli. Plus d*une personne, en etTet, les accueillera avec plaisir, au moins par comparaison avec ses propres idées sur le même sujet. Il convient toutefois de rappt^ler qu'en ces idées lonl est douteux, non seulement la solution, mais même le problème. 11 f lut donc attendre ici non des données certaines, mais simplement (quelques lueurs sur un fail très obscur, qui s'est peut-êlre imposé assez souvent n chacun dansle cours de sa propre exi>tence, ou en jetai i un regard en arrière sur celle-ci. Nos considérationsur ce sujet peuvent même n'être rien de plus, ou peu s'en faut, qu'une marche à tâtons dans les ténèbre.^ : cas où l'on remarque bien qu'il y a quelqua chose, mais sans savoir au juste ni où ni quoi. Si néanmoii.-

40 MKTAPHYSIQUE ET ESTHÉTIQUE

il m'arrive de prendre parfois un ton positif, ou même dogmatique, en répétant constamment les formules qui traduisent le doute et l'hypothèse, qu'il soit entendu une fois pour toutes que je le fais uniquement pour éviter la prolixité et la lourdeur. Ce ton ne doit donc pas être pris au sérieux.

La croyance en une Providence spéciale, ou, si l'on veut, en une direction surnaturelle des événements dans le cours de l'existence individuelle, a été de tout temps universellement admise, et même dans les cerveaux qui pensent et sont réfraclaires à toute superstition, elle a parfois des assises inébranlables, indépendamment de tout rapport avec un dogme déterminé quelconque. Avant tout, on peut lui opposer que, à la façon de toute croyance religieuse, elle n'est pas sortie de la connaissance, mais de la volonté, et qu'elle est directement la fille de notre misérabilité. Car les faits fournis par la seule connaissance se ramèneraient peut-être à ceci, que le hasard, qui nous joue cent mauvais tours, comme voulus à dessein, se montre, par intervalles, favorable, ou bien arrange au mieux, indirectement, les choses à notre profit. Dans tous ces cas-là nous reconnaissons en lui la main de la Providence, et de la façon la plusclaire quand, contrairement à notre propre manière de voir, il nous a conduit, par des voies abhorrées de nous, vers un but qui assure notre bonheur. Nous disons alors : Tiinc bene navigavi, ciim naitfragiiim feci^, et l'opposition entre le choix et la direction devient d'une évidence absolument tout à l'avantage de cette dernière. Pour cette raison môme nous nous consolons, dans les mauvais cas, par le mot souvent vérifié : « Qui

d. (( C'est alors que j "ai lieiireusement navigué, quand j'ai lait naufrage. »

l'IlKMIDITATlnN llA^^ LA DKSTINKK I)i: i:ilAt:i;N •'

sait a (|ii(>i ro.\ii oHtbon? » (le mot a 8a flourcndans . . ii.: idée que, l)i<'n qm; le dcHliii gouverne le monde, il a néanmoins l'cMPeur pour associée, et puisrjue nous sommes assii j(îltis à celle-ci autant (\\i'h celui-lii, que ce qui nous apparaît actu(;lleinent comme un malheur est peut-être préiîisémenl nn honheur. Nous évitons alors les mauvais louis de 1 un »l(;s tyrans du monde pour sul)ir ceux dr l'autre, et en appelons du destin à l'erreur.

Gela mis h part, c'est une idée d'une audace peu commune (jue d'atlrihuer un dessein au simple et pur hasard. Je n'en crois pas moins que chacun s'est attaché vivement à cette idée, au moins une fois en sa vie. On la trouve aussi chez tous les peuples et à côté de toutes les doctrines religieuses ; mais là où elle s'affirme le plus nettement, c'est chez les musulmans. C'est une idée qui, suivant la manière dont on la comprend, peut être la plus absurde ou la plus profonde. Quoi qu'il en soit, aux exemples qu'on pourrait alléguer à ce sujet, si frappants qu'ils puissent être parfois, il faut opposer cette objection que ce serait le plus grand des miracles, si le hasard ne réglait jamais bien nos aiïaires, et même mieux que notre intelligence et notre réflexion ne l'auraient fait.

Que tout ce qui arrive se produise, sans exception, en vertu d'une sévère nécessité, voilà une wèriié a pi' i or i qui est irréfutable. Je la nommerai ici le fatalisme démontrable. Dans mon Mémoire couronné Sur la liberté de la volonté, elle s'affirme comme le résultat de toutes les recherches précédentes. Elle est confirmée empiriquement et a posteriori par le fait désormais hors de doute, que les somnambules magnétiques, les gens doués de seconde vue, et parfois même

42 MKI AI'lIVSlnlJK KT KSTHÉïlnl K

les rêves du sommeil ordinaire, annoncent nettement et exactement l'avenir ^ C'est dans la seconde vue que cette confirmation empirique de ma théorie sur la sévère nécessité de tout ce qui arrive, est la plus frappante. Car ce qui a été souvent annoncé longtemps à l'avance, par cette seconde vue, se produit ensuite d'une façon très exacte et avec toutes les circonstances indiquées, même dans le cas où Ton se serait efforcé a dessein et de toute manière de l'empêcher, ou de faire différer l'événement, jusque dans un détail accessoire, de la vision communiquée. Celte tentative a toujours été vaine, car ce qui devait faire échouer la prédiction a toujours été précisément ce qui a servi à la réaliser. C'est ainsi que, dans les tragédies comme dans l'histoire des anciens, le malheur annoncé par les oracles ou par les songes est justement provoqué par les précautions prises contre lui. Je me contenterai de citer ici, parmi de si nombreux exemples, celui du roi OEdipe et la belle histoire de Crésus avec Adraste, dans Hérodote (livre P', chap. xxxv-xliii). Les cas de seconde vue répondant à ceux-ci se trouvent dans la troisième livraison dniomeVUldes Archives du magnétisme animal^ publiées par Kieser, et sont dus à

1. Dans le Times du 2 décembre 1852. on trouve la déposition judiciaire que voici. A Newent, dans le conUé de Glocester, le coroner, M. Lovegrove, fit une enquête au sujet du cadavre d'un nomnif' Marc !>ane. trouvé dans Tea i. Le frère du mort dit qu'à la première nouvelle de la disparition de Marc, il s'était écrié : « Alors il est noyé! Car je l'ai rêvé cette nuit, et, plongeant dans l'eau, je m'efforçais de l'en r» tirer ». La nuit suivante il rêva de nouveau que son frère s'était noyé près de Técluse d'Oxenhall, et qu'à côté de lui nageait une truite. Le lendemain matin il se rendit à Oxenhall en compagnie de son autre frère : ii y vit une truite dans Teau. Il fut aussitôt convaincu que son frère se trouvait là : le cadavre y était en effet. Ainsi une chose aussi fugitive que le glissement d'une truite est vue plusieurs heures à l'avance, à la seconde exacte

l'UKMKIHTS llnN |i\Ns r. V DFMIM'ij': MK CHACUN 43

Hendt liendlscMi ^oethoiinne si proforulémoiil honnête ; ou v\\ Irouve un atisni dans la lliçorif*. de la connaissance (1rs esprits (i\l)l}), de Jnn^Stillinp:*. Si le don de seconde vue était aussi fn^nient ((u'il est rare, d'innomhrahles ('véncnjJMits annoncés à l'avance se réaliseraient à la lettre, et l'indéniable preuve de la sévère nécessite de tout ce qui arrive, accessible h chacun, deviendrait universelle. Alors on ne pourrait [)lus douter que, en dépit de l'apparence purement fatale du cours des choses, il n'en est pas ainsi au fond, et l'on serait plutôt d'avis (juc lous ces hasards eux-mêmes, Ta iv/à, çp£p6u£va, sont impliqués par une mystérieuse nécessité— slaaoaivY, — dont l'unique instrument est le hasard lui-même. Jeter un regard sur celle-là, tel a toujours été l'elTort de la )nancie\ Or, il résulte de celle-ci non seulement que tous les événements se produisent avec une absolue nécessité, mais aussi qu'ils sont déjà déterminés à l'avance et fixés objectivement d'une manière quelconque, en s*olTrant à l'œil du voyant comme choses présentes. Cependant ces événements pourraient se laisser ramener au besoin, par suite du décours de la chaîne causale, à la simple nécessité de leur production.

En tout cas l'intuition, ou plutôt l'idée que cette

\. Savant danois (ITG'MSoO). Il voyao^na à l'étranger, puis à son retour en Danemark, fut nommé directeur du collège de Frédériksbor£:.

[Le tvad.)

2. Vi>ir, sur Jung Stilling. la note du volume des Parevrja : Sur la religion, -" édit.. p. 00.

[Le trad.)

o. Du grec axvT';. qui signifie également prophète et prophétesse, et qui vient lui-même du verbe ;jL2(vo;jLa'.. être agité de violents transports, et, par extension, être inspiré.

(Le trad.)

nécessité de tout ce qui arrive n'est nullement aveugle, par conséquent la croyance à une marche aussi réglée que nécessaire des événements de notre vie, est un fatalisme supérieur qui ne se laisse pas démontrer comme le fatalisme simple ; mais chacun peut-être le subit une fois à un certain moment, et l'admet pour un temps ou pour toujours, suivant la mesure de sa pensée. Nous pouvons nommer ce fatalisme, par opposition au fatalisme ordinaire et démontrable, le fatalisme transcendant. Il ne dérive pas, comme celuilà, d'une connaissance théorique proprement dite ni delà recherche nécessaire pour celle-ci, dont bien peu de gens seraient capables; il se détache insensiblement des expériences personnelles de la vie. Parmi ces dernières, chacun remarque certains faits qui portent nettement en eux, d'une part, grâce à leur spéciale et grande utilité, le cachet d'une nécessité morale ou intérieure, et, d'autre part, celui de l'accideace extérieure complète. Leur fréquente répétition conduit peu à peu à l'idée, qui devient souvent une conviction, que la course vitale de l'individu, si confuse qu'elle puisse paraître, est un tout concordant, qui a une tendance déterminée et un sens instructif, aussi bien que l'épopée la plus profondément méditée ^ Mais l'enseignement ainsi départi s'applique seulement à sa volonté individuelle, qui est, en dernière analyse, son erreur individuelle. Car ce n'est pas l'histoire universelle, comme se l'imagine à tort la philosophie universitaire, qui introduit un plan et un ensemble dans la vie de l'individu. Les peuples n'existent qu'i?i absiracio : les individus sont

1. En nous rappelant exactement maintes scènes de notre passé, tout nous y apparaît comme aussi bien arrangé que dans un roman composé d'après un plan méthodique.

l'Hi.Mi.in I \ 1 1(»\ i»\N- i.\ i»i,-iiMii. m. «.Il \( I N l.i

le réel. Aussi i'histoinî iiiiivfirsellc; <;Ht-(îlhî sfins significalion inclai)liysi(|iie iiiHii(';(liiitc ; elle n'est qu'une couliguralion accidiinlellr. Je renvoie à ce (juc j'ai dit à ce sujet dans le Mimdr cfn/uitr r/ihntfr rt i'anunf rci)rciicnl((li(jn.

Ainsi, la réilexiuu sur la destinée indivicJuelh; fait naître chez beaucoup de gens ce fatalisme transcendant que chacun peut-être professe une fois, en contemplant attentivement sa propre vie, après que Téclieveau s'en est déroulé jusqu'à une respectable longueur. Ce fatalisme n'est pas seulement très consolant, il est peut-être aussi très vrai; voilà pourquoi on la affirmé de tout temps, et même à l'état de dogme '. Le témoignage d'un homme du monde et d'un courtisan éprouvé, Knebel-, qui le porta alors qu'il avait atteint Tàge de Nestor (il était nonagénaire), mérite d'être cité ici pour

1. Ni nos actions ni le cours de notre vie ne sont notre (JL'uvre : ce qui l'est, et ce que nul ne tient pour tel, c'est notre être et notro exijftence. Sur la hase de ces derniers, en eiïet, comme des evéneuicnls et des circonstances extérieures se produisant dans un sévère enchaînement causal, nos actions et le cours de notre vie se déroulent avec une absolue nécessité. En conséquence, dès la naissance de l'homme, le cours entier de sa vie est irrévocablement llxè jusque dans les détails : de sorte qiTujie somnambule à la plus haute puissance pourrait le prédire exactement. Nous devrions, en considérant et en jugeant le cours de notre vie, nos actes et nos souffrances, avoir devant les yeux cette grande et sûre vérité.

:2. Gharles-Loi|is de Knebel. après avoir servi huit ans d?ns le régiment du prince royal de Prusse, se reuiiit à Weimar. où la duchesse Amélie lui confia l'éducation d'un de ses fils. Il mourut à lèna, en ISU, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. 11 entretint avec Gœthe, la veuve de Schiller et d'autres personnages en vue. une corre>pondance importante qui lui as-igne une place dans la littérature de son pays. Il fut aussi un poète d'un certain mérite et a laissé des traductions estimées de Lucrèce et de Properce. — Voir P. Besson, Un ami de la France à la cour de Weunar : Chavles-Loiiis de Knebel «ISOTi.

{Le Irad.j

46 MKTAPIIYSIQUE ET ESTHÉTIQUE

sa complète impartialité. 11 dit dans une lettre : « En observant attentivement, on trouvera que dans la vie de la plupart des hommes il y a un certain plan qui leur est en quelque sorle assigné par leur propre nature ou par les circonstances qui les mènent. Si changeants et diversifiés que puissent être les événements de leur vie, on finit pourtant par apercevoir un tout qui permet de remarquer en lui un certain accor<i... On voit distinctement aussi la main d'une destinée déterminée, si cachée que soit son action, et qu'elle soit mise en mouvement par un effet extérieur ou par une impulsion intérieure; car des mobiles contradictoires se manifestent assez souvent dans sa tendance. Si confuse que soit la course, on y aperçoit toujours de la raison et une direction. » (Œuvres posthumes, 2« édition, 1840, t. III, p. 452.)

Ce plan méthodique de la course vitale d'un chacun s'explique en partie par la constance et l'inflexible logique du caractère-né, qui ramènent toujours l'homme dans la même ornière. Ce qui est le plus conforme à ce caractère d'un chacun, il le reconnaît directement et sûrement, de sorte que, en règle générale, il ne Taccueille pas dans la conscience claire et réfléchie, mais il agit en conséquence, directement et comme par instinct. Ce mode de connaissance, passant ainsi à l'action sans être parvenu à la claire conscience, est comparable aux reflex ^notions de Marshall Hall^ Grâce à lui, tous ceux qui ne subissent aucune con-

1. Célèbre physiologiste anglais (1790-1857), auteur de la découverte de l'action réflexe, qui le conduisit sur la voie du traitement rationnel des convulsions et de i'épilepsie. Il a publié en français, langue qu'il maniait très bien, un Aperçu du système spinal.

{Le tvad.)

rm'lMKDITATION DANS I.A DKSTINKK I)K CIIACOX 47

trninle soit du drhorH, Hoit par siiile de leurs fausses idées et de leurs pr/Jugc';», c(iiii|)reniienl elpournuivent leur iiilérùt individuel, iiiêrne sans pouvoir s'en rendre conifile ; r'est ainsi que lu tortue, couvée dans le sable par le soleil et sortie pénibh'nient de son œuf, se dirige aussitôt droit vers Teau, qu'elle ne peut apercevoir. Ceci donc est le compas intérieur, le trait secret qui nièiient chacun sur la vraie et seule voie qui lui est appropriée, mais dont il n'aperçoit la direction symetri(jue ([ue lorsqu'il l'a laissée df;rri(*re lui.

Cependant, en face de la puissante influence et de la violence des circonstances extérieures, ceci ne semble pas suffisant ; et il n'est pas très croyable que ce qu'il y a de plus important au monde, — la vie humaine achetée au prix de tant de travail, de maux et de souffrances, — doive recevoir seulement la moitié de sa direction, — la partie qui vient du dehors, — uniquement de la main d'un hasard vraiment aveugle, qui n'est rien en lui-même et est dépourvu de tout arrangement. 11 y a certaines images, nommées anamorphoses (voir les travaux de Pouidet ^),qui ne montrent à l'œil nu quedesdifTormités grimaçantes et mutilées, tandis que, vues dans un miroir plan, elles présentent des figures humaines régulières. La conception purement empirique du train du monde ressemble à celte vie de l'image à l'œil nu, tandis que la recherche des desseins du hasard res-

1. Physicien français, qui fut directeur du Conservatoire des arts et métiers, proîesseur à la Sorbonne, membre de llnstitut, et député. Attaché à la famille d'Orléans, dont il avait eu plusieurs membres comme élèves, il refusa, en 185u, le serment à Louis 13ona])arte triomphant, et dut abandonner sa chaire. Il mourut en 1868, à soixante-dix-sept ans.

(Le trad.)

4cS .MiViAPiiYsiQUi-: HT K>ïm':Tiuui':

semble à celle présentée par le miroir plan, qui uni', et arrange le pêle-mêle précédent. Néanmoins, on peut toujours opposer à cette opinion celle en vertu dit laquelle l'accord méthodi(iue que nous croyons apercevoir dans les événements de notre vie n'est qu'un elTct inconscient de notre imagination ordonnante et schématisante ; il est analogue à celui en vertu duquel nous voyons en traits nets et beaux, sur un mur sali, des figures et des groupes humains, en introduisant un accord méthodique dans la tache que le plus aveugle des hasards a produite. Il faut donc présumer que ce qui est pour nous, au sens le pins élevé et le plus vrai du mot, bon et avantageux, ne peut être ce qui est simplement projeté et jamais exécuté, ce qui, par conséquent, n'a jamais reçu d'autre existence que dans notre idée, les vanidisegni chenon han mailoco^ del'Arioste, et dont nous regretterions ensuite toute notre vie l'anéantissement par le hasard. Ce qui est pour nous bon et avantageux, c'est plutôt ce qui est empreint eiïectivement sur le grand tableau de la réalité et dont nous disons avec conviction, après que nous en avons reconnu l'opportunité : sic erat in faits (cela devait arriver). Une unité du contingent et du nécessaire, résidant au plus profond des choses, devraitdoncveiller de n'importe quelle façon à la réalisation de l'opportun en ce sens. Gi ace à elle, la nécessité intérieure se présentant comme impulsion instinctive, la réflexion raisonnabl .• et enfin l'action extérieure des circonstances devraient, dans la vie humaine, collaborer réciproquement, de manière à la faire apparaître, une fois arrivée à son terme, comme une œuvre d'art bien établie et achevée ; et cela,

\. « Vains desseins qui ne se réalisent jamais. »

l'IU'iMKDlTAllUN DANS LA Dh-^TIMiK llK CHACUN 4*.*

(]ii()i(|uo cciUi vie, (|iinii(l ello était encore à Télat de devenir, ne laissAt souvent reconnailro, comme tonte œuvre d'art sruhMnenl projette, ni \)\n\\ ni hnt. Mai» en rex;iminant de près a la suile de son achèvement, on re>lerail émtTveillo devant cetle vie, comme devant l'ccuvre de la pr«Wision, de la sagesse et de la |)ersis tance les p'us iTlléchies. Son importance lolale dépendrait lonlofois de la nature ordinaire ou extracTdinaire du sujet. De ce point de vue on pourrait adriieltre Tidée très transcendante qu'à la base de ce muHilus pliœnoinenon, dans hquel règne le hasard, se trouve partout un )nundus intelligibilis qui domine le hasard lui-même. Sans doute, la nature fait tout pour l'espèce, et rien pour l'individu, parce que celle-là est tout pour elle, et celui-ci rien. Mais ce que nous supposons agir ici ne serait pas la nature, ce serait le côté métaphysique situé au delà de la nature, qui existe entier et indivisible en chaque individu, et auquel, par conséquent, s'applicjue tout ceci.

Sans doute on devrait, pour tirer ces choses au clair. répondre auparavant à ces questions : L'n malentendu complet entre le caractère et la destinée d'un homme est-il possible? — Ou chaque destinée, envisagée sous son point essentiel, s'accorde-t-elle avec chaque caractère ? — Ou enfin une nécessité secrète incompréhensible, comparable à l'auteur d'un drame, adapte-t-elle véritablement chaque fois l'un à l'autre ? — Mais c'est précisément re que nous ne savons pas.

Quoi qu'il en soit, nous croyons être à tout moment maîtres de nos actions. Cependant, si nous jetons un coup d'œil rétrospectif sur notre vie etenvisageons surtout nos actes malheureux, avec leurs conséquences, nous ne comprenons souvent pas comment nous avons

ScHOPE.NHALEK. — MélapliN siiiue . 4

«JO Mi:TAI»IIVSI(jrE ET KSTIlÉTInli:

pu faire ceci ou ne pas faire cela ; de sorte qu'il semble qu'une force étrangère aconduil nos pas. Aussi Shakespeare a-t-il dit :

Fate, show thy force ; ourselves we do not owe ; What is decreed musl be, and be lliis so^ !

Gœthe dit aussi, dans Gœlzde Berlichingen (acte Vj : « Nous autres hommes, nous ne nous conduisons pas nous-mêmes ; de mauvais esprits possèdent une force en vertu de laquelle ils s'acharnent à notre perte. » Il dit de même dans Egmont (acte V, dernière scène) : (( L'homme s'imagine diriger sa vie, se conduire luimême, tandis que son fond le plus intime est entraîné irrésistiblement vers sa destinée. » Oui, le prophèle Jérémie l'a déjà dit : « La voie de l'homme ne dépend point de l'homme, et personne ne peut marcher ni conduire ses pas comme il veut » (Chap. x, § 23). A rapprocher de ces assertions les récits d'Hérodote (livres I, chap. xci, et IX, chap. xvi) et les XXIX^ et XXX^ Dialogues des morts de Lucien. Les anciens ne se lassent pas de proclamer en vers et en prose la toute-puissance du destin, en montrant l'impuissance de l'homme contre lui. On constate partout que c'est là une convicLion dont ils sont pénétrés, en pressentant un mystérieux enchaînement des choses plus profond que l'enchaînement clairement empirique. De là les nombreuses dénominations de cette idée en grec : tiotu-oç, alo-a, £!.;j.ap msvr. , -s-oto'jivx, aoUa, 'Aopào-TS'.a, et peut-être d'autres encore. Le mot Troovoia, au contraire, dérange l'idée de la chose, car il vient de ^^ryj;^ ce qui le rend clair el

1. Schopenliauer, qui a le tort de se répéter parfois un peu, a déjà cité ces vers plus hiut, p. 53 du présent volume.

[Le Ivad.)

I'Iii':mi':i)Itati()N I)An> i.\ i)i;.>tinkk dk ciiacin m

«•oinprrlicnsihle, mais en iik^iiio. temps HUpcrIiciel el faux.

TuiiL ct:la provient (I(î ce ((uc nos actions sont le produit nécessaire de deux faeleurs dont Tun, notre carne tère, reslt; iminiiahle, mais ne nous est connu ^\Ufl posteriori, e'est-à dire peu à peu ; Taulre, ce sont les motifs. Ceux-ci résident ii l'extérieur, sont amenés nécessairement p.ir le cours des choses et déterminent le carai^lère donné, à condition que sa nature reste la même, avec une nécessité semblable à celle d'un mécanisme. Or, le (( moi » ju^^eant le susdit cours des choses est le sujet de la connaissance, étranger, comme tel, au caractère et aux motifs, et simple spectateur critique de leur action. Aussi est-il de temps en temps en droit de s*étonner.

Quand une fois l'on a saisi le point de vue de ce fatalisme transcendant et que de ce point de vue l'on examine une vie individuelle, on a souventdevaat les yeux le plus curieux de tous les spectacles. Il consiste dans le contraste entre Taccidence manifeste et physique d'un événement et de sa nécessité morale métaphysique, qui d'ailleurs n'est jamais démontrable et ne peut, en réalité, qu'être imaginée. Pour saisir ceci par un exemple universellement connu, qui est en même temps propre, par sa netteté, à servir de type, qu'on se reporte à la pièce de Schiller : La course vers la forge. Le retard de Fridolin y est amené tout à fait par hasard, parce qu'il s'est arrêté pour servir la messe, et ce retard est pour lui, d'autre part, absolument nécessaire et sauveur^ Peut-être chacun trouvera-t-il dans

i. On connaît le sujet de cette ballade de Schiller. Fridolin. page de la comtesse de Saverne, servait avec le plus entier dévouement sa dame, (jui ne tarissait pas en éloges sur son compte.

^2 MfcilAPHYSIQUE ET ESTIIÉTIOUE

sa propre vie, en y réfléchissant bien, des cas analogues, quoique d'importance moindre et moins caractéristiques. Cela poussera beaucoup de gens à admettre qu'une force secrète et inexplicable dirigée tous les événements de notre vie, très souvent, il est vrai, contre notre intention du moment, mais cependant en accord avec Tensemble objectif et Topportunité objective de celle-là; elle est, par conséquent, appropriée à nos véritables intérêts, et nous reconnaissons trop souvent après coup la folie des vœux en sens contraire. Ducunt volentemfata^ nolentem trahimt- ^ a dit Sénèque (Lettre GVn à Lucilius). Une pareille force, entraînant chaque chose par un fil invisible, devrait unir aussi de telle façon celles que la chaîne causale laisse sans lien avec lesautres, qu'elles se rassembleraientau momentvoulu. Elle dominerait donc les événements de la vie réelle aussi complètement que le poète ceux de son drame. Mais hasard et erreur, qui viennent troubler avant tout et directement le cours causal régulier des choses, seraient les simples instruments de leur main invisible. Plus que tout cela, une considération nous pousse à admettre l'hypothèse hardie d'une pareille force insondable, résultant de l'unité de la profonde racine de la

Le chasseur Robert, âme envieuse et noire, persuade au comte que le jeune liomme aime sa femme. Le comte alors ordonne aux ouvriers de ses mines de jeter dans la fournaise le premier qui se présentera, en posant une certdine question, puis il commande à Fridolin de se reudre aux mines. Le page se met en route, mais, rencontrant une éf^lise, yentre ets^^rtlamesse. l^uisil vasacquitter de son message, et on lui répond que Tordre de sou maître a été exécuté. Or. le méchant Robert, dans sa hâte d'être fixé sur le sort de son rival, était arrivé à la torge avant ce dernier, et c'est lui que les ouvriers, croyant obéir à Tordre de leur maître, avaient précipité dans la fournaise.

[Letrad.) 2. « Le destin conduit l'homme docile, entraîne le rebelle. »

PHKMKDITATION DANS LK OKSTINKR. DR CHACUN *./.\

nécessilr ni (h^ l'inciclfincc : cVsl (|nc l'indiviilnnlitr déterininro> cl pnrti(!uli(TC de chaque clro hurunin, sous le rapport physi(|iie, moral et iiiti'llrrlnel, (jui csl tout pour lui et doit en conaé(|ueiice provenir de l.i plus hHule nécessité inélaphy8i(jue, s'affirme d'autre pari (ainsi i|uc je Tai démontré dans mon ouvrage principal), comme le résultat nécessaire <lu caractère moral d»i père, de la capacité intellectuelle de la mère et de la corporisation totale de tous deux*. Or, l'union des parents, en règle générale, est amenée par des circonstances fortuites en apparence. Ici donc s'impose irrésistiblement à nous l'exigence ou le postulat métaphysicomoral d'une dernière unité de la nécessité et de l'incidence. Quant à obtenir une idée claire de cette racine unitaire de l'une et de l'autre, je tiens la chose pour impossible. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet, c'est qu'elle serait à la fois ce que les anciens nommaient destin, svjLapaivYi, 7:£7:pto|jL£V7], faium^ ce qu'ils entendaient par le génie dirigeant de chaque individu, et aussi ce que les chrétiens révèrent comme Providence, 7xp6vo',a. Ces trois choses difTèrent, il est vrai, Tune de l'autre, en ce que \e fatum est regardé comme aveugle, et les deux autres comme doués de la vue ; mais cette diiTérence anthropomorphique disparait et perd toute importance dans l'essence profonde et métaphysique des choses, où nous avons à chercher seulement la racine de cette unité inexplicable de l'incident avec le nécessaire, qui apparaît comme la dirigeante secrète de toutes les choses humaines.

1. C'est là. avons-nous déjà dit, une théorie chère à notre philosophe, et qu'il développe longuement dans le Monde comme volonté et comme représentation (Supplément au livre III. chap. XLiii). Voir la note à'Éthiqiie, droit et politique, p. 105.

[Le trad.)

;)4 MKrAiMivsn^H'E KT i:>Tin:Tinii:

L'idée du genlu^ allaclié à chaque individu et présidant au cours de sa vie, est probablement d'origine étrusque; mais elle était universellement répandue chez les anciens. Ce qu'elle a d'essentiel se trouve dans des vers de Ménandre qui nous ont été conservés par Plutarque [De la tranquillité d'âme, chap. xv; voir aussi Slobée, Ecloguœ^Wwrely chap. vi, | 4, et Clément d'Alexandrie, Stromates, livre V, chap. xiv) :

'Ayarjic^

Platon, à la fin de sa République (livre X), décrit comment chaque âme, avant sa renaissance, choisit un sort vital, avec la personnalité qui lui convient, et il dit ensuite : Kt:c',07, o'o-jv -aTaçTa^y-j/a; to'jç [i'io-j; r,pY,G-Oy-',, o)T-£p TAayov sv Taïs», 7:so:'iva', ttcoç t/.v Aay£7'//': sxs'Ivy.v o'sxàcTCO ov sIasto oa^y.ova, tO'jtov ç5'jAaxa E'j;j~i;j.s',v toO |jio'j xal à-ozAY^pcoT/jV Ttov alpsBivTtov ". Porphyre s'est livré sur cet endroit à un très intéressant commentaire que nous a conservé Stobée {Eclogœ, livre II, chap. viii, § 37). Mais Platon avait dit un peu plus haut, par rapport à ceci : ojy 'j;j.â; oa'luicov )v'/cîTa',, yJJj buslz oyixoyy, alcYTi^Oî, ttocotoç o' 6 Aay cov (le sort que détermine seulement l'ordre du choix) TzpwTo; alpsiT^to Jj'lov, to o-'Jvio-Taî. sH àvàyxr,ç^.

1. « Dès qu'un homme voit la lumière du jour, il a pour compagnon un génie, qui devient le mystagogue de sa vie un bon génie. »

2. « Après que toutes les âmes eurent choisi leur genre de vie, selon le rang marqué par le sort, elles s'approchèrent dans le même ordre de Lachésis, et celle-ci donna à chacune le génie qu'elle avait préféré, afin qu'il lui servit de gardien durant sa vie et l'aidâf à remplir sa destinée. »

3. (( Un génie ne choisira point les âmes, mais les âmes choi-

nii':Mi;i)ir \ rioN i»\\> i.\ dkstinki, i>t. .im».i > ...

Horace expriiiKî la chose m hoaux vcr^ :

Scil (Irniiis, ii.il.ilc conn's (|iii ((îinpcral asiniin, NmIiii'm' tiens Innii.'iM/r, niorlalis in iiniiin (^)ui)(l<Hi(' capiil, vultii iiml.ihilis, ;ill)iis cl .'ilfr'.

\]t\ passa^^o trôs curieux sur ce gcniui^ se trouve dans Apulée, 1)N (h'cu (h' Sacnilc (édit. (h; Deux-Ponts, pp. iJMG, i'-\H). Ily a (.lansJanil)lii|ue, Dfnny^leriis J'!gi/plioi'Niify section I\, chap. \i : Dr proprio d.rtnone, un chapitre court, mais important'. Toulefois, les h'gnes (1«^ Proclus, dans son commentaire sur VAlcibiade de Platon (cdit. F. Greuzer, IS:2(), t. I, p. 77), sont plus curieuses encore : o yap -aT'/v y,;jl(.jv t/,v 'C''')v,v '/jjvf.jv xal Ta^ TS a'.viT£'.ç y, |J-0)v irro-AY.oojv , t/ç rr^ô ty,^ vsviT^w;, xal Ta; ty%- £';Aav;ivY.; oots'.; xa- t(Ôv •jLOipY,vivcT(ov Oîo)v, ZT', 'îz Ta^ ix T^,; TT^vOvo 'l'/^ s/.Aav.ys'.ç •/00Y.^'(')v xal 7:aca'A£T^(ov, ojto; o oa','v.(.)v Ètt'I. x. t. /.. Théophraste Paracclsc a très profondément compris cette idée, quand il dit : a Pour ([ue le falum soit bien reconnu, chaque homme a un esprit qui habite hors de lui et place son siège dans les étoiles supérieures. Il se sert des bosses ' de son maître ; il lui présente les pré-

sirout un génie. La première que le sort désignera choisira une nouvelle vie, et son choix sera irrévocable. »

1. v( Il le sait, le génie attaché à nous qui règle notre astre natal, ce dieu de la nature humaine, qui change de visage, à la fois blanc et noir, et disparaît avec chaque individu. »

2. La critique s'accorde aujourd'hui pour retirer cet ouvrage à Jamblique. et l'attribuer à l'un de ses disciples du morne nom. Le véritable Jamblique lui-même est d'ailleurs moins un philosophe qu'un mystique dont la crédulité atteint des limites qui l'ont t'ait soupçonner d'imposture. C'était, a-t-on dit. une sorte d'Arabe de Syrie qui simagina être devenu un philosophe grec, mais qui ne fut jamais qu'un derviche bédouin.

Le tvad.)

3. Types, proiubérances, boules. De 1 italien bozza, abbozzare.

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