G MÉTAPHYSIQUE KT ESTHÉTIQUE
sages avant sa naissance et après sa mort; car il demeure après lui. Ces esprits se nomment faliim. » 0Eiiv7'es de Théophrasie, Strasbourg, 1603, in-folio, t. II, p. 36). Il est remarquable que cette idée se trouve déjà chez Plutarque. Il dit en effet que, outre la partie de Tâme versée dans le corps terrestre, une autre partie, plus noble, reste au dehors et plane sur la tète; elle a la forme d'une étoile, et c'est à bon droit qu'on l'appelle son démon, génie, qui dirige le corps et auquel les sages obéissent volontairement. Le passage est trop long pour être cité toutentier; il se trouve dans le Démon de Socrale, chap. xxii. Voici la phrase principale :
TO Ul£V O'JV 'JTwOSo'jyiOV £V TW (TtO^aTl '^£00îJ.£V0V T'JVYj
)iv£Tai, TO §£ ',p9opa; ).£',.p8£v, ol t,o)Xo\ No'jv xa)voC!vT£Ç5 £VTOç elvat. voaiî^O'jTiv aÙTwv. o\ o'opôco; u7:ovoo'jvt£ç, (o; £XTOç ovTa, AaijjLOva 7ipoçavop£'JO'jTl! *.
Je remarque en passant que le christianisme, qui transformait volontiers, on le sait, les dieux et les Jémons des païens en diables, paraît avoir fait de ce i^énie des anciens le spiriliis familiaris des savants et des magiciens. L'idée chrétienne de la Providence est trop connue, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point. Ce ne sont d'ailleurs que des conceptions figurées et allégoriques de ce qui nous occupe. Il ne nous est pas permis, en effet, de saisir les vérités les plus profondes et les plus mystérieuses autrement qu'en images et en allégories.
abbozzo, d'où viennent l'allemand bossieren (travailler en bosse) et le français « bosse ».
1. « Ce qui est plongé dans le corps s'appelle âme; mais la partie inaccessible à la corruption est nommée intelligence par la foule, qui s'imagine que cette faculté est en nous. Quant à ceux qui jugent sagement, ils sentent qu'elle est hors de nous, et ils l'appellent Démon. »
PUKMKDH ATlnN DANS I.A DKSTINKK liK CHACL'N :»7
A la vérité'', copendant, cette force cachée et diri- •^eant môme les iiilliiences extérieures, peut n'avoir en ilèfinitive sa racine <|ue dans notre propre et mystérieux intérieur; car ralplui cl Toméga de toute existence réside finalement en nous-méme. Mais la simple j)Ossibilité de la chose, au cas le plus heureux, nous ne la concevrons, elle aussi, qu'au moyen d'analogies et Tallégories, dans une certaine mesure et de très loin.
L^analogie la plus proche avec l'action de cette force nous est offerte par la léléologie de la nature, qui présente l'utile sans intervention de la connaissance du but, surtout là oii apparaît l'utilité extérieure, c'est-àdire celle qui existe entre les êtres différents et même disparates, et jusque dans l'inorganique. Nous avons un exemple frappant de ce genre dans le bois flotté, qui précisément est abondamment amené de la mer aux terres dépourvues d'arbres. Un autre exemple est le continent de notre planète, lequel est complètement poussé dans la direction du pôle nord, dont l'hiver, pour des raisons astronomiques, est de huit jours plus court, et, pour cette raison, beaucoup plus doux que celui du pôle sud. Cependant Tulilité intérieure qui se manifeste incontestablement dans l'organisme complet, l'étonnant accord de la technique de la nature avec son simple mécanisme, ou celui du nexus finalis avec le nexus effectivus, nous fait voir aussi, d'une façon analogue, comment ce qui provient de points différents et même très éloignés, paraissant étrangers les uns aux autres, conspire cependant au but final et y aboutit nettement, sans être dirigé par la connaissance, mais en vertu d'une nécessité supérieure qui précède toute possibilité de connaissance.
De plus, si Ton a présente à l'esprit la théorie de la
:)S MKTAPHYSIQUK DT KSTI1I::TIQUE
naissance de notre système planétaire établie par KanL et plus tard par Laplace, théorie dont la vraisemblance est très proche de la certitude, et si Ton se livre à des considérations comme celles qu'on trouve dans mon œuvre principale ; sil'on réfléchit, en un mot, comment du jeu de forces naturelles aveugles, obéissant à leurs lois inflexibles, devait finalement surgir ce merveilleux monde planétaire si bien ordonné, on a ici aussi une analogie qui peut servir, en général et de loin, à admettre la possibilité que même la course vitale individuelle soit dirigée par les événements qui sont souvent le jeu si capricieux de Taveugle hasard, mais obéissent en quelque sorte à un plan méthodique, conformément au plus grand avantage de la personne. Ceci admis, le dogme de la Providence pourrait, au point de vueanthropomorphique, être accepté comme vrai, mais non directement et sensic proprio ; il serait simplement l'expression indirecte, allégorique et mythique d'une vérité, et suffirait donc pleinement, comme tous les mythes religieux, à Tàssistance pratique et à l'apaisement subjectif, dans le sens, par exemple, de la théologie morale deKant, qu'il faut comprendre, elle aussi, comme un simple schéma d'orientation, c'est-à-dire allégoriquement. En un mot, la chose ne serait pas vraie, mais tout aussi bonne que vraie.
Remarquons que, dans ces sombres et aveugles forces primordiales de la nature, du jeu alterné desquelles émane le système planétaire, la volonté de vivre, qui apparaît ensuite dans les phénomènes les plus achevés du monde, est déjà ce qui agit à l'intérieur et le dirige ; travaillant déjà à ses fins, en vertu des sévères lois de la nature, elle prépare là les fondements solides du monde et de son ordre : c'est ainsi que la chose ou l'élan
l'HIMI'DIIMIoN DANS I.A IM>IIM:K I)K «.IIACUX liil
le plus forliliUi (lélcrmînr'î pour loiijoiirH Tobliquitédc rclli()ti(]iio (;l lii rapiililc dt; la rotation, et (|ue le résultat liiial doit cire la représentât ion de bon essence entière, parce que celle-ci est dcjii active dans ces rorces primordiales mûmes. De Inçon anal(»^ur, tons les événements déterminant les actions «riiii liotnme, avec rencliaincment causal (|iii les amené, ne sont aussi que Tobjeclivation de cette volonté (jui se représente aussi dans cet homme. D'où l'on voit, néanmoins comme dans le brouillard, qu'ils doivent mémeconcorderetconvenir aux fins les plus spéciales de cet homme, formant alors, en ce sens, cette force mystérieuse qui dirige la destinée de l'individu, et qui est allégorisée comme étant son génie et sa providence. Mais, au point de vue purement objectif, cela reste renchainemcnt causal ordinaire, universel, sans exception, en vertu duquel tout ce qui arrive se produit d'une fagon absolument nécessaire, qui remplace l'ordonnance du monde purement mythique, et est même en droit d'en prendre le nom.
La considération générale suivante peut nous le faire mieux comprendre. « Par hasard » signifie la rencontre, dans le temps, de ce qui n'est pas lié causalenient. Mais il n'y a rien ^'absolument accidentel. Le fait même le plus accidentel n'est qu'un fait nécessaire venu par une voie éloignée. Les premières causes intlexibles, placées tout au commencement de la chaîne causale, ont déjà depuis longtemps décidé, au contraire, en toute nécessité, que le fait devait se produire juste maintenant, et par conséquent en même temps que l'autre. Chaque événement, en elTet, est le membre isolé d'une chaîne de causes et d'effets qui se prolonge dans la direction du temps. Or, grâce à l'espace, il y a une infinité de ces chaînes, les unes à
00 MKTAPIlYSIOrE ET ESTHÉTIQUE
côté des autres. Cependant, loin d'être complètement étrangères entre elles et sans lien réciproque, elles sont plutôt entrelacées de plusieurs façons. Ainsi, plusieurs causes primordiales qui agissent maintenant en même temps, et dont chacune produit un autre efTet, dérivent d'une cause primordiale commune, et sont en conséquence aussi apparentées entre elles que le sont les arrière petits-fils d'un aïeul ; et, d'autre part, il faut souvent un seul effet actuel de la rencontre de beaucoup de causes différentes sortant du passé, chacune en qualité de membre de sa propre chaîne. Toutes ces chaînes causales s'avançant dans la direction du temps forment donc un grand réseau commun entrelacé en tous sens, qui se meut également, de toute sa largeur, dans la direction du temps et constitue le cours du monde. Si maintenant nous nous représentons ces chaînes causales isolées par des méridiens qui seraient situés dans la direction du temps, ce qui est simultané, et, pour cette raison, ne se trouve pas en rapport causal direct, peut être partout indiqué par des cercles parallèles. Or, quoique ce qui est placé sous le même cercle parallèle ne dépende pas directement du reste, cela se trouve néanmoins, par suite de l'entrelacement du réseau entier ou de la totalité de toutes les causes et de tous les effets s'avançant dans la direction du temps, en un rapport indirect quelconque, bien qu'éloigné. La simultanéité actuelle est conséquemment nécessaire. C'est sur elle que repose la rencontre accidentelle de toutes les conditions d'un événement nécessaire au sens élevé, l'accomplissement de ce que le destin a voulu.
C'est la raison pour laquelle, par exemple, à la suite de la migration des peuples, quand le flot de
Illl MI.IH I \ ll<»N DAN.^ I.A DKVriNKK Ï»K CM Vrj'.N 0|
Li l>;irbari(; se rc|»iiiHlil .sur l'Kuropc, l«^^ plus beaux chefa-tl'cjuuvnî de la aculpture grecque, ie a Laocooii », r u Apollon du Vatieaii », etc., disparurent connue pa^ un coup de IhéAlre dans le sein de la terre; ils y attendirent pendant mille ans, intacts, uneé|)0(|ue plus douce et plus noble, comprenant les arts et les appréciant, — la lin du W siècle, sous le [)ontincal de Jules II, — et re()arurent alors à la lumière comme les modèles bien conservés du beau et du véritable type de la ii^nire bumainc. C'est également la raison pour la juelle se produisent au vrai moment les occasions et les circonstances importantes et décisives dans la vie de Tindividu, et finalement aussi les présages, en lesquels la croyance est si générale et si indéracinable, qu'il n'est pas rare de la voir trouver place même dans les tètes les plus supérieures. Car rien n'est absolument accidentel, mais tout se produit plutôt nécessairement, et la simultanéité même de ce qui n'est pas lié causalement — le ba^ard — est nécessaire, puisque ce qui est maintenant simultané a déjà été déterminé comme tel par des causes dans le passé le plus reculé. Tout se rellete en tout, chaque chose a son écho en chaque chose, et l'axiome bien connu d'Hippocrate, relatif à l'action^commune dans Torganisme, est également applicable à la totalité des choses: Ijoioia aia, a-j|j-vo',a ;j.ia, 7j|ji-à^£'.a -ivTX \ {De alimenio, édit. Kiihn, t. II, p. :20;.
Le penchant inextirpable de Thomme à tenir compte des présages, ses extispitia et opv-Oojxo-ia, ses consultations à l'aide de la Bible, des cartes, du plomb fondu, du marc de café, etc., témoignent qu'il regarde comme
1. (( Un seul courant d'ensemble, uu seul accord de volontés, conforiuilé d'humeurs en tout. »
(32 MKTAPIIYSlnUi: KT KSTIIKTIQUE
possible, en dépit de toute raison, de reconnaître par le présent et par ce qui &e trouve nettement sous les yeux ce qui est caché par l'espace ou par le temps, c'est-à-dire ce qui est éloigné ou futur; de sorte qu'il pourrait déchiirrer celui-ci d'après celui-là, s'il possédait la véritable ciel de cette écriture secrète.
Une seconde analogie qui peut, d'un côté tout différent, contribuer à la compréhension indirecte du fatalisme transcendant, est fournie parle 7'éve^ avec lequel d'ailleurs la vie a une ressemblance depuis très longtemps reconnue et souvent exprimée. L'idéalisme transcendental de Kant peut même être envisagé comme TexposiLion la plus claire de ce caractère de rêve de notre existence consciente, ainsi que je l'ai démontré dans ma critique de sa philosophie. Et cette analogie avec le rêve nous fait voir, quoique seulement encore dans un lointain nébuleux, comment la puissance secrète qui règle et dirige les événements extérieurs nous concernant, en vue de leurs fins par rapport à nous, pourrait avoir néanmoins sa racine dans la profondeur de notre propre essence insondable. Dans le rêve aussi, les circonstances qui y deviennentles motifs de nos actions, extérieures et indépendantes de nous-mêmes, et souvent même exécrées, se rencontrent par le pur effet du hasard. Il y a cependant entre elles un lien secret et méthodique, car une puissance occulte, à laquelle tous les hasards obéissent dans le rêve, dirige et adapte aussi ces circonstances, et uniquement par rapport à nous. Mais le plus étrange, c'est que cette puissance ne peut finalement être que notre propre volonté, à un point de vue, toutefois, qui ne tombe pas dans notre conscience révante. De là il advient que les événements du rêve s'y déroulent si
l'iuÔMi.hii \ MON DANS i,\ DK^TiNKi-: m: CIlAr.rN \\,\
rrrqiitîinincnt contre nos désirH, nous j<;llent dans rùlonnonicnt, dans les ennuis, voircî môino dans Tépouvanto cl dans l'angoisse mortelle, sans que la destinée, (jue pourlaiil nous dirigeons nous-nièines seerètemenl, intervienne pour notre salut. De même <|uand, posant anxieusemcMitunu question, nous reeevons une réponse dont nous nous rlonnons : ou, rru!orc, (|uand, interrogés nous-mèunis, comnnî, p:ir exemple, dans un examen, nous sommes incapables de trouver la réponse (|u'un autre, à notre honte, donne excellemment; et [)Ourtant, dans un cas comme dans l'autre, la réponse ne peut provenir que de nous.
Pour rendre encore plus claire et faire mieux comprendre cette mystérieuse direction, venue de nousmêmes, des événements dans le rêve, il y a encore une explication qui seule s'y prête. iMais elle est inévitablement de nature obscène, et je présuppose que les lecteurs dignes de m'entendre n'en seront pas choqués et ne prendront pas la chose du coté ridicule. 11 y a des rêves, on le sait, dont la nature se sert dans un but matériel : le dégorgement des vésicules séminales trop garnies. Des rêves de ce genre renferment naturellement des scènes lubriques; mais il en est de même de temps en temps d'autres rêves, qui n'ont nullement ce but, et ne l'atteignent pas. La différence entre ces deux genres de rêves est que, dans les premiers, les belles et l'occasion se montrent bientôt favorables à nous, et la nature atteint ainsi son but. Dans les seconds, au contraire, la chose que nous désirons le plus ardemment rencontre toujours de nouveaux obstacles dont nous nous efforçons en vain de triompher, de sorte que, finalement, nous ne parvenons pas au but. Ce qui crée ces obstacles et fait avorter coup sur coup notre ardent
Gi MKlAI'IlVSlgLE LT ESTHETiyLfc:
désir, ce n'est que notre propre volonté, mais venue d'une région située bien au delà de la conscience représentée dans le rêve, et apparaissant en conséquence dans celui-ci comme destin inexorable.
N'y aurait-il pas maintenant avec la destinée 'ans la réalité et avec la méthode que chacun peut-être y remarque dans sa propre existence, un état qui sérail analogue à celui que nous venons d'exposer pour le rêve? il arrive parfois que nous avons conçu vivement un projet qui se révèle, plus tard, comme nélant pas conforme à notre véritable bien. En attendant, nous le caressons ardemment, jusqu'à constatation à son égard d'une conjuration du destin, qui met en mouvement toute sa machinerie pour le faire échouer, finissant par nous ramener ainsi de force, contre notre volonté, dan^ la voie qui nous convient véritablement. Devant une telle résistance qui semble voulue, beaucoup de gens disent : « Je remarque que cela ne doit pas être. » D'autres y voient un présage, d'autres encore le doigt de Dieu. Mais tous partagent l'idée que lorsque le destin s'oppose à un projet avec une si évidente opiniâtreté, nous devons y renoncer. En effet, ne convenant pas à notre détermination, dont nous sommes inconscients, il ne pourrait être réalisé, et, en le poursuivant opiniâtrement, nous ne ferions que nous attirer des coups plus durs de la destinée, jusqu'à ce que nous ayons fini par retrouver le droit chemin; ou encore, s'il nous arrivait de forcer la chose, celle-ci ne nous apporterait que maux et dommages. La phrase citée plus haut : Ducicnt volentem fata, nolentem trahunt^, trouve ici sa pleine confirmation. Dans maints cas il apparaît.