‹ Métaphysique et esthétique = Parerga et paralipomenaChapitre 8 sur 21 · Donne-moi un levier · texte numérisé non relu

Donne-moi un levier

:i MKTAIMIVSlnL't: HT KSTIlLThjri:

la supposition admise au début comme un fait en un philosophisme qui la complète : Sic ;'<?.s accendicnl lumina rebus^,

Procède-t-on, par exemple, du subjectif, comme Tont fait Berkeley, Locke et Kant, chez lequel ce mode de considération a atteint son point culminant, on obtiendra cependant — bien que, par suite de l'immédiativité réelle du subjectif, cette voie présente les plus grands avantages — une philosophie en partie très bornée, en partie insuffisamment justifiée, si on ne la complète pas en reprenant une autre fois comme donné au point de départ ce qu'il y a en elle de déduit, dérivant ainsi, du point de vue opposé, le subjectif de l'objectif, comme auparavant l'objectif du subjectif. Je crois avoir complété, pour l'essentiel, ce point de la philosophie kantienne dans le XXIP Supplément au Monde comme volonté et comme représentation, ainsi que dans la Volonté dans la nature, au chapitre sur la physiologie des plantes, où, en partant de la nature extérieure, j'en déduis l'intellect.

Procède-t-on, au contraire, de l'objectif et admet-on immédiatement comme une chose donnée la matière, par exemple, avec les forces qui se manifestent en elle, on a bientôt la nature entière, car ce mode de considération fournit le pur naturalisme, que j'ai nommé plus exactement la « physique absolue )). La chose donnée, par conséquent le réel absolu, s'y trouve donc universellement compris, en lois naturelles et en forces naturelles, avec ce qui les porte, la matière, spécialement considérée dans un nombre incommensurable de soleils planant en liberté dans l'espace infini, et de

1. « Ainsi les choses augmentent leurs lumières par les choses. »

PKNnKKn sE IIKKKHAM S I I VTKI.I.K»: 1

plan<Mo8 qui les entourent. Il n'y a donc partout, en délinitive, (|ur <les ^loben, Ich uns éclairant, les autre» tîc,lair(^s. Sur la snrfacîc do ces derniers s'est, par suite d'une fernirnlalion putride, dévelc»ppre la vie, et celleci fournit en ascendance graduelle des êtres organiques se représentant comme individus; ils commencent et finissent temporellement, par la procréation et la mort, conformément aux lois naturelles dirigeant la force vitale, lois (jui, comme toutes les autres, constituent l'ordre de choses régnant et subsistant d'éternité en éternité, sans commencement ni fin, sans rendre aucun compte d'elles. Le sommet de cette gradation est occupé par Tliomme, dont l'existence, qui a également un commencement, compte de nombreuses et grandes douleurs, peu de joies, chichement mesurées, puis, comme toute autre, a une i\i\; et celle-ci venue, c'est comme s'il n'avait jamais existé Or, notre u physique absolue », qui dirige ici les considérations et joue le rùle de la philosophie, nous explique comment, par suite de ces lois naturelles subsistant et prévalant absolument, un seul phénomène détermine ou écarte l'autre ; tout se passe naturellement, et, en conséquence, est pleinement clair et compréhensible. On pourrait donc appliquer à l'ensemble du monde ainsi expliqué une phrase que Fichle, quand il produisait en chaire ses talents dramatiques, aimait à répeler avec un profond sérieux, une vigueur imposante et un air qui abasourdissait les étudiants : « Gelaest parce que cela est ; etcela est comme il est, parce que cela est ainsi. » Ce serait donc folie, semble-t-il, à ce point de vue, de vouloir chercher à un monde aussi clairement présenté d'autres explications dans une métaphysique toute imaginaire sur laquelle on appuierait de nouveau une morale qui, ne

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pouvant être fondée par la physiciue, ne reposeraitque sur ces fictions de la métaphysique. C'est la cause du mépris visible avec lequel les physiciens envisagent la métaphysique.

Mais, si fort qu'on se complaise personnellement en ce philosophisme purement objectif, Télroitesse du point de vue et la nécessité de le modifier, c'est-à-dire le sujet connaissant avec son pouvoir de connaissance, en vertu duquel seul tous ces mondes-là existent, deviendra l'objet de la recherche et se manifestera tôt ou tard, sous différentes formes et en diverses occasions. Ainsi, par exemple, l'expression des mystiques chrétiens, qui appliquent à l'intellect humain la dénomination de (( lumière de la nature », lumière qu'en dernier ressort ils déclarent incompétente, renferme l'idée que la validité de toutes les connaissances de cette espèce est seulement relative et nullement inconditionnée; tandis que c'est à cette dernière opinion que s'attachent nos rationalistes actuels, qui méprisent, pour cette raison, les profonds mystères du christianisme, comme les physiciens méprisent la métaphysique et tiennent, par exemple, le dogme du péché originel pour une superstition, parce que leur intelligence bourgeoise pélagienne a heureusement trouvé que l'un n'est pas responsable des fautes commises par un autre six mille ans avant lui. Car le rationaliste suit en confiance saw lumière de la nature » et s'imagine avec cela, réellement et sérieusement, n'avoir absolument 7Hen été, il y a quarante ou cinquante ans, avant que son papa, revêtu de son bonnet de nuit, l'ait engendré, et que sa maman l'oie l'ait déposé heureusement en ce monde, et être né alors de rien. Seulement ainsi il n'en peut mais. Le pécheur! le triple pécheur!

I'I'.N>I,I,> >\. IIJ.ÉKIIAM S I. IM I.I.I.Ki. I

Donc, coininc iiou» ravons dil, la ttp(;culation suivant la roimaissanco ohjrclive C(Hiinieno(;ra tôt ou lard par (liilcnMileH voies, mais loiit dabord par la voi(; pliilo80|)lii((uc inévitable, à concevoir des soupr;onH, c*est-à dire h conï|)rendre (|ue toute sa sagesse obtenue par le côté objectif est acquise aux dépens de rinlelicct humain, qui doit pourtant avoir ses formes, fonctions et mode de représentation propres, et, conséqucmment, est entièrement conditionné par lui ; d'où la nécessité de modifier également ici le point de vue et de substituer au procédé objectif le procédé subjectif. Il s'agit donc de prendre maintenant pour objet de l'enquête, en soumettant ses pleins pouvoirs à un examen, l'intellect lui-même, qui, jusqu'ici, plein de conliance en lui-môme, a érigé son dogmatisme sans sourciller, et a audacieusement jugé a priori le monde et toutes les choses qu'il renferme, même sa possibilité. Ceci conduit d'abord à Locke, puis à la critique de la raison pure, et enfin à la connaissance que la lumière de la nature n'est dirigée que vers l'extérieur; donc, si elle voulait se rétrofléchir et éclairer son propre intérieur, elle ne le pourrait pas et serait impuissante à dissiper directement l'obscurité qui y règne ; ce n'est que par la voie détournée de la réflexion, qu'ont suivie Locke et Kant, et avec de grosses difficultés, qu'elle reçoit une information indirecte de son propre mécanisme et de sa propre nature.

L'intellect comprend alors qu il est originellement destiné à saisir de simples relations, comme celles qui suffisent au service d'une volonté individuelle. Pour cette raison il est essentiellement dirigé vers l'extérieur, et même là il n'est qu'une force de surface, semblable à l'électricité, c'est-à-dire qu'il n'at-

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teint que la superficie des choses et ne pénètre pas dans leur intérieur; aussi ne peut-il comprendre ou deviner complètement et à fond un seul de tous ces êtres, même le plus humble et le plus simple, clairs et réels pour lui ol)jectivement; le principal en eux, pour tous et pour chacun, demeure pour lui un secret. Mais par là il est ensuite conduit à la vue plus profonde, indiquée par le nom d'idéalisme, que ce monde objectif et son ordre^ tels qu'il les saisit par ses opérations, n'existent pas purement et simplement et par conséquent en eux-mêmes, mais naissent au moyen des fonctions du cerveau et n*ont avant tout de racines que dans celui-ci; par suite, ils n'ont sous cette forme qu'une existence conditionnée et relative, et ne sont qu'un simple phénomène, une simple apparition. Si, après avoir recherché jusqu'ici les raisons de sa propre existence, l'homme en a conclu que les lois de la connaissance, de la pensée et de l'expérience sont purement objectives, existent en elles-mêmes et pour elles-mêmes d'une façon absolue, et que seulement en vertu d'elles il existe, lui comme le reste, il reconnaît maintenant, à l'opposé, que son intellect, par conséquent aussi son existence, sont la condition de toutes ces lois et de ce qui en découle. Il comprend enfin que l'idéalité de l'espace, du temps et de la causalité qui, maintenant, est devenue claire pour lui, laisse place pour un tout autre ordre de choses que celui de la nature ; et cependant il est contraint d'envisager celle-ci comme le résultat, ou l'hiéroglyphe, de celui-là.

Combien l'esprit humain est en général peu apte aux méditations philosophiques, c'est ce que montre, entre autres, le fait suivant : après tout ce qui a été dit

l'IlNSKKS SK MKFKHAM A I. INTKM.KCT 7«J

clopiiis Doscarles à ce snjcit, !<• réalJHmo continue bravement à a^opposcr à ricJc'ialiHme, en aflirmant naïvement qiKî les corps conïme tels n'exiHlent pas seulement dans notre rp|)résenlalion, mais ont aussi une exislencîe rrellr. Or, c'est précisément cette réalité même, cette modalité d'existence, avec tout ce qu'elle renferme, (|m' nous affirmons n'exister que dans la représentation et ne pouvoir être rencontrée nulle part ailleurs; car elle n'est (|u'un certain ordre nécessaire de renchaînement de nos représentations. En dépit de tout ce qu'ont enseigné les |)récédenls idéalistes, Berkeley surtout, c'est seulement Kant qui a donné la preuve fondamentale à ce sujet : il n'en a pas fini d'un seul coup, mais il est entré dans les détails, a écarté Va priori, et tenu compte partout de l'élément empirique. Mais à celui qui a enfin compris l'idéalité du monde, l'affirmation que celui-ci n'en existerait pas moins, même si personne ne le représentait, apparaît véritablement absurde. Elle exprime en effet une contradi'tion : car son existence signifie simplement le fait qu'il est représenté. Son existence même repose dans la représentation du sujet. C'est ce que signifie l'expression : elle est objets Aussi les anciennes religions, plus nobles et meilleures que les nôtres, le brahmanisme et le bouddhisme, donnent-elles également pour base à leurs doctrines Tidéalisme, qu'elles croient le peuple même capable de comprendre. Le judaïsme.

1. En regardant un objet quelconque, par exemple un point de vue, si je viens à penser qu'au luèuie moment on me coupe la tête, je sais que l'objet restera fixe et immuable : ce qui implique tout au fond que moi aussi je le resterai également. Voilà ce que comprendront peu de gens; mais je le dis pour ceux aui comprendront.

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au contraire, est une concentration et consolidation en règle du réalisme.

Un faux-fuyant introduit par Fichte, et qui depuis lors est à l'ordre du jour, se trouve dans l'expression (( le moi )). La forme substantive et rarlicle qui précède transforment ici ce qui est essentiellement et tout simplement subjectif, en objet. Car, en réalité, « moi » désigne le subjectif comme tel, qui par conséquent ne peut jamais devenir objet, soit la chose à reconnaître en opposition et comme condition de toute chose reconnue. C'est ce qu'a exprimé la sagesse de toutes les langues, en ne faisant pas du mot « moi » un substantif; aussi Fichte, pour émettre son idée, a-t-il dû faire violence à la langue.

Vidéalité dit temps, découverte par Kant, est déjà contenue en réalité dans la loi d'inertie, qui appartient à la mécanique. Car, au fond, ce qu'établit cette loi, c'est que le temps à lui seul ne peut produire aucun effet physique, que par conséquent, à lui seul, et en lui-même, il ne change rien au repos ou au mouvement d'un corps. Il résulte déjà de là qu'il n'a aucune réalité physique, qu'il n'est qu'un idéal transcendental, c'est-à-dire qu'il tire son origine non des choses, mais du sujet connaissant. S'il était inhérent aux choses en elles-mêmes à titre de propriété ou d'accidence, il faudrait que sa quantité, c'est-à-diresalongueurou sabrièveté, pût y changer quelque chose. Or, il n'en est absolument rien : au contraire, le temps passe sur leschoses sans leur imprimer la moindre trace. Car les causes seules sont agissantes dans le cours du temps; lui, il n'agit pas. Aussi, quand un corps est soustrait à toutes les influences chimiques, — comme, par exemple,

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le mammoiilli dans les banquises de la L<';nn, un mou cheron dans Tanihre, un nuHal prrcieux dans un air complètement sec, les anlifiuilc'îs c^Kypl'^'nnes (et nn^me les chevelures) dans leurs nécropoles abritées, — des inillitîrs d'années n'yclianfçent ri(;n. (l'est cette absolue inellicacilc du temps ()ui constitue, en mé(!anique, la loi d'inertie. Un corps s'est-il mis une fois en mouvement, nul temps ne peut Ir lui (enlever, ou seulement le diminuer; ce m(mvement est absolument sans fin, si des causes pliysi(|ues ne réagissent pas contre lui. De môme, un corps au repos repose éternellement, si des causes physiques n'interviennent pas pour le mettre en mouvement. Il résulte donc déjà de là (jue le temps n'est pas une chose en contact avec les corps, (\ue ceux-ci et ceux-là sont de nature hétérogène, en ce que cette réalité qui appartient au corps ne peut être attribuée au temps; que, par conséquent, celui-ci est absolument idéal, attaché uniquement à la représentation et à ses organes. Les corps, au contraire, révèlent par la diversité de leurs qualités et les effets de celles-ci qu'ils ne sont pas seulement un idéal, mais aussi une réalité objective, une chose en elle-même, quelque différente de son phénomène que celle-ci puisse être.

Le mouvement est avant tout un simple fait phoronomique, c'est-à-dire un fait dont les éléments sont empruntés exclusivement au temps et à l'espace. La matière est ce qui est mobile ; elle est déjà objectivation de la chose en soi. Mais son absolue indifférence à l'égard du repos comme du mouvement, qui la fait à jamais peisisler dans l'un comme dans l'autre dès qu'elle les a adoptés, et la lient prèle à s'agiter pendant une éternité aussi bien qu'à se reposer pendant une éternité, témoigne que l'espace et le temps, et par con-

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séquent les oppositions de mouvement et de repos résultant uniquement de ceux-ci, ne se rattaciient nullement à la chose en soi, qui se représente comme matière et lui prête toutes ses forces, mais lui sont au contraire complètement étrangers. Cela prouve qu'ils n'ont pas passé de la chose apparaissante à la chose apparue, mais sont venus de l'intellect, qui saisit celleci, et auquel ils appartiennent comme étant ses formes.

Celui qui, pour le dire en passant, veut se représenter très vivement ladite loi d'inertie, n'a qu à s'imaginer qu'il se trouve à l'extrémité du monde, devant l'espace vide. Qu'il tire alors un coup de pistolet : sa balle volera, sans changer de direction, durant toute l'éternité; les billions d'années ne la fatigueront point, l'espace ne lui fera jamais défaut, le temps ne lui manquera jamais. Ajoutez que nous savons tout cela a priori, et que, pour cette raison, nous le savons en pleine certitude. Je crois que l'idéalité transcendentale, c'est-à-dire la fantasmagorie cérébrale de toute la chose deviendra ici étonnamment sensible.

On établirait au sujet de l'espace un ordre d'idées analogue et parallèle à celui qui vient d'être établi au sujet du temps, en disant que la matière, par toute la division qui l'étend, ou compression dans l'espace, ne peut être ni augmentée ni diminuée ; et aussi que, dans l'espace absolu, repos et mouvement en ligne droite se rencontrent phoronomiquement et sont la même chose.

Mainte affirmation des philosophes anciens témoigne qu'ils ont pressenti la doctrine kantienne de l'idéalité du temps : c'est ce que j'ai déjà démontré en d'autres endroits. Spinoza dit nettement : Teynpus non est aff'ectio rerum, sed tantum merus modus cogitandi. {Cogilata

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metaphyi^icd, cliap. ivj. lui réalité, la conscience de ridéalilé du tenipa se trouve niônic à la base de la notion pérennelle de Téternité. Cette dernière est essentiellement l'opposition du temps, et c'est ainsi que l'ont toujours compris les gens avisés, (|ui n'ont j)U parvenir à cette vue (ju'en sentant que le temps existe seulement dans notre intellect, non dans l'essence des choses en soi. Seule rinintelligence des esprits tout à fait inférieurs n'a su se représenter la notion de l'élernilé que comme un temps sans fin. C'est ce qui a contraint les scolastiques à employer des formules telles que cellesci : .Eternitas no)i est tetnporis si)ie fine successio, sed nunc stans. Platon avait déjà dit dans le Tiitiéc, et Plotin le répète : aiàivo; sixtov x^vr^Tr^ 6 y povo;. On pourrait, dans cette vue, nommer le temps une éternité séparée de lui, et affirmer ainsi que s'il n'y avait pas d'éternité, le temps non plus ne pourrait être. Depuis Kant, la notion de Texistence hors du temps a été introduite, dans le même sens, en philosophie ; mais il faut l'employer avec beaucoup de précaution. Elle est en effet de celles qu'on peut encore s'imaginer, mais qu'aucune intuition ne peut ni expliquer ni réaliser.

On comprendrait très bien que le temps s'écoule d'une manière parfaitement uniforme partout et dans toutes les têtes, s'il était une chose purement extérieure, objective, perceptible par les sens, comme les corps. Mais il ne l'est pas ; on ne peut ni le voir ni le toucher. Il n'est pas non plus un simple mouvement ou une transformation quelconque des corps; au contraire, ce mouvement et cette transformation sont en lui, par conséquent conditionnés par lui. L'horloge avance ou retarde, mais le temps ne fait pas de même ; la marche uniforme et normale à laquelle se rapportent cette

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avance et ce retard est le cours réel du temps. L'horloge mesure le temps '. elle ne le fait point. Quand toutes les horloges s'arrêteraient, quand le soleil lui-même resterait immobile, quand tout mouvement, toute transformation cesseraient, cela n'entraverait pas un seul instant le cours du temps. 11 poursuivrait sa marche uniforme, il continuerait à s'écouler, sans qu'aucun changement se manifestât ari lui. Et néanmoins, comme nous l'avons dit, il n'est pas une chose perceptible, donnée du dehors, agissant sur nous, un objet proprement dit. Tout ce qui reste, c'est que le temps se trouve en nous, qu'il constitue le développement propre et incessant de notre esprit, ou, comme dit Kant, la forme (lu sens intérieur et de toute notre représentation ; en un mot, l'assise la plus profonde du théâtre de ce monde objectif.

Cette uniformité du cours du temps dans toutes les têtes démontre, plus que n'importe quoi, que nous sommes tous plongés dans le même rêve, que c'est un seul être qui le rêve. — Si, à propos de cette origine subjective du temps, on était tenté de s'étonner de la complète uniformité de son cours dans tant de têtes différentes, on se trouverait en présence d'un malentendu. L'uniformité signifierait en effet ici que dans le même temps il s'écoule autant de temps, présupposition absurde d'un second temps dans lequel, rapide ou lent, s'écoulerait le premier.

La même démonstration s'applique à l'espace. Si je puis laisser derrière moi tous les mondes, si nombreux ■qu'ils soient, il m'est en tout cas impossible de sortir de l'espace ; je l'emporte toujours avec *rkoi, parce qu'il s'attache à mon intellect et constitue la machine représentative de ma boîte crânienne.

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Le temps est cette organisation «le notre intellect en vertu (le laciuelle ce (|ue nous concîevons comme Tavenir ne semble pas exister maintenant : illusion qui disparaît (|uand ravenir est devenu le présent. Dans quelcjues rêves, dans le somnambulisme clairvoyant et dans la seconde vue, celle l'orme décevante est écartée pour rinslant; alors l'avenir se représente connue actuel. Ceci explique comment les tentatives faites parfois pour rendre vaines à dessein les prédictions des personnes douées de seconde vue, même seulement dans les détails accessoires, ont dû échouer. Car ces personnes ont vu la chose dans la réalité de celle-ci, qui existait déjà alors, de même que, nous, ne percevons que Tactuel ; cette chose a en conséquence la même immuabilité que le passé. (Voir, sur des tentatives de ce genre, Kieser, Aixhives du ynagnéiisme animal (en allemand), t. VIII, section III, pp. 71, 87, 90.)

En conformité de cela, la nécessité de tout ce qui arrive, c'est-à-dire de ce qui entre successivement dans le temps, nécessité qui se représente à nous au moyen de la chaîne des causes et des effets, n'est que la façon dont nous percevons, sous la forme du temps, ce qui existe à Tétat d'unité et d'immuabilité. Elle est aussi l'impossibilité que ce qui existe, quoique nous le reconnaissions aujourd'hui comme futur, demain comme actuel, après-demain comme passé, ne soit pourtant identique, un et immuable avec soi-même. Dans la finalité de l'organisme se représente l'unité de la volonté s'objectivant en lui, unité qui, dans notre appréhension rattachée à l'espace, apparaît cependant comme une multiplicité de parties concourant toutes au but (voir la Volonté dans la nature) ; de même, la nécessité de tout ce qui arrive, amenée par la chaîne

causale, rétablit Tunité de l'être en soi s'y objectivant, unité qui cependant, dans notre appréhension rattachée au temps, est conçue comme une succession d'états, par conséquent comme passé, présent et futur : tandis que l'être en soi-même ne connaît pas tout cela, mais existe en JSnnc stans.

Les séparations par l'espace sont, dans la clairvoyance somnambulesque, bien plus souvent, et par conséquent plus facilement supprimées, que celles par le temps. Car ce qui n'est qu'absent et éloigné s'impose bien plus fréquemment à l'esprit que ce qui n'est encore qu'à l'état d'avenir. Kant expliquerait ceci en disant que l'espace est seulement la forme du sens extérieur, le temps celle du sens intérieur. Que le temps et l'espace, d'après leur forme, se représentent a priori, Kant l'a enseigné ; mais que cela puisse se faire aussi d'après leur contenu, c'est ce qu'enseigne le somnambulisme lucide.

La preuve la plus convaincante et en même temps la plus simple de l'idéalité de l'espace, c'est que nous ne pouvons le supprimer en pensée, comme nous supprimons toute autre chose. Nous pouvons seulement vider l'espace; nous pouvons supposer que tout, tout, tout en soit absent, que tout en disparaisse ; nous pouvons très bien nous représenter l'intervalle entre les étoiles fixes comme absolumentvide, etainsi de suite ; mais l'espace lui-même, nous ne pouvons nous en débarrasser en aucune façon. Quoi que nous fassions, où que nous nous placions, il est là, et n'a de fin nulle part ; car il est lu base de toutes nos représentations et la condition première de celles-ci. Cela prouve d'une manière certaine qu'il appartient à notre intellect même, qu'il en est

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une partie iiilrgranto, (|u'il fournit la trariin du ti.sMj (le celui-ci, sur lequel vient s*a|)plif|uer ensuite la bigarrure du monde objeclif. Il se présente à nouK aussitôt (ju'un objet doit être représenté ; il accompagne ensuite tous les mouvements, tous les détours et tentatives de l'intellect intuitif, avec la même persévérance que les lunettes qui garnissent mon nez accompagnent Ions les détours et mouvements de ma personne, ou (juc l'ombre accompagne les corps. (Juand je remarque qu'une chose est avec moi partout et en toutes circonstances, j'en conclus qu'elle est attachée à moi ; par exemple, quand je retrouve partout telle odeur particulière à laquelle je voudrais échapper. Il n'en est pas autrement de l'espace : quoi que je puisse penser, quelque monde que je puisse me représenter, l'espace; est toujours là d'abord, et ne veut pas céder. Si maintenant, comme il s'ensuit rnanifestement de là, ce même espace est une fonction et même une fonction fondamentale de mon intellect, l'idéalité qui résulte de ceci s'étend aussi à toutce qui le concerne, c'est-à-dire à tout ce qui se représente en lui. Ceci peut avoir aussi en soimême une existence objective ; mais en tant qu'il s'agit d'espace, par conséquent de forme, de grandeur et de mouvement, il est subjectivement déterminé. Les calculs astronomiques si exacts et si concordants ne sont non plus possibles que parce que l'espace existe en réalité dans notre tête. Il s'ensuit donc que nous ne reconnaissons pas les choses comme elles sont en ellesmêmes, mais seulement commes elles paraissent. Voilà la grande doctrine du grand Kant.

Admettre que l'espace infini serait indépendant de nous, c'est-à-dire absolument objectif et existant en lui-même, et qu'un simple reflet de celui-ci, sous forme

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d'infini, serait entré par nos yeux dans notre tête, c'est la plus absurde de toutes les idées ; mais c'est en un certain sens la plus féconde, parce que celui qui s'est nettement rendu compte de cette absurdité, reconnaît par là même directement la simple existence phénoménale de ce monde. 11 conçoit en effet celui-ci comme un simple phénomène cérébral qui disparaît avec la mort du cerveau pour laisser subsister un monde tout autre, le monde des choses en soi. Si la tète est dans l'espace, cela n'empêche pas de comprendre que l'espace n'est que dans la tête^

Ce que la lumière est pour le monde corporel extérieur, l'intellect Test pour le monde intérieur de la conscience. L'intellect est en effet à la volonté, par conséquent aussi à l'organisme, qui n'est que la volonté considérée objectivement, à peu près ce qu'est la lumière au combustible et à l'oxygène, dont la réunion l'éteint. Et de même que la lumière est d'autant plus pnre qu'elle se mélange moins avec la fumée du combustible, l'intellect est, lui aussi, d'autant plus pur qu'il est plus complètement séparé de la volonté qui lui a donné naissance. On pourrait dire, en employant une métaphore hardie : la vie est, comme on le sait, un acte de combustion, et le développement de lumière «lue celui-ci exige est l'intellect.

L'auto-observation impartiale la plus simple, associée à la constatation anatomique, mène au résultat que l'intellect, comme son objectivation, le cerveau,

1. Si je dis : « dans un autre monde ». c'est une grosse sottise de demander : « Où est donc l'autre monde? » Car l'espace, qui seul donne un sens au mot où, appartient précisément à ce mondeci ; en dehors de lui il n'y a pas d'o?V. Pai.x. tranquillité et bonheur n'existent que là où il n'y a ni oii ni quand.

l'KNSKKS SK IIICKKHANT A I. INTKM.KCT H'.l

avec col oiKuno addilioiinel (Jch «en», n est qu'une senHibilité In's vive pour les iiiiprcHHions du (hdiopH ; mais il no oonnlilun pas noire être primordial p( vraiment inlinn^; l'intellect n'est donc pas en iiouh ce (pie la force active est dans la plante, ou la pesanteur dans la pierre, avec les éner^^ies chimicjues : ce qui est cela, c'est la volonté seule. L'intellect est au contraire en nous ce qui, dans la plante, peut favoriser ou entraver la simple sensihilitc pour les influences extérieures, pour les elTels physiques et chimiques, le développement et la prospérité de celle-ci. Seulement, en nous, cette sensibilité est si extraordinairement vive, qu'avec son aide le monde objectif tout entier, le monde comme représentation, se représente, et prend ainsi naissance comme objet. Pour bien saisir cela, on n*a qu'à se représenter le monde sans aucun être animal. Alors il est sans perception, c'est-à-dire n'existe pas objectivement. Admettons la chose pour l'instant. Représentez-vous à présent une quantité de plantes surgies dru du sol. Maintes influences agissent sur elles : l'air, le vent, le heurt réciproque, l'humidité, le froid, la lumière, la chaleur, la tension électrique, etc. Augmentez à présent de plus en plus, en idée, la sensibilité de ces plantes pour ces influences : elle devient linalement une sensation, accompagnée de la faculté de rapporter celle-ci à ses causes, et en dernier degré une perception. Bientôt le monde est là, se représentant en espace, en temps et e» causalité; il reste cependant un simple résultat des influences extérieure^ sur la sensibilité des plantes. Celte considération figurée est très propre à rendre sensible l'existence purement phénoménale du monde extérieur. Qui aura en effet l'idée, après cela, de soutenir que les rapports

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qui existent dans une telle intuition, née de simples relations entre l'action extérieure et la sensibililô vivante, représentent le caractère vraiment objectif, intime et primordial de toutes ces puissances naturelles agissant sur la plante, c'est-à-dire le monde des choses en soi? Cette image peut donc nous faire comprendre pourquoi le domaine de l'intellect humain a des limites si étroites, comme le démontre Kant dans la Critique de la raison pure,

La chose en soi, au contraire, est seulement la volonté. Celle-ci est en conséquence la créatrice et la représentante de toutes les propriétés du phénomène. La moralité lui est incontestablement imposée; mais la connaissance et sa force, c'est-à-dire l'intellect, appartiennent aussi à son phénomène, et, ainsi, indirectement à elle. Que des gens bornés et niais éprouvent toujours quelque mépris, cela peut provenir, du moins en partie, de ce que, chez eux, la volonté s'est rendue la tâche très facile, et ne s'est chargée, pour atteindre ses fins, que de deux onces d'intelligence.

Ce n'est pas seulement toute évidence qui est claire, ainsi que je l'ai montré dans le Monde comme volonté et comme représentation^ § 14, mais aussi toute véritable compréhension des choses. C'est ce que prouvent déjà les tropes innombrables de toutes les langues, qui sont autant d'efforts pour ramener tout ce qui est abstrait aune notion claire. Des idées purement abstraites sur une chose n'en donnent en effet aucune compréhension réelle ; mais elles mettent à même d'en parler, comme beaucoup de gens parlent de beaucoup de choses; quelques-uns même n'ont pas besoin pour cela d'idées, mais se contentent simplement de mots, par exemple de termes d'art qu'ils ont appris. Au

PKNSK.KS SK lli:ii:HA\T A I. IN'TKI.I.KJ'.T ^M

contraire, pour coinprondre Vf'ritablcîinrnt nue chone, il faut la saisir intnilivemnnt, va\ re^ftvoir une impression nett(\ autant (pn; possihio d'après la rralitfî, en faisant intorviuiir en outre l'iinagination. Même ce qui est trop grand ou trop compli(|ué pour être embrassé (i*un seul regard, il faut, si l'on veut véritablement le comprendre, se le représenter ou partiellement, ou par un é(|uivalent accessible d'un coup d'cr'il ; et ce que ce dernier procédé ne permet pas encore de voir, on doit cberclier du moins à se le représenter par une image et une comparaison intelligibles. C'est à ce point que l'intuition est la base de nos connaissances. On le voit aussi par le fait que si nous pensons in ahstracto de très gros nombres, de même que de très lointains, seulement à travers les distances exprimables, telles que les distances astronomiques, nous ne les comprenons cependant pas réellement et directement ; nous nous en faisons simplement une idée de rapport.

Mais plus que tout autre, le philosophe doit puiser à cette source primitive, la connaissance intuitive, et avoir constamment sous les yeux les choses mêmes, la nature, le monde, la vie ; ce sont elles, et non les livres, qu'il doit prendre pour texte de ses pensées ; c'est avec leur aide qu'il ne doit cesser d'éprouver et de contrôler les idées toutes faites; quant aux livres, il lui faut les employer comme sources de la connaissance, mais seulement à titre de secours. Ce qu'ils donnent, on ne le reçoit que de seconde main, la plupart du temps déji un peu faussé ; ce n'est qu'un reflet, une contrefaçon de l'original, le monde, et rarement le miroir fut complètement pur. Au contraire, la nature, la réalité ne ment jamais; c'est elle qui fait de toute vérité une vérité. Voilà pourquoi le philosophe doit prendre à

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tâche de Tétudier, et ce sont ses grands traits nets, son caractère fondamental, qui constituent la base de son problème. Il prendra donc pour objet de sa contemplation les phénomènes essentiels et généraux, ce qui est en tout temps et en tous lieux; quant aux phénomènes spéciaux, particuliers, rares, microscopiques, ou passagers, il les laissera au physicien, au géologue, à rhislorien. Des choses plus importantes l'occupent : l'ensemble et la grandeur du monde, l'essence de celuici, les vérités fondamentales sont le but élevé qu'il vise. Il ne peut donc descendre en même temps jusqu'aux détails et aux petites choses. C'est ainsi que l'homme qui, de la cime d'une montagne, contemple la contrée, ne peut déterminer l'espèce des plantes qui croissent plus loin dans la vallée, et laisse ce soin au botaniste. Pour se consacrer avec toutes ses forces à une science spéciale, il faut professer un grand amour pour elle, et une grande indifférence pour toutes les autres. La culture de celle-là implique en effet l'ignorance de celles-ci. Ainsi, quand on épouse une femme, on doit renoncer aux autres femmes.

Aussi les esprits du premier rang ne se consacreront-ils jamais à une science spéciale ; l'intuition de l'ensemble leur tient pour cela trop au cœur. Ce sont des généraux, non des capitaines; des chefs d'orchestre, non de simples musiciens. Comment un grand esprit trouverait-il sa satisfaction à connaître exactement et dans ses rapports avec le reste une branche déterminée de la totalité des choses, un champ unique, en négligeant tous les autres? Au contraire, sa préoccupation s'adresse à l'ensemble, son effort porte sur la totalité des choses, sur le monde en particulier, et, sur ce terrain, rien ne peut lui rester étranger. Il est donc

l'KNSKKS SK IIKKKKANT A I. INTKLLKCT

impossible (ju'il passe sa vie à épuiser le» petits côtés (l'une spécialité

L'œil, h force de contomplor im ohjrt, no. f/itigne et ne voit plus rioii ; de inéiiic rinteilccl, a Inrcc de réilécliirsiir la iiïéine chose, dcvienl incapable de la scruter (^t de la saisir plus profondénient, s'émousse et se trouble. 11 faut la laisser, puis y revenir, en la retrouvant fraicbe, avec des contours nets. Aussi cjuaild PUton raconte, dans le Banquet, que Socrate, méditant sur une idée qui lui était venue, resta vingt-quatre heures raide et immobile comme une statue, doit-on dire ici que non seulement )ion ê Dcro, mais ajouter : è mal trovato. Ce besoin de repos de l'intellect explique aussi que, après une pause un peu prolongée, nous envisageons sous un jour en quelque sorte nouveau et étranger le cours journalier des choses de ce monde, jetons ainsi sur celui-ci un regard tout particulièrement impartial, et saisissons de la façon la plus nette et la plus profonde son lien et sa signification; de sorte que nous voyons alors en pleine évidence des choses au sujet desquelles nous ne pouvons nous expliquer comment ceux qui s'agitent parmi elles à toute heure ne les remarquent pas. Cet instant lumineux peut être comparé à un Incidtim intervalliwi.

En un sens élevé, même les heures d'enthousiasme, avec leurs moments d'illumination et de conception proprement dite, ne sont que les lucida interdalla du génie. Aussi pourrait-on dire que le génie est logé seulement à un étage plus haut que la démence. Mais même la raison de Thomme raisonnable n'agit en réalité que dans les hicidis intervallis: car il n'est pas

toujours tel. L'homme intelligent non plus ne Test pas constamment. Il en est de même du pur savant, qui est incapable, à certains moments, de se rappeler les choses les plus familières et de les mettre en bon ordre. Bref, nemo omnibus horis sapit. Tout ceci semble indiquer un certain flux et reflux des humeurs du cerveau, ou une tension et détente des fibres de celui-ci^

Mais quand, par un afflux de ce genre, se présente soudainement à nous une idée neuve et profonde qui donne naturellement à nos pensées un haut degré de vivacité, l'occasion qui les provoque sera toujours des plus nettes, et chaque grande pensée aura pour base une vue intuitive. Car les mots éveillent des idées dans les autres, des images en nous.

Que nous devions transcrire le plus tôt possible nos méditations personnelles ayant de la valeur, cela se conçoit : si nous oublions parfois ce que nous avons fait, à bien plus forte raison oublions-nous ce que nous avons pensé ! Mais les idées ne viennent pas quand nous voulons; elles viennent quand elles veulent. Au contraire, ce que nous recevons tout préparé du dehors, les choses simplement acquises, qu'on peut toujours retrouver dans les livres, il vaut mieux ne pas les transcrire ; donc, point d'extraits de lecture, car transcrire une chose, c'est la vouer à l'oubli. Il faut toutefois se mon-trer sévère et despotique à l'égard de sa mémoire, afin qu'elle n'apprenne pas la désobéissance. Ainsi, par

1. Selon que l'énergie de l'esprit est rehaussée ou assoupie, par suile de l'état physiologique de l'organisme, il prend son vol à une hauteur très différente, planant parfois dans l'éther et dominant le monde, parfois rasant les marais de la terre, le plus souvent entre les deux extrêmes, mais toujours plus près de l'un ou de l'autre. La volonté ne peut rien contre cela.

|'KN.si:k> >k iii:ii:ha.m a i. imi;i.i.k«;i 9Ii

exemple, si l'on ikî peut se rappeler une cliose, un vers, un mol, (|u'on ne recoure pa» aux livre», mais (]u'()n torture k ce sujet sa mémoire longuement, pério- Ji(iu(îm('nt, iua(|u'à ce (ju'elle ait fait son devoir. IMus longtemps en elïet on a dû réllécliir à la chose, et plus solidement elle s'incruste dans la léte. Ce qu'on a ainsi tiré avec beaucouf) d'elVort des profondeurs de sa mémoire, on le maîtrisera une autre lois beaucoup plus racilement ([uc si on l'avait rafraîchi au moyen des livies '.

La mnémoni(|ue, par contre, repose sur le fait (ju'on se lie plus à son esprit qu'à sa mémoire, en conséquence de quoi on charge celui-là du service de celle-ci. L'esprit en effet doit substituer à une chose difficile à retenir une chose facile à retenir, pour retraduire la première dans la seconde. Mais cette mnémonique est à la mémoire naturelle ce qu'est une jambe artihcielle à la véritable, et tombe, comme toute chose, sous le coup du jugement napoléonien : « Tout ce qui n'est pas naturel est imparfait ». Il est bon de s'en servir au début pour les choses ou les mots nouvellement appris, comme d'une béquille momentanée, jusqu'à ce que tout cela se soit incorporé à la mémoire naturelle immédiate. Com-

1. La mémoire est un être capricieux et bizarre, comparable à une jeune tille : parfois elle refuse tout à coup ce qu'elle a donné cent fois, puis elle vous l'apporte plus tard d'elle-même, lorsqu'on n'y songe plus.

Un mot s ancre plus solidement dans la mémoire quand on l'a rattaché a une image trompeuse plutôt qu'a une simple notion.

Ce serait une belle chose, si l'on savait une fois pour toutes et pour toujours ce que Ton a appris : mais il en va autrement. Toute chose apprise doit être rafraîchie de temps en temps par la répétition: sans quoi, on l'oublie peu à peu. Mais comme la pure répétition ennuie, il faut toujours ajouter quelque chose à ce que l'on sait déjà. De là aut progredi, aut regredi (ou progresser, ou régresser).

'.)(■> MKTAPlIVSInlK KT KSTlIKTIolK

ment notre mémoire se met à trouver aussitôt chaque fois, dans le domaine souvent illimité de ses réserves, ce qui lui est demandé ; comment procède sa recherche parfois longue et aveugle; comment nous arrive spontanément, comme si on nous le soul'flait, d'ordinaire quand nous découvrons un léger fil qui s'y rattache, ou au bout de quelques heures, parfois de quelques jours, ce que nous avons d'abord cherché en vain, tout cela est pour nous-mêmes, qui y jouons un rôle, une énigme. Mais il me semble hors de doute que ces opérations si subtiles et si mystérieuses, dans cet amas et cette diversité immenses de la matière du souvenir, ne peuvent jamais être remplacées par un jeu artificiel et conscient d'analogies, où la mémoire naturelle doit, en définitive, lou]o\irs resiev le pruiium mobile; or, dans l'occurrence, elle a deux choses à retenir au lieu d'une : le signe et ce qui est signifié. En tout cas, cette mémoire artificielle ne peut emmagasiner qu'un approvisionnement très restreint.

Les choses s'impriment de deux manières dans notre mémoire : ou parce que nous le voulons et nous y efforçons, cas auquel, quand il s'agit simplement de mots ou de nombres, nous pouvons recourir aux procédés mnémoniques; ou bien elles s'y impriment d'ellesmêmes, sans notre participation, par suite de l'impression qu'elles exercent sur nous : cas auquel elles sont d'ordinaire inoubliables. De même cependant qu'on ne sent le plus souvent une blessure que plus tard, et non quand on la reçoit, ainsi maint événement ou mainte pensée entendue ou lue produit sur nous une impression plus profonde que nous ne le constatons sur-lechamp; mais cela nous revient plus tard, ce qui fait que nous ne l'oublions pas; la chose s'incorpore au

l'K.N-l.K- -K IIKKKIIAM A LIMKI.I.Kf I *»T

sysU'iiKi de nos i(l/;cH, pruir apparaître au luoiiKtni voulu. II faut toulrlois pour (;(;la(|u'ellL* nous int(':n'.S8e à un titro (|uelcon<|ue. Il est urcessaire alors d'avoir un esprit vif, saisissant avidement les choses objectives, aspirant h la connaissance et à l'intuition. L'ignorance surprenante de maints savants dans les choses de leur domaine a comme ultime motif leur ma[i({ue d'intérêt objectif pour les objets do ce domaine; les perceptions, remanjucs, intuitions, etc., y relatives ne produisent sur eux aucune impression vive, et par conséquent ne subsistent pas; ils n'étudient d'ailleurs pas co7i amore,, mais contraints et forcés. IMus est étendu le nombre de choses auxquelles un homme prend un vif intérêt objectif, plus il s'en fixera de cette façon spontanée dans sa mémoire; et cela surtout- au temps de la jeunesse, quand leur nouveauté accroît leur intérêt. Cette seconde manière est beaucoup plus sûre que la première et a de plus l'avantage d'exclure d'elle-même ce qui n'a pas d'importance pour nous. 11 est vrai que, dans les cerveaux faibles, elle se bornera aux affaires personnelles.

La qualité de nos idées — leur valeur formelle — vient du dedans ; mais leur direction, et conséquemment leur matière, vient du dehors; de sorte que ce que nous pensons à chaque moment donné est le produit de deux facteurs fondamentalement différents. Les objets ne sont donc pour l'esprit que ce que le plectre est pour la lyre. De là, la grande diversité des idées que le même aspect produit dans les diverses têtes. Quand, en pleine fraîcheur de mon esprit et au point culminant de ses forces, des circonstances favorables marquaient le moment de la plus haute tension de mon cerveau, sur quelque objet que tombât mon œil, cet objet était

ScHOPE^HAUER. — Métaphvsique, 7

98 MKTAPHYSIOUK KT ESTHKTJ(^I K

pour moi une source de révélations et m'inspirait une succession de pensées qui méritaient d'être fixées sur le papier, et qui le furent. Mais en continuant à vivre, surtout dans les années où les forces déclinent, ces heures-là sont devenues toujours plus rares; car si les objets sont le plectre, la lyre est l'esprit. C'est son accord plus ou moins élevé qui établit la grande diiïérence du monde se représentant dans chaque léte. Mais comme, d'une part, ceci dépend de conditions physiologiques et anatomiques, le hasard, d'autre part, tient le plectre en main, et amène les objets qui doivent nous occuper. Ici pourtant une grande partie de la chose est encore en notre pouvoir, puisque nous pouvons déterminer au moins jusqu'à un certain point cette partie, au moyen des objets dont nous nous occupons ou nous entourons. Nous devrions donc prendre à ce sujet quelque précaution et procéder en vertu d'un plan méthodique. L^excellent petit livre de Locke, Sur la conduite de V intelligence {On the conduct of the under^tanding), nous donne des instructions à l'égard de ce plan. Les idées bonnes et sérieuses sur des objets dignes d'inlérèt ne surgissent toutefois pas à chaque premier appel; tout ce que nous pouvons faire est de leur tenir la voie libre, en écartant toutes les ruminations futiles, niaises, vulgaires, toutes les sornettes et les mauvaises plaisanteries. On peut donc dire que, pour penser de bonnes choses, le moyen le plus simple est de ne pas songer de fadaises. On n'a qu'a laisser libre entrée aux bonnes idées : elles viendront. Pour cette raison, il ne faut pas non plus prendre un livre aussitôt qu'on a un moment de loisir ; il convient, au contraire, d'accorder parfois un peu de tranquillité au cerveau : alors de bonnes choses peuvent facilement y

l'KNSKKS 8K HÉKKUAM A l/lN*IKLLK(:T 9'J

iiailre. Kiernor' h très juHlciiit'ht r(;inarqué, dan» non livre sur (idîtlic, (|uc les pensées personnelle» ne

vit'nnent gnrre (lu'en marchant ou en se tenant debout, •

très rarenuMit (|iian(l on est assis. Or, pui8(|ue la pré- l

sence de pent^ées vives, f)énétrantes et appréciahles est i

l)i(>n plus ini|)nlal)lc aux conditions favorables inté- ;

rieures (|u'ii r.eiles du dehors, on s'explique que le plus ]

souvent plusieurs de cts pensées, relatives <i des objets j

tout dilfereiils, arrivent rapidement les unes après les '

autres et frèciuemment môme presque ensemble. Dans j

ce cas, elles se croisent et se nuisent, comme les cris- * taux d'une druse ; il peut alors nous arriver ce qui arrive

au chasseur qui poursuit deux lièvres à la fois. i

Un fait montre combien l'intellect humain normal \

est borné et pauvre, combien la clarté de la conscience ] est mince : c'est que, malgré Téphémère brièveté de la

vie humaine jetée dans le temps infini, l'incertitude de j

notre existence, les innombrables énigmes à propos du '

caractère important de tant de phénomènes et de Tin- ]

sulfisance absolue de la vie, tous les hommes ne phi- i

losophent pas constamment et sans désemparer ; il n'y \

en a pas même beaucoup, il n'y en a que peu, quelques- '

uns seulement ; il n'y en a qu'un çà et là, que de très i

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