‹ Métaphysique et psychologieChapitre 10 sur 15 · Du Phénoménisme · texte numérisé non relu

Du Phénoménisme

Tandis que le matérialisme réduit la conscience à une fonction incompréhensible de la matière, ou à... un accident fortuit arrivé par hasard^ l'Idéalisme et

le Phénoménisme prennent le contre-pied et font de la matière une pure représentation de notre conscience, une idée.

Il faut noter avant d'aller plus loin, qu'en prenant les termes Phénoménisme et Idéalisme comme synonymes et équivalents, nous n'oublions pas la différence considérable qui sépare ces deux doctrines. — Le philosophe phénoméniste ne connaît que ses phénomènes de conscience ; le monde externe et les autres hommes ne sont pour lui que des groupes variés de ses propres représentations, en d'autres termes il est solipsiste (solus ipse)^ c'est-à-dire que même si par une inconséquence inévitable en pratique il croit à d'autres existences quela sienne, comme philosophe il n'en sait rien et ignore tout, sauf lui. «Moi seul, dit-il, et c'est assez. » C'est même déjà trop, car ce mot moi à un arrière-goût suspect d'ftme-substance spiritualiste, et rigoureusement il faudrait dire : mon état de conscience, voilà toute la réalité. — L'idéaliste au contraire fait une place dans sa philosophie à d'autres êtres spirituels, à d'autres centres de conscience que lui-même; il n'est pas solipsiste.

Mais cette différence, capitale dans un examen complet de ces doctrines, importe peu sur le point spécial qui nous occupe. Car, pour toutes deux, ce que le vulgaire et les sciences naturelles appellent le corps matériel n'existe pas réellement et n'est qu'un ensemble de représentations. Si aux yeux du

phénoméniste ces représentations se soutiennent toutes seules, sans rien derrière pour les supporter ou les produire, tandis que l'idéaliste les attribue à l'action (inexpliquée d'ailleurs) d'autres consciences sur la sienne, ce n'est qu'un détail insignifiant quant au rapport du psychique et du physique, puisque ce dernier, dans une théorie comme dans l'autre, n'est qu'un pur néant en l'absence du premier, et qu'il n'y a en tout et partout d'autre réalité que celle des phénomènes de conscience.

Nous pouvons donc réunir ces deux doctrines, et envisager spécialement le phénoménisme qui est en quelque sorte le continuateur moderne, plus outré mais plus conséquent, de l'idéalisme classique dont Berkeley est le type bien connu. « Il n'y a, pensait ce dernier, que des esprits et leurs idées ; ils se représentent et croient percevoir un monde matériel indépendant d'eux, mais c'est une illusion, ce monde n'existe que dans leur imagination, et si vous supprimiez tous les esprits, il ne resterait rien du tout. » Substituez groupes de représentations au mot esprits, et vous aurez la thèse du phénoménisme actuel.

Cette doctrine contredit fort le sens commun, et les gens d'humeur plaisante ont toujours eu la partie belle pour lui opposer des arguments frappants. Relisez dans le Mariage forcé la scène de Sganarelle et Marphurius, et vous conviendrez, en effet, qu'il n'y a pas d'idéalisme ni de scepticisme qui résiste à une volée de coups de bâton.

Mais les philosophes sont entêtés, et une fois rentrés dans le calme de leur cabinet ils retrouvent des preuves accablantes que le monde n'existe pas, ou du moins qu'on ne saurait prouver son existence* Car par quoi nous est-il connu, sinon par nos sensations ? Or celles-ci ne sont à strictement parler que des modifications de notre conscience, des états psychiques. Cette montre, ce bec de gaz, mes honorables auditeurs, mon propre corps, se résolvent pour moi, au creuset de l'analyse psychologique, en une poussière de sensations, visuelles, auditives, tactiles, thermiques,, organiques... Même le fait qui me semble la garantie par excellence de l'existence matérielle, la résistance de ce pupitre à mon effort, n'est encore au premier chef qu'un sentiment que j'éprouve, une donnée subjective, une aventure de ma conscience. Et comment m'assurer qu'il y a autre chose? Je ne peux pas sortir de moi-même, pas plus que sauter par-dessus mon ombre, pour vérifier s'il existe réellement quoi que ce soit hors de mes propres états ; et je dois bien m'avouer au bout du compte que les seuls êtres de l'existence desquels je sois absolument certain et ne puisse avoir aucun doute, ce sont mes phénomènes de conscience actuels comme tels.

Aussi le vrai moyen d'édifier un système exempt de toute présupposition invérifiable, un système atteignant par conséquent à la certitude, serait-il de ne jamais dépasser le terrain inébranlable de la conscience immédiate et de s'en tenir à l'analyse rigoureuse de son contenu. Cette façon de philosopher

se rencontre à notre époque chez un bon nombre d'éminents penseurs, sous les noms multiples de Phénoménisme, Criticisme, Idéalisme critique, etc., et avec des nuances d'ailleurs très diverses suivant les pays et les individus. En France, ce point de vue est défendu depuis de longues années par le vénéra* ble M. Renouvier et toute une pléiade de jeunes philosophes; et chez nous il a été récemment exposé, d'une façon indépendante et originale, par M. le prof. Gourd dans son livre Le Phénomène *. Il va sans dire que les 'ouvrages de ce genre ne se lisent pas comme les romans réalistes ; mais ils ont sur ces derniers le double avantage que, si on les trouve trop ardus, on peut les interrompre à quelque page que ce soit en se consolant aisément d'ignorer la suite selon le mot de Kant : il n'est pas nécessaire que tout le monde fasse de la métaphysique; et si on va jusqu'au bout, on en retire toujours quelque chose, un vrai profit pour le développement de l'intelligence et la vigueur de la pensée.

Au point de vue logique, le phénoménisme est en effet très fort. Plus que cela, il est irréfutable, et dans la lice philosophique il l'emporte haut la main sur tous ses rivaux. Il n'y a pas jusqu'à son adversaire par excellence, le matérialisme, qui ne finisse ordinairement par courber la tête devant lui ; tant il est vrai que les extrêmes se touchent. C'est que tout matérialiste qui veut être conséquent et ne pas s'arrêter à mi-chemin, aboutit forcément à l'idéalisme

' J.-J. GouKD, Le Phénomène, esquisse de philosophie générale, Paris, Alcan, 1888.

absolu. Le principe même qui au premier abord semble légitimer la croyance à la réalité des corps — l'évidence sensible, la certitude des données immédiates de la vue, du toucher, etc., — autorise bientôt après tous les doutes sur l'existence de la matière ; car qui a jamais vu, touché, senti, cette « matière » dont on parle tant ? La seule chose certaine, indubitable, incontestée, ce sont les « perceptions sensibles» elles-mêmes, les couleurs, odeurs, saveurs; or, quand la science vient me dire qu'objectivement, en dehors et en l'absence de mon Moi conscient, il n'y a plus de couleurs, plus de goûts, plus d'odeurs, plus de froid ni de chaud, plus aucune perception comme telle, mais seulement des mouvements variés d atomes sans qualités assignables, et les vibrations plus ou moins rapides d'un milieu auquel je dois refuser tous les caractères sensibles à moi connus, — cela me jette dans quelque perplexité sur la réalité de cette prétendue matière... Ne seraient-ce point simplement des idées que ces atomes, cet éther, et le reste ? des notions forgées par l'esprit humain pour introduire un ordre rationnel dans le chaos de ses impressions, des hypothèses qui expliquent les choses, c'est-à-dire établissent une liaison systématique entre les données des sens, comblent leurs lacunes et permettent d'en faire cet ensemble, relativement cohérent et jusqu'à un certain point intelligible, que nous appelons pompeusement la conception scientifique de l'univers? Je ne mets pas en doute l'avantage que ces idées et ces hypothèses présentent sous ce rapport, leur rôle indispensable dans

la construction de la science ; mais je ne vois pas quelle preuve nous avons que quelque chose leur corresponde réellement en dehors de Tesprit humain; et pas davantage quelle nécessité ni même quelle utilité il y a de le croire — autres que celles d'obéir à un instinct de notre nature.

Et qu'on ne dise pas que la science est au contraire réaliste et exige Texistence indépendante des objets. Il faut bien distinguer ici la science et les savants ; assurément ces derniers, étant des hommes, croient comme vous et moi à la réalité en soi des choseis auxquelles ils ont affaire ; mais la Science, elle, ne professe aucune opinion à cet égard, et n'a rien à redouter, pas plus qu'à attendre, du point de vue phénoméniste. — Prenez l'optique, par exemple* Comme il n'y a pas à espérer qu'on puisse jamais voir l'éther, qu'elle invente justement pour expliquer les jeux visibles de la lumière, il lui importe peu qu'on croie ou ne croie pas à son existence ; tout ce qu'elle demande, c'est qu'on lui fournisse de cet éther, réel ou fictif et en tout cas hypothétique, une notion utilisable, c'est-à-dire résoluble en définitions mathématiques d'où l'on puisse par le calcul déduire et prévoir les phénomènes lumineux tels que l'observation nous les donne. — Pareillement pour l'astronomie. Il lui suffit, pour recevoir la consécration de l'expérience, seule garantie de son exactitude, que les observateurs, au moyen de cet ensemble llxe de sensations de froid, jaune, lisse, mobile, etc., qu'ils appellent une lunette, retrouvent régulièrement, à l'instant et au lieu prévus par le calcul, la sensation

lumineuse qu'ils nomment telle étoile. Mais il lui est indifférent au fond que la lunette et Tétoile continuent à exister quand personne ne les voit, comme nous le croyons tous naturellement ; ou n'existent plus dès que l'astronome a tourné les talons, comme le suppose la théorie idéaliste, pourvu seulement que leur perception se reproduise en lui dès qu'il reviendra à son poste. — Il en est de même pour toutes les sciences. Elles ne sont au fond intéressées qu'à un ordre régulier et constant dans la série et le retour des sensations réellement éprouvées (le contrôle expérimental, qui est le seul critère de la vérité scientifique, ne consistant qu'en cela) — et non à des existences indépendantes cachées derrière ces sensations et persistant en leur absence même.

Mais il en est autrement du savant. Quand toutes ses sensations s'agencent, se coordonnent et se succèdent comme si les corps, les atomes, l'éther existaient réellement, comment ne croirait-il pas à l'existence réelle de ceux-ci hors de sa conscience ? Comment ne voir en eux que des idées, des créations de la pensée ? Comment admettre que les sensations seules existent et s'enchaînent d'elles-mêmes les unes aux autres comme si elles étaient supportées ou occasionnées par un substratum latent, mais cependant sans l'être en réalité ? — C'est un gros obstacle à la mise en pratique et à la vulgarisation du phénoménisme, que cette sorte de défi qu'il jette aux croyances les plus naturelles du sens commun.

Cet obstacle s'accroît encore, lorsque ce ne sont plus les choses matérielles, mais nos semblables qui

sont en jeu. C'est ici surtout que le phénoméniste sent le bftt le blesser. Je peux à la rigueur admettre que le pain n'existe pas et ne soit qu'un certain groupement de mes sensations ; pourvu qu'il y ait, dans le chapelet de mes états de conscience, un enchaînement tel que les phénomènes mentaux que j'appelle vulgairement voir, toucher^ et manger du pain soient constamment suivis du phénomène mental que j'appelle n avoir plus faim et être réconforté, — cela me suffît et je consens volontiers à ce que ni le pain ni mon corps n'existent en dehors de ces représentations mentales que j'en ai. Mais admettre que ma femme, mes enfants, toute l'humanité passée, présente et future, ne sont aussi que des groupes divers de mes sensations et de mes idées, ■— qu'aucun sentiment d'amour ou de haine n'existe en dehors de ceux que j'éprouve directement, — qu'il n'y a pas d'autres Moi que le mien, — qu'à moi seul je suis, avec mes « souvenirs » ou mes « espoirs » actuels, toute la Réalité... brr! rien que l'idée de cette solitude me donne froid dans le dos, et je ne m'étonne pas que tous les philosophes phénoménistes soient en fait infidèles à leur système ^

* Je laisse ici de côté la caste des artistes et des littérateurs, où le phénoméaisme est très répaudu, sous d'autres noms, et où il parait se rencoutrer à Tétat de pureté parfaite chez quelques esprits vraiment libres de préjugés et d'uue logique supérieure, pour qui le monde entier y compris leurs semblables n'est bien réellement qu'un département de leur Moi et un groupe de leurs sensations. Les philosophes proprement dits, eux, n'ont pas encore atteint ces hauteurs-là de déniaisement et l'on voit toujours reparaître chez eux, en dépit de la meilleure éducation, la tache originelle d'un certain respect de leur prochain.

Berkeley, par exemple, qui rejetait l'existence des corps parce qu'elle se résout en perceptions, croyait devoir admettre des esprits autres que le sien, quand même il ne pouvait pas plus pénétrer en eux que dans un caillou pour constater s'ils possédaient une réalité distincte des idées que lui s'en faisait. Plus tard le grand idéaliste Fichte, après avoir prouvé que le Moi seul existe et se crée le Non-moi pour le plaisir de s'escrimer contre lui, restreint sa théorie à l'Absolu, et ne met pas en doute que ses Discours à la nation allemande iront réveiller d'autres patriotismes que le sien propre. Tout récemment, dans le livre de M. le prof. Gourd dont je parlais il y a un instant, après s'être tenu pendant quatre cents pages avec une admirable rigueur sur un terrain strictement phénoméniste, le philosophe ne peut s'empêcher en terminant de céder la place à l'homme, qui profite à son tour des droits que l'usage et la nécessité naturelle lui confèrent pour présenter en quelques lignes l'esquisse d'une métaphysique pas solipsiste du tout. Tous les phénoménistes en sont là, et reconnaissent franchement l'inévitable divorce entre la théorie et la pratique, entre la certitude logique et la croyance instinctive. La première ne considère que mes représentations comme telles, sans rien connaître au delà ; mais la seconde franchit constamment cette infranchissable limite, pour affirmer hors de ma conscience actuelle: dans le passé, des choses dont je n'ai plus l'expérience immédiate ; et dans le présent, des êtres que je ne suis pas et dont il m'est impossible de constater l'existence en soi.

Cette opposition entre la légitimité logique du point de vue phénoméniste et la difficulté de l'observer en pratique, se retrouve dans la question du dualisme psychophysique.

Théoriquement ce dualisme est supprimé, puisque le système nerveux, l'organisme corporel, la matière, ne sont rien en dehors des images ou notions que j'en ai. Il n'y a plus que mes phénomènes de cons^ cience qui se succèdent suivant certaines lois ; seulement ils ont un contenu variable : Tantôt, revêtant la forme spatiale, ils me représentent des objets étendus et mobiles, un cerveau, des cellules ou des fibres, des molécules et des atomes qui vibrent, bref ce que le vulgaire appelle des « choses matérielles » ; tantôt au contraire ils ont ce caractère interne et subjectif de sensations, pensées, désirs, qui leur vaut la dénomination courante d'« états psychiques ». Mais dans les deux cas, ce ne sont toujours, malgré leur diversité de contenu ou d'aspect, que des événements de même nature, des phénomènes mentaux, des représentations, et il n'y a plus lieu de se creuser la tête sur le rapport inintelligible de la conscience avec un prétendu monde physique qui existerait en dehors et indépendamment d'elle. — Ce n'est pas d'ailleurs que cette solution dissipe toute obscurité, et que le phénoménisme soit une philosophie sans mystères. Si vous lui demandez pourquoi et comment il se fait que, dans cet univers de la conscience, il y ait de pa-

reils contrastes, d'où vient que les représentations ai objets dans l'espace alternent et se mélangent sans cesse avec des représentations d'états subjectifs^ il restera bouche close, ou vous répondra par des raisonnements alambiqués dont le résultat le plus clair est que c'est comme cela parce que c'est comme cela. Mais cette insuffisance à expliquer les dernières diversités de l'expérience ne constitue pas un défaut propre au phénoménisme ; toutes les philosophies sont logées à la même enseigne sur ce point, et il faut avoir la politesse de ne pas le leur rappeler trop souvent, pourvu que de leur côté elles ne fassent pas difficulté de Tavouer quand cela est nécessaire.

Mais si en théorie, dans les hautes sphères de la spéculation idéaliste, le dualisme de la conscience et de la matière disparaît, — en pratique, dans la vie prosaïque des laboratoires, des hôpitaux, et même des recherches psychologiques, il subsiste avec obstination. Le moyen, pour un physiologiste, de traiter comme un simple état de sa propre conscience le cerveau qu'il dissèque ou le chien sur lequel il opère, le tissu nerveux dont il examine des coupes au microscope, et le malade qu'il interroge !

Il y a autre chose encore. Quand le phénoméniste fait de la psychologie expérimentale, il a beau être convaincu que les changements moléculaires cérébraux auxquels il pense n'existent que dans sa représentation, ils. n'en ressemblent pas davantage pour cela à la sensation de blancheur ou au goût du pain que, dans sa représentation aussi, il considère

comme ayant lieu en même temps qu'eux. Ces représentations sont assurément de même nature en tant que représentations, mais cela ne fait pas que leurs contenus en soient moins irréductibles, moins disparates; or comme c'est justement les contenus, les représentés^ que la science considère, elle se retrouve en face des mêmes rapports et des mêmes différences exactement, et aussi marqués, que le vulgaire croit apercevoir entre les choses elles-mêmes. Autrement dit, quand même pour le phénoménisme les principes de dualisme et de parallélisme ne sont plus que des idées, des phénomènes de conscience servant à en relier d'autres dans la pensée scientifique, et non l'expression d'une concomitance et d'une hétérogénéité réelles hors de la conscience du savant, ils n'en subsistent pas moins comme principes indispensables pour les recherches psychologiques, et l'idéalisme ne leur porte pas la moindre atteinte.

C'est d'ailleurs ce que les penseurs phénoménistes sont les premiers à reconnaître. Personne n'a plus insisté qu'eux sur l'impossibilité de ramener scientifiquement l'une à l'autre les deux séries parallèles, et sur la nécessité pour le psychologue de les conserver distinctes et irréductibles. Aussi serait-ce enfoncer une porte ouverte que de défendre plus longtemps la psychologie expérimentale et ses vérités de base contre une philosophie qui professe pour elles le plus grand respect, et dont elles n'ont jamais eu à se plaindre.

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