‹ Métaphysique et psychologieChapitre 11 sur 15 · Da Monisme · texte numérisé non relu

Da Monisme

Si la métaphysique moniste devait nous occuper à proportion de la faveur dont elle jouit de nos jours auprès des savants et des profanes, il nous faudrait lui consacrer plus de temps qu'à toutes ses rivales ensemble, et ne traiter qu'avec le plus grand respect un système qui abrite les convictions philosophiques de la majorité peut-être de nos contemporains intelligents. Mais à ne la considérer qu'au point de vue du dualisme' psychophysique, il y a peu de chose à en dire, si ce n'est que la naïve désinvolture avec laquelle elle le supprime est le plus magnifique témoignage qu'on puisse rendre à l'irréductibilité du feit mental et de son corrélatif mécanique.

Réduit à son squelette, le raisonnement qui sert de base au monisme revient en effet à ceci : « Nous ne comprenons pas comment peuvent être jointes deux choses aussi radicalement différentes que l'Ame et le corps. Mais comme nous voulons à tout prix échapper "au dualisme, cessons d'en faire deux choses différentes, et n'y voyons plus qu'une même chose dont V apparence seule varie suivant le côté d'où on la regarde. Nous aurons ainsi retrouvé notre Unité tant désirée. » Ou encore, pour reprendre l'image classique, et en employant presque les mêmes termes dont Fechner se servait il y a trente ans dans le

célèbre ouvrage où il jetait les fondements de la psychophysique * : « Vous comparez l'âme et le corps à deux horloges, et pour expliquer leur mystérieuse harmonie vous en êtes réduits à supposer soit qu'elles agissent directement l'une sur l'autre (opinion courante), soit que le doigt de l'horloger vient sans cesse remettre les aiguilles d'accord (occasionalisme), soit enfin qu'elles ont été si bien réglées au début qu'elles continuent à marcher toujours de compagnie (harmonie préétablie). Mais vous avez oublié un quatrième moyen, le plus simple de tous, et qui supprime jusqu'à la possibilité d'un écart entre elles : c'est qu'elles ne soient pas deux horloges, mais une seule considérée sous deux points de vue différents. » — Spinoza, il y a deux siècles, avait déjà recouru à un stratagème analogue pour se tirer du dualisme cartésien. La pensée et l'étendue, disait-il, quoique irréductibles en apparence, reviennept au même dans le fond, n'étant que deux attributs de la Substance unique, laquelle d'ailleurs en a une infinité mais ne nous présente que ceux-là. (Les successeurs de Spinoza ont sagement renoncé à parler de ceux qu'elle ne nous présente pas, et il est aujourd'hui tacitement convenu qu'elle ne possède que les deux que nous connaissons.)

Cette théorie de l'être ou de l'horloge unique à double apparence a fait fortune : dans la littérature contemporaine, philosophique, scientifique et... littéraire, on la retrouve à chaque pas énoncée en ter-

* Fechner, Elemente der Psychophysik, Leipzig, 1860, 1. 1, p. 5.

mes variés. Ici l'on vous dit que les changements moléculaires des centres nerveux et les modifications psychiques concomitantes sont les côtés objectif et subjectif d'une «unité à deux faces.» Là, que l'événement cérébral et l'événement mental sont un événement unique qui nous est connu par deux voies absolument contraires, ou un même texte écrit en caractères différents. Ailleurs, que la conscience et le mouvement sont la double manifestation ou les deux aspects d'une seule réalité contemplée de points de vue opposés ; etc. Ce n'est pas le choix qui manque, sans parler des variations brillantes que d'incomparables virtuoses, tels que M. Taine ^ ont exécutées sur ce thème fondamental. Je m'étonne seulement qu'à notre époque où la science exacte déteint sur tout, on n'ait pas encore songé à donner au dogme du monisme un symbole quasi algébrique, dans le goût de celui-ci :

signifiant que si la Conscience et le Mouvement n'ont aucun trait d'union visible en haut, dans le monde superficiel des phénomènes, ils n'en sont pas moins reliés par-dessous, dans le fond inaccessible des choses, par l'être identique à lui-même, inconnu et inconnaissable (X), dont ils sont les deux faces apparentes.

* Taine, De V Intelligence, 3™« édit. Première partie, livre IV, chap. II, et passim.

Il est cependant à noter ici que le monisme em« brasse des nuances métaphysiques multiples, parce que sa thèse fondamentale laisse place à une certaine liberté d'interprétation. « La conscience et le mouvement, disent tous les monistes, sont les deux aspects de la Réalité suivant qu'elle est aperçue du dedans ou du dehors. » Très bien ; mais ces deux aspects sont-ils parfaitement égaux en valeur ? Voilà ce que la formule ne dit pas et ce qui autorise la création de sectes différentes, suivant que l'on sera porté à préférer l'un de ces points de vue, et à lui attribuer une plus grande vérité, une exactitude supérieure.

Aussi peut-on démêler dans le sein du monisme des courants opposés, qui se dirigent les uns vers le matérialisme, les autres vers l'idéalisme. Fechner, par exemple, n'a jamais douté que la vue du dedans ne fût plus rapprochée de la vérité absolue que celle du dehors; cette dernière ne lui semblait atteindre que l'extérieur, la surface, l'apparence, tandis que la première nous donnerait l'essence intime, la nature en soi de l'Absolu, ou peu s'en faut. M. Taine pareillement tient l'événement moral pour le texte original, l'idiome primitif, dont l'événement physique n'est que la traduction en une langue étrangère . Il est clair que ce monisme-là est singulièrement voisin de l'idéalisme, car il revient à dire que l'être unique est quelque chose dans le genre de notre conscience, tandis que la matière et le mouvement en sont une manifesta-

tion inexacte et déformée. — Inversement, les nombreux savants qui tout en se déclarant monistes font bon marché de l'observation par le sens interne, et croient l'aspect du dehors plus objectif, plus conforme à la réalité véritable, que l'aspect du dedans, ne sont en somme pas très loin du matérialisme.

Ces demi-monismes sont probablement les plus fréquents ; il est si dit&cilede ne pas se sentir plus de confiance, par tempérament, éducation ou habitude de métier, pour Tune de nos deux facultés d'observation que pour l'autre ! Ce n'est cependant pas eux que j'ai en vue ici, car nous ne pourrions que répéter à leur adresse les réflexions que nous ont suggérées les doctrines vers lesquelles ils inclinent. Il est d'ailleurs malaisé de saisir ces attitudes fuyantes, ce qui leur donne, devant la critique, un avantage pratique sur les positions tranchées sans que cela augmente en rien leur valeur quant au fond. Nous n'avons donc à considérer que le monisme franc et pur, celui qui tient la balance parfaitement égale entre les deux points de vue de la perception externe et de la perception interne, et regarde les deux aspects comme pareillement éloignés de la réalité vraie, inaccessible en soi. C'est à lui seulement que s'applique le symbole tracé ci-dessus. Spinoza, si l'on en désirait un exemple, n'en serait peut-être pas un trop mauvais.

Si maintenant il vous paraît étrange que deux faits aussi différents qu'un phénomène de conscience, tel

que le souvenir de votre demeure ou l'ennui que vous procure ce discours, et une décomposition chimique dans quelques cellules de votre cerveau, soient les deux aspects d'une même chose, ce n'est pas moi qui me chargerai de vous le faire entendre. Mais peut-être le comprendrez-vous mieux par les ingénieuses comparaisons suivantes, qui sont aussi de Fechner : Y a-t-il rien de plus dissemblable, de plus contraire, que la convexité et la concavité ? et pourtant une même circonférence est à la fois concave pour qui la considère de l'intérieur et convexe pour qui la regarde du dehors. Pareillement, pour nous, habitants de la terre, c'est le soleil qui semble tourner, tandis que pour l'astronomie qui rapporte tous les mouvements de notre système à son centre, le soleil reste immobile et c'est la terre qui se meut; et cependant, il ne s'agit encore ici que d'un seul objet, mais envisagé de deux points de vue différents.

Vous voilà satisfaits, j'espère ; et vous ne vous étonnerez plus que ce qui vous apparaît comme souvenir, émotion, fait de conscience quelconque, à vous qui le voyez du dedans, puisse se montrer en même temps à un observateur externe comme décomposition chimique ou vibration moléculaire ! — Quant à demander en quoi consiste intrinsèquement, en soimême, ce qui apparaît sous ces deux aspects irréductibles, il va sans dire qu'il n'y faut pas songer. On ne pénètre pas la Substance, Dieu, la Force universelle, l'Être unique, — en un mot l'Absolu; c'est déjà bien joli, et suffisant, de savoir que c'est égale-

ment Lui qu'on contemple au dedans sous la forme du phénomène psychique, et au dehors sous la forme du phénomène physique, les deux ne faisant qu'un — en Lui.

Il serait superflu de disserter longuement pour ou contre le monisme; car un dogme, une fois défini, s'accepte, se rejette, ou laisse indifférent, mais ne se discute pas.

Bornons-nous à constater que Videntité métaphy^ ^/çae,. cachée, que cette doctrine affirme au sein de l'absolu entre l'esprit et le corps, est un pis aller auquel elle recourt pour n'en pas rester à leur irré^ ductibilité expérimentale^ apparente, au sein des phénomènes. En sorte que poser la première c'est avouer la seconde, et que se déclarer moniste en philosophie équivaut à se reconnaître incapable d'être autre chose que dualiste en science.

Il est trojp clair, en effet, que si l'on pouvait scientifiquement, par un moyen intelligible quelconque, identifier ou rattacher l'une à l'autre la série mentale et la série physique concomitante, on ne ferait pas de gaîté de cœur ce plongeon désespéré dans le mystère de « l'Unité à deux faces. » La métaphysique moniste est ainsi la meilleure démonstration — si un axiome avait besoin de démonstration — de l'hétérogénéité de la conscience et du mouvement.

Conclusion.

La conclusion n'est pas longue à tirer. Notre promenade à travers les différents points de vue que le penseur peut embrasser en face du problème de notre double nature nous a montré qu'aucun ne le supprime ni ne l'éclaircit.

Le Matérialisme se borne à fermer les yeux pour ne pas le voir. Quand on les lui ouvre de force, il s'évanouit et tombe dans les bras du Monisme.

Ce dernier, ainsi que le Spiritualisme, est plus courageux. Ils regardent tous deux la difficulté en face, et l'expliquent — mais en la mettant à la charge de l'Absolu, qui a bon dos et ne s'est jamais refusé à ce rôle de Grand Conciliateur des Contraires que les philosophes lui ont de tout temps fait jouer. Il en résulte que ces explications sont à la vérité possibles (toutes les objections imaginables se noyant sans retour au sein du mystère suprême), mais que d'autre part le savant n'en peut tirer aucun profit, lui à qui il faut du net, du précis, de l'expérimentable.

Enfin l'écrasante logique du Phénoménisme en fait un foudre de guerre théorique ; mais il devient tout doux en pratique ; et comme il laisse le dualisme subsister intact dans le contenu de nos représentations, par conséquent dans la science, cette dernière n'y gagne rien.

Au total, la psychologie n'a aucun avantage à attendre des secours que les métaphysiciens lui offrent, et devant leur incapacité manifeste à résoudre l'énigme qu'elle leur propose, le seul parti qu'elle ait à prendre est de leur donner définitivement leur congé. Avec tout le respect d'ailleurs qui leur est dû, et la pleine liberté laissée à chacun de penser ce que bon lui semblera sur la raison dernière •

du dualisme psychophysique.

Page 1