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Du Matérialisme

Le matérialisme pur, authentique, admet qu'il n'existe véritablement qu'une seule chose, la matière divisée en innombrables corpuscules élémentaires

qui se meuvent dans l'espace, se choquent, s'agglomèrent et par leurs groupements variés constituent dans le cours du temps tous les êtres de l'univers.

Remarquez que les catégories auxquelles se réduit ce système sont précisément les notions fondamentales des sciences de la nature : le temps, l'espace, les masses en mouvement, c'est bien ce qu'on trouve au fond des théorèmes de la mécanique, et ce à quoi la physique, la chimie, même la biologie, rêvent de ramener un jour tous les phénomènes complexes qu'elles observent. Un vaste enchevêtrement de moU' vements de corps petits ou gros, c'est tout l'Univers pour les sciences naturelles, toute la Réalité pour le matérialisme.

Ce rapprochement nous éclaire sur ce qu'il y a de très légitime dans cette philosophie. De même que les <*nceptions spiritualistes de Malebranche ou de Leibnitz naissent de besoins moraux, religieux, esthétiques, de même le matérialisme naît du besoin intellectuel, scientifique, de se représenter nettement et distinctement les choses qui nous entourent. C'est l'instinct puissant des conditions mêmes de toute connaissance positive du monde externe, qui se traduit dans la métaphysique de Démocrite ou d'Epicure. Cela explique les apparitions historiques du matérialisme : on le voit généralement surgir comme une réaction contre le règne trop exclusif des tendances idéalistes ou mystiques, qui menacent

d'envahir le domaine de la science et de compromettre ses recherches ; il est une revanche de Tintelligence claire et distincte sur les idées troubles, une revendication des droits de Texpérience contre les abus de l'imagination. Dans notre siècle, par exemple, ce sont les excès de la grande école idéaliste allemande, les rêveries de Schelling et de Hegel, qui ont suscité le matérialisme de Bûchner et de Moleschott.

Voilà ce qui à la fois justifie dans une certaine mesure la philosophie matérialiste, et la condamne au delà. En tant que matérialiste, et limitée au champ de l'observation externe, elle a pleinement raison dans sa réduction idéale de tous les phénomènes à des déplacements d'éléments matériels. Mais en tant que métaphysique prétendant prononcer sur l'essence dernière des choses, elle tombe sous le coup d'une double critique : elle est parfaitement sujette à caution, car elle ne prouve nulle part (comment d'ailleurs le prouverait-elle !) que les conditions de notre connaissance du monde physique — les représentations d'espace, temps, atomes en mouvement — soient bien, comme elle le suppose, l'expression adéquate, le fidèle décalque de l'absolue réalité ; — et ensuite elle échoue au seuil de l'observation interne qui nous met en face d'idées, de sensations, de désirs, bref de phénomènes de conscience, lesquels comme tels ne sont pas des mouvements matériels. Ce second point nous ramène à notre sujet, la façon dont cette doctrine se comporte à l'endroit des faits d'ordre mental.

Le seul parti vraiment logique pour un matérialiste conséquent, consisterait à passer sous silence les phénomènes psychiques, et quand on les lui rappelle avec trop d^insistance, à les nier effrontément. Mais en pratique ce serait se mettre en contradiction par trop flagrante avec les données les plus immédiates de l'expérience vulgaire. Car enfin, si le monde ne renfermait que des pierres ou des plantes, il se pourrait que les atomes seuls le constituassent par leurs façons diverses de se mouvoir et de se grouper; à la rigueur, on pourrait encore considérer les animaux, à l'exemple de Descartes, matérialiste tout cru sur ce point, comme de pures machines dépourvues de phénomènes de conscience. Mais les hommes sont là, y compris les philosophes matérialistes eux-mêmes, qui tout le long du jour et de la vie traversent des douleurs et des joies, éprouvent des sensations, comparent des idées et défendent leurs systèmes, — toutes sortes de choses qui ne sont point des aggrégats d'atomes. « Si la matière existait seule, le matérialisme n'existerait pas » disait un jour M. Ernest Naville avec autant de finesse que de profondeur. Il est clair en effet que par le simple fait d'avoir une doctrine sur ces sujets, on reconnaît implicitement qu'il y a autre chose au monde que des éléments matériels oscillant dans l'espace — quand ce ne serait que la représentation ou Vidée de ces éléments !

Pour se tirer d'affaire, le matérialisme recourt or-

dinairement à trois expédients successifs qu'un critique ayant mal déjeuné pourrait qualifier de sophisme grossier, de misérable faux-fuyant et d'apostasie, mais où il est plus charitable de voir simplement une triple reconnaissance, mal déguisée et à contre-cœur, de l'irréductible dualisme qui nous occupe.

1® Le sophisme consiste à passer du principe de parallélisme à l'affirmation d'une identité entre les deux séries parallèles. « Puisque la pensée est toujours accompagnée de quelque modification physicochimique ou vibration nerveuse dans le cerveau, il est tout naturel de conclure que la première ne diffère pas en réalité de la seconde ; donc la pensée est ce mouvement vibratoire. » — Admirez la fécondité de ce raisonnement par lequel on prouverait avec non moins d'aisance que l'aveugle est son chien, puisqu'il ne sort jamais sans lui, qu'Oreste était Pylade puisqu'on les voyait toujours ensemble, et ainsi de suite. Ce ne serait certes pas plus ridicule que de prétendre que ma perception actuelle de cette salle est un tourbillonnement d'atomes, ou que le souvenir que j'ai du Mont-Blanc est la formation de quelques molécules d'acide carbonique dans mon cerveau, etc.

2^ Poussé ainsi au pied du mur, le matérialisme proteste contre l'absurdité qu'on lui prête, et se défend d'avoir voulu dire que la conscience comme telle soit un mouvement. Mais ne pouvant avouer (ce qui serait se contredire) qu'elle est donc une réalité différente des mouvements moléculaires concomitants auxquels il avait vainement tenté de l'assimiler, il se précipite dans un autre biais. Sans plus

nier complètement l'existence même des phénomènes mentaux, il se contente de la dénigrer, de la rabaisser à un rang inférieur, d'en faire quelque chose d'insignifiant, une sorte d'intermédiaire entre l'être et le non-être. « La conscience, dit-il, n'est rien d'essentiel, de permanent, d'en soi ; ce n'est qu'une apparition fortuite, éphémère, un caractère momentané que revêtent parfois les vibrations nerveuses, une fugitive lueur qui éclaire un instant le mécanisme cérébral, un accident, un épiphénomène. » — Ce dernier mot surtout est une trouvaille ; il veut dire quelque chose de surajouté aux phénomènes, un rien qui va par-» dessus le marché, et dont par conséquent il n'y a pas à tenir compte, la science positive ne s'occupant que des phénomènes comme bien l'on sait. — Malheureusement, pour être ainsi relégués au ban de la connaissance scientifique, les épiphénomènes mentaux n'en continuent pas moins à hanter la pensée du phi-* losophe, qui reste rêveur devant ce surplus venu on ne sait d'où, et finit par avouer qu'il n'y comprend rien. Ce serait en effet tellement plus simple, plus naturel, plus scientifique, que la sensation et la pensée n'existassent pas du tout, — pas même à titre à' épiphénomènes y — et que la danse des atomes s'exécutât dans le profond silence de l'éternelle nuit sans jamais être illuminée par les feux-follets capricieux de la conscience !

S'* S'il ne veut pas s'incliner encore devant cette énigmatique dualité, le penseur parti du matérialisme n'a plus qu'à le renier en embrassant les théories hylozoïstes, mystiques, qui font de la conscience non

plus un accident sans importance, mais au contraire un caractère essentiel, une fonction, une propriété de la matière. On n'a ici que l'embarras du choix. Seulement, de ces théories, les unes, timides et manquant d.e logique, réservent les fonctions psychiques exclusivement à la substance vivante, au protoplasme ; tandis que les autres, poussant plus à fond et considérant qu'après tout le protoplasme vivant se résout en molécules chimiques et celles-ci en atomes, vont chercher jusque dans ces derniers les rudiments de la conscience dont nous trouvons en nous-mêmes le plein épanouissement. Telle est par exemple la célèbre doctrine de M. Haeckel, qui regarde notre âme comme la résultante et l'unification suprême de toutes les âmes cellulaires, moléculaires et atomiques de notre corps ^. Les hypothèses de ce genre ne manquent ni de poésie ni de grandeur. Mais elles suscitent deux remarques.

La première, c'est que, de l'aveu même de leurs adeptes, elles n'ont plus rien à faire avec lé matérialisme proprement dit, qui se trouve ainsi abandonné comme impuissant à expliquer ou à supprimer le dualisme psychophysique.

Et la seconde, c'est qu'en prêtant une âme aux atomes, elles retombent dans une conception analogue à celle où nous avons vu aboutir le spiritualisme. Rien d'étrange à cela : quelque soit le point de départ, on arrive fatalement au même résultat lors-

' E. HîECKEL, Essais de psychologie cellulaire^ Trad. par J, Soury, Paris, 1880.

que, pour effacer rhétérogénéité de la conscience et du mouvement, on réunit de force ces deux choses dans la notion hybride et indéfinissable d'une ma* tière ou force physique douée d'activités psychiques. Et toujours on retrouve au bout de ce chemin sans issue la même difficulté qu'au début : comment expliquer dans un corps (que ce soit un groupe de cellules nerveuses, de molécules chimiques ou de sim-» pies atomes, peu importe) la coexistence et le lien de ces deux ordres de caractères disparates : d'une part les relations externes, géométriques et mécaniques, de ces éléments les uns vis-à-vis des autres, et d'autre part les états internes de sensation et de pensée ? Après comme avant ces longs détours, on voit se dresser devant soi le spectre de l'irréductibilité ; et pour en finir une bonne fois avec lui, il ne reste aux métaphysiciens des écoles les plus opposées qu'à franchir en se donnant la main le seuil de la grande église, triomphante à notre époque, du Monisme ou de la Substance à double aspect. — Avant d'y pénétrer avec eux, nous avons encore à parler du Phénoménisme.

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