De la Vie future
La question de la vie future ne nous retiendra pas longtemps, car envisagée au point de vue strictement scientifique, son bilan est, je crois, vite dressé et peut se résumer en ces mots : Rien pour elle, rien contre elle.
Rien pour elle d'abord. Dans tout le domaine des sciences physiques et naturelles, il n'y a aucun fait qui parle en sa faveur.
Mais en disant cela, je vois se dresser devant moi, avec des protestations indignées, les adeptes du Spiritisme, qui ne sont point une quantité négligeable de nos jours; car rien que dans nos pays civilisés ils sont, parait-il, au nombre de huit millions, comptant dans leurs rangs des étoiles scientifiques de première grandeur, et disposant de près d'une centaine de journaux ou revues pour propager leurs idées ^ Ce n'est pas rien.
Les spirites aflîrment, en effet, que la réalité d'une autre vie est prouvée de la façon la plus positive par
^ E. LeifoiR, Étude sur le spiritisme t Genève, 1888, p. 3.
un fait d'expérience: l'intervention matérielip des esprits dans le monde qui nous entoure. Cette inter* vention est, il est vrai, subordonnée à une condition qui n'est pas à la portée de chacun : c'est la présence d'un médium^ c'est-à-dire d'un individu privilégié, à l'appel et grâce à l'aide encore mal expliquée duquel les ftmes des trépassés peuvent se manifester à nous. N'est pas médium qui veut; du moins la plupart des gens ne le deviennent que médiocrement et seulement au bout d'un long apprentissage, sous la conduite d'un de ces heureux mortels qui le sont naturellement et d'emblée. Quoi qu'il en soit, si jamais vous mettez la main sur l'un de ces derniers, qu'il soit bien disposé, et qne les esprits de leur côté ne fassent pas leur mauvaise tète, vous pourrez assister à des choses qui vous rassureront tout à fait sur votre existence future au cas où vous en auriez jamais douté.
En plein jour, dans une chambre bien claire, en présence de témoins de sens rassis et en possession de toutes leurs facultés critiques comme vous, vous verrez se renverser des meubles que personne ne touche, des tables monter en l'air jusqu'au plafond, des paravents se fendre en deux, etc. Des mains isolées vous apparaîtront dans l'espace ; parfois même, mais ici une douce pénombre ou la lumière artificielle semblent de rigueur, ce sera un corps entier qui surgira devant vous et que vous pourrez palper et photographier. Y compris ses vêtements, s'il vous plaît ! car la faculté de « matérialisation » des esprits s'étend heureusement à leur garde-robe, ce qui leur
a permis d'éviter jusqu'ici les contraventions de police et le désagrément de se montrer en public dans un trop simple appareil. Souvent aussi, sans se laisser voir eux-mêmes, ils gratifient les assistants de quelques mots d'une calligraphie plus ou moins irréprochable. Un crayon, posé à plat sur une ardoise hors de portée, se met soudain à écrire ; on entend son désagréable grincement, et l'on peut lire ensuite blanc sur noir les révélations de l'au-delà. Quelques esprits ont même daigné laisser l'empreinte directe de leurs mains ou de leurs pieds sur des feuilles de papier recouvertes de noir de fumée ; et ces vénérables traces des habitants d'un monde supérieur, reproduites par la gravure et publiées dans des revues ^ ont saris doute apporté à bien des âmes, jusque-là hésitantes, la preuve scientifique de leur immortalité.
Malheureusement, avant de se rendre aux arguments du spiritisme, les natures récalcitrantes ne manquent pas d'ojections derrière lesquelles se retrancher.
En premier lieu ceux qui ont assisté à ces expériences sont loin d'être unanimes. Tandis que les uns en sont sortis parfaitement convaincus, d'autres n'y ont rien vu qui dépassât les bornes d'une séance de prestidigitation ou de physique amusante. Et dans les deux camps on trouve des noms d'une égale autorité en matière de science. Les simples profanes sont donc, pour le moment du moins et sans préjuger
* V. p. ex. : Psychische Studien, herausg. v. A. Aksakow, VI, p. 249 (juin 1879).
Tavenir, en droit de laisser ces faits en quarantaine et de ne pas prendre très au sérieux Tépithète de «scientifique » dont le spiritisme les d-écore un peu prématurément ^
En second lieu, supposons un instant que tous ces prodiges soient hors de contestation. Peut-on en dire autant de l'interprétation que le spiritisme en donne ? Il ne. faut jamais confondre les faits avec leur explication; les premiers, une fois admis, on peut différer d'opinion quant à la seconde. J'avoue que pour ma part — comme ces curieux événements sont régulièrement liés à la présence, à quelques pouces ou quelques mètres de là, d'un personnage réel, visible et tangible, le médium, — il me paraîtrait encore plus simple de les attribuer à ce personnage lui-même qu'aux habitants hypothétiques d'un monde inaccessible à l'observation.
Sans doute, ces meubles qui dansent ou se brisent tout seuls, ces apparitions à plusieurs témoins de mains ou de personnes entières, ces ardoises se couvrant spontanément d'écriture, etc., tous ces phénomènes bizarres, supposés réels, réclament pour leur explication d'autres façons d'agir que celles connues jusqu'ici; mais il n'y a aucune nécessité à ce que ces forces nouvelles émanent d'êtres nouveaux. En d'autres termes, plutôt que de recourir à l'intervention occulte des « Esprits » sur la nature et la position
* Yoir entre autres, sur ce sujet W. W^uwdt, Der Spiritismus, eine sogenannie wissenschaftliche Frage, Leipzig, 1879 (réimprimé dans les Essays, 1885, p. 342), et E. Yunc, Hypnotisme et Spiritisme, Genève, 1890.
desquels nous ne savons absolument rien, il sera toujours beaucoup plus conforme à la méthode des sciences naturelles, d'admettre que Torganisme humain lui-même possède déjà dans cette vie des forces ou des modes d'action qui échappent d'habitude à nos moyens de contrôle: lesquelles forces acquièrent chez certains individus, et dans certaines circonstances, un degré d'intensité suffisant pour provoquer à distance, par l'intermédiaire de quelque fluide ou milieu éthéré encore indéterminé, des effets marqués sur des objets inanimés, ou peut-être simplement sur d'autres cerveaux humains particulièrement impressionnables.
Ce n'est pas le lieu de développer autrement cette idée, qui n'est point neuve d'ailleurs ; il suffit de l'avoir indiquée pour faire comprendre aux personnes tant soit peu au courant de l'histoire des sciences et de leur ligne de conduite habituelle que si des faits entièrement nouveaux, mais sous la dépendance évidente d'êtres déjà connus, peuvent obliger le naturaliste à attribuer à ces derniers de nouveaux modes d'action, ils ne sauraient le contraindre à admettre en dehors d'eux l'existence d'autres êtres inconnus et insaisissables. Qu'on se souvienne des tables tournantes ; des imaginations mal équilibrées ont voulu aussi, au début, y voir la manifestation des « Esprits » ; plus tard seulement on a compris que leur explication scientifique devait être exclusivement cherchée dans les forces (déjà connues, ou encore ignorées) des personnes présentes.
Concluons. Le spiritisme qui prétend donner la
démonstration expérimentale de la vie future a jusqu'ici doublement échoué, et son argumentation n'a rien de scientifique du tout ; car ni les faits qu'il invoque ne sont encore à l'abri de tout soupçon, ni l'interprétation qu'il en propose n'est conforme à l'esprit de la science.
Permettez-moi encore une autre considération, de nature toute différente.
Quand il serait établi que le programme des séances de spiritisme s'exécute bien par les esprits des trépassés, cela prouverait-il la vie future au sens que ce terme possède réellement dans les aspirations profondes des peuples civilisés ? Pourquoi l'âme humaine réclame-t-elle, au delà du sépulcre, une continuation ou un renouvellement, sous une forme quelconque, de la vie psychique individuelle ? Qu'on ne s'y trompe point : ce ne sont pas des nécessités logiques, scientifiques, qui sont à la base de cette croyance, car pour l'intelligence, pour la science, le monde présent se suffit à lui-même et le mystère des choses n'est ni plus ni moins aisé à comprendre avec l'idée de la vie future que sans elle. En réalité, ce sont des besoins moraux qui sont la source intarissable de cette foi en un monde meilleur « où la justice habitera », où l'âme, affranchie plus qu'ici-bas tout au moins des liens de la chair, ira s'épanouissant librement dans le sein du Créateur en déployant toutes ses facultés essentielles. La vie future, telle que l'espère ou la rêve l'humanité, est malaisée à définir, mais une chose est certaine, c'est qu'elle a un caractère de supériorité, de perfection, de liberté,
qui fait entièrement défaut à ce que le spiritisme nous en apprend.
Que penser, en effet, de ces âmes assujetties à faire au service de leur médium un métier analogue à celui d'un singe savant entre les mains d'un baladin de foire? Que dire de ces esprits qui ne trouvent rien de plus spirituel pour manifester leur présence que de bouleverser un mobilier, crayonner des phrases d'une parfaite nullité^ ou laisser l'empreinte de pieds qui ne sont pas même indemnes des déforma* tions infligées aux orteils terrestres par la maladresse des cordonniers d'ici-bas ! Non vraiment, si le spiritisme démontrait quelque chose, ce ne serait en tout cas pas la vie future comme l'entend la conscience morale ou religieuse de la partie la plus relevée de l'humanité, mais je ne sais quel état d'infériorité physique, intellectuelle et morale, fort peu digne de nos espérances *.
A moins que ce soit seulement le purgatoire dont il ait voulu jusqu'ici établir l'existence. Auquel cas il aurait fait le tiers de sa tâche, et il ne lui resterait plus qu'à prouver l'enfer et le paradis.
Abstraction faite du spiritisme, y a-t-il dans tout le domaine des sciences naturelles des indices quelconques d'une existence à venir? Pas que je sache. Le célèbre lieu commun de la chenille qui se métamorphose en papillon peut figurer comme image
* V. WuNDT, Der Spiritismus, p. 20 et suivantes.
poétique dans le discours d'un prédicateur, mais à aucun titre il ne saurait entrer en ligne de compte dans un raisonnement scientifique.
Il en est de même de tous les autres exemples de transformation ou de résurrection apparente que présente le monde organique ; aucun ne permet, à ce jour du moins, de conclure à la probabilité d'une réapparition de la vie chez les êtres qui l'ont une fois vraiment perdue. Qu'on me permette de citer ici l'opinion d'un naturaliste dont notre ville et notre université peuvent être fières, car dans l'histoire des sciences de ce siècle son nom restera inscrit au nombre des devanciers de Darwin. Je veux parler de M. le professeur Thury qui, huit ans avant l'apparition du livre de YOrigine des Espèces^ à une époque où les idées régnantes étaient absolument contraires à l'hypothèse d'un enchaînement continu entre tous les êtres vivants, publiait sur le lien des espèces organiques une théorie nettement évolutionniste *. Or, sur le point qui nous occupe, cet excellent connaisseur des sciences biologiques, — qui est d'ailleurs pour son compte personnel partisan de la vie future, — reconnaît dans un travail récent que, telles qu'elles sont actuellement constituées, les sciences de la nature n'autorisent pas à envisager comme probable l'idée de la résurrection *.
^ Thurt, Dissertation sur la nature du lien des faunes paléontologiques, etc. Archives des sciences physiques et naturelles. Genève, juillet 1851, — Le livre de Darwin a paru en novembre
* Thury, Le dogme de la résurrection et les sciences de la nature. Revue chrétienne, 1888, p. 572.
Si ridée d'une autre existence ne trouve rien pour elle dans les sciences, il semble qu'en revanche elle y ait tout contre elle, puisque, dit-on, c'est une loi universelle que la vie psychique disparaît avec la vie du corps.
Il est cependant bien évident que cette objection est dénuée de toute valeur logique, car, à proprement parler, ce qu'on voit disparaître à la mort de l'individu, ce sont seulement les manifestations extérieures de ses phénomènes de conscience, mais il n'existe aucun moyen, tant qu'on n'est pas mort soimême, de vérifier si ces derniers ne se prolongent pas, ou ne se renouvellent jamais, après la destruction de l'organisme matériel. — Dans l'incapacité absolue où l'on se trouve de trancher cette question par contrôle direct^ les adversaires de la vie future se rabattent ordinairement, pour nier a priori sa possibilité, sur un principe auquel ils attribuent une portée plus étendue que le champ accessible à l'expérience, et qui est précisément notre principe de parallélisme. Tout phénomène de conscience s'accompagne de phénomènes physiologiques déterminés ; donc, conclut-on, quand ceux-ci viennent à manquer pour toujours, la personnalité consciente aussi s'évanouit forcément sans retour.
Mais cette déduction ne serait valide que si le principe en question, non content d'affirmer la simultanéité de ces deux séries de faits, nous montrait entre eux une connexion logique. Or nous avons vu que
c'est précisément ce qu'il ne fait pas. L'expérience nous fait constater que dans beaucoup de cas (et les besoins de la science nous font supposer que dans tous les cas) une investigation suffisamment minutieuse peut assigner certains mouvements moléculaires du cerveau comme corrélatifs à certains états de conscience. Mais devant le mystère absolu qui plane sur le pourquoi et le comment de cette corrélation de deux choses aussi radicalement hétérogènes, la science est obligée de se taire, et toutes les suppositions sont également permises.
Sans doute le matérialisme a peut-être raison, et ces éclairs de conscience dont s'accompagne par accident le jeu de mes cellules nerveuses s'évanouiront dans la nuit noire lorsque ma mécanique cérébrale se détraquera pour tout de bon. Mais peut-être bien aussi que c'est le spiritualisme qui a deviné juste en admettant que cette lumière de la conscience, si étrangement accouplée au fonctionnement du système nerveux, émane au fond d'un principe spécial temporairement assujetti à la matière, pour ses péchés ou son éducation, et capable de recouvrer un jour sa vie propre... Chi lo sa? Tout est également absurde et possible, chimérique et acceptable, raisonnable et insensé, dans ce domaine qui dépasse notre expérience. Il faudrait avoir assisté au conseil des dieux ou être dans le secret du fond des choses pour savoir si, et comprendre comment, la personnalité consciente n'est que l'éphémère résultat d'un choc d'atomes, ou est appelée à d'autres sphères d'existence après celle-ci.
Il est en résumé dans ce sujet deux points sur les* quels on ne saurait trop insister si Ton veut éviter à la psychologie le danger de devenir la proie des systèmes philosophiques et de se voir ballottée de l'un à l'autre.
1**. — C'est d'une part que son principe fondamental n'autorise aucune conclusion quant au sort futur de la conscience; et que pour s'en faire une arme contre l'idée d'une vie à venir, il faut déjà lui avoir tacitement accordé une portée métaphysique qu'il n'a pas de lui-même et doit bien se garder de jamais revêtir. Ce n'est qu'en lui faisant affirmer que la matière existe réellement (thèse inutile à la science, et que le phénoménisme se charge de démolir sans merci) et que la conscience n'est qu'une de ses fonctions (assertion qui n'a aucun sens intelligible) — c'est-à-dire en lui substituant deux dogmes de la métaphysique matérialiste, — qu'on peut en tirer la négation de la vie future.
2**. — Mais n'oublions pas d'autre part que l'idée de la vie future n'a aucun fondement, aucune raison d'être scientifiques. Issue de motifs moraux, elle est par nature étrangère à l'intelligence des faits observables que la science a pour mission de coordonner et de résumer en lois générales. Il faut donc se garder, sous prétexte qu'elle est logiquement possible, de lui faire jouer un rôle quelconque dans les recherches expérimentales. Ni négation, ni afiirmation, pas même prise en considération, mais ignorance
absolue — tel est le mot d'ordre de la psychologie et de toutes les sciences positives à Fégard de ce problème, ainsi que de tout autre, dépassant comme lui les limites de notre expérience et la portée de nos moyens d'investigation ou de contrôle.
Mais il est clair aussi que pour être savant, on n'en est pas moins homme. Là où la science, c'est-à-dire l'intelligence, se tait, les autres facultés peuvent parler et commander: le cœur et surtout la conscience ont des raisons que la raison ne comprend pas, et la vie morale ou affective légitime quelquefois des affirmations ou des négations où la science n'a rien avoir. Chaque psychologue peut donc, à côté du champ collectif et impersonnel de la science pure, cultiver son petit jardin particulier et y élever telles plantes métaphysiques qu'il voudra. Et la plupart ne s'en font pas faute. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, lorsque nous interrogeons quant à leurs convictions individuelles les champions principaux de la psychologie expérimentale, nous trouvons parmi eux des représentants de toutes les écoles philosophiques.
A côté de ceux qui, en vrais positivistes, s'abstiennent prudemment d'avoir — ou du moins d'énoncer — une opinion quelconque en cette matière échappant aux prises de l'expérience, il s'en trouve beaucoup dont les tendances matérialistes sont nettement accusées. — Mais il en est aussi qui n'ont jamais dissimulé leur foi à la vie future. Pour ne citer que deux morts, et deux morts illustres, celui-là même qu'on a appelé le Père de la Psychophysique, et que j'ai déjà plus d'une fois nommé, Fechner, n'a
pas jugé incompatible avec sa profession de savant d'exposer à maintes reprises, et de réunir dans un petit écrit spécial, ses croyances relatives à notre existence au delà de la tombe *.
Ces idées Tout même entraîné, sur le déclin de sa vie, à prêter au boniment d'un habile médium américain une oreille plus complaisante qu'on ne s'y serait attendu de la part d'un expérimentateur de sa trempe. — La même conviction, mais dégagée cette fois de toute alliance avec les doctrines spirites, se retrouvait chez le médecin et philosophe Lotze, lui aussi un des fondateurs de la psychologie physiologique.
Ces exemples suffisent à montrer que la Psychologie expérimentale, comme la physique, la chimie, l'histoire naturelle, est conciliable avec les opinions philosophiques les plus opposées, précisément parce qu'elle est une science autonome, indépendante de tout système. Et le premier devoir de ceux qui veulent réellement son bien et ses progrès est de repousser énergiquement, comme un injustifiable abus, toute prétention de lui extorquer un jugement quelconque, affirmatif ou négatif, sur des problèmes qui ne sont absolument pas de son ressort.
Mais si, directement, le principe de parallélisme est étranger à toute conclusion relative à la vie fu-
^ Fechner, Das Biichlein vom Leben nach dem Tode, 1836, 3f Aufl., Leipzig, 1887.
lure, il semble qu'indirectement il lui porte un coup fatal en lui enlevant son principal appui.
Parmi les raisons de nature toute morale qui servent, en effet, de fondement à cette croyance, une des plus fortes — et la meilleure, pour ne pas dire la seule bonne, philosophiquement parlant — c'est la différence que l'humanité a toujours faite entre le Bien et le Mal. Le sentiment instinctif des consciences honnêtes se refuse à croire que le même sort, l'anéantissement total de la personnalité, attende indiflféremment l'homme dont toute la vie est un perpétuel laisser-aller à la dérive de ses penchants, et celui qui s'efforce de remonter le courant dans une lutte quotidienne contre soi-même, le lâche qui s'abandonne et le violent qui résiste.
La valeur morale des individus, voilà en un mot ce qui a toujours paru le plus puissant argument en faveur de leur réalité absolue, et la meilleure garantie de leur survivance après la disparition de l'organisme visible- Or cette valeur morale semble inséparable de la liberté ; car si tous, les hommes de bonne volonté comme les égoïstes, ceux qui en un sens quelconque donnent leur vie pour autrui et ceux qui sacrifient celle d'autrui à leur plaisir, ne sont également que des «produits nécessaires» de la nature, alors c'est une absurdité, une illusion, de parler de valeur morale. Devant le mécanisme, tout est moralement indifférent ; la cartouche explosive qui aide à percer un tunnel et celle qui fait sauter d'innocents voyageurs ne sont pas plus vertueuses ni coupables l'une que
l'autre. Et avec la valeur morale, s'écroule aussi la raison la plus solide de croire à la réalité et à la persistance de l'agent moral.
La question de la liberté se trouve être ainsi la clef de voûte des autres. C'est le moment de l'exammer.