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CHAPITRE PREMIER

Des Principes de Parallélisme et de Dualisme psychophysiques.

1. De la Psychologie expérimentale et da Principe de Concomitance on de Parallélisme psychophysiqne.

Notre siècle pourra se glorifier d'avoir assisté à une belle éclosion de sciences dont on ne soupçonnaît guère la possibilité avant lui.

De ces branches récemment apparues sur l'arbre de la connaissance, la plupart sont des subdivisions de- sciences anciennes devenues, par un développement continu, si touffues que leur fractionnement en rameaux dorénavant distincts s'impose comme une nécessité pratique. C'est ainsi que la météorologie s'est détachée de la physique, l'embryogénie de

Tanatomie, etc. Ce processus de segmentation, incessamment renouvelé, promet des joies infinies aux logiciens de l'avenir voués à la classification des sciences et des arts ; si d' Alembert revenait à Texistence, que n'aurait-il pas à faire, déjà maintenant, pour mettre à jour son fameux tableau généalogique des connaissances humaines ! *

Mais il en est, parmi ces sciences de fraîche date, qui sont d'une autre provenance. Au lieu de devoir leur origine à une sorte de morcellement de domaines scientifiques désormais trop vastes pour rester dans une même main, celles-ci naissent directement de ce sol tourmenté, encore étranger à la science et objet de mille contestations qu'on nomme la Philosophie. Telles sont les études économiques et sociales, que nous voyons peiner et lutter pour acquérir droit de cité dans le royaume du savoir, après tant de siècles d'esclavage sous la domination des systèmes et des écoles. Telle est aussi la psychologie, dont nous avons à nous occuper ici. L'étude des faits de l'âme est aussi vieille que la réflexion de l'homme sur lui-même, mais on l'avait toujours considérée jusqu'à notre époque comme rentrant dans le cadre des disciplines philosophiques. Ce n'est que depuis trente ou quarante ans qu'elle s'est peu à peu métamorphosée, sous le nom de Psychologie physiologique ou expérimentale, en science positive, possédant aujourd'hui ses laboratoires et ses instruments de précision, ses méthodes propres, des revues périodiques bourrées de chiffres et dé tracés graphiques, voire même un congrès interna-

tional, — bref tout Tattirail obligé d'une science qui se respecte et tient à faire bonne figure dans le monde..

De ces deux manières de voir le jour, — par divi^ ^îon de sciences préexistantes, ou par transformation en science proprement dite, indépendante de tout système philosophique, de ce qui n'était jusque-là qu'un amas de notions confuses et mêlées de beaucoup de théories métaphysiques, — la seconde est bien la plus intéressante.

D'abord, elle représente le procédé primitif qu'ont suivi toutes nos sciences fondamentales; espèce de génération spontanée, par laquelle le savoir organisé semble sortir, sinon du néant, du moins d'un chaos informe. Ainsi, au commencement du XVII™® siècle, la mécanique, la physique, l'astronomie, nos sciences positives par excellence, germent au souffle des temps modernes sous Thumus de la scolastique, véritables créations du génie de Galilée, Kepler, Gilbert ou Descartes.

Ensuite et surtout cet échange de conceptions vagues et chimériques contre des connaissances certaines, — ce passage, comme disait Auguste Comte, de l'état théologique et méthaphvsique à l'état positif — a quelque chose de dramatique. Il ne se fait pas tout seul, mécaniquement, avec l'indifférence d'une science déjà constituée qui se partage en plusieurs branches. C'est par une lutte qu'il s'effectue, lutte souvent opiniâtre et douloureuse pour plusieurs

générations, entre deux principes différents. D'un côté, Tesprit scientifique, nouveau, cherche à s'introduire, sec mais lucide, et à substituer, avec l'aide de l'expérimentation, des notions claires et des mesures précises, mathématiques, aux rapports mal définis et aux idées troubles admises jusque-là. De l'autre, l'esprit ancien, le mode métaphysique d'envisager l'univers et la vie, abandonne la place peu à peu ; mais non sans peine et sans déchirements, parce qu'avec lui semblent s'effondrer une foule de croyances chères au cœur humain, et que des profondeurs de Tempyrée, où elle contemplait l'infini, la pensée se voit violemment ramenée sur la terre.

C'est qu'en effet la science, en nous enseigpiant les rapports exacts des faits, nous laisse dans l'ignorance de leur nature interne, de leur cause dernière.^ Elle se meut dans le relatif; l'absolu lui échappe: quel que soit le nom qu'on lui donne, Dieu, Substance ou Force, pour le savoir positif il est et restera l'Inconnaissable. Or l'esprit humain, poursuivi du désir de comprendre l'essence des choses et de posséder le mot de l'énigme universelle, ne renonce pas aisément à son rêve ; chaque progrès de la connaissance, chaque découverte, lui semble d'abord un pas vers le but, une trouée dans le voile de l'impénétrable, -— et quand il s'aperçoit qu'il n'en est rien, c'est toujours une nouvelle déception.

En ôtant notre terre du centre du monde et en pulvérisant les cieux de cristal des anciens, Copernic et ses successeurs opérèrent dans les conceptions de leur temps un boulversement que nous avons

quelque peine à nous représenter aujourd'hui ; tout près de nous, en montrant la réalité scientifique de cette grande idée d'évolution qui hantait déjà plus d'un Grec, et dont nos philosophes modernes, de Leibnitz à Hegel et Spencer, ont tous eu le pressentiment, Darwin a consommé une révolution analogue, que l'on a justement comparée à celle de Copernic. Et pourtant, après ces deux gigantesques étapes de la science, sommes-nous plus avancés que les anciens au point de vue métaphysique ? Au contraire. Démocrite, Platon, Aristote, pensaient tenir la réalité absolue, la vérité vraie, dans les notions qu'ils se faisaient des Atomes, des Idées, de l'Ame. Nous avons perdu cette foi naïve, et loin de croire par exemple que la matière soit en elle-même telle, ou à peu près, que nos physiciens la conçoivent, nous ne sommes pas même bien sûrs qu'il existe une matière quelconque en dehors de la représentation que les savants en ont ! — Sans doute, nous avons gagné en largeur d'idées, et en confortable. Notre horizon astronomique est affranchi de toute limitation dans l'espace, notre tableau de l'enchaînement des êtres vivants débarrassé de toute désagréable solution de continuité ; nous ne doutons plus que les phénomènes de la société ne soient soumis à des lois ; nous avons la cuisine au gaz, le téléphone et les poêles Choubersky ; — mais notre connaissance du fin fond des choses et du but suprême de l'existence en a-t-elle progressé d'une ligne ?

Le roi Midas changeait en or tout ce qu'il touchait ; circonstance commode pour son ministre des finan-

ces, mais qui faisait moins le compte de son estomac. Il en est de même de la science ; tout ce qu'elle touche, elle le transforme en or pour la pratique ma-* térielle de la vie, en vérités précises qui rendent l'homme maître de la nature et sont les sources de Tindustrie... Mais dans la même mesure elle rabaisse ces vérités à n'être plus que relatives, phénoménales, et par là elle afFame l'animal métaphysique, avide d'absolu, qui est au fond de l'âme humaine. « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien » disait Socrate. Encore lui restait-il l'espérance de s'instruire. Les savants modernes ne l'ont pas même, et lorsqu'ils sont sincères et clairvoyants, ils confessent que ce qu'ils savent le mieux, c'est qu'ils ne pourront jamais rien savoir de ce qui intéresserait le plus l'humanité. On en a vu, à qui cet aveu était trop pénible, se résigner à trompe-r leur appétit en avalant tout crus le bouddhisme, la théosophie ou le spiritisme.

Tel est donc le double processus dont toute branche d'étude devient le siège lorsqu'elle entreprend de se détacher de la philosophie pour conquérir son autonomie : l'introduction de la science, essentiellement sous forme de la mesure, — et l'expulsion de la métaphysique, sous forme d'une fin de non-recevoir carrément opposée à toutes les questions insolubles qui jusque-là faisaient souvent le plus grand attrait de cette étude.

Nulle part ces deux caractères ne se montrent

mieux que dans la psychologie expérimentale contemporaine.

Ils s'y résument en quelque sorte dans le principe fondamental dont je vous ai entretenus il y a quelques jours, le principe de Concomitance ou de Parallélisme psychophysique : tout phénomène psychique a un concomitant physique déterminé. C'est-à-dire que l'ensemble d'événements intérieurs, pensées, sentiments, volitions, etc., qui constitue ce que nous appelons la vie de notre âme, notre vie psychique ou mentale, est accompagné d'une série parallèle de modifications dans notre organisme corporel et particulièrement dans notre système nerveux ; de sorte <\Vie chaque terme de la série psychique a pour pendant un terme défini de la série physiologique ; à chaque état de conscience correspond un état moléculaire spécial de notre cerveau, un groupe déterminé de phénomènes physico-chimiques s'effectuant dans les cellules ou les fibres de notre substance cérébrale.

Or l'affirmation d'un tel parallélisme entre deux choses aussi différentes que la vie de Tâme et la vie du corps, entraîne une double conséquence. D'une part, la possibilité d'appliquer aux phénomènes de conscience, par l'intermédiaire des phénomènes corporels correspondants, des méthodes d'observation et d'expérimentation qui en fourniront une connaissance beaucoup plus étendue et plus complète qu'on ne pourrait l'obtenir par le sens intime tout seul, et qui permettront de les soumettre indirectement à la mensuration ; — ce qui ouvre la porte à une investi-

galion vraiment scientifique des faits psychologiques. D'autre part, l'impossibilité de réduire l'un à l'autre ces deux ordres de phénomènes, ou d'établir entre eux une relation quelconque, outre celle de simultanéité, — ce qui ferme la porte à toutes les hypothèses imaginées pour expliquer l'union de l'ftme et du corps, et oppose aux spéculations des philosophes sur ce sujet la barrière infranchissable d'un irréduc<tible dualisme.

Examiné de près, le principe qui sert de base à la psychologie moderne se trouve ainsi, comme Janus, présenter deux faces opposées, dont l'une, regardant vers l'avenir, sourit à la science, tandis que l'autre, tournée vers le passé, montre les dents à la métaphysique. Et ce sont, vous vous en souvenez, ces deux tendances, ce double aspect du principe qui domine les recherches psychologiques actuelles, que je me suis proposé de mettre en lumière dans ces conférences.

Notre précédent entrelien a été tout entier consacré à développer le premier de ces points. J'ai essayé de vous montrer, par quelques exemples choisis dans le champ de la psychologie expérimentale, comment, grâce à l'union constante qui existe entre nos phénomènes de conscience et certaines modifications de nos organes, on est arrivé à divers résultats, encore très fragmentaires assurément, mais pleins de promesses pour l'avenir, sur la mesure intensive des sensations, la durée des actes psychiques, les oscillations de l'attention, et bien d'autres points que l'on n'aurait jamais crus susceptibles, au temps jadis.

d'une détermination expérimentale exacte. Kant, désespérait, il y si juste un siècle, que la psychologie réussit jamais à devenir une science proprement dite, faute de pouvoir revêtir la robe serrée des ntathématiques. Nous avons fait du chemin depuis lors ; et s'il reste peu probable que les psychologues futurs parviennent à calculer d'avance les sentiments ou les décisions d'un individu donné, comme les . astronomes prédisent les éclipes, on peut cependant espérer que leurs recherches arriveront à ne plus le céder beaucoup, en fait de certitude et de précision, à celles de la plupart des branches des sciences naturelles.

Aujourd'hui nous avons à nous acquitter de la seconde partie de notre tâche, en examinant la relation, ou plutôt l'absence complète de relation, qui doit régner entre la science psychologique et la métaphysique, en vertu de l'abîme que creuse entre elles ce même principe de parallélisme, ou plus exactement Taxiome de dualisme qui y est implicitement renfermé.

En bonne logique, nous devrions commencer par nous entendre sur le sens exact du mot Métaphysique, que j'ai déjà prononcé à diverses reprises sans le définir. Mais cela risquerait de nous entraîner fort loin, et mieux vaut nous contenter ici de la notion plus ou moins approchée que nous en possédons tous. Chacun connaît d'ailleurs la seule définition de ce terme qui ait eu le privilège de mettre tout le monde d'accord (sauf peut-être les métaphysiciens) : « La métaphysique, c'est quand ceux qui écoutent ne

comprennent rien, et que celui qui parle ne s'entend pas lui-même. »

11 vous est aisé de prévoir par là que cette seconde séance aura un caractère très différent de la première* Nous quittons en effet le sol, un peu froid peut-être, mais ferme et uni des laboratoires, pour nous élancer dans les régions nuageuses et nullement sereines où les philosophes ont coutume de tenir leur sabbat. Ici, plus de chiffres certains, plus de minutieuses observations et de recherches terre-à-terre ; car dans ce séjour des vastes pensées et des spéculations sublimes, les méthodes de contrôle expérimental perdent leurs droits en même temps que tout objet d'application. On n'a que faire de chronographes marquant le dix-millième de seconde, là où il ne s'agit de rien de moins que de couper des cheveux en quatre.

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