‹ Métaphysique et psychologieChapitre 6 sur 15 · DEUX · texte numérisé non relu

DEUX

Cela est évident, de soi, axiomatique. Tout événement physique, chimique, physiologique, ne consiste en dernier ressort pour la science que dans le déplacement plus ou moins rapide d'un certain nombre d'éléments matériels, dans un changement de leurs distances mutuelles ou de leur mode de groupement. Or qu'y a-t-il de commun, je vous le demande, quelle analogie apercevez-vous entre ce rapprochement ou cet écartement de masses matérielles dans l'espace, et le fait d'avoir un sentiment de joie, le souvenir d'un ami absent, la perception d'un bec de gaz, un désir, une volonté quelconque ? — Tout ce qu'on peut dire pour relier ces deux événements si absolument dissemblables, c'est qu'ils ont lieu en même temps : au moment où dans un recoin déterminé de mon cerveau un certain nombre d'atomes de carbone, oxygène, phosphore, hydrogène, se séparent pour se grouper différemment ou se précipiter sur d'autres,., à ce moment précis j'éprouve ce fait indéfinissable que j'appelle bonheur, souvenir, sensation de blancheur, etc.

Cette simultanéité est justement ce qu'exprime le principe de concomitance ; mais sauf cela, il n'y a aucun élément commun, aucune ressemblance qualitative entre ces deux phénomènes, danse d'atomes d'un côté, sentiment ou idée de l'autre. Gela n'a pas de sens de vouloir les réduire à l'unité, ou les attacher ensemble par un lien de causalité. 11 y a entre eux un abîme infranchissable pour notre pensée, un hiatus absolu. Tout ce que la science peut se proposer, c'est de découvrir les lois de leur parallélisme, c'est-à-dire de chercher quelle suite déterminée de mouvements moléculaires, quelle décomposition chimique, quel tourbillonnement d'atomes, répond dans le cerveau à un fait de conscience donné, sans qu'il lui soit possible de concevoir aucune connexion réelle, aucun rapport interne, entre ces deux choses disparates.

On ne saurait trop le redire : toutes les suppositions émises sur la raison d'être de cette simultanéité et la nature du lien qui peut bien unir l'un à l'autre ces deux événements hétérogènes, sont également inintelligibles et l'on n'en a que faire dans le domaine de la psychologie expérimentale. Celle-ci s'en tient, par la force des choses et la constitution même de l'entendement humain, à un dualisme insurmontable : D'un côté, dans mon cerveau, les mouvements maté-, riels qu'un observateur externe, que vous, par exemple, pourriez voir si vous aviez des yeux ou un microscope assez perfectionnés ; — de Tautre, en moi^ des états de conscience que j'éprouve, mais que vous, observateur externe, vous ne pourrez jamais consta-

ter directement, car toute entrée dans mon for intérieur vous est refusée.

Ou bien croyez-vous peut-être que lorsque, réduits par la baguette d'une fée à des dimensions infinitésimales et emportés sur les ailes d'un fluide magique quelconque, vous pourriez venir vous promener dans mon cerveau colnme vous le faites dans une forêt ou une fabrique, — croyez-vous que vous risqueriez d y rencontrer autre chose que des atomes en vibration ou des vagues d'éther, c'est-à-dire toujours de la matière en mouvement et rien de plus ? Croyez-vous qu'il vous serait enfin donné d'y apercevoir immédiatement mes états de conscience, — qu'au détour d'une molécule vous pourriez vous trouver face à face avec ma sensation de blancheur, ou que d'un groupe d'atomes vous verriez jaillir mon regret de n'avoir plus vingt ans ?

Ou encore, — à supposer«(cela n'a rien de contradictoire) que notre globe, les planètes, le soleil et tous les astres visibles soient simplement les éléments constitutifs de quelque gigantesque cerveau capable de penser, sentir, et vouloir comme le nôtre, — vous représentez-vous nos astronomes découvrant un jour au bout de leur lunette une douleur en train de se promener de la terre à la lune, ou assistant à la naissance d'un désir dans la constellation d'Hercule, à un enchaînement à' idées le long de la voie lactée ? — Vous souriez à de pareilles niaiseries ; car douleurs, désirs, idées, états psychiques de tout genre, ne sont point choses tombant sous l'observation externe et se constatant dans l'espace. Mais

c'est justement là qu'est le mystère : pourquoi donc les mouvements moléculaires ou atomiques de mon cerveau s'accompagnent-ils de quelque chose d'un tout autre ordre, de mes faits de conscience ? Cette question reste sans réponse.

Aux yeux de la science expérimentale, le dualisme psychophysique est donc une donnée ultime, inexplicable. — Et c'est en même temps l'énigme que, pour rester indépendante, la psychologie doit lancer à la tête des philosophes, avec promesse de se rendre à qui lui en fournira une solution compréhensible, mais bien décidée à conserver sa liberté tant qu'on ne la paiera que de mots creux et vides de sens. Les systèmes de métaphysique sont nombreux, et l'on sait que chacun possède une fausse clef secrète de la porte ouvrant sur l'absolu ; mais comme, en dépit de ce privilège, nul d'entre eux ne réussit à jeter le moindre jour sur le mystère qu'il s'agirait d'éclaircir, et que bien au contraire tous finissent par avouer d'une manière détournée leur ignorance en ce point, la psychologie peut croître et prospérer tranquille, certaine de ne plus se laisser enrôler alternativement, comme ce fut le cas jusqu'ici, sous les drapeaux les plus divers, matérialiste, spiritualiste, idéaliste, etc.

Rien ne corrobore mieux l'irréductibilité du dualisme psychophysique que cet insuccès de toutes les tentatives faites pour l'expliquer ou le supprimer. Aussi leur rapide examen nous fournira-t-il une excellente confirmation de la neutralité philosophique qu'assure à nôtre-science l'axiome d'hétérogénéité.

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